Riquetta MICHON

1902-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Riquetta MICHON née CHOËL (1902-1944)

Travail réalisé par les élèves de TG3 et TG6 du Lycée Victor Louis de Talence (Gironde), dans le cadre d’un projet pédagogique annuel réalisé en EMC, sous la direction de leurs professeures, Mesdames BAUDOT (Lettres), BOUTET et TANTY (Histoire-Géographie, EMC, HGGSP) et de M. LEGERON, en 2024-2025.

Ce travail est divisé en trois parties :

Ce travail franco-grec de biographie croisée des époux MICHON, a été présenté par tous les élèves au Consulat Général de France à Thessalonique le 17 mars 2025. Le voyage à Thessalonique a été financé par des subventions provenant d’Erasmus+, le Fonds pour la Mémoire de la Shoah et la Mission des 80 Ans de la Libération.

Riquetta Choël est née en 1902[1] ou le 10 mai 1907[2], à Salonique, en Grèce.

Ses parents sont Salomon CHOËL (décédé avant le 15 décembre 1931) de Riquetta et Avram[3]) et Gracia (« Béatrice », sans profession), qui réside à Salonique.

Elle est entrée en France en 1929. Nous ne savons pas pourquoi elle est venue et si elle est venue seule. Nous ignorons également si elle avait déjà de la famille en France et si elle est venue directement à Paris. Selon une attestation du préfet de Police de Paris de mars 1957, qui indique qu’elle est née en « 1907 », il existe un dossier au nom de Riquetta CHOËL au Service des étrangers de la préfecture de police de la Seine (que nous n’avons pas trouvé). Nous ne connaissons rien de sa vie en Grèce.

MARIAGE ET FAMILLE

État civil de Paris ©Archives de la Ville de Paris.

Riquetta se marie le 23 février 1932 à la mairie du 11e arrondissement de Paris avec Avram MICHON.

Il est cordonnier (marchand forain, selon le recensement de 1936), né le 11 juin 1906 à Istanbul, en Turquie. (La biographie d’Avram MICHON se trouve également sur le site de Convoi 77.)

En 1931, Avram réside seul, 31 rue Basfroi. En 1932, au moment du mariage, ils sont tous les deux domiciliés à la même adresse. Vivaient-ils ensemble ou simplement dans le même immeuble ?

Ils ont pour témoins de mariage Élie Michon (un parent d’Avram ?) négociant, résidant 162 avenue Ledru-Rollin, Paris 11e, et Albert Béhar, cordonnier turc, 163 avenue Ledru-Rollin, Paris 11e, à deux pas de la rue Basfroi.

Il n’y a pas de contrat de mariage. L’acte de mariage mentionne que Riquetta ne sait pas signer et qu’elle n’a pas de profession. Il semble que les deux parents d’Avram demeurent 45 rue Basfroi (mais la famille ne figure pas au recensement de 1931). Nous n’avons pas trouvé la trace d’un mariage dans un temple ou une synagogue, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas eu mariage religieux, celui-ci pouvant être fait à domicile.

Par ce mariage, Riquetta devrait acquérir la nationalité turque de son mari, qui est cependant « non reconnue », indique Avram en mars 1957, quand il remplit le dossier de Riquetta pour l’obtention du titre de Déporté Politique.

Le couple a eu 4 enfants :

  • Lucienne Ruben, née le 1er janvier 1933 (Paris 12e), décédée le 5 janvier 2020 à Gargenville (78),
  • Maurice Ruben, né le 9 avril 1937 et décédé le 17 avril 1938, à l’âge de un an (à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris 13e),
  • Béatrice, née le 9 février 1939 (Paris 12e),
  • Jacqueline, née le 27 mai 1941 (Paris 12e)[4].

Les adresses de la famille sont dans le 11e arrondissement. Dans ce quartier, surnommé la « petite Turquie », vivent de nombreuses familles judéo-espagnoles (turques et grecques), qui peuvent parler leur langue. Les commerces et cafés tenus par des Juifs originaires de l’ex-Empire ottoman y fleurissent.

Au moment de son mariage, en février 1932, et jusqu’au 1er juillet 1937, le couple réside au 45 rue Basfroi, avec la mère d’Avram (Léa Ruben, née en 1880, veuve) et Lucien Michon (né en 1925 en Turquie), présenté comme « fils » dans le recensement de 1936 (mais sur lequel nous ne savons rien[5]). On remarque qu’il y a alors peu de familles venant de Turquie dans cet immeuble. Les About sont déjà installés à cette adresse en 1931.

Extrait du recensement de 1936 de la ville de Paris 45, rue Basfroi, Paris XI. ©Archives de la ville de Paris.

Le 1er juillet 1937, la famille s’installe non loin, 44 rue Sedaine[6]. Elle y reste jusqu’à son arrestation. C’est également à cette adresse qu’Avram reviendra après la guerre.

LA GUERRE ET L’ARRESTATION

Quand la guerre est déclarée, Riquetta est maman d’une fillette de 6 ans et d’une autre de huit mois. Il semblerait que la famille soit à Trouville-sur-Mer, peut-être en vacances, quand la guerre la surprend. Avram s’engage à Caen, mais n’est pas appelé. C’est à Trouville, le 22 mai 1940, un mois avant la défaite de la France, qu’Avram fait une déclaration de nationalité française pour leur petite Béatrice. Le parquet de la Seine enregistre le document le 5 octobre 1940. Béatrice est reconnue française alors que, deux jours plus tôt, était proclamé le premier volet des lois antijuives.

Riquetta et son mari se sont conformés aux lois antijuives du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941, édictées à Vichy[7], en se déclarant comme « juifs » au commissariat de leur quartier. Ils sont recensés au fichier des Israélites de la préfecture de Police, ainsi que leurs enfants.

La loi du 3 octobre « portant statut des Juifs » définit ce que c’est qu’être juif selon les critères nazis (avoir trois grands parents de race juive ou de deux grands parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif). De nombreuses professions sont interdites à celles et ceux qui sont déclarés juifs, notamment les fonctionnaires et les professions libérales.

Avram Michon, qui est marchand forain en bonneterie n’est un premier temps par concerné par ces interdictions, mais dès la fin octobre, il doit certainement afficher sur son étal l’affiche obligatoire qui indique, en bilingue franco-allemand : Entreprise juive. Et doit vite s’arrêter : les Juifs n’ont plus le droit de commercer, pas plus que de circuler avec des marchandises. De quoi vit la famille ? D’autant qu’elle s’agrandit. E, mai 1941, Riquetta accouche d’une troisième fille, à l’hôpital Rothschild, qui est sous le contrôle des Allemands. Avram fait la démarche de déclaration de nationalité pour sa fille. Il se présente devant le juge de Paix du 11e arrondissement le 21 juillet 1941, mais cette fois, sa demande ne sera pas enregistrée avant… le 13mars 1945. A la différence des sœurs, Jacqueline n’est donc pas française durant l’Occupation.

Les Michon ont-ils porté l’étoile, à partir de juin 1942 ? Les Juifs turcs étaient censés en être dispensés, la Turquie étant neutre. Mais la nationalité des Michon est incertaine.

Riquetta est arrêtée avec sa belle-mère et son mari (sans les enfants, donc qui selon les retranscriptions du dossier de demande de naturalisation d’Avram après-guerre, « ont été recueillis par de bons Français ») par la police française (et allemande, dira ensuite Avram) le 10 juillet 1944 chez elle : motif : « Israélite », écrira Avram dans son dossier. Après-guerre, des voisins et la concierge de l’immeuble témoigneront de leur arrestation.

Riquetta, Avram et Léa Ruben[8] sont envoyés au Dépôt de la préfecture de police de Paris. Ils y arrivent à minuit, amenés par la police aux Affaires juives. Le lendemain, à 14 h 30, ils sont « convoyés » vers le camp de Drancy[9].

Riquetta est internée à Drancy le 11 juillet 1944, sous le n° matricule 25.017. Avec sa belle-mère, elle est affectée à un escalier où se trouvent des chambrées de femmes. Elle est donc séparée de son mari.

Après avoir été regroupée avec les autres personnes désignées pour être déportées par le prochain convoi dans un autre bâtiment à l’écart, le matin du 31 juillet, Riquetta est descendue à l’aube dans une cour grillagée où des bus de la SRCP font des rotations entre le camp de Drancy et la gare de Bobigny.

Riquetta est déportée, ainsi que son mari et sa belle-mère, le 31 juillet 1944, par le convoi qui sera désigné après la guerre comme le convoi 77.

LA DÉPORTATION

Dans ce convoi, se trouve également le couple Brodsky, dont l’épouse Dora née Choël en 1916 (survivante) est sans doute de la famille de Riquetta. Ils ont été arrêtés le 7 juillet, lui à Paris, elle à leur domicile à Saint-Cloud et sont arrivés à la préfecture de police de Paris le 8 juillet, à 23h 30, soit deux jours avant la famille Michon. Ils ont été envoyés le 10 à 15 heures à Drancy[10] (voir biographie sur ce site). Avram Michon a témoigné au commissariat de la Roquette le 23 mars 1948 de la déportation de Joseph Brodsky[11], mais Dora a survécu et est rentrée des camps.

Après trois jours d’un éprouvant transport entre la gare de Bobigny et le camp d’Auschwitz-Birkenau, les 1306 personnes du convoi 77 arrivent en pleine nuit dans le camp. Ils ont voyagé dans des wagons à bestiaux, à 60 par wagon, sans espace, quasiment sans eau et sans air, avec très peu de nourriture. Était-elle avec son mari ?

Les familles voyageant ensemble, il est probable que Riquetta, Avram et la mère de celui-ci, Léa (âgée de 64 ans) aient été dans le même wagon. Avram dira dans un témoignage après son retour qu’il ne l’a pas revue depuis le 10 juillet, mais il se peut qu’il confonde l’arrivée à Drancy avec celle à Auschwitz.

À l’arrivée sur le quai d’Auschwitz, ils sont séparés. Les hommes sont mis en ligne d’un côté. Les femmes qui ont l’air vaillantes, de l’autre. Les personnes âgées (comme Léa), mal portantes, les enfants (il y en avait environ 300), les personnes avec des enfants ou celles qui ne voulaient pas quitter de vieux parents sont envoyés vers des camions où des soldats allemands les aident à monter. Ils s’embarquent pour la chambre à gaz et les fours crématoires.

Riquetta est sélectionnée avec les femmes pour entrer dans le camp, à Birkenau-Auschwitz. Sa voisine du 44 rue Sedaine à Paris et compagne de déportation, Rachel Lévy (née Hasson), témoigne en novembre 1948 que Riquetta est décédée à Auschwitz en novembre 1944, bien qu’elle-même avait quitté Auschwitz avant novembre. Elles étaient toutes les deux au block 9 à Birkenau, mais elle n’a pas assisté à son décès. Nous ne connaissons ni le matricule de Riquetta à Auschwitz ni ce que fut sa vie pendant ces quatre mois en enfer.

L’APRÈS-GUERRE

Avram rentre en France en avril 1945. Il retrouve sa fille aînée, Lucienne (12 ans). Ses deux autres filles ont respectivement 6 et 4 ans. On ignore encore où elles étaient cachées pendant la guerre. Il entame des démarches, d’abord pour faire reconnaître le décès de sa femme à Auschwitz, puis pour demander un statut de Déporté Politique, un statut institué par la loi 48-1404 du 9 septembre 1948 et le décret 50-325 du 1er mars 1950.

Les démarches administratives réalisées par Avram, son mari, pour faire reconnaître le décès en déportation de Riquetta

– Le 28 décembre 1945, Avram MICHON demande que l’inscription du décès de sa femme soit reportée à l’état civil.

– 12 mars 1946 : Avram effectue une demande de renseignements, dans laquelle il déclare que sa femme a été arrêtée par la police française le 4 juillet 1944 – date qu’il donne aussi dans son dossier personnel de demande de reconnaissance de statut de Déporté Politique. Or, c’est le 10 à minuit que les trois membres de la famille Michon arrivent au Dépôt de la préfecture de police de Paris. Ont-ils été arrêtés six jours plus tôt ? C’est peu vraisemblable, mais pas impossible.

– 16 avril 1946 : Un certificat du bureau national de recherche des internés et déportés politiques atteste que Riquetta n’a pas été rapatriée.

– Le 23 septembre 1948 : Demande en vue d’obtenir la régularisation d’état civil d’une non rentrée : mention : déportée raciale.

– 5 novembre 1948 : Un texte sur « papier libre » indique une « présomption de décès », certifié par le greffe du tribunal.

– 5 novembre 1948 : Déclaration manuscrite de Rachel Levy (née Hasson) attestant de la mort de Riquetta en novembre 1944 à Auschwitz.

– 10 mars 1949 : Attestation circonstanciée par Rachel Levy concernant le décès de Riquetta.

– 23 août 1949 : Le ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre (ACVG) officialise la disparition de Riquetta, mais pas sa mort, malgré le témoignage de Rachel Levy. Celle-ci atteste par écrit de la mort de Riquetta « incinérée », durant le mois de novembre 1944 à Birkenau. Cependant, ce témoignage n’est pas retenu par le ministère, car il est jugé insuffisamment circonstancié, selon l’article de l’ordonnance du 30 octobre 1945. Et ce d’autant que Rachel a été envoyée en octobre au camp de Kratzau, en Tchécoslovaquie occupée.

– 26 mars 1957 : Avram fait une demande d’attribution du titre de Déporté Politique pour sa femme Riquetta et fait mention dans le document d’une pièce jointe : Une attestation, établie par le préfet de police qui certifie que dans le fichier des étrangers on trouve l’arrivée en France de Riquetta en 1929. Pour bénéficier du titre de Déporté Politique, c’est-à-dire « racial », il fallait prouver que l’étranger (les Michon ne sont pas naturalisés) était sur le territoire français avant le jour de la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939. Pour avoir droit à la mention Mort pour la France, il fallait être de nationalité française.

– 23 juin 1958 : Le ministère des ACVG déclare Riquetta Déportée Politique et remet à Avram la carte de déportée de Riquetta : les dates prises en compte sont :

internement en France, à Drancy : du 14 juillet au 30 juillet 1944 (erreur sur la date du 14 juillet, peut-être à la place de 4 juillet ?)

– déportation : 31 juillet au 5 août 1944 (Notons que cela ne prend pas en compte la période passée à Auschwitz, alors que la date de son décès est arrêtée au 30 novembre !)

– 3 novembre 1958 : Avram reçoit la somme de 12.000 francs (appelée « pécule »), remise aux ayants cause des déportés politiques, décédés durant leur détention ou déportation.

– 12 février 1965 : Jugement déclaratif de décès de Riquetta, rendu par le tribunal de Grande instance de la Seine avec mention de la transcription à l’état civil. La date du 30 novembre est indiquée comme celle du décès.

– 5 mai 1965 : le jugement déclaratif de décès de Riquetta est transcrit à l’état civil de la mairie du 11e arrondissement de Paris.

Veuf avec trois fillettes, Avram finit par rencontrer une jeune veuve avec une petite fille. Ils vivent et élèvent ensemble leurs filles. Ils peuvent se marier en 1965, quand le décès de Riquetta est enfin dûment enregistré.

Sources

  • SHD DAVCC, Caen, dossiers : 21 P 516 479 et 21 P 265 431 au nom de MICHON née CHOËL Riquetta.
  • Archives de la préfecture de police APP CC2-8.
  • Archives de la Ville de Paris, recensement année 1936, acte de décès de Maurice, acte de mariage (1932).

Contributeur(s) : Pascale BOUTET, Nathalie TANTY

Notes & références

[1] Extrait des minutes de l’état civil du département de la Seine annexé à l’acte de mariage : ce document du 15 décembre 1931 du Grand Rabbin de Salonique certifie que Riquetta est née en 1902, mais ne précise ni le jour ni le mois.

[2] dans les documents de l’administration française, et dans le dossier que remplit son mari pour régulariser en 1948 son état civil.

[3] Selon l’acte d’état civil déjà cité.

[4] Fiche familiale d’état civil, in dossiers SHD 21 P 516 479 et 21 P 265 431.

[5] Il faudrait faire des recherches dans les écoles du quartier.

[6] Certificat de domicile établi par Roger Baronnet, administrateur d’immeuble le 27 décembre 1945. SHD 21 P 516 479 et 21 P 265 431.

[7] Journal Officiel de l’État français 14 juin 1941, p. 2476.

[8] née Cohen ; cf. SHD dossier 21 P 270 708.

[9] APP CC2-8. Liste des consignés à la préfecture de police de Paris.

[10] APP CC2-8. Liste des consignés à la préfecture de police de Paris.

[11] Dossier Joseph BRODSKY, SHD DAVCC 21 P 430 843.

Contributeur(s)

Travail réalisé par les élèves de TG3 et TG6 du Lycée Victor Louis de Talence (Gironde), dans le cadre d’un projet pédagogique annuel réalisé en EMC, sous la direction de leurs professeures, Mesdames BAUDOT (Lettres), BOUTET et TANTY (Histoire-Géographie, EMC, HGGSP) et de M. LEGERON, en 2024-2025.

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