Isidore BEHAR

1888-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Isidore BEHAR (1888-1944)

Cette biographie est une compilation de deux biographies réalisées par les élèves de troisième du Collège Saint Louis de Villemonble sous la direction de Mme Lobjois et des élèves du Goethe Gymnasium de la ville de Germersheim, sous la direction de Mr Steul.

Isidore Behar est né le 8 janvier 1888 à Constantinople (Istanbul), au sein d’une famille juive sépharade, trente-quatre ans avant la chute de l’Empire ottoman. Il est le fils de Pinto Joïda et d’Ovadia Behar.

La Turquie en plein bouleversement

Dans l’Empire turc, les pratiquants des religions non musulmanes considérés comme des « gens du Livre » n’étaient en principe plus soumis au statut spécial du droit musulman, celui de « dhimmi ». Ils pouvaient pratiquer librement leur profession, commercer et posséder des biens et immeubles. Et à Constantinople, la population juive était nombreuse. Un chef religieux juif de tout le vaste Empire ottoman, le Hakham Bachi, siégeait à Constantinople. Mais l’année suivant la naissance d’Isidore est fondé le mouvement politique Jeunes-Turcs, réformiste et nationaliste, aux positions contrastées, voire antagonistes sur de nombreuses questions. Ce qui ne rassure pas les populations judéo-espagnoles. En janvier 1913, un coup d’État d’Enver Pacha réussit. Dans le contexte tendu des guerres balkaniques et des multiples conflits, le gouvernement turc se rapproche de l’Empire allemand, dont il deviendra l’allié pendant la première guerre mondiale. Les Juifs de Turquie, qui ont été nombreux à fréquenter les écoles de l’Alliance israélite Universelle où ils ont appris le français, et ses structures d’aide aux indigents sont plutôt francophiles. Est-ce la raison qui poussera Isidore à choisir l’immigration vers la France ?

De sa vie à Constantinople, nous ne savons rien, mais c’est avec ses parents, et sa sœur Louise (née le 15 mai 1897[1]), qu’il part pour la France.

La France, terre d’accueil ?

Isidore épouse Rachel Mizrahi, le 10 février 1914, née également à Constantinople, le 15 mai 1892. Elle est alors couturière. Au moment du mariage, Isidore est domicilié chez ses parents 53 rue de La Roquette, non loin de la place de la Bastille. Et Rachel vit à la même adresse. Ses parents sont mentionnés sans précision, sinon qu’ils sont nommés grâce à un acte de notoriété.

L’un et l’autre savent signer leur nom, ce qui n’est pas le cas de Joïa Behar. Quant au père d’Isidore, il signe en caractères hébraïques, les trois témoins, des compatriotes qui vivent dans le quartier, signent également le registre d’état civil.

Nous n’avons aucune indication sur un mariage religieux.

Certificat de mariage d’Isidore Behar et Rachel Mizrahi, in dossier 21 P 422 089 ©SHD Caen.

Ils ont trois enfants, Fanny, née le 27 décembre 1914 dans le 12e arrondissement de Paris. Léopold, né le 18 décembre 1916 et René, né le 26 juillet 1918. À la naissance de Fanny et de Léopold, Isidore et Rachel vivent au 53 rue de la Roquette (probablement chez les parents d’Isidore[2]).

À l’été 1914, alors que Fanny n’a que six mois, la guerre éclate. Nous n’avons pas d’indication qu’Isidore se soit engagé comme volontaires étranger, comme l’ont fait en revanche 40.000 Juifs étrangers vivant en France (dont un tiers est mort pour la France, lors des combats[3]).

Isidore devient marchand en bonneterie, une profession répandue parmi les Juifs turcs de France. Et, comme beaucoup d’entre eux, il s’est installé dans un quartier où les marchands se regroupent au fur et à mesure des vagues d’immigration. On ignore s’il travaillait comme marchand ambulant ou démarchait d’autres bonnetiers.

En 1927[4], les Behar vivent au 26 rue Basfroi, non loin de la rue de la Roquette, dans le 11e. Puis, en 1931, Isidore et sa famille vivent au 190 rue du Faubourg Saint-Antoine, dans le 12e arrondissement. Il est indiqué comme « patron commerçant ». Puis, ils emménagent le 1er avril 1935, 155 boulevard Voltaire, comme en attestera ensuite le propriétaire de l’appartement, mais Fanny[5] n’y réside plus. Elle s’est mariée le 24 mai 1934 avec Michon Moïse Pardo[6] à la mairie du 11e et également à la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth, dans le 3e arrondissement. Ils ont eu deux filles ensemble.

En 1936, on retrouve donc la famille au recensement du boulevard Voltaire, Dans ce coin du 11e arrondissement, baptisé « la petite Turquie », les Juifs originaires de Turquie peuvent pratiquer leur langue, le judéo-espagnol (ou ladino), pratiquer leur rite séfarade dans des oratoires et synagogues dédiés et papoter et jouer aux cartes ou à d’autres jeux dans des cafés tenus par des compatriotes, tel l’Istanbul.

En octobre 1931, Isidore obtient la nationalité française[7]. Ses enfants ne sont pas cités dans le décret publié au Journal Officiel, mais, nés en France Fanny, Léopold et René ont été déclarés français par leur père devant le juge de paix du 11e arrondissement le 1er juillet 1927. Et, nouveau Français, il ne manque pas d’aller s’inscrire sur les listes électorales de son quartier.

©Archives de la Ville de Paris

Les Béhar sont nombreux à Paris, notamment dans le quartier où vit Isidore. Sans doute certains sont-ils de proches ou lointains parents d’Isidore.

La guerre, l’arrestation et la déportation

Léopold, l’aîné des fils d’Isidore et Rachel, est mobilisé dès le début de la guerre. Soldat de 2e classe au 3e R.I.C. 194, il est fait prisonnier à Châlons-sur-Marne et envoyé en camp de prisonniers[8].

Après la défaite des armées françaises et britanniques, en juin 1940, l’Allemagne occupe la France et impose son administration militaire. Un couvre-feu strict est instauré à Paris, la ville étant occupée par les troupes allemandes, notamment la Gestapo, la police secrète nazie. Des mesures antisémites sont prises dès le 3 octobre, qui seront suivies par d’autres restrictions. En 1942, les Juifs qui ont déjà été obligés de se recenser et sont astreints à ne pas quitter leur lieu de résidence et à un sévère couvre-feu, sont désormais obligés de porter une étoile juive cousue sur leur poitrine, bien en évidence[9].

Et en 1942, l’étau se resserre sur la famille d’Isidore. Nissim Sotil, le mari de sa sœur qui vivait rue Popincourt est arrêté, envoyé au camp de Pithiviers, dans le Loiret, et déporté à Auschwitz, où il est assassiné à l’âge de 52 ans.

Pendant quatre ans, Isidore Béhar et sa famille vivent dans ces conditions, comme de nombreux autres Juifs qui craignaient pour leur vie. Isidore, comme tous les commerçants a dû être interdit de travailler. Peut-être même sa petite entreprise a-t-elle été « aryanisée »[10], c’est-à-dire qu’elle lui a été confisquée, confiée à un administrateur pour être revendue, avec sa marchandise. De toute manière, que peut faire un bonnetier dans une France où la plupart de la production est envoyée en Allemagne et où les vêtements s’achètent avec des tickets de rationnement (les points textiles), quant ce n’est pas au marché noir.

L’arrestation

Le 6 juillet 1944, Isidore, qui consommait une boisson au café L’Istanbul, situé rue Popincourt, près de chez lui, est arrêté à 17 heures lors d’une rafle menée par la Gestapo. M. Nathan, qui réside à la même adresse, attestera en 1952 de son arrestation. Il est conduit au dépôt de la préfecture de police, où il arrive à 21 heures, avec plusieurs consommateurs du bistrot.

Le lendemain, à 15 heures 30, il est sorti de la préfecture pour être conduit au camp de Drancy, où il est interné. Il reçoit le matricule 24.931. Sa fiche de fouille à l’arrivée indique qu’il avait sur lui 145 francs.

Fiche de fouille d’Isidore BEHAR au camp de Drancy le 7 juillet 1944
©Mémorial de la Shoah.

L’histoire d’Isidore Behar illustre celle de nombreux Juifs étrangers devenus français, pris dans la tourmente de la persécution nazie en France occupée. Son arrestation tardive, à quelques semaines de la Libération de Paris, souligne la brutalité des dernières actions de répression de l’occupant.

Isidore reste au camp de transit de Drancy jusqu’au 31 juillet 1944, date de sa déportation vers Auschwitz. Il n’en reviendra pas.

Jacques Todolano, dont Isidore a été le témoin de mariage le 11 novembre 1916 à la mairie du 11e, est aussi déporté dans le convoi 77[11]. De même que la plupart des hommes judéo-espagnols (turcs ou de Salonique) arrêtés avec lui, dont Isaac Mechoulam, Haïm Salti, Salomon Passy.

La déportation à Auschwitz

Après un voyage épouvantable, qu’il a dû faire dans un wagon dit de « célibataires », les hommes déportés sans leur famille étant parqués dans des wagons encore plus surveillé que les wagons à bestiaux du transport, il est arrivé à Auschwitz dans la nuit du 2 au 3 août. Étant donné son âge, il est fort probable qu’il ait été directement orienté vers les camions qui emmenaient vers les chambres à gaz les personnes âgées, fatiguées, impotentes, les mères avec enfants, les enfants (si nombreux dans ce convoi qui emmenait ceux des maisons de l’UGIF raflés sur ordre express du commandant SS du camp de Drancy, Aloïs Brunner).

Isidore Behar fut assassiné sans doute le 3 août, mais le 5 août 1944 est la date retenue par l’administration française pour fixer le jour du décès de ceux sur lesquels manquent cette information. Treize mois plus tard, la Seconde Guerre mondiale prenait fin.

L’après-guerre : faire reconnaître le décès d’Isidore

Isidore est porté disparu depuis son arrestation, et son épouse Rachel a effectué diverses demandes officielles de renseignements, tentant de retracer son destin tragique et de faire reconnaître sa mort. Elle dépose également un dossier de reconnaissance du statut de Déporté Politique. Le statut est accordé à Isidore à titre posthume et Rachel reçoit sa carte de déporté. Elle touché une allocation dite « militaire » et recevra le « pécule » accordé aux déportés ou à leur famille. La somme est ridiculement basse.

Rachel Mizrahi Behar meurt le 11 octobre 1962. Elle est inhumée dans le « carré israélite » du cimetière de Bagneux. Sa sœur Sol, veuve de Jacob dit Jacques Lemor, assiste à l’enterrement. René, son fils qui est inspecteur, ne lui survivra que de trois ans, il meurt à Paris le 9 juin 1965[12] et est inhumé également à Bagneux.

Isidore Behar a été reconnu « mort pour le France »

L’histoire d’Isidore Behar est l’une des nombreuses tragédies qu’il convient de ne pas oublier. 1,1 millions de personnes[13] furent victimes d’Auschwitz. Et même si les informations concernant certaines victimes sont limitées, il est essentiel de se souvenir qu’elles étaient des êtres humains, avec un vécu. Ces événements ont profondément marqué l’histoire et façonnent le monde d’aujourd’hui. Se souvenir du courage de tant de ces personnes est un devoir. Cependant, le peu d’informations disponibles sur certaines victimes soulève des questions : qu’ont-elles ressenti à cette époque ? Comment étaient-elles perçues ? Nous ne pouvons que renvoyer aux témoignages de survivants, publiés ou enregistrés.

SOURCES

  • Archives du SHD, à Caen, dossier 21 P 422 089.
  • Archives de la police, APP CC2
  • Archives nationales, dossier de naturalisation BB/34/477, 25231 X 30 ; 20 octobre 1931.
  • Mémorial de la Shoah
  • Site Geneanet et Filiae

Notes & références

[1] Louise Béhar s’est mariée se marie le 3 août 1920 à Paris 11e, avec Nissim Sotil, tapissier, domicilié 14 rue Keller, né à Constantinople le 18 avril 1892, fils d’Isaac et de Mazantou Dalva, domiciliés à Constantinople. (Acte 2907 p.27). Elle meurt à l’hôpital Tenon, le 24 septembre 1968 et est enterrée au cimetière de Pantin. Elle résidait 20 rue Popincourt et a été naturalisée française le 22 janvier 1928.

[2] Il n’a pas été possible de vérifier l’adresse des Behar à la naissance de René, les registres sont manquant sur le site des archives en ligne de la Ville de Paris.

[3] Véronique Chemla, « Les engagés volontaires Juifs étrangers dans les armées françaises durant les deux guerres mondiales », 12 mai 2022, à propos de l’exposition sur ce thème au Mémorial de la Shoah.

[4] Quand Isidore fait une déclaration de nationalité française par déclaration pour ses enfants.

[5] Remariée en 1967, toujours dans le 11e arrondissement, Fanny meurt au Chesnay (Yvelines) le 24 septembre 1994.

[6] Fanny et Moïse divorceront en 1951.

[7] Archives nationales, BB/34/477, 25231 X 30 ; 20 octobre 1931.

[8] Son nom figure sur la liste 35 de prisonniers, publiée le 23 octobre 1940. Léopold est mort le 31 octobre 2005 à Paris 12e, l’arrondissement dans lequel il est né.

[9] 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942. La mesure doit entrer en vigueur, en zone occupée, le 7 juin 1942. Elle doit être portée dès « l’âge de 6 ans révolus ». Ne pas la porter entraine emprisonnement et amende, voire « l’internement dans un camp de juifs ».

[10] Il faudrait faire une recherche aux Archives nationales, nous n’en avons pas eu le temps. L’administrateur provisoire est nommé par le service du contrôle des administrateurs provisoires (SCAP), créé en décembre 1940 par le gouvernement de Vichy. En juin 1941, SCAP est rattaché au Commissariat Général aux Questions juives, institué par le gouvernement de Vichy le 29 mars 1941, et sous contrôle allemand. Il est réuni à la direction de l’aryanisation économique du CGQJ en mai 1942, précise l’inventaire du CGQJ au Archives nationales (AJ 38).

[11] Merci à Colette Murat pour avoir trouvé cette information. Jacques Todolano, qui résidait depuis 1911 106 rue de la Roquette, est né en 1887 à Constantinople. Il a été interné à Drancy le 26 juillet 1944. Âgé de plus de 60 ans, comme Isidore, il n’est pas rentré de déportation. Il était ouvrier chez Renault et a été raflé par la police française à son domicile.

[12] René était marié avec Gabrielle Maggi depuis le 5 janvier 1950.

[13] Selon les estimations datant de 1998 de Franciszek Piper, historien du musée national Auschwitz-Birkenau.

Contributeur(s)

Cette biographie est une compilation de deux biographies réalisées par les élèves de troisième du Collège Saint Louis de Villemonble sous la direction de Mme Lobjois et des élèves du Goethe Gymnasium de la ville de Germersheim, sous la direction de Mr Steul.

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