Chaïm Israël BORYCKI

1902-1980 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Chaïm Israël BORYCKI

Ci-contre : Charles Bory

Chaïm Borycki est né le 2 novembre 1902 à SZYDLOWIEC, ville en Pologne.

Il est le fils de Nusyn Borycki et de Mirla Fryde.

Chaïm Borycki rejoint la France en 1919.

Il y rencontre Rachel Sosnovitch, née 11 juillet 1906 à Varsovie, fille d’Isaac Sosnovitch et d’Esther Brandla, et se marie avec elle aux Lilas le 20 octobre 1925. Depuis 1927 le couple réside au 176, rue de Noisy-le-Sec à Bagnolet.

Les époux obtiennent la nationalité française par naturalisation le 23 juin 1932 par décret.

Chaïm exerce le métier d’artisan confectionneur. Il travaille à son domicile et est inscrit au Registre des Métiers sous le numéro 111.959.

Le couple a un enfant Roger, né le 28 mai 1933.

Dès octobre 1940, il se livre à une propagande anti-allemande en distribuant des tracts et des brochures imprimés clandestinement.

En 1941, il adhère au Front National[1].

Alors qu’il distribue des tracts aux ouvriers, les incitant au sabotage à l’usine CICCA (Compagnie industrielle et commerciale du cycle et de l’automobile) au 135 Rue de Noisy-le-Sec aux Lilas, il repère un collaborateur[2], prénommé Robert qui le dénoncera auprès des autorités allemandes.

Son arrestation

Les informations sur le lieu de son arrestation sont contradictoires.

Pour les témoins Henri Dupuis[3] et madame Truchart, Chaïm Borycki a été arrêté à l’usine CICCA alors qu’il distribuait des tracts aux ouvriers de l’usine les appelant à commettre des sabotages. Les deux témoignages concordent Mr Borycki aurait été arrêté et entraîné dans une voiture, en présence du collaborateur Robert.

Témoignage de Mr Dupuis, ancien ouvrier de l’usine CICCA, en date du 23 mars 1966

 Le témoignage de Chaïm Borycki diffère quant à son arrestation[4].

Celui-ci avait reçu l’ordre de distribuer des tracts à l’usine CICCA, à proximité de son domicile, le 26 juillet 1944.

Mais il a vu le collaborateur Robert, qui faisait signe à une voiture noire de la Gestapo sortir du passage des Sablons, s’avancer vers lui afin de procéder à son arrestation.

Mr Borycki prend alors la décision de s’enfuir car il détient des documents compromettants susceptibles d’entraîner l’arrestation d’autres résistants. Il se rend à son domicile (tout prêt de l’usine) et s’enferme afin de faire disparaître les documents en les brulant dans sa cuisine.

Il rapporte que 7 agents de la Gestapo[5] vont défoncer la porte de son domicile.

Il est conduit au siège de la Gestapo rue des Saussaies[6] à Paris pour y subir un interrogatoire pour dénoncer ses camarades.

Le témoignage du commandant FFI[7] le docteur Rosenfeld atteste que Mr Borycki a été arrêté à son domicile le 26 juillet 1944 pour fait de résistance.

Témoignage de Me Truchart, ancienne concierge de l’usine CICCA, en date du 23 mars 1966.

Menacé d’être fusillé Mr Borycki ne donne aucune information sur le réseau et est transféré à Drancy[8] le lendemain.

Il est déporté le 31 juillet 1945 par le dernier convoi, le convoi 77[9] vers Auschwitz[10].

Il est sélectionné pour travailler.

Mr Borycki livre un témoignage très émouvant sur la famille Bernard, le 21 novembre 1946.

Georgette Bernard, la mère et ses deux filles Denise et Lucienne, se trouvaient dans le même convoi et ont été assassinées dès leur arrivée à Birkenau,[11] le 3 août 1944[12].

Après Auschwitz, il est envoyé dans différents camps de concentration : le Stuttof[13], Buchenwald[14], Leipzig[15], et enfin Terezín[16] en Tchécoslovaquie où il est libéré par les Russes en mai 1945.

Le voyage vers Auschwitz est terrifiant : 1500 kilomètres de voies ferrées, 53 heures de trajet, une cinquantaine de gares. Source : Memorial de la Shoah

 

Le parcours de Mr Borycki. Source : Memorial de la Shoah

Le 7 juin 1945, Chaïm Borycki est rapatrié en France.

De retour en France, commence alors un très long combat[17] pour obtenir la reconnaissance de son statut de déporté résistant et prétendre à une pension.

Il collecte un certain nombre de documents afin de faire une demande en juin 1951, au Ministère des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre pour l’attribution du titre de déporté résistant, ce qui lui sera refusé à de nombreuses reprises !!!

Une longue marche vers la reconnaissance

Dès le 17 septembre 1947, Mr Borycki obtient le certificat de déportation ou d’internement délivré par le directeur du Bureau National de Recherches et Fichiers Internés et Déportés Politiques.

Il fait cette démarche pour obtenir le statut de Déporté Résistant.

  • Le 13 octobre 1949, Mr Borycki fait une demande d’attribution de Déporté Résistant, qui lui sera refusée par décision notifiée le 4 novembre 1953. Il obtient néanmoins le statut de déporté politique le 4 novembre 1953.
  • Le 2 janvier 1954 Mr Borycki formule un recours gracieux. Par requête enregistrée au greffe du Tribunal administratif de Paris en date du 26 août 1954, Monsieur Borycki sollicite l’annulation de la décision du Ministre des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre en ce qu’il a rejeté sa demande de carte de déporté-résistant.
  • Le Ministère des Anciens Combattants et Victimes de la guerre soutient alors que Monsieur Borycki a été arrêté, non pas pour des actes de résistance mais pour un motif d’ordre racial[18].
  • Monsieur Borycki conteste cet argumentaire et réitère que la cause de son arrestation résulte de ses actes de résistance consistant notamment en la distribution de tracts anti allemands, collage d’affiches, transport de matériels, journaux, armes.
  • Par jugement en date du 25 octobre 1955, le Tribunal administratif de Paris sans même examiner les arguments des parties, rejette la demande de Monsieur Borycki considérant qu’il est irrecevable dans la mesure où il avait jusqu’au 2 juillet 1954 pour contester la décision déférée et que la saisine du Tribunal est intervenue postérieurement soit le 26 août 1954.
  • Le 2 février 1957 Mr Borycki dépose une nouvelle demande d’attribution de Déporté Résistant en apportant de nouvelles pièces. Il réitère une demande le 25 novembre 1957. En vain….
  • Par décision en date du 5 janvier 1961, le Tribunal administratif de Paris, (de nouveau saisi par Monsieur Bory[19] par requête enregistrée le 22 avril 1958 suite à la décision implicite de rejet résultant du silence gardé pendant plus de quatre mois par le Ministre des Anciens Combattants et Victimes de guerre tendant à l’attribution de la carte de déporté-résistant), rejette la demande de Monsieur Bory au motif qu’il a déjà saisi le Tribunal administratif pour le même motif et que par décision en date du 25 novembre 1953 devenue définitive, sa requête a été rejetée.

C’est le principe de l’autorité de la chose jugée qui est avancé par le Tribunal.

  • Monsieur Bory forme alors un pourvoi auprès du Conseil d’État le 20 mars 1961 contre le jugement en date du 5 janvier 1961 alléguant que sa demande de 1957 était fondée sur de nouvelles pièces et que cette requête était recevable en vertu de la loi du 31 décembre 1957 qui avait prorogé jusqu’au 1er janvier 1955 le délai des dépôts des demandes nouvelles sur le fond.

Il évoque également la loi du 1er août 1956 qui proroge le délai de dépôt jusqu’au 1er janvier 1958 et se réfère également aux travaux préparatoires de la loi du 31 décembre 1957 et de la jurisprudence selon laquelle toute personne est recevable à formuler une nouvelle demande d’autant qu’elle s’accompagne de nouvelles pièces. Il en conclut que les requêtes qu’il a présentées devant le Tribunal administratif sont recevables.

  • Le Conseil d’État rejette à nouveau sa demande la jugeant irrecevable et confirme les dispositions du jugement en date du 5 janvier 1953 rendu par le Tribunal administratif.
  • Dans le cadre de la révision Générale des dossiers de Déportés, Monsieur Bory sollicite le 29 mars 1966, auprès du Ministre des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre le réexamen de son dossier.
  • Il évoque à juste titre que sa demande n’a jamais été examinée sur le fond, les différentes juridictions ayant jugées uniquement sur la forme (irrecevabilité de la demande compte tenu du non-respect des délais de recours).

Par lettre en date du 28 août 168, il apporte des éléments complémentaires.

  • Le 25 juillet 1968 il obtient enfin le statut de Déporté Interné Résistant comme le montre la décision d’attribution du 18 décembre 1968.

 

Le 24 décembre 1968, après 19 ans de lutte Mr Bory obtient enfin un avis favorable à l’attribution du titre de déporté résistant.

Nous pouvons remarquer que le Tribunal administratif et le Conseil d’État n’ont jamais abordé le fond du dossier considérant que le requête de Monsieur Bory était irrecevable en ses demandes (non-respect des délais de recours et autorité de la chose jugée).

Finalement c’est dans le cadre de la révision générale des dossiers que le Ministre des Anciens Combattants et des Victimes lui a reconnu le statut de déporté-résistant en juillet 1968.

 

Penchons-nous sur le fond maintenant :

De très nombreux documents attestent le combat acharné de Mr Bory pour la reconnaissance de son engagement. Il est intéressant maintenant de voir les arguments pour lesquels son engagement contre les Allemands n’a pas été retenu.

Il est reproché à Mr Bory de ne pas avoir démontré le lien qui existait entre son activité de résistant et son arrestation.

Pour les autorités françaises Mr Bory a été déporté en raison de ses origines Israélites et non de son engagement politique.

Ce rejet nous a interpellés car Mr Bory produit de nombreux témoignages qui soulignent les circonstances de son arrestation et son engagement au Front national.

  • Le docteur Rosenfeld, commandant des FFI atteste qu’il a été arrêté pour fait de Résistance. Et d’ailleurs Mr Bory n’a pas envoyé directement à Drancy mais détenu par la Gestapo au siège de la Rue Saussaies à Paris, tristement connu des opposants au nazisme. Ainsi Mr Bory réfute l’affirmation qu’il a été arrêté parce qu’Israélite.

Attestation du docteur Rosenfeld commandant des FFI

Il présente également la preuve des actes de Résistance à travers plusieurs documents officiels :

  • Un certificat d’appartenance à la R.I.F[20], délivré par le Ministère de la Guerre,
  • Sa carte de combattant volontaire de la Résistance, délivrée le 15 octobre 1952

Carte de combattant volontaire de la Résistance, délivrée le 15 octobre 1952

  • L’attestation de Mr Mugnier, liquidateur du Font national de lutte de libération et l’indépendance de la France.

Attestation de Mr Mugnier, du Font national.

Ce certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française (RIF) a été délivré à Chaïm Borycki le 08 avril 1958. Il fait état de son appartenance au Front National, mouvement homologué au titre de la RIF.

Les services accomplis sont clairement évoqués : distribution de tracts anti allemand.

Engagé dans la Résistance dès octobre 1940, il est arrêté le 26/7/1944 et rapatrié le 7/6/1945.

Il obtient le grade fictif de Sergent par le secrétaire d’État aux forces armées le 4 août 1948.

Il détient une carte de combattant volontaire de la résistance délivrée le 27 mai 1960.

Autre argument de Mr Bory et pas des moindres !! Celui-ci souligne l’importance des décorations qui lui ont été attribuées postérieurement au refus de sa carte de déporté résistant.

Il obtient :

  • la Croix de guerre le 26 aout 1959 par la direction des Armées

Croix de guerre délivrée à Mr Bory le 26 aout 1959 par la direction des Armées par le ministre de la guerre Pierre Guillaumat (ministre des Armées de juin 1958 à février 1960)

  • la Croix du combattant volontaire par la direction des Armées le 22 septembre 1959

  • Puis la médaille militaire au nom du président de la République le 1er aout 1932
  • Et enfin, il est désigné officier de la Légion d’honneur

Pour sa demande de recours gracieux on trouve ce document qui émane du Chef du Bureau du Contentieux du Ministère de Anciens Combattants. Il est clairement dit que Mr Bory a été incarcéré en tant que politique, juif politique et non en tant qu’Israélite.

Il est clairement souligné sur ce document que Mr Borycki appartient à « la catégorie » des « politisch jude » et non à « la catégorie » de « jude » pour les israélites déportés.

La page 4 du document explique clairement les raisons de l’attribution de la carte de déporté résistant.


Attribution du titre de déporté résistant

Vie personnelle

Mr Borycki perd sa femme Rachel le 23 mars 1956.

Déclaration de décès de madame Borycki le 23 mars 1956.

Nous avons pu retrouver au cimetière de Bagneux un caveau collectif[21] où est enterrée Rachel Bory.

Tombe de Rachel Bory, mais également son fils Roger qui sont enterrés au cimetière de Bagneux

Il perd aussi leur unique fils, Roger Bory, agent administratif, le 22 septembre 1971, à l’âge de 38 ans.


Acte de décès de Roger Bory

Tombe de son fils Roger Bory, enterré au cimetière de Bagneux

Il se remarie avec Semha Sultan et décède le 25 février 1980, à l’âge de 78 ans.

Acte de décès de Charles Bory en 1980

Nous avons retrouvé sur le mur des Noms du Mémorial de la Shoah son nom Israël Borycki.

 

[1] Le Front National est un mouvement de Résistance national créé par le Parti communiste français en mai 1941. Le Front National s’implante dans toute la France mais surtout en zone nord.

[2] Du nom de Robert. Celui-ci sera abattu à la Libération par le chef du réseau local de la Résistance, devant la Mairie les Lilas.

[3] Témoignages qui datent du 23 mars 1966, demandés par Mr Borycki en vue d’une révision de son statut de déporté politique en déporté résistant. Les deux témoins habitent au 153 et au 155 rue Noisy-le-sec aux Lilas, à proximité de l’usine et du domicile de mr Borycki.

[4] Témoignage de Mr Bory (anciennement Borycki) en date du 28 août 1968.

[5] Gestapo (Geheime Staatspolizei) police secrète du Troisième Reich créée par Hermann Goering et composée de SS.

[6] Les locaux du 11, rue des Saussaies ont été occupés dès le mois d’août 1940 par la Gestapo. Cette adresse, devient le quartier général de la Gestapo. Là, les questions étaient ponctuées de coups, d’immersions la tête la première dans une baignoire d’eau froide et de coups de nerf de bœuf.

[7] En juin 1944 sont créées les Forces françaises de l’Intérieur qui regroupe les diverses formations militaires de la Résistance.

[8] Camp de Drancy : Drancy sert de camp d’internement et de regroupement des Juifs de France avant d’être envoyés dans les camps de concentrations et les centres de mise à mort. Près de 63000 d’entre eux seront déportés depuis Drancy.

[9] Convoi 77 est le dernier grand convoi (1309 déportés) ayant quitté Drancy pour Auschwitz le 31 juillet 1944

[10] Auschwitz-Birkenau, est un grand camp de concentration et de centre de mise à mort en Pologne. Plus de 1,1 million de Juifs y seront assassinés.

[11] Biographies de Georgette Bernard et de ses deux filles Denise et Lucienne, réalisées par des élèves du lycée Galilée de Combs-la-Ville en 2020.

[12] L’arrivée du convoi 77 est le 3 août 1944 et non le 02 août comme l’affirme le témoignage.

[13] Le Stuttof est situé à 34 km de Dantzig (Gdansk). Le camp de concentration de Stutthof est le premier à être construit hors d’Allemagne par les nazis (2 septembre 1939). Il a aussi le triste privilège d’avoir été le dernier camp à être libéré (10 mai 1945).

[14] Buchenwald est un camp de concentration nazi créé en juillet 1937 sur la colline d’Ettersberg près de Weimar, en Allemagne.

[15] Leipzig est un sous-camp du camp de Buchenwald.

[16] Terezin aussi appelé Theresienstadt est un camp de concentration situé en Tchécoslovaquie. À mesure que sont évacués les camps de concentration nazis, Theresienstadt devient la destination des convois. À partir du 20 avril 1944, entre 13 500 et 15 000 prisonniers des camps de concentration, principalement des Juifs, parviennent à Theresienstadt après des marches de la mort.

Le 8 mai, des troupes de l’Armée rouge libère le camp et s’emploie à rapatrier les survivants vers leurs pays d’origine.

[17] Il faudra en effet attendre 1968 pour qu’il obtienne enfin son statut de déporté résistant.

[18] Le statut de déporté politique était donné aux « déportés raciaux ». Pour obtenir le statut de déporté résistant il fallait prouver le lien entre l’arrestation et les activités de résistance. Le cas de Mr Bory était loin d’être isolé. Beaucoup de résistants juifs ont dû se battre pour obtenir cette attribution de déportés résistants car ces titres ne sont attribués que s’il est établi que la cause déterminante de l’arrestation est l’activité résistante de l’intéressé. Ainsi, d’authentiques résistants arrêtés au cours d’une rafle, par exemple, ou pour tout autre motif mais ne constituant pas un acte qualifié de résistance à l’ennemi n’ont pu prétendre qu’au titre d’interné politique !

[19] Monsieur Borycki devient, par décision du parquet, le 29 avril 1959 Mr Charles Bory.

[20] R.I.F : Résistance intérieure française : Ensemble des organisations clandestines luttant contre l’occupation allemande du 22 juin 1940 jusqu’à la Libération en 1944.

[21] L’Entraide Fraternelle est une œuvre de solidarité, créée en 1945, qui fonctionne en faveur des Frères de la Grande Loge de France et de leurs familles se trouvant dans une situation précaire ou difficile. Elle apporte une aide financière immédiate et ponctuelle à la famille en cas de décès d’un Frère.

Contributeur(s)

Coralie Surget, Françoise Olhagaray
Aucun commentaire

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

hébergement Umazuma - OVH

Se connecter

Oubli de mot de passe ?