Rachel LAUFMAN
Photographie de profil sur carte d’identité, © archives familiales
I / Les origines de Rachel
Rachel Berembaum est née le 5 septembre 1891 à Varsovie, en Pologne[1].
Fille de Ferriel Berembaum (né en 1860, à Makow, Pologne, mort à Paris X en 1934[2]) et de Rebecca Glotkovitch (ou Zlotckovitch, née en 1862 à Pultusk, Pologne), elle a épousé Sroël Laufman, qui deviendra le père de ses enfants.
À notre connaissance, Rachel n’exerçait pas de profession lorsqu’elle elle vivait en Pologne.
Les archives offrent moins d’informations sur les femmes que sur les hommes et c’est essentiellement par le biais de l’histoire de son mari, Sroël (voir sa biographie sur ce site) que nous avons connaissance du destin de Rachel.
Nous savons qu’elle et son mari Sroël ont fini par émigrer en France, avec leur fils, en raison d’un contexte très difficile en Pologne. En effet, après la Première Guerre mondiale, en 1918, la Pologne est devenue indépendante. Or la situation politique est devenue très délicate car il fallait unifier trois territoires séparés. Par ailleurs, la guerre continue entre l’URSS et la Pologne d’une part, et l’Ukraine et la Pologne d’autre part. Et les Juifs sont alors victimes de pogroms, commis par les forces des différentes nationalités engagées[3]. À Varsovie même, des soldats commettent un pogrom, dont les meneurs seront condamnés par les autorités militaires polonaises.
Même si, en 1921, la Constitution polonaise accorde aux Juifs les mêmes droits qu’aux autres citoyens et garantit la liberté de culte, les Laufman avaient déjà pris leur décision de quitter la Pologne. Ils arrivent officiellement en France le 20 janvier 1921. Les descendants Laufman nous ont appris que c’est un des frères de Rachel[4] qui avait tout organisé pour faire venir sa famille à Paris.
II / Mariage et enfants
Sroël Laufman et Rachel Berembaum (Barenbaum) se sont mariés religieusement en Pologne, mais nous n’avons pas de trace de cette union. Après leur arrivée en France, ils se marient, cette fois-ci civilement, à la mairie du Xe arrondissement de Paris, le 11 mars 1926.
Ils ont eu trois fils. Isaac/Icchok (prénom hébreu) / Jacques (prénom français), l’aîné est né le 25 novembre 1919 à Varsovie, en Pologne. Adolphe, le cadet, est né le 25 mars 1922 en France et Georges, le benjamin, le 11 juillet 1928, à Paris.
Sroël, Rachel, Jacques et Adolphe en 1923 © archives familiales
III / Migration et naturalisation
Depuis les années 1920, la France entretenait des liens étroits avec la Pologne, notamment grâce à des accords bilatéraux facilitant l’arrivée de travailleurs polonais. Après la Première Guerre mondiale, la France manquait de main-d’œuvre, tandis que la Pologne, nouvellement indépendante en 1918, faisait face à une crise économique. Des centaines de milliers de Polonais parmi lesquels des Juifs, comme Rachel et Sroël vinrent alors s’installer en France.
Rachel fut naturalisée en 1928 grâce à la loi du 10 août 1927 sur la nationalité ; il s’agit d’un texte d’élargissement de l’accès à la nationalité française adopté pour tenir compte de la décrue de la population française après la Première Guerre mondiale.
IV / Vie en France
La vie en France de Rachel a débuté en 1921. Venue de Pologne avec son conjoint Sroël Laufman et son premier fils Jacques Icchok, elle s’est bien intégrée au pays, même si elle ne parlait pas très bien français, et avait un fort accent polonais, d’après son fils Georges. Ses enfants, en revanche, le parlaient couramment[5].
Sa vie en France s’est déroulée d’abord 17 passage de l’Industrie mais surtout 82 passage Brady, dans le Xe arrondissement de Paris, au Faubourg Saint Denis, en plein centre de Paris[6]. Sa sœur Chawa, dite Eva, épouse Grynszpan, habitait non loin, et ses parents, 21 bd de Strasbourg, étaient très près.
Dans ce quartier de nombreux habitants étaient des Juifs travaillant dans la confection, le « shmatès », comme on dit en yiddish – la langue que parlaient les Juifs d’Europe centrale et de l’est. Rachel a été concierge une partie de sa vie[7], et a ainsi passé sa vie en France avec les revenus (1.200 francs) de son mari Sroël et de son faible salaire[8]. Une de ses descendantes indique qu’elle a été également aide-infirmière.
Les Laufman étaient locataires et vivaient chichement, si l’on considère l’important loyer qu’ils devaient payer (780 francs). On peut supposer qu’elle était femme au foyer lorsqu’elle n’était pas encore concierge, s’occupant de leur domicile et de leurs trois enfants, comme beaucoup de femmes à cette époque.
Ses enfants se débrouillaient plutôt bien à l’école[9] malgré les nombreuses discriminations qu’ils ont subies.
En 1933, Rachel perd sa mère, puis l’année suivante, c’est au tour de son père de mourir, en son domicile.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, lors de l’exode, Rachel a fui Paris avec son plus jeune fils et une tante du garçon. Ils se sont réfugiés à Limoges, puis sont revenus à Paris.
V/ Le contexte de l’arrestation
À partir de 1940, la France entre dans une période sombre marquée par l’Occupation allemande et la collaboration du régime de Vichy avec le IIIe Reich. Après la défaite française en juin 1940, le maréchal Philippe Pétain a pris la tête du gouvernement et instauré un régime autoritaire et antisémite. Dès octobre 1940, les premières lois discriminatoires visant les Juifs sont adoptées, les excluant de nombreuses professions et les contraignant à un recensement strict. Le 29 mai 1942, la situation s’aggrave : les Juifs de la zone occupée doivent porter l’étoile jaune et dès l’été, les rafles se multiplient sur tout le territoire français.
Les 16 et 17 juillet 1942, la rafle du Vel’ d’Hiv marque un tournant : plus de 13 000 Juifs, dont 4 115 enfants, sont arrêtés à Paris avant d’être envoyés en camp à Drancy, Beaune-la-Rolande ou Pithiviers, dans le Loiret, puis déportés. Lors de cette rafle, plusieurs membres de la famille de Rachel et Sroël (la sœur de Rachel : Esther et son mari Majer Goldberg, ainsi que leur fille Suzanne, et leur fils Wolf) ont été arrêtés, déportés et ne revinrent jamais.
C’est dans ce climat de répression et de traque systématique que, d’après le registre d’arrestation, Rachel Laufman est arrêtée le samedi 22 juillet 1944, avec son mari, au matin à leur domicile, 82 passage Brady. Le seul motif de son arrestation est d’être juive[10].
Elle est amenée à Drancy où elle reste jusqu’au 31 juillet 1944. Sans témoin les circonstances exactes de son arrestation ne sont pas connues, mais à cette période, les Juifs sont souvent arrêtés à leur domicile, parfois de nuit ou à l’aube sans pouvoir prendre leur affaire. Des arrestations brutales parfois accompagnées de violences physiques. Régulièrement, les Juifs étaient dénoncés par leurs voisins.
Ce jour-là, le couple Laufman fut le seul de la famille à être arrêté, car leurs fils n’étaient pas présents au moment de l’arrestation. Les deux aînés n’habitaient déjà plus chez leurs parents, Jacques, après avoir été envoyé de force travailler dans une usine à Berlin, avait obtenu une permission puis avait été caché par une famille, quant à Adolphe, il avait été déporté sur l’île d’Aurigny, au large de Cherbourg. Le plus jeune, Georges, qui vivait encore avec ses parents, était exceptionnellement parti travailler ce samedi matin.
Rachel Laufman fait partie des nombreuses victimes arrêtées lors des derniers mois de terreur avant la libération de la France.
VI / Drancy
Situé dans la commune de Drancy dans la banlieue nord-est de Paris, le camp de Drancy ou l’antichambre de la mort, créé en 1941 par le régime de Vichy sous l’occupation nazi, était le camp de transit français pour les Juifs durant la seconde guerre mondiale (1941 à 1944). À la suite des nombreuses rafles, comme la Rafle du Vel d’Hiv, le camp était utilisé par les nazis avant de transférer les Juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz en Pologne.
Les conditions de vie pour les personnes vivant dans le camp s’étaient un peu améliorées en 1944 mais elles restaient difficiles et inhumaines. (On compte 67.000 personnes déportées de Drancy vers Auschwitz.)
VII / Disparition
Nous savons très peu de choses sur ce qui arriva à Rachel à partir du moment où elle quitte le camp de Drancy le 31 juillet 1944, emmenée en bus jusqu’à la gare de Bobigny.
Entassés de force dans des wagons à bestiaux, les 1 306 déportés du Convoi 77 furent soumis à des conditions de transport d’une brutalité extrême.
Les archives ne nous éclairent pas sur le moment de la mort des époux Laufman, mais on peut supposer qu’ils ont tous deux été gazés dès leur arrivée au vu de leur âge.
Leur fils Jacques Laufman fait la demande d’attribution du titre de déporté / interné politique le 4 décembre 1963. Par ailleurs, il demande également une attestation du décès de ses parents le 6 mai 1966 au ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Il fait établir une carte de « déporté ou interné résistant ou politique » attribuée à titre posthume à Rachel le 12 octobre 1966.
Dans les documents du dossier se trouve une lettre de Georges Laufman, du 18 novembre 1948 à Paris, attestant que sa mère Rachel est « non rentrée ». Il indique que ses enfants ne perçoivent pas de solde ou d’allocations militaires.
Comme l’administration ne connaissait pas la date exacte de la mort de Sroël et Rachel, ils ont choisi d’utiliser comme date de décès le 31 juillet 1944, c’est-à-dire du départ du Convoi 77. Plus tard, la date de décès des « non-rentrés » a été fixée à J+5 après le jour du départ de Drancy. Soit, pour le convoi 77, le 5 août. Le convoi est arrivé dans la nuit du 3 au 4 août. Les déportés non sélectionnés pour le travail ont été gazés le jour même ; ce fut sans doute le cas de Rachel Laufman.
| Le camp de Drancy et la gare de Bobigny
Libéré le 18 août 1944, le camp n’existe plus. Après avoir servi un temps à interner les collaborateurs ou ceux que l’on soupçonnait de l’être, il a été transformé et les bâtiments de la Cité de la Muette ont été rendus à leur fonction première qui avait été envisagée pour eux avant-guerre : celle d’habitations. Toutefois, ce camp où des personnes sont mortes, par suicide, de maladie ou battues violemment, et qui mérite son surnom d’antichambre de la mort reste un nom fortement évocateur. Le site est devenu un lieu de mémoire. Un mémorial de la Shoah a été inauguré en 2012 à proximité, avec un espace d’exposition retraçant l’histoire du camp et rendant hommage aux victimes. Un wagon rappelle ce qui a servi à transporter plus de 70.000 personnes vers les camps de la mort. Aujourd’hui, Drancy joue donc un double rôle, celui d’un lieu de vie pour des habitants, ainsi que celui de souvenir des déportés. À la gare de Bobigny, d’où est parti le convoi 77, un mémorial a également été organisé, qui permet de comprendre pourquoi les nazis ont préféré utiliser cette gare, à l’abri des regards, pour embarquer des milliers de personnes dans des wagons à bestiaux, sous le contrôle de soldats, de SS et de chiens. Le site, à ciel ouvert, est accessible au public.
|
À la mémoire de Rachel et Sroël.
Ce travail a été réalisé par les élèves de Terminale 8 du lycée Charles-le-Chauve de Roissy-en-Brie (Seine et Marne), durant l’année scolaire 2025.
Témoignage d’un des élèves ayant participé au Projet Convoi 77 :
« Ce projet m’a encore plus sensibilisé sur le génocide juif pendant la 2e guerre mondiale. Grâce à ce projet on a pu se mettre à la place des personnes déportées par la concentration d’une seule histoire parmi tant d’autres. Ce que j’ai le plus aimé, c’était la rencontre avec la famille. C’était très émouvant de rencontrer les descendants. C’était vraiment l’accomplissement de plusieurs heures de recherches et de travail. La mémoire fait perdurer l’histoire et par ce travail j’ai senti qu’on ajoutait une page à celle-ci. »
Nous tenons à remercier les descendants de la famille Laufman qui ont eu la grande gentillesse de venir nous rencontrer au lycée. Une expérience que nous ne sommes pas près d’oublier.
En effet, dans l’acte de décès, il est écrit « sans profession », ou encore dans le registre d’arrestation, sa profession n’est pas indiquée.
Notes & références
[1] Acte de décès dans le dossier du SHD de Caen, Laufman née Berembaum Rachel, dossier 21P 261 578
[2] Il demeurait 21 bd, de Strasbourg, Paris Xe, où il est mort le 8 octobre1934. Sa femme était morte l’année précédente.
[3] 125.000 victimes juives en Ukraine, 25 000 en Biélorussie, entre 1918 et 1922, selon les chiffres avancés par Nicolas Werth et Lidia Miliakova dans leur ouvrage Le Livre des pogroms. Antichambre d’un génocide, Ukraine, Russie, Biélorussie, 1917-1922, Calmann Lévy, 2010.
[4] Rachel avait deux frères aînés, Abraham dit Adolphe Berenbaum (avec un n devant le b), né en 1886, naturalisé français en 1924, Isaac Berenbaum, né en1887, et trois sœurs, Beïla (1893), dite Blanche, Eva (Chawa, née en 1895)) et Esther (née en 1898), et un frère né en 1899, Beinish, dit Bernard, naturalisé en 1928. Esther est morte en 1942 déportée à Auschwitz par le convoi 29, Isaac en 1937. Les autres ont survécu à la Shoah. Tous avaient émigré en France, de même que les parents de Rachel.
[5] Témoignage de Georges, fils de Rachel et Sroël.
[6] Acte de mariage, archives numérisées de Paris
[7] Archives numérisées du recensement de Paris
[8] Sroël Laufman, dossier du SHD de Caen DAVCC, N°21 P 473.217
[9] Lettre de Georges Laufman, archives familiales
[10] Archives de la Préfecture de police, CC2, registre des consignés provisoire au dépôt
English
Polski









