Léo COHN

1913 - 1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence: , , , , ,

Léo Cohn

une biographie littéraire suit la biographie chronologique.
Léo en éclaireur israélite de France, EIF, fonds documentaire Mémorial de la Shoah

 

Les biographies

Lorsque nous avons choisi de travailler sur la vie de Léo Cohn, il y a un an environ, l’énorme quantité d’archives et d’informations a d’abord été déroutante. Contrairement aux années précédentes, nous nous retrouvions à la tête d’’une masse de documents et nous demandions  ce que pourrait apporter notre travail d’enquête et d’écriture biographique. Restaient des vides à combler dans la dense vie de Léo Cohn, restait un parcours singulier à mettre en exergue. C’est ce à quoi nous nous sommes tous, professeurs et élèves, attelés.

Cette année encore nous avons décidé de rédiger deux biographies distinctes, l’une sourcée s’appuyant sur les archives et témoignages  qui sera finalisée l’an prochain car le temps nous a manqué pour exploiter les très nombreuses archives découvertes lors de notre enquête, l’autre plus littéraire et originale dans sa forme.

Léo COHN, biographie chronologique

Biographie instruite, documentée et rédigée par des élèves de troisième du collège Charles Péguy de Palaiseau, sous la direction de Mmes Claire Podetti, professeure d’histoire et Clarisse Brunot, professeure de français

Cette biographie est le résultat d’un premier travail sur les archives que nous avons collectées cette année. Toutes n’ont pas pu être exploitées et un travail de recherche sera encore nécessaire pour finaliser notre biographie. D’éventuels ajouts seront faits ultérieurement, ainsi que des renvois vers d’autres publications sur cette personnalité.

 

Avant 1933

Léo Cohn nait à Lübeck le 15 octobre 1913. Il est le troisième enfant de Wilhelm Cohn et de Mirjam Carlebach. En 1919, la famille Cohn s’installe à Hambourg. Léo entre au lycée Talmud Torah en 1920. A l’école, il est un assez bon élève comme l’atteste son bulletin de sortie en  septembre 1930. Il n’est pas aussi brillant que ses frères aînés et ses professeurs pensent que c’est par paresse. En fait, les murs de la classe sont trop étroits pour Léo, cet enseignement classique, d’un savoir descendant ne lui convient pas. Son comportement est d’ailleurs qualifié de « bon, en général »[1]. Une anecdote racontée par son frère aîné explique peut-être ce qualificatif. Léo a été renvoyé de l’école car il a défendu un de ses camarades de classe, en faisant remarquer au professeur que la note qu’il lui avait attribuée  était inférieure à ce qu’aurait dû avoir son camarade. De retour chez lui, il a raconté  à son père son intervention, laissant apparaître un petit sourire de fierté. Son père l’a giflé, choqué à la fois que son fils ait pu faire une remarque à l’un de ses professeurs, mais également par le fait qu’il ait esquissé un petit sourire. Épris de justice, Léo, n’hésitait pas à intervenir. De retour à la maison, les discussions étaient vives avec son père, Léo a d’ailleurs un moment songé à quitter le domicile familial[2].

La maison des Cohn est un lieu où se réunissent des intellectuels de toutes nationalités « toutes les langues y furent parlées par les nombreux étrangers qui furent nos hôtes [3]». Conférences et concerts se succèdent, dans le salon de la grande maison de Hambourg,  mais également études de la Torah et des philosophes grecs, dans un cercle plus intime. En effet, le  grand-père  maternel de Léo Joseph Cohen est un rabbin très érudit, expert en langues anciennes. Une photographie a immortalisé ce moment où grand-père et petits fils étudient ensemble. Léo (au centre), et son grand frère Alexander lisent la Torah avec leur grand-père. Absorbés par ce travail, ils n’ont pas de regard pour le photographe. Du côté paternel également, son grand-père, décédé en 1919, appartenait à la famille des Carlebach, il était aussi éditeur et traducteur des manuscrits anciens.

1- Le rabbin Joseph Cohn et ses petits fils lisant le talmud archives familiales Noémi Cassuto

 

Cette formation initiale va profondément marquer Léo Cohn. Ses nombreux écrits montrent qu’il n’a cessé d’enrichir ses connaissances intellectuelles –bibliques et profanes- mais aussi artistiques dans le but de les partager avec celles et ceux qui l’entouraient. Cette quête spirituelle et intellectuelle l’a animé jusqu’à la fin.

C’est dans cette matrice qu’il  puise des ressources, pendant de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il apprend, aux jeunes du Chantier rural de Lautrec et des autres chantiers ruraux,  à résister[4].  Ou bien à Auschwitz, au cœur du système, où l’oppression, l’humiliation et la déshumanisation ont atteint leur acmé, Léo y trouve la force de continuer à résister : « Nous nous sommes rencontrés au camp d’Auschwitz 1 Stammlager avec l’émotion que tu devines. Nous nous sommes embrassés et nous avons pleuré. […]

Dès cette rencontre, tous les soirs, […] nous discutions de la Torah, des Psaumes […], des Prophètes dont nous savions de nombreux passages par cœur et qui nous redonnaient de la force intérieure, la chaleur de l’âme []) Nous aimions aussi la philosophie médiévale […][5]

En septembre 1930, Léo interrompt ses études pour s’occuper des affaires de son père[6]. Il arrête l’école à la 11ème classe, deux ans avant l’Abitur. Il travaille dans un premier temps à Hambourg. Mais il précise cependant dans son CV[7] « qu’un horaire spécial accordé par la Direction »  lui permettait de suivre  les leçons de son grand-père, l’apprentissage de la Musique,  des cours à l’université et même des cours du soir en Français, Anglais et sténographie…

 

1933

Léo arrive en France le 27 mars 1933. Il s’installe chez ses parents 6 avenue Saint Philibert à Paris. Il est entré avec un passeport délivré à Francfort-sur-le-Main le 24 mars 1933. Le 1er juillet il fait une demande de régularisation au ministère du travail –en vue d’obtenir une carte de travail » en tant que réfugié allemand. Il déclare alors travailler comme manutentionnaire à la Compagnie d’Exportation et d’Échanges commerciaux, 23 boulevard Haussmann dans la 9ème arrondissement.[8] Il s’agit de la Compagnie fondée par son père.

Il est alors réfugié politique et a fait une demande de carte d’identité pour étranger. Il consacre tous ses loisirs aux Éclaireurs Israélites de France (E.I.F.)[9].

 

1935

Les parents de Léo Cohn émigrent en Palestine avec son petit frère. Léo Cohn dirige « Notre Cité »[10]. Le foyer des E.I.F. Il fait partie du « Conseil municipal » et du clan des routiers[11] l’Élan dont il devient vite l’élément moteur[12] Il crée une chorale et un petit ensemble instrumental.

 

1936

En janvier Léo intègre l’équipe des professeurs de l’école Maïmonide fondée par Marcus Cohn et devient professeur d’hébreu et de chant. Le 11  février il se marie avec Rachel en présence de Robert Gamzon et d’Édouard Simon Terquem[13]. Léo a vingt trois ans, Rachel vingt ans. Ils se sont rencontrés à l’école de Hambourg. Rachel a pris la direction du mouvement de jeunesse ESRA à la suite de Léo en septembre 1930[14]. La bénédiction nuptiale est donnée par un oncle de Léo, Ephraïm Carlebach, rabbin de Leipzig), elle a lieu à « Notre cité ». Une des fêtes du mariage sera organisée par Marcus Cohn à l’école Maïmonide.

Après son mariage avec Rachel, Léo réduit son activité au sein de Notre Cité et ne garde que la direction de la chorale et de l’enseignement de l’hébreu. Un amour fusionnel l’unit à Rachel.

2- Photographie de Léo, archives familiales Noémi Cassuto [15]

Sur cette photographie datée de 1936, Léo a vingt trois ans, il semble bien timide et n’ose regarder le photographe derrière ses discrètes lunettes. A t-elle été prise à l’occasion de son mariage par le photographe Fred Stein[16] ?

 

1937

Le 15 juin Léo postule pour un poste de professeur  de Français, chant et hébreu à l’Alliance Israélite Universelle[17]. Il espère alors rejoindre sa famille en Palestine.

Dans sa lettre Léo glisse un C.V. mais également plusieurs lettres de recommandation émanant des E.I.F., du Consistoire mais aussi d’un de ses professeurs de la Realschule de Hambourg. A-t-il reçu un refus pour cette demande  de poste ? Ou a-t-il décidé avec Rachel de rester en France ?

 

1938

Deux décrets du 2 mai et 12 novembre 1938 contraignent les étrangers à une assignation à résidence pour le premier, qui se transforme en internement administratif –dans des centres spéciaux- par le deuxième.

« […] Les raisons sont clairement énoncées dans les décrets : ces décrets ont clairement marqué la discrimination que le gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité, et la partie saine et laborieuse de la population étrangère […] »

 

Le 10 janvier 1938, une lettre du Consistoire au Président de la communauté israélite du Bas Rhin nous apprend que Shimon Hammel, qui à l’époque est président du Comité de Coordination de la Jeunesse au sein des EIF, est venu à Strasbourg pour appuyer la candidature de Léo Cohn en tant qu’éducateur des jeunes.  Le Consistoire se prononce contre l’affectation de Léo Cohn au motif  que le poste « ne peut être confié à un étranger […] mais à un éducateur parfaitement en règle avec les lois du pays »[18]. Cependant, une lettre manuscrite[19] de Léo, datée du 31 mai 1938 et adressée au président de la Communauté israélite du Bas Rhin montre qu’il a été engagé. Dans cette lettre, Léo lui propose un programme d’activités pour le Centre de la jeunesse –villa Haas- qui vient d’ouvrir aux jeunes strasbourgeois. Le programme de ces activités est ensuite publié, les propositions de Léo ont été retenues[20].

En mai 1938, Léo et Rachel sont à Strasbourg. Rachel a renouvelé sa carte d’identité pour étranger le 23 mai. Elle la reçoit le 24 juin[21]

Le 20 septembre, Léo Cohn écrit au préfet du Bas Rhin pour lui signifier qu’il est prêt à s’engager dans l’armée française si une mobilisation générale a lieu.  «  Je soussigné, Léo Cohn, de nationalité d’origine allemande, titulaire de la carte d’identité N°35.C.L. 49.308  vous demande de bien vouloir lui indiquer la place où il pourrait se présenter pour s’engager dans l’armée française lors d’une mobilisation générale éventuelle. A une heure si particulièrement grave pour ce noble pays qui l’a recueilli, il le considère en effet comme son premier devoir de gratitude envers la France et comme gage pour son attachement à elle, de se mettre à la disposition de l’autorité pour contribuer à la défense de son pays adoptif[22]»

Noémi naît le 27 octobre 1938 les époux habitent 2 place de Zürich[23]. Dès le 28 octobre, Léo écrit au Président de la communauté israélite du Bas Rhin[24] pour lui annoncer l’heureuse naissance de sa fille à la clinique Adassa.

En novembre, Léo Cohn fait une première  demande de naturalisation[25] à Strasbourg.

 

 

1939

Après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, le 1er septembre 1939, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939.

520 000 français sont évacués des zones frontalières comprises entre la ligne Maginot et l’Allemagne. Le 2 septembre 1939, le gouvernement français fait évacuer de la ville de Strasbourg vers Périgueux, Brantôme, Hautefort…

 

Dans un premier temps, Léo essaie de rejoindre Périgueux. Pour cela, il demande à différentes personnalités de lui écrire des lettres de recommandation. Il dépose une deuxième  demande de naturalisation[26]. Plusieurs attestations« d’honorabilité »   ont été établies à la demande de Léo Cohn, est-ce pour sa demande de naturalisation ? Ou pour rejoindre Périgueux ? La première date du 25 septembre 1939 (Isaïe Schwartz, Grand Rabbin de France), puis d’autres suivent 24 novembre 30 Ernest Weill Grand Rabbin de  Colmar et du Haut Rhin), 1er décembre 39 (Isaïe Schwartz, Grand Rabbin de France), 27 décembre 39 (Joseph Weill)[27].

N’ayant pu obtenir l’autorisation de se rendre à Périgueux, Léo, Rachel et Noémi s’installent à Gérardmer où se trouve un centre de jeunes E.I.F. Ils habitent chez « des gens charmants[28] ». Noémi va à l ‘école chez les sœurs de Notre dame de Sion.

L’évacuation a été très rapide et les personnes ne pouvaient emporter que 30 Kg de bagages. En octobre, Léo Cohn demande à madame Einstein d’aller chercher des livres et des affaires personnelles dans son appartement, puis en décembre  c’est à monsieur Hallel qu’il demande d’aller chercher son poste de TSF. Dans les deux cas, il a donné un plan de l’appartement pour indiquer précisément où se trouvaient les objets[29].

3- Plan dessiné par Léo de l’appartement de Strasbourg, archives familiales, Noémi Cassuto

 

Ces plans dessinés par Léo nous montrent un petit appartement de trois pièces : bureau, salon chambre et cuisine. Dans ces plans, Léo a représenté les bibliothèques de son bureau et du salon. On y retrouve ce qui a nourri son enfance, des ouvrages en français, allemand (philosophie, littérature, histoire, sciences, religion), anglais, mais aussi une étagère consacrée à la musique (Beethoven, Brahms, et aux chansons.

Pour éviter l’internement Léo entame des démarches, il souhaite incorporer la Légion, seul moyen de quitter la région, comme il  le précise dans une lettre à ses parents[30] « tant que je ne suis pas parti, c’est-à-dire engagé, c’est-à-dire français ou assimilé, les formalités ne permettent pas de songer à un déménagement ».

 

Législation d’exception contre les « ressortissants de puissances ennemies »

Le 1er septembre 39, deux jours avant la déclaration de guerre, un décret prévoyait qu’en cas de conflit, le « rassemblement de tous les étrangers ressortissant de territoires appartenant à l’ennemi » de sexe masculin âgés de 17 à 50 ans. 4 jours plus tard un communiqué leur demanda de rejoindre les centres de rassemblement où ils étaient assignés. Le 14 septembre, les hommes de 50 à 60 ans furent à leur tour convoqués pour être internés.

La légion étrangère était un moyen d’échapper à l’internement. Mais les militaires obtinrent que ces nouveaux légionnaires ne soient pas autorisés à se battre sur le territoire métropolitain, l’état major s’opposant à engager des  Allemands contre l’Allemagne « pour des raisons de droit international et d’usage ». Ils furent donc transférés en Afrique du Nord[31]

 

Le 15 décembre 1939, à quelques jours du départ, Léo écrit à sa famille depuis Gérardmer. La lettre est en français. Il parle avec tendresse et humour de la petite Noémi. Il évoque également son départ prochain pour la Légion et son  affectation possible en Afrique ou en Syrie et sa préférence pour cette dernière destination « comme ce serait chic ! [32]».

Le 26 décembre il est incorporé dans la Légion[33]   pour la durée de la guerre (recrutement à l’intendance militaire d’Épinal). Il intègre le premier régiment Étranger d’Infanterie avec le matricule 91385[34]. Il  est envoyé en Algérie à Sidi Bel-Abbès où il arrive le 31 janvier[35].

4- Léo en légionnaire, archives familiales Noémi Cassuto

 

1940

 

Rachel et Léo communiquent par lettres, mais aussi la petite Noémi. elle lui écrit par l’intermédiaire de sa maman qui respecte  son joli  langage enfantin : « [Le 31 mai] Mon cher Pappi chéri, maman est si heureuse parce qu’elle t’a envoyé des bonnes choses. Moi je t’envoie cette vue pour te faire plaisir, moi aussi. Ce château [Saint Céré et Tours saint Laurent dans le Lot] nous le voyons de notre fenêtre, nous habitons en face. J’espère que tu viennes bientôt pour jouer avec moi. Je sais déjà beaucoup de jeux et tu ne t’ennuieras pas avec moi !! Nous avons eu des roses d’une paysanne. Maman les a mises dans un vase avec ta photo et les bougies sur la table de samedi. C’est joli !! Gros baisers de Noémi. »

« [Le 14 juillet] Mon papa, j’arrive maintenant au bord de la table où il y a ta photo. Je la prends tout le temps et je l’embrasse, c’est parce que j’ai tant le temps long après toi, je veux te voir maintenant, t’embrasser et jouer avec toi. Et l’oreille de mon papa) Je me réjouis déjà tant. A bientôt. Ta petite Noémi.[36] »

Au mois de mai Rachel écrit au préfet des Vosges  pour savoir si la demande de naturalisation de Léo a bien été transmise à Paris[37]. On lui répond que le dossier est en cours d’instruction.

 

Décret-loi de Vichy portant sur la révision des naturalisations. Il est décidé qu’il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité. Au total près de 7000 Juifs seront officiellement dénaturalisés.

 

Rachel a quitté Paris pour Saint Céré puis depuis début août pour Moissac où écrit-elle « il existe une maternité et où j’espère pouvoir accoucher dans de moins mauvaises conditions ». Léo est encore incorporé dans la légion en Algérie.

Après la débâcle, la Légion n’est pas démobilisée. L’unité de Léo est ramenée à la base de Sidi-Bel-Abbès.

Rachel accouche du petit Ariel, le 17 août 1940 à Moissac, loin de Léo.

Quelques jours plus tard, le 14 août, Léo écrit à ses parents depuis Sidi-bel-Abbès et spécialement à sa mère pour son anniversaire. Il écrit cette lettre en français. « Combien loin et proche tout à la fois sont les temps, où, le matin de ta fête, nous avons défilé devant ton lit pour te présenter nos vœux, notre affection… et ce petit cadeau devenu  de tradition et qui était accompagné souvent de quelques vers « chutzpedick » du petit-grand ».

Léo raconte sa vie à Sidi-bel-Abbès, dans une compagnie « privilégiée » dans laquelle se trouvent des musiciens. Léo est lui même « élève fifre », un instrument bien différent de son « cher vieux pipeau » qu’il compare à une flûte traversière. « En arrivant, je ne savais pas en tirer le moindre son, maintenant  (et sans trop me flatter : à la grande stupéfaction de mes camarades) je joue tout ce que l’on me montre. » Une note de service du général de division Beznet datée du 14 novembre atteste que Léo recouvre sa liberté. Il rentre de la Légion en décembre 1940[38] et se rend à Moissac rejoindre Rachel et Noémi.

 

4 octobre Loi antisémite et xénophobe qui livre les Juifs étrangers à l’arbitraire policier en conférant aux préfets le pouvoir d’interner « les étrangers de race juive » dans des camps spéciaux

Art. 1er – Les ressortissants étrangers de race juive, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence.

Art. 3 – Les ressortissants étrangers de race juive pourront en tout temps se voir assigner à résidence forcée par le préfet du département de leur résidence.

 

1941

Si les textes officiels de Vichy  énoncent tout ce qui est interdit aux juifs, ils laissent aussi supposer que certaines zones ne le sont pas. Au premier chef les métiers de l’agriculture sont absents de la liste des interdictions professionnelles. C’est pourquoi les associations juives telles que les E.I. développent des formations professionnelles en rapport avec les activités rurales certaines avec le soutien de Vichy. La thématique du retour à la terre est prônée par Robert Gamzon dès avant la guerre, elle se trouve ensuite dans la lignée de ce que veut promouvoir Vichy.  Le 1er centre durable s’implante dans la commune de Lautrec, avec une quarantaine de jeunes de 16 à 25 ans. Le deuxième à Taluyers (Rhône) le troisième à Viarose (Tarn et Garonne). Ces centres  réussissent à maintenir une existence fixe, développent une éducation juive et sont en général bien accepté par la population[39].

 

Le 22 janvier 1941, Léo et Rachel s’installent à Lautrec[40], petite commune située à une quinzaine de kilomètres de Castres.

 

Lautrec est un chantier rural créé en novembre 1940. Le complexe comprend plusieurs fermes, des ateliers artisanaux et un centre d’études. Un premier groupe s’était installé dans la ferme  de la Grasse, le 11 novembre 40. Un peu plus tard, une équipe a aménagé les locaux de ce qui a été appelé « le chantier rural de Lautrec » dans les communs du château de Lautrec. Lautrec est un assez grand domaine en mauvais état, mais les communs du château pouvaient abriter une quarantaine de jeunes et la ferme de la Grasse à 2 Km où le groupe des E.I.F est métayer, ce sont les « Défricheurs »[41].

 

Ils logent au rez-de-chaussée de la maison d’Estampes, une vieille maison du XVIIème siècle sans grand confort. Il y a de l’électricité, mais pas d’eau courante. Il faut aller puiser l’eau dans un puits situé à cent mètres de la maison.  L’hiver le chemin est long ! Léo apprend aux enfants de la maison à puiser l’eau avec un seau. De petits poêles à bûches chauffent chaque pièce[42]. Dans cette maison se trouvent également les Gamzon  (Robert, sa femme Pivert, et ses deux enfants) ainsi que les époux Pulver et leurs jumelles.

En novembre, Léo dépose une demande d’allocation, au service des réfugiés du département du Tarn. Il dit  travailler comme « apprenti agricole » au chantier rural de Lautrec, et déclare ne pas percevoir de salaire mais une allocation du chantier rural. Il  précise qu’il était étudiant avant son évacuation. Le maire de Lautrec a émis un avis défavorable à cette demande avec pour motif « agriculteur âgé de 28 ans : peut à cet âge se suffire à lui même. Les enfants bénéficiant de l’allocation de réfugiés » [43].

Le 15 avril 1941, Léo Cohn reçoit une carte d’identité pour étranger  N°0018 délivrée à Lautrec et valable jusqu’au 9 mars 1942[44]

 

Léo crée Sois Chic le journal des E.I.F C’est un journal mural pour les Défricheurs de Lautrec,  à partir de décembre 1941, il existe également une version plus « réduite » qui est envoyée dans tous les centres des E.I.F La parution reste aléatoire[45] car Léo manque de contributeurs. Il le regrette dans le numéro de décembre 1941 : « Chacun a son mot à dire, chacun peut participer, chacun doit se sentir responsable de « Sois-Chic ». Cette publication sera alors un fidèle miroir de l’âme du chantier. Soyez coquets devant ce miroir, soyez élégants, soyez « chics » ! » Le contenu du journal est très varié, on peut y trouver une mise au point sur l’agnelage, des contes, ou bien encore un article sur le Judaïsme au Chantier…

À Lautrec et dans les autres centres ruraux ou maisons d’enfants des E.I.F, Léo peut exercer ses talents d’enseignant et de chef de chœur. Léo enseigne l’hébreu[46], il est également un des animateurs des formations de cadres des E.I.F, mais aussi un directeur spirituel. C’est un professeur dans l’âme. Quelle que soit la personne enfant ou adulte, et son niveau intellectuel[47], il a envie de transmettre, de partager et pas seulement son savoir, plutôt  une philosophie de vie.  Cette appétence pour la transmission est née lorsqu’il était très jeune comme le mentionne un des ses enseignants, le docteur de Joseph Jacobsen professeur de Léo Cohn à l’école Talmud Torah.[48]

5- Groupe de jeunes travaillant face au château de Lautrec Sous le regard de Léo, Fonds Mémorial de la Shoah, MI_392a

6- Léo officiant, Fonds Mémorial de la Shoah, MXXXVa_6

La musique et le chant sont essentiels pour Léo, mais aussi, il en est persuadé, pour la communauté des « défricheurs » qu’il anime. Le chant permet de souder la communauté dans la joie et la fraternité, c’est un aussi une façon de vivre un judaïsme plus joyeux, un complément nécessaire au rude travail de la terre du chantier rural de Lautrec.

 

1942

Du 15 au 23 janvier, la chorale du chantier rural de Lautrec dirigée par Léo part en tournée. Pour circuler, Léo a reçu un sauf conduit de Robert Gamzon. En effet depuis les lois antisémites d’octobre 1940,  les préfets pouvaient assigner à résidence forcée les Juifs étrangers. C’est le cas de Léo. Le 18 janvier, la chorale se produit à Marseille, au « Temple israélite », rue de Breteuil à 15 heures[49]. Le petit livret distribué aux spectateurs nous apprend que parmi les sopranes, se trouve Rachel qualifiée de « Maman d’Estampes ». Les choristes  viennent de différents lieux Moissac, Marseille, pas seulement de  Lautrec… Le répertoire est varié : des chœurs classiques (Beethoven, Mendelssohn, Haëndel), chœurs synagogaux mais aussi des chants populaires français et palestiniens ou juifs. La chorale est entrecoupée d’une allocution de Castor soucieux.

La chorale a été  très appréciée comme l’écrit Léo dans  le numéro de Sois-Chic de février 1942 : « Nous étions partis pour prêcher le retour à la Terre, mais on nous a dit que nous étions retournés au Ciel. Lautrec serait au Ciel ? Le chantier un de ces temples sphériques dans lesquels des visionnaires imaginent des séraphins adonnés sans relâche au service suprême ? [50]» Pourtant à Lautrec, la voie choisie par Léo est parfois critiquée : « Puisse l’admiration des gens de la ville qui ont pris nos chanteurs pour des anges d’un monde meilleur nous ouvrir les yeux pour que nous découvrions toutes les valeurs de notre vie nouvelle. »

 

En avril, il écrit à un nommé Lucien avec lequel il a eu un différent sur des questions de pratiques religieuses. L’archive[51] est visiblement un brouillon écrit au crayon, peut-être n’a-t-il pas été envoyé ? Dans cette lettre il exprime son profond désaccord avec Lucien,  qu’il qualifie « d’orthodoxe », il lui reproche des explications superficielles, sans fondement et même son effronterie et sa présomption. Il répond visiblement à une lettre qu’il a reçue et dans laquelle  Lucien lui reprochait sa colère et son ton agressif. Les discussions pouvaient être très animées à Lautrec. L’introduction par Léo d’un « Néo Hassidisme » n’est pas acceptée par tous, qu’ils soient « orthodoxes », ou au contraire refusent de pratiquer les rites religieux.

Le 1er mai, Léo écrit à Chameau[52]et  évoque de nouveau les conflits internes entre les cadres de E.I. Léo se désole que les jeunes du chantier ne respectent pas le Shabbat. Il regrette de n’avoir pas pu accomplir la mission que Robert Gamzon lui avait donnée «  réadapter le judaïsme à la vie de campagne ». Dans cette  même lettre Léo décrit avec beaucoup de tendresse les « exploits » de Noémi et d’Ariel. Une page entière leur est consacrée et l’on voit là tout l’amour et l’admiration d’un père pour ses enfants.

7- Noémi, Rachel, Léo et Ariel, archives familiales, Noémi cassuto

 

Léo effectue de nombreux voyages entre les différents centres des E.I., surtout l’été,  pendant la période des grands travaux agricoles au cours de laquelle les Défricheurs ne peuvent se consacrer ni aux études ni aux discussions de fonds : « Du 1er au 12 juin, je camperai avec Loinger à Montintin [Maison des enfants de l’O.S.E], je profiterai de l’occasion pour faire un saut à Périgueux où l’on prépare un Oneg-Coco pour le 13. Après, si mes papiers le permettent, je ferai une visite à Beaulieu [Maison d’enfants E.I.]. Du 19 au 29 juillet, je dois camper avec les routiers. Du 27 août au 7 septembre j’irai à Montserval [camp école des E.I.F]. Le 12 août ou dans les environs, Musa se mariera en haute Savoie. Si j’y dois aller, je voudrais bien passer quelque temps en véritable stage chez vous. (…) La seule chose désagréable de tous ces déplacements, c’est de laisser Rachel toute seule pendant ce temps là. Mais Rachel, elle même est heureuse de me voir replonger dans le ‘’monde’’ » [53]

Le 25 août,  Robert Gamzon  apprend à Vichy qu’une rafle doit avoir lieu en zone Sud. Le 26 août 1942, il réunit les chefs des E.I. à Moissac. Ils posent les bases du futur mouvement clandestin : la Sixième[54].

 

1943

En 1943, devant le danger grandissant, l’équipe nationale des E.I. décide de disperser tous ses centres : les maisons d’enfants et les centres ruraux. Léo, Rachel et les deux enfants s’installent dans une petite maison dans la commune de Labessonnié, au lieu dit la Caroussinié, à 4 Km du village de Lautrec. Ils prennent le nom de Colin. Nous connaissons les faux papiers de Léo grâce à l’acte de naissance d’Aviva où il déclare s’appeler Léon Bernard Colin né à Bourbach dans le Haut Rhin, Rachel s’appelle Renée Schmitt elle est née à Bischwiller dans le Bas Rhin.

Rachel témoigne de cette vie dans la clandestinité : « Nous avons quitté Lautrec en 1943 pour le maquis. A vrai dire, ce n’était pas un maquis organisé. Nous sommes allés dans une petite maison que la famille de Toulouse-Lautrec avait mise à la disposition des E.I. (…) Nous avons vécu dans cette petite maison pendant un an et demi, et nous y avons accueilli des jeunes gens. Nous étions jusqu’à huit ou dix dans cette maison et nous avons vraiment vécu une vie de paysans, ce qui ne nous empêchait pas de maintenir une vie spirituelle active. Le soir, avec le feu dans l’âtre, nous lisions des classiques français. Nous passions pour des Adventistes, une secte qui célèbre le Sabbat. Nous avions de faux papiers au nom de Colin, ainsi que nos deux enfants, quant à ma fille née en mars 1944, elle avait une « vraie fausse carte » dès sa naissance, et quand nous sommes arrivés en Israël, nous avons eu beaucoup de difficultés pour prouver qu’elle était bien notre fille…

            Nous avons édité « Sois Chic ». Nous étions en relation avec tous les chefs de la Sixième et en particulier avec Hammel qui était chargé d’organiser des passages d’enfants en Suisse, sous l’égide des E.I.F [55]»

Le 18 septembre, un avis de recherche est lancé par la préfecture de police du Tarn  car Léo Cohn « a quitté sans autorisation la commune où il était assigné à résidence », il devra « être dirigé sous bonne escorte au camp de Noé par Muret[56] ».

 

Le passage à l’option militaire de la Sixième-EIF se déroula en deux phases. Le 16 décembre 1943, un groupe de 8 cadres et jeunes agriculteurs forma un maquis dans une ferme abandonnée, La Malquière, coin perdu du Sidobre dans les monts de Lacaune, à l’est de Vabre (Tarn). Puis le 29 avril 1944, un groupe similaire, également venu de Lautrec, désormais fermé, créa lui aussi un maquis dans les ruines d’une ferme, Lacado, à 7 Km de La Malquière. Les chefs FFI de Vabre firent de La Malquière le centre de formation militaire des réfractaires locaux[57].

 

Shimon Hammel se souvient de cette réunion secrète : « Bouli (Simon) et moi avons reçu l’ordre d’aller dans la Montagne noire, près de Castres. Nous devions trouver Léo Cohn et d’autres chefs et ainés, dans une cabane de bûcheron, et là, nous devions jeter les bases spirituelles d’un maquis juif. C’est un de mes souvenirs les plus émouvants. Nous avions en poche, symboliquement, la nomination de Gamzon comme capitaine, de Gilbert Bloch comme lieutenant, et de Roger Kahn et Adrien Gainsburger comme sous-lieutenants du maquis juif. Moi qui n’ai jamais poussé mes qualités militaires au-delà du grade de sergent, je devais nommer un capitaine et trois lieutenants.

            Nous sommes arrivés à la tombée de la nuit dans cette hutte de bois en pleine forêt, il faisait très froid. Nous avons tenu une grande discussion philosophique sur un sujet juif, dominée par Léo. Elle a duré jusqu’à minuit et demi. Nous avons alors demandé à Roger Kahn et Adrien Gainsburger de sortir, et sous la lumière de la lune, dans le givre de la forêt, nous les avons tous deux nommés lieutenant du maquis. C’est un de mes souvenirs les plus émouvants.

            Cette cérémonie militaire dans la forêt et dans le silence de la nuit, avec des Juifs qui avaient toujours été pacifiques… »[58]

 

1944

Le 2 mars 1944 Aviva naît à Castres, rue de la Tolosane sous le nom d’Yvette Colin[59]. Noémi et Ariel se souviennent d’avoir parcouru, la veille,  un très long chemin à pied, dans le froid, pour aller de la maison où ils se cachaient à la ville de Castres.

Dans une lettre d’avril 1944 destinée à Hardy[60] Léo explique en message codé son prochain départ avec un groupe de jeunes : « Nous nous trouvons devant un tournant net et décisif de nos activités et de notre position. Nous avons dû fermer toutes nos fermes et cercles ? [illisible] ceux qui n’ont pas dû encore partir au STO ont dû se placer individuellement. Je vais essayer d’exploiter une ferme avec quelques courageux du côté de mes parent. J’aurais aimé vous voir avant de m’y plonger. Je serai le 3 mai à Lyon[61]. Voulez-vous m’écrire avant, ou là-bas poste restante, ou me fixer un rendez-vous à votre convenance ? ». Mais la rencontre à Lyon n’a pas pu se faire, la réponse d’Hardy est arrivée trop tard[62].

Le 7 mai, Léo conduit Rachel et ses trois enfants à la frontière suisse près d’Annemasse. Le passage de la frontière a été retardé d’une journée car Léo et Ariel ont prié le matin et de ce fait la famille a raté le train qui devait les conduire jusqu’à Annemasse. Cette prière leur a sauvé la vie car le train a été contrôlé et tous les Juifs arrêtés. Marianne Cohn[63] leur fait traverser la frontière, Léo lui a confié sa famille après un dernier adieu. Noémi a gardé en mémoire ce dernier moment où la famille est encore réunie. Il faut se dépêcher pour passer entre deux patrouilles allemandes qui gardent la frontière. Mais Léo prend le temps de bénir ses enfants et leur  promet des retrouvailles en Palestine. Le groupe s’éloigne, quand Noémi se retourne une dernière fois, elle voit son père lui faire un dernier signe de la main. Pour passer sous les barbelés, Noémi et Ariel ont été enveloppés dans une couverture. Chaque enfant passe séparément. Ariel se souvient du garde et de son fusil et de la peur ressentie car il croyait que c’était un soldat allemand.

De retour dans la petite maison, le 11 mai,  Léo écrit à Rachel sa première lettre : « Je brûle d’avoir de vos nouvelles. Tout le temps mes pensées sont auprès de vous [64]». Il demande des nouvelles de la petite Aviva et donne même des conseils à Rachel pour la nourrir : « Fais le [allaite Aviva], ça vaut quand même mieux, ne donne pas du lait mort, mais ajoute à la cuillère dès le 3ème mois du jus d’orange ». Dans cette lettre Léo explique également ses derniers préparatifs, ses dernières rencontres, il précise qu’il partira définitivement lundi, c’est-à-dire le 15 mai.

Léo est arrêté le 17 mai 1944, à la gare de Saint Cyprien près de Toulouse avec Jacques Roitman[65], Hermann-Hubert Pachtmann[66] et trois  autres résistants. Rachel pense qu’il a été dénoncé[67]. Léo devait amener en Espagne des jeunes, il est arrêté au moment où il s’apprêtait à monter dans le train. Il a juste le temps d’avaler la feuille sur laquelle sont inscrits les noms des jeunes.

Abraham Block est témoin de cette arrestation. C’est lui qui conduit les jeunes en Espagne, puis en octobre 1944 en Palestine[68]. Il est d’abord emprisonné à la prison Saint Michel de Toulouse avec Jacques Roitman. Robert Gamzon tente de lui faire passer un message pour savoir s’il a été arrêté en tant que résistant ou juif. Elsa Baron est chargée de cette mission mais elle n’y parvient pas[69].

Léo est envoyé  dans un premier temps à Compiègne[70] en tant que résistant. Il arrive à Drancy le 6 juillet. Il est enregistré avec le numéro 24895.

Léo écrit ses dernières lettres à  Rachel, ses enfants et à ses amis. Ses lettres sortent clandestinement de Drancy. Est-ce le médecin du camp qui les fait sortir,  comme le pense Ariel, d’après ce qui lui a dit Rachel? Ou un réseau de résistants à l’intérieur du camp  comme le pense Aviva, d’après ce qui lui a dit Rachel ? Peut-être les deux. Il s’enquiert de ses enfants et notamment  de la santé de la petite Aviva. Il précise qu’il est en bonne forme physique.

Il a quitté la serrurerie du camp[71] pour s’occuper des enfants et jouer avec eux : « je pars en direction inconnue, et dans le convoi il y a 300 gosses ! On ne peut se plaindre de leur traitement, mais quelle misère d’en voir tant qui ne connaissent ni père ni mère, qui ne se rappellent leur nom ! Je joue souvent avec ces enfants, j’ai quitté la serrurerie pour eux et j’ai fait des mains et des pieds pour les accompagner dans leurs wagons, mais c’était impossible, les hommes « seuls » subissent un régime plus dur et sont enfermés à part.[72] »

 

Entre le 21 et le 25  juillet 1944, une descente dans les maisons de l’UGIF en région parisienne  entraîna l’arrestation de 250 enfants et 33 membres du personnels. Tous furent déportés dans le Convoi 77 qui comptait 330 enfants de moins de 18 ans.

 

Il organise une chorale, mais « elle change tous les jours d’effectifs et il est difficile de faire du travail[73] ». Après la guerre, Shimon Hammel photographie un graffiti[74] de Léo, dernière trace laissée par Léo aujourd’hui disparue. Léo reste profondément croyant et jusqu’au bout il pratique le culte : « J’ai interrompu maintenant, 16 H, le jeûne car cette nuit nous partirons et que je viens d’être tondu et rasé. Hier soir, j’ai lu avec deux garçons et quatre filles le rouleau de Jérémie. »[75]

Léo est déporté le 31 juillet 1944 par le Convoi 77. Dans le wagon, il organise encore une dernière chorale de jeunes femmes. Celles qui ont survécu ont raconté qu’il les avait « encouragé à  rester ensemble et à chanter aussi fort que possible  pour donner de la  force au groupe. A Buchenwald on les avait surnommées « les Françaises qui chantent »[76]. Dans les moments les plus difficiles, à Drancy avec tous ces enfants orphelins, dans le wagon qui l’emmène à Auschwitz, Léo trouve en lui la force d’animer une chorale, d’apporter un peu de chaleur à ceux qui l’entourent.

 

Il fait partie de ceux qui entrent dans le camp pour travailler. Déporté au camp d’Echterdingen, il meurt d’épuisement le 28 décembre 1944.

 

En cherchant dans les archives, nous avons trouvé une lettre de Robert Weil, décrivant les derniers moments passés avec Léo à Auschwitz. Elle  nous a tous bouleversés par sa justesse et c’est  avec cet extrait que nous voudrions conclure : « J’essayais de  convaincre Léo de voir les choses sous un angle plus rationaliste, c’était mon illusion de l’époque. J’ai changé depuis. […] Le réel n’est qu’apparence, il dépend des structures d’approches. […] Il faut réaliser soi même sa transcendance.

J’étais jeune à l’époque, de formation cartésienne. Léo avait plus de contact avec le monde de l’imaginaire étant musicien et poète, et il était près du mystique, proches des « Maitres « ivres de Dieu ».[77]

 

Références

[1] Archive de l’école Talmud Torah, Hambourg.

[2] Témoignage de son frère ainé Haïm Cohn extrait du livre de Judith Bar-Chen, Léo 1913-1945, éditions du Ministère de la Défense, Israel ISBN 965-05-0592-X.

[3] Témoignage de Léo Cohn dans le CV qu’il a rédigé en 1937, archives familiales Noémi Cassuto.

[4]  « Sur le plan intérieur, on sentait que c’était quelqu’un qui était profond, qui rayonnait. (…). C’est quelqu’un qui avait une vie spirituelle très profonde, c’est quelque chose qui se reflétait dans sa personnalité » témoignage oral de Lia Rosenberg  -fille de Robert Gamzon- qui a vécu à Lautrec avec Léo Cohn de 10 à 12 ans.

[5] Extrait d’une lettre de Robert Weill adressée à Frédéric Chimon Hammel, in Souviens toi d’Amalek, p. 309

[6] Les parents de Léo, peu favorables à la liaison amoureuse qu’il entretient avec Rachel Schloss souhaitent éloigner Léo. (témoignage d’Aviva Geva, fille de Léo Cohn).

[7] CV page 1, archives familiales, Noémi Cassuto.

[8] Attestation d’une demande de régularisation, archives de Pierrefitte, dossier cote n°19940505/1679.

[9] En 1923, Robert Gamzon crée la première patrouille scoute de France. En janvier 1927, le mouvement prend le nom d’E.I.F. (Éclaireurs Israélites de France), il intègre officiellement le scoutisme français en 1938.

[10] « Notre Cité » est un foyer créé 38 rue Vital  à Paris par Robert Gamzon à Paris pour accueillir des membres des E.I.F.

[11] Clan de routiers : dans le scoutisme cela désigne la branche ainée qui regroupe des jeunes de 18 à 25 ans. Prolongement du scoutisme destiné à des jeunes trop âgés pour être éclaireurs.

[12] Témoignage Frédéric Hammel, Souviens toi d’Amalek p.278-79)

[13] Archives municipales, Paris, État civil mairie du 16ème arrondissement, acte n°189.

[14] Précision de Léo dans son CV page 2, archives familiales Noémi Cassuto.

[15] Archives familiales Noémi Cassuto, photo des studios Stein 1936.

[16] Fred Stein né à Dresde en 1909, s’installe à Paris et ouvre son premier studio dans son appartement en 1933. Il fait partie d’un groupe d’intellectuels et artistes émigrés. Ils fréquentent notamment Gerda Taro et Robert Capa.

[17] Lettre écrite par Léo Cohn datée du 15 juin 1937, archives familiales Noémi Cassuto.

[18] Dans cette lettre, le Consistoire fait part au président de la communauté israélite qu’il ne soutient pas le choix de Léo Cohn en tant qu’éducateur de la jeunesse car il est  étranger, de nationalité allemande, procès verbaux des actes du Consistoire israélite du Bas Rhin, archives du Bas Rhin cote n° 2237 W 1.

[19] Archives du Bas Rhin, cote n° 2237 W 43/1.

[20] Archives du Bas Rhin, cote n° 2237 W 43/1.

[21] Archives de Pierrefitte, dossier  cote n°19940505/1679.

[22] Copie d’une lettre de Léo Cohn, archives familiales, Noémi Cassuto.

[23] Registre des naissances de la ville de Strasbourg, acte n°4359, cote 4E82/1065

[24] Archives du Bas Rhin, cote n°2237 W 43/1

[25] Une lettre cosignée d’Edmond Fleg ,de Robert Gamzon, du grand rabbin  délégué du Consistoire central et du président du Consistoire israélite de Paris datée du 30 novembre 1938 et adressée au Préfet du Bas Rhin vient appuyer la demande de Léo Cohn, archives familiales, Noémi Cassuto.

[26] Une lettre de Rachel –du 2 mai 1940- et un certificat du maire de Gérardmer attestent de cette deuxième demande de naturalisation adressée à la préfecture des Vosges en décembre 1939, archives Mémorial de la Shoah, Fonds E.I.F., correspondance Rachel.

[27] Archives familiales, Noémi Cassuto.

[28] Lettre de Léo à ses parents, 15 décembre 1939, archives familiales, Noémi Cassuto.

[29] Léo Cohn a écrit deux autorisations à pénétrer dans son appartement, elles sont visées du maire de Gérardmer et datées du 10 octobre et 15 décembre. Deux plans accompagnent ces lettres, archives familiales, Noémi Cassuto.

[30] Lettre de Léo datée du 15 décembre 1939, Archives familiales, Noémi Cassuto.

[31] Denis Peschanski, La France des camps, Gallimard, 2013, p. 76-78

[32] Lettre de Léo à ses parents, 15 décembre 1939, Archives familiales, Noémi Cassuto.

[33] Copie de l’acte d’engagement, Archives familiales, Noémi Cassuto.

[34] Archives familiales, Noémi Cassuto.

[35] La date de son arrivée est précisée dans une lettre  du colonel Girard commandant du premier régiment Étranger, Archives familiales, Noémi Cassuto.

[36] Archives familiales, Noémi Cassuto.

[37] Archives familiales, Noémi Cassuto.

[38] Pour Rachel, Léo est rentré au moi de septembre, c’est ce qu’elle dit à Annie Latour témoignage de Rachel, fonds Annie Latour, DLXI-20, archives Mémorial de la Shoah), mais en fait une note de service émanant du général de division Beznet,  atteste  que Léo était encore à Boghar, interné au camp de Suzzoni, le 14 novembre 1944. Archives familiales, Noémi Cassuto.

[39] Jacques Sémelin, Persécutions et entraides dans la France occupée, Comment 75% des Juifs en France ont échappé à la mort, p. 257, 269-70)

[40] Fonds de la Préfecture du Tarn, notice individuelle cote n°506 W 171.

[41] Témoignage de Denise Gamzon sur le site : http://judaisme.sdv.fr/perso/pivert/guerre/lautrec.htm

[42] Témoignage Denise Gamzon, id.

[43] Archives Préfecture du Tarn, cote n° 348 W 393.

[44] Fonds de la Préfecture du Tarn, notice individuelle cote n°506 W 171.

[45] Le précédent numéro est paru trois mois avant, Sois Chic, décembre 1941.

[46] Dans une lettre d’août 1942 destinée  à Fourmi – Totem de Jeanne Hammel- qui dirige le centre de Taluyers, Léo lui apprend des mots d’hébreu et répond à ses questions au sujet  l’organisation  d’un centre de jeunes filles (les tâches à accomplir, les responsabilités de chacune en fonction de leur âge…).

[47] « Il était je ne sais pas comment on dit en français, en hébreu on dit « il s’adressait aux gens au niveau des yeux », il ne regardait pas les gens de haut bien qu’il était très grand de taille, il donnait de l’importance à la personne à laquelle il parlait, cela pouvait être sa fille qui avait trois ans ou moi qui en avait 10, cela pouvait être n’importe qui c’était du face à face, d’égal à égal » témoignage oral de Lia Rosenberg  -fille de Robert Gamzon- qui a vécu à Lautrec.

[48] Lettre du professeur  dans laquelle  Jospeh Jacobsen il atteste des qualités humaines et relationnelles de Léo, de ses « dons » pédagogiques, de sa « dévotion » au judaïsme et son amour pour la musique, archives familiales, Noémi Cassuto.

[49] Invitation pour assister à cette chorale, archives familiales, Noémi Cassuto.

[50]  Sois-Chic, Journal mural de Lautrec, février 1942

[51] Archives familiales, Noémi Cassuto.

[52] Totem de Shimon Hammel,  durant l’été 1941 il a ouvert avec sa femme Jeanne Hammel ont ouvert un centre agricole à Taluyers (Rhône) pour sauver des jeunes garçons et filles juifs.

[53] Cité dans Témoignage Frédéric Hammel, Souviens toi d’Amalek p. 300-301

[54] Ce nom provient de la section qu’intègre les E.I.F au sein de l’UGIF après leur interdiction par le régime de Vichy. Ils intègrent la sixième section de la Direction Jeunesse.

[55] Témoignage de Rachel archives Mémorial de la Shoah, fonds Anny Latour, DLXI-20.

[56] Archives de Pierrefitte, cote 19940505/1679.

[57] In La Sixième EIF source historiques ARJF-OJC Résistance/sauvetage, France 1940-1945, p. 248.

[58] Témoignage de Shimon Hammel, Archive Mémorial de la Shoah, cote DLXI-38.

[59] Acte de naissance d’Aviva, archives état civil de de Castres.

[60] Antoinette Lublin (dite Augustine Hardy, Tony). A partir de janvier 44 elle effectue des voyages de coordination entre le comité directeur de l’Armée juive de Toulouse et celui de Lyon, les groupes francs de ces villes et celui de Paris. Elle transporte des fonds et des armes entre ces trois villes. In Organisation juive de combat, Résistance sauvetage, France 1940-1945, Éd Autrement, pp 89-90.

[61] Léo a conduit Rachel et leurs trois enfants jusqu’à Annemasse pour leur faire passer la frontière le 7 mai.

[62] Dans sa lettre à Rachel datée du 11 mais Léo écrit : « Une lettre de Hardi réponse à la mienne. Elle me demande R-V pour le 5 ou le 8 mai. Trop tard », archives familiales

[63] Marianne Cohn est arrêtée quelques semaines plus tard, le 31 mai près d’Annemasse avec un groupe de 28 enfants à qui elle devait faire passer la frontière. Elle est assassinée par la Gestapo dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944.

[64] Lettre de Léo du 11 mai à Rachel, archives familiales, Noémi cassuto.

[65] Jacques Roitman est déporté à Buchenwald en tant que résistant.

[66] Hermann-Hubert Pachtmann est torturé pendant huit jours, il ne livre aucun secret. Déporté le 30 juin 1944 par le convoi 76, il est revenu en 1945.

[67] Témoignage de Rachel, archives Mémorial de la Shoah, fonds Anny Latour, cote DLXI-20.

[68]  Cf Organisation juive de combat, Résistance/sauvetage, France 1940-45, Autrement, 2002, pp 261-262

[69] Témoignage d’Elsa Baron (dite Sancho), archives Mémorial de la Shoah, fonds Anny Latour, cote LXI

[70] On ignore sa date d’entrée à Compiègne et  donc aussi combien de temps il a pu rester emprisonné à Toulouse.

[71] Depuis le 22 juillet 1943, l’obligation de travail était générale. En plus des services médicaux, les Kommandos de travailleurs du camp comportaient les corvées de cuisine, de linge, du service de désinfection, de serrurerie, cordonnerie, raccommodage, pharmacie, etc. A partir de 7 heures du matin jusqu’à 18h30, chaque interné devait être occupé. Renée Poznanski, Denis Peschanski et Benoit Pouvreau Drancy, un camp en France, Fayard, p. 197

[72] Lettre datée du 28 juillet 1944, archives familiales, Noémi Cassuto.

[73] Ibid

[74] Lorsqu’après la libération,  nous visiterons les bâtiments de Drancy, nous trouverons, parmi les nombreux graffitis sur le plâtre des murs, l’insigne de la chorale E.I.F, deux croches reliées et la signature de Léo suivie de la mention « instructeur National EIF  Frédéric Shimon Hammel, Souviens toi d’Amalek pp 307, 1982

[75] Lettre de Léo à Rachel datée du 30 juillet 44, archives familiales Noémi Cassuto.

[76] Témoignage de Lia Rosenberg, La fille de Castor, 2015

[77] Extrait d’une lettre de Robert Weill adressée à Frédéric Chimon Hammel, in Souviens toi d’Amalek, pp 309-310

 

 

 

Léo COHN, biographie littéraire

La biographie littéraire de Léo Cohn observe une forme particulière. Découpée en quatre chapitres distincts, elle suit une chronologie inversée. En effet, il s’est agi d’écrire la vie de Léo, du point de vue le plus éloigné dans le temps (aujourd’hui) jusqu’aux informations, témoignages…de son époque :

Le chapitre 1 livre l’image de Léo Cohn par ses arrières petits-fils, Asaf, qui vit aujourd’hui à New York et Dan qui vit dans la Silicon Valley.

Le chapitre 2 propose une illustration de Léo par sa petite fille, Noa, qui est venue en France nous rencontrer. Nous avons décidé d’en faire l’affiche du spectacle.

Le chapitre 3 est composé des lettres des trois enfants de Léo, Noémie, Ariel et Aviva. L’immense émotion qui a accompagné leur rencontre n’a eu d’égale que la lecture des ces mots, si sincères au sujet de leur père.

Le chapitre 4 est le fruit d’un travail d’écriture des élèves. Aidés par une conteuse, ils ont « rêvé » trois moments de la vie de Léo : son enfance, sa vie à Lautrec, Drancy.

 

Cette forme un peu particulière de narration suivant une chronologie inversée, prenant en compte le point de vue des descendants de Léo, a été guidée par un propos de monsieur Daniel Urbejtel, venu témoigner auprès de nos élèves cette année. Nous avons été marqués par ses propos : sa victoire sur le nazisme est d’avoir pu recréer une famille et de devenir arrière grand père. « D’où je viens je ne sais pas si vous pouvez vous imaginer ce que cela peut représenter pour moi qui n’avais pas le droit de vivre. Ce que cela peut représenter d’avoir un arrière petit fils et une arrière petite fille. C’est  ça ma victoire ! Mon arbre généalogique a été étêté par le haut, moi je réécris un arbre généalogique avec ma descendance. C’est une satisfaction sans égale »

Ainsi, donner la parole aux descendants de Léo Cohn nous est apparu comme une évidence.

 

 

 

Chapitre 1 témoignages de Dan et Asaf

  • Dan, arrière petit-fils de Léo, petit fils d’Ariel

Bonjour chers élèves du collège Charles Péguy,

Qui est Léo Cohn pour moi ? C’est une bonne question. Pour vous dire vrai, ma réponse a changé avec les années. En grandissant, il faut qu’on ait un « héros » et avant tout autre, pour moi c’était toujours lui. Les histoires sur lesquelles je modèle ma propre vie sont basées sur des contes de ses aventures dans les forêts de France. Avec son courage, son sacrifice, son héroïsme, il est devenu presque surhumain comme modèle. Pendant six ans, j’avais toujours son livre dans mon sac à dos comme une rappel permanent de l’homme que je voulais être.

Je dois vous confesser que ce n’était qu’au bout de six ans, au même âge que vous avez maintenant que j’ai lu le livre pour la première fois. Avant ce moment j’avais peur que l’idéal qu’il représentait puisse être trop parfait pour être crédible, que mon héros n’existe pas. Après avoir lu le livre, j’ai découvert que j’avais raison. Je n’ai pas trouvé une idole, j’ai trouvé un enfant qui aimait les trains, qui ne connaissait pas toujours le succès. J’ai trouvé avant tout un mari et un père qui aimait sa femme, ses enfants et sa communauté. Un homme qui savait bien sourire et rigoler mai qui comprenait aussi ce que c’est d’avoir peur ou de perdre. Non, je n’ai pas trouvé mon idole, mais j’ai trouvé mon arrière grand-père et l’idéal qu’il représente. Je ne peux le voir comme  surhumain car son humanité est la vraie beauté de sa vie. « Admirable » ne commence pas à décrire son sacrifice. La vraie essence de sa vie est que, dans un temps pendant lequel personne ne pouvait trouver de compassion, d’humanité, d’espoir, chaque jour il l’a créé. Chaque jour il choisissait la vie. Pour moi, plus d’être juste une histoire d’héroïsme, son histoire est une chanson d’amour à la vie.

Merci à toute votre classe d’avoir entrepris ce projet. C’est grâce à vous que cette chanson continuera encore. Soyez gentils, soyez compatissants, soyez heureux, et peut-être un jour nous pourrons ensemble

 

  • Asaf, arrière-petit fil de Léo, petit fils d’Aviva

Pendant toute mon enfance, j’ai eu du mal avec l’histoire de ma famille. Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi ni comment ma famille a immigré d’Europe en Israël. Je connaissais toutes les histoires que ma mère m’avait racontées, mais plus profondément ma grand-mère. Il est difficile pour un enfant de comprendre l’ampleur de 6 millions de décès. Ayant grandi aux États-Unis, chaque fois que quelqu’un parle de la Shoah,  le chiffre 6 millions est mentionné. Pour un jeune enfant, il est difficile de comprendre que votre arbre généalogique a été complètement affecté par ce chiffre. Aussi, que de la Deuxième Guerre mondiale, votre famille entière a été effacée est fou de penser.

La façon dont j’ai compris que c’était extrêmement simple. J’ai réalisé que Hitler était le méchant et ma famille était la victime. À 15 ans, je peux apprécier tous les sacrifices par mon arrière grand-père pour sauver de nombreux enfants. Je ne me souviens pas la première fois qu’on m’a parlé de lui, je me souviens de la fois où une photo de Leo était accrochée à un mur de notre maison. J’avais déjà vu la photo, mais sa présence sur le mur faisait la connexion plus tangible. J’ai pu voir la juxtaposition entre tristesse et message d’espoir sous-jacent. Les pieds de mon arrière-grand-père bien en contact avec le sol, le garçon de demille sa taille et l’observation de mon arrière-grand-père est un sujet dont on m’a parlé. Je vois chez mon arrière grand-père la passion d’enseigner même dans les conditions les plus difficiles. Je pense que ce désir d’enseigner a été transmis par mon arbre généalogique. Je vois ce regard observé chez ma mère et ma grand-mère.

Tous les faits que je connais sur Leo sont importants pour moi parce que, comme la photo, ils me relient à mon passé. Je peux comprendre toutes les choses que je ne pouvais pas comprendre comme jeune enfant. Connaître les faits remplit ma compréhension artificielle de mon passé, mais les histoires qui me sont racontées sont des histoires auxquelles je peux parler plus profondément. Je vois l’amour que ma grand-mère se sent pour lui. Je suis touché de voir comment Léo a sacrifié sa vie pour sauver la vie de centaines d’enfants.

 

Asaf

 

Chapitre 2 témoignage de Noa 

  • Noa,  petite fille de Léo, fille de Noémie

 

 

 

 

Chapitre 3 témoignages de Noémie, Ariel et Aviva, filles et fils de Léo Cohn

  • Noémie, fille de Léo

 

Jérusalem, 5/2/2019

 

Mes chers,

Merci pour la belle lettre que vous m’avez écrite. La rencontre avec vous m’a beaucoup émue. Surtout quand nous nous sommes assis devant vous sur le fond de nos photos de guerre, l’intérêt sincère que nous portons à notre famille pendant la guerre. Des cahiers et des journaux intimes dans lesquels vous avez écrits sur ma famille et sur l’hymne national.

Puisque vous avez étudié en profondeur notre histoire, il n’y a rien à ajouter à mes souvenirs de cette époque ; j’attache donc ce que j’ai écrit. Acceptez mes sincères salutations et mes sincères remerciements.

 

 

 

 

HISTOIRE DE NOEMIE

Je suis née à Strasbourg avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Après que les Allemands nous aient ordonné de quitter Strasbourg, nous avons atteint le Sud de la France dans la région de Vichy. Nous vivions cachés dans une maison abandonnée au milieu de fermes de paysans aux environs de Lautrec.

À partir de 4 ans et dorénavant, j’ai peu de souvenirs, souvenirs qui ne sont pas consécutifs, une sorte de flashs que je vous dirai quelques-uns :

Quand nous sommes arrivés à Lautrec, en marchant avec mon père, main dans sa main en direction du centre-ville (derrière nous la tour du clocher de la cathédrale), lorsque je me suis tournée vers la tour, la cloche de l’église me semblait être une petite danseuse. Lorsque je suis revenue en tournée, il y a environ un an et demi en arrière, j’ai été ravie de voir que le même « danseur » était toujours là. À ce moment j’ai senti que ma main était toujours dans la grande main de mon père. Nous y avons rencontré le prêtre de l’église, très ému d’apprendre que j’étais la fille de Léo Cohn, dont il connaissait l’histoire profondément.

De là nous sommes arrivés au château des Ormes, là-bas nous sommes restés une grande partie de la guerre. Là-bas il était un petit lac artificiel au temps il me semblait très grand, aujourd’hui je constate que c’était un peu plus d’une flaque, là j’ai appris à nager. Je me souviens que je me suis amusée à nager (j’aime toujours nager) et je me suis souvenue de la façon dont le reste des enfants et moi-même avons aimé glisser sur la balustrade de l’escalier monumental.

Lors de notre dernière visite, nous sommes passés devant l’une des maisons de paysans, jusqu’à aujourd’hui il y a une grosse pompe où nous puisions l’eau, et ses craquements résonnent encore dans ma mémoire, je suis montée dans une sorte de galerie qui était au-dessus de l’étable, d’où j’étais tombée tout droit entre les vaches et je me souviens encore du regard de la vache avec ses grands yeux comme si elle se demandait ce que je suis venue faire là-bas.

Dans la zone près de la maison abandonnée où nous vivions, il y avait une petite forêt avec beaucoup de glands éparpillés sur le sol, ainsi que des framboises et de nombreuses feuilles mortes qui craquaient à nos pieds. Avec les glands que nous avons joués, les baies de framboises que nous avons goûtées et les feuilles tombées, comme nous l’avons dit, sentaient l’odeur agréable de l’automne. Les enfants nous ont dit que nous chercherions une une feuille de trèfle à quatre feuillettes (généralement trois), ce qui est très rare. Et si une telle feuille est trouvée, c’est un signe que la guerre est terminée… Depuis ce jour, je cherche le très à quatre feuillettes.

Nous portions un pendentif avec le nom clandestin et un petit sac contenant un paquet de détresse : du biscuit et un morceau de chocolat épais et difficile à mâcher.

Notre père, entre-autre, a organisé une chorale et a placé Ariel sur une caisse pour l’aider à « diriger » la chorale. De tous les points que je vous ai dit, il semblerait que nous soyons persécutés mais vivions notre vie de manière parfaitement normale. Et bien, ce n’était pas le cas pendant une période de quatre ans, nous étions toujours à la recherche de refuge, nous avons couru d’un endroit à l’autre. Le fardeau de la responsabilité incombait bien sûr à nos parents, aux enfants, comme à tous les enfants. Nous étions à la recherche de nouvelles cachettes et de nouvelles matinées comme une sorte de divertissement, mais malheureusement, de nombreux enfants ont été capturés et sont repartis sans retour.

Un de mes derniers souvenirs, est quand nous sommes arrivés à Annemasse, à la frontière suisse, pour nous y échapper. Notre père ne nous a pas rejoints (il a dû déplacer plusieurs centaines d’enfants en Espagne et de là à Eretz Israël). Il nous a dit qu’il va nous rencontrer en terre d’Israël. Et quand il arrivera, il sifflerait le sifflet de la famille et nous saurons alors qu’il était arrivé.

Ils nous ont enveloppés dans des couvertures et on nous enroule sous une grille qui séparait la France de la Suisse et nous a ainsi sauvés.

Nous n’avons plus entendu le sifflement de la famille.

Mon père m’a construit une maison pour les poupées dans les arbres et m’a appris à jouer la flûte et je me souviens de sa voix « basse », le « basse » qui m’accompagnait à ce jour.
Il aurait pu échapper à deux reprises à son sort.
Au début, il a pu immigrer à Erets Israël avec ses parents mais il a choisi de remplir sa mission en France au sein des communautés juives.
La deuxième occasion, en 1944, pendant le souterrain des scouts juifs, il a organisé des opérations de sauvetage pour les familles et leur contrebande en Suisse, y compris notre famille. Mon père a choisi de confier notre vie à d’autres et de se séparer de nous pour rester et aider à sauver la jeunesse juive, en risquant sa propre vie
Je me permets d’écrire une petite partie des souvenirs de ma mère:
« Samedi soir en hiver, dehors, il y avait de la pluie et du vent ….. Tout comme j’ai allumé les bougies du Chabbat, il est venu avec le Chabbat, ou le Chabbat est venu avec lui … et s’est assis avec nous à la table du Chabbat.
Nous avons chanté et j’étais heureuse. Après le dîner, Leo m’a dit qu’ils lui avaient proposé un groupe de jeunes à travers la frontière française et j’ai dû décider s’il accepterait le rôle qui leur avait été confié …..
Je pourrais dire non? Ne pars pas, reste avec nous….
Je ne pouvais pas, je lui ai dit – vas-y! Et j’ai déchiré mon cœur …  »
Plus tard, alors que la persécution des Juifs dans le sud de la France s’intensifiait, notre famille a été introduite clandestinement en Suisse, et mon père, qui est resté en France pour aider les jeunes juifs, et a même réussi à en sauver des dizaines, a été capturé alors qu’il était en mission, emprisonné et transféré au camp de transit de Drancy. A Drancy il a également organisé les enfants qui ont été séparés de force de leurs parents, pour des activités de chant et de contes pour faciliter leur séjour dans le camp. De Drancy, il a été transféré au camp d’Auschwitz et de là au camp de Stutthof dans le nord de la Pologne d’où il n’est pas revenu ….. et aujourd’hui nous avons pu fonder une famille pour glorifier et réaliser le rêve de notre père, son et notre rêve

Cordialement

Noémie Cohn Cassuto

 

  • Ariel, fils de Léo

 

Chers Amis,

J’étais très heureux de vous rencontrer et je suis heureux d’accéder à votre demande d’écrire quelques mots sur notre père Léo.

Mais d’abord je tiens à préciser que je n’ai pas au sérieux ce qui est dit comme si, pour chaque question, nous avons 3 réponses. Chacun de nous a pris un moment différent pour enquêter sur ce qui était arrivé à notre père Leo. Par exemple, moi je suis d’accord avec toutes les réponses de mes sœurs, à l’exception peut-être de l’accent mis sur les réponses à une ou deux questions. Je vais d’abord résumer brièvement l’histoire de la vie de mon père et ajouter quelques commentaires personnels.

Leo Cohn, originaire de Lubeck en Allemagne, émigre à Paris en 1933. En 1936, il épouse ma mère, Rachel, également émigrée d’Allemagne. Ils ont eu trois enfants : Naomi (1938), moi, Ariel (1940) et Aviva (1944).

Dès ses débuts en France, Léo a été très actif dans la direction du mouvement des scouts juifs en France, le principal mouvement en rance qui a opéré parmi les enfants français et qui a dirigé la direction spirituelle du mouvement. Il a été éduqué aux valeurs juives et à l’amour de la religion et de la Terre d’Israël, ainsi qu’à l’enseignement de l’hébreu et à la création du chœur des scouts, qui chantait, comme vous savez, des mélodies religieuses et des chants de la terre d’Israël. En 1939, mon père fut enrôlé dans la légion étrangère et, après sa libération, il s’installa avec nous à Moissac et de là à la ferme de Lautrec. Après la défaite de la France, le mouvement scout établit un système de sauvetage et de dissimulation dans le sud de la France et, après la conquête du Sud, une lutte armée. Le 2 mai 1944, ma mère, et nous les trois enfants, sont passés en contrebande en Suisse, tandis que mon père reste en France et continue son rôle de chef spirituel. Deux semaines plus tard, il a été surpris en train de faire passer un groupe de jeunes hommes en contrebande. Il fut interrogé par la Gestapo et envoyé à Drancy. De là, il a été déporté à l’Est lors de la dernière grande déportation de Drancy à Auschwitz. Quelques mois plus tard, alors qu’il tentait de rejoindre l’orchestre d’Auschwitz au travail forcé malgré son mauvais état physique. Il a finalement atteint le camp de concentration du Struthof. Et là il a été assassiné. Tous les événements qui se sont déroulés après Auschwitz m’ont été inconnus jusqu’à un âge très avancé et, au fond de mon cœur, je croyais, au cours des trois premières années avec ma mère et mes sœurs en Terre d’Israël que la chanson que notre mère nous chantait tous les soirs avant de dormir, que les mots sont une promesse de la part de Léo, qu’il va revenir :

SYLVESTRE : A Saint Michel-en-Grève, mon fils est engagé,

Je fus au capitaine pour lui demander.

« Mon vieux c’est impossible, c’est mon meilleur soldat,

Il a touché la somme que je ne rendrai pas »

Oiseau de ma muraille va-t’en vers mon enfant

Savoir s’il est en vie si il est au régiment

« Bonjour petit Sylvestre ! » « Bonjour, petit oiseau ! »

Va dire à mon vieux père que je reviens bientôt »

Le vieux bonhomme pleure là-bas dans son grand lit

Au loin les filles chantent la chanson de son fils.

Le soldat sur la porte l’écoute avec amour.

« Ne pleure plus mon père, Sylvestre est de retour ».

 

J’ai chanté cette chanson toute ma vie, et je suis désolé de ne pas vous l’avoir chantée.

Mon souvenir de mon père, Léo, est le jour où la résistance juive française nous a transféré sous des clôtures de France en Suisse. A ce jour, je me souviens comme d’un souvenir traumatique de la peur qui m’avait envahie quand, après avoir franchi la frontière, un soldat a braqué son fusil sur moi, et j’étais persuadé que nous avions été arrêtés par les Nazis.

Comme un enfant, je ne savais pas comment faire la distinction entre un meurtrier et un soldat suisse. Heureusement pour nous c’était un soldat suisse. Ce matin là, j’ai vu mon père pour la dernière fois. Il m’a enveloppé dans un châle de prière et a prié les prières du matin avec moi. C’est mon vague souvenir que nous partons tous les deux ensemble. Cette prière m’a sauvé la vie, et celle de ma mère et de mes sœurs, car elle nous a amenés dans un autre train pour la région frontalière suisse et pour ne voyager que plus tard. Le train dans lequel nous devions aller a été pris par la Gestapo et tous les Juifs ont été assassinés.

Les deux années précédentes, je m’appelais Adrien Colin et il était facile de le simuler dans les documents portant à l’origine le nom d’Ariel Cohn. Ma mère m’a dit que nous avions appris entre 1942 et 1944 à ne pas chanter des chansons en hébreu et nous a demandé de répondre à quiconque nous demandait d’être des chrétiens adventistes afin que nous puissions observer le shabbat. Mais cela n’aurait pas aidé les meurtriers de la Gestapo, car un examen sérieux aurait révélé les faux. Dans les années qui ont suivi la guerre, après le mariage de ma mère (1948) avec notre beau-père, j’ai senti que je ne pouvais pas parler à la maison de notre père Léo pour ne pas fâcher ni embarrasser notre beau-père Marcus Cohn (parent éloigné), ni notre mère. Je n’avais jamais eu une longue conversation avec ma mère à propos de mon père Léo. Mon adaptation au meurtre de mon père était de faire attention à ne pas poser de questions et à régler pour le héros que j’avais toujours porté dans mon cœur.

La première fois que j’ai eu les larmes aux yeux, c’est lorsque que j’ai visité la synagogue de Strasbourg en 2002 avec ma femme Ariela et que je me tenais devant le mur où il avait sa grande photo dans la salle dédiée à sa mémoire. J’ai été ému de constater qu’à l’âge de 23ans il avait laissé une impression si profonde parmi les Juifs de la ville qu’ils lui avaient consacré la dédicace d’une salle baptisée de son nom dans la plus magnifique synagogue de France.

Plus tard, depuis son retour de service dans la légion étrangère en Afrique du Nord, il est devenu la figure éducative la plus importante parmi les Juifs du Sud de la France, et je suis sûr qu’en France et en Israël, nous avons perdu un chef qui aurait atteint les plus hautes positions.

Merci beaucoup pour votre travail

Le vôtre

Ariel

 

 

 

  • Aviva, fille de Léo

 

4 Mai 2019

La classe de 3e3

Collège Charles Péguy

Palaiseau

 

Chers amis,

Contrairement à  Noémie et Ariel, je n’ai aucun souvenir vivant de mon père.
Je n’ai pas eu la chance de le connaître. Ma mère m’a raconté qu’avant de se
séparer – à la vie à la mort – elle a dit à mon père :
Pauvre Aviva, elle n’a même pas deux mois !
Il a répondu :
Aviva ne se souviendra de rien, et puis, elle est peut-être la plus chanceuse de nous.
Quand nous nous reverrons dans quelques mois elle ne me reconnaîtra même pas.

Eh bien, Il avait complètement tort.  Je l’aurais connu immédiatement. J’en suis sûre.

 

Mon père n’a jamais eu de deuil pour lui conformément à la coutume du deuil dans la tradition juive. Cette pensée me traversait l’esprit et me dérangeait dès mon plus jeune âge. Que puis-je faire ? Je n’arrêtais pas de me demander. Après tout, nous n’avions pas de détails clairs sur sa mort à cette époque : quand ? où ? dans quelles circonstances ? Il y avait toutes sortes de rumeurs, mais aussi du silence et même de la dissimulation (comme le dit Pivert dans son livre Mémoires).  De plus, ma mère s’est remariée et nous avons veillé à préserver l’image de famille. Comment exprimer notre chagrin dans ces conditions ?

J’ai néanmoins décidé d’observer moi-seule la semaine de deuil, secrètement, dès que j’atteindrai l’âge de mitsvot (à 12 ans, pour les filles). Ainsi, Je suis restée à la maison toute une semaine, j’ai fait une déchirure dans ma chemise, j’ai marché pieds nus, je me suis assise par terre, je n’ai pas ri et je n’ai pas dit bonjour. Il est notable que personne n’a remarqué mes bizarreries cette semaine-là.

60 ans ont passé et, comme par miracle, une fosse commune de prisonniers juifs a été découverte dans le camp de travaux forcés d’Echterdingen, annexe du camp de Struthof près de Stuttgart. Le nom de mon père, les détails personnels et la date du décès étaient écrits dans la liste des prisonniers. Maintenant, je pensais naïvement, nous pouvons enfin amener mon père à son dernier repos en Israël, le pays de ses rêves. À mon grand étonnement j’ai appris que les rabbins, sans qu’on le sache, ont empêché l’identification des corps et ont ordonné les enterrer à nouveau dans le sol allemand, là où ils avaient été trouvés. Ça m’a brisé le cœur.  C’était comme si mon père avait été assassiné deux fois, d’abord dans le camp de concentration, puis en empêchant de donner en sa mémoire une place et un nom (yad vashem) en Terre Sainte. Puisqu’il n’y avait aucun moyen de l’emmener à l’enterrement dans son pays tant aimé, j’ai décidé de graver son numéro en moi comme une stèle, sur mon bras, où il serait toujours avec.

A peu près en même temps, j’ai reçu le livre autobiographique de Lia « La fille de Castor ». Nos familles vivaient très proches pendant la guerre, et Lia, qui était déjà une grande fille, m’a fait vivre, 75 ans plus tard, les expériences puissantes et inoubliables qu’elle a eues avec mon père. Je me demande parfois si je pourrais, comme Lia, écrire un livre autobiographique intitulé « la fille de Léo ». Je crois que non. Mais pourquoi ?  Voilà toute la différence entre celui qui porte en lui le souvenir vivant d’une personne indépendante, et celui qui crée un personnage reconstruit à base d’histoires et de témoignages. Moi, je n’ai pas eu l’occasion de confronter mon père, d’exprimer mes opinions et d’obtenir sa reconnaissance. De quel droit alors puis-je prétendre être sa fille, c’est-à-dire sa continuation ? Je ne me sens pas digne de ce titre. Il ne me reste que d’admirer sa personnalité charismatique, son leadership, ses valeurs, ses talents intellectuels, musicaux et sociaux, ses actions, son dévouement, sa capacité à inspirer espoir et courage au plus fort du désespoir, et ses accomplissements extraordinaires dans sa courte vie.

De nos jours, face aux dangers qui menacent la démocratie, l’intérêt mondial pour l’étude de l’Holocauste s’est accru. Quelle est la leçon à en tirer pour qu’il ne se reproduise plus ? En général, on peut distinguer deux approches : 1. Fortifier le pouvoir d’être toujours du côté des vainqueurs, 2. Éduquer la jeune génération à l’humanisme – c’est le côté d’une personne exemplaire. Voici ce que mon père, un parangon de vertu pour moi, écrivait de Drancy aux jeunes du mouvement, le 30 juillet 1944:

”Mais sachez que la porte de la prison une fois fermée sur vous … C’est ici qu’on prouve à chaque instant si on est profondément juif et SCOUT, si on est humain, dans le meilleur sens du mot.”

A la bénédiction des scouts, soyez forts et courageux

Aviva

 

 

 

Chapitre 4 Biographie « rêvée » de Léo

 

L’enfance

Je me souviens de la famille Cohn, particulièrement de Léo, le troisième garçon, né le 15 octobre 1913, à Lübeck en Allemagne. C’est une famille d’intellectuels, bourgeois. En 1919, ils partent vivre à Hambourg. Le père, Wilhelm Cohn, est banquier; chez eux, on reçoit toujours beaucoup de monde, de toutes les nationalités ; on parle plusieurs langues et particulièrement le français, que Léo utilisera toute sa vie. C’est un véritable bain multiculturel quotidien pour lui, ce qui explique sans doute l’ouverture d’esprit dont il fera preuve ensuite.

En dépit de cet univers propice à l’apprentissage, à la réflexion et à la lecture, Léo n’est pas un élève très scolaire. Énergique, il est même exclu quelques jours de son école après s’être dressé contre un professeur, pour venir en aide à un autre élève.

C’est dans ce contexte, jeune, qu’il rencontre Rachel et tombe éperdument amoureux d’elle. Cette relation n’est pas approuvée par les parents de Léo qui tentent de s’interposer. Léo interrompt ses études secondaires pour  aider son père dans ses affaires, mais surtout il continue de suivre des cours du soir de français, d’anglais et de sténographie… Il se marie finalement avec Rachel le 11 février 1936 à Paris.

Lautrec

Trois enfants naissent de l’union de Rachel et Léo. Noémie, l’aînée, agrandit la famille le 27 octobre 1938, alors que les jeunes époux vivent à Strasbourg. Alors que Léo est en Algérie, incorporé dans le premier régiment Étranger d’Infanterie, il apprend la naissance de son fils, Ariel, le 17 août 1940. Enfin, la petite Aviva nait le 2 mars 1944 à Castres.

Depuis janvier 1941, la famille Cohn vit à Lautrec, dans le sud de la France. Ils s’installent au rez-de-chaussée de la maison d’Estampes, une vieille maison du XVIIe siècle, au confort rudimentaire. Il faut aller puiser l’eau dans un puits situé à cent mètres de la maison! Léo apprend aux enfants à puiser l’eau. Cette maison appartient à un grand domaine loué par les Éclaireurs Israélites de France. C’est un chantier rural où vivent en fait plusieurs familles, comme les Gamzon ou les Pulver et surtout des jeunes gens.

Là-bas, il fait chaud, et même très chaud l’été venu. On entend le chant des cigales, la cloche matinale, les voix de la chorale menée par Léo. On entend aussi la bicyclette de Léo, qu’il enfourche tous les matins pour se rendre au marché. Le quotidien semble rythmé par cette vie en communauté, d’où ressortent la douce voix et les rires de Rachel, une mère pour tous. Des mariages sont même célébrés! Léo s’occupe particulièrement des jeunes, il leur  apprend à chanter, à jouer de la flûte mais aussi leur enseigne l’hébreu. Ses qualités pédagogiques sont reconnues. Il monte aussi de petites pièces de théâtre! Léo fait vivre Lautrec. La vie semblerait presque douce et sereine dans cet univers protégé…

Mais en silence, c’est aussi un lieu où s’organise la résistance, dont fait partie Léo, parfois replié dans son petit bureau. D’importantes décisions d’action y sont prises. Avec son ami Robert Gamzon, Léo a pour mission de faire passer la frontière espagnole à de jeunes gens juifs. Dès l’été 1942, l’étau s’est resserré, avec les premières grandes rafles en zone Sud. Les dirigeants des E.I. décident de fermer Lautrec. Léo, Rachel et les enfants s’installent dans une petite maison sur les hauteurs de Castres dans la commune de Labessonié, et vivent cachés sous le nom de Colin.

 

Drancy

Léo arrive à Drancy le 6 juillet 1944. Arrêté le 17 juin de la même année, à la gare de Saint Cyprien près de Toulouse, alors qu’il accompagnait des jeunes pour l’Espagne, il est dans un premier temps envoyé à Compiègne.

Drancy est un froid bloc de béton en forme de U. L’endroit est surpeuplé de gens qui ne savent pas ce qui les attend. Pour y entrer, c’est d’abord une attente interminable. Il faut passer par une tente dans laquelle on prive les prisonniers de leur argent, ils sont fouillés. L’endroit est sombre, il y fait chaud. Léo est inquiet mais, malgré tout, il reste auprès des enfants. Il quitte la serrurerie où il a été affecté pour le travail, pour faire ce qu’il a toujours fait : s’occuper des enfants. Il les fait chanter! Léo forme une nouvelle chorale. Une occasion s’offre à lui de s’évader, mais il refuse, préférant accompagner les jeunes orphelins.

Léo échange avec l’extérieur du camp par le biais de lettres adressées à sa femme, Rachel, à ses amis également. Nous pouvons y lire qu’il vit dans de bonnes conditions à Drancy. Nous savons que les conditions de vie avaient été améliorées afin de limiter les révoltes des détenus, mais il semble évident que Léo enjolive la réalité de son quotidien, autant de mensonges bienfaiteurs, ayant pour vertu de rassurer Rachel. En fait, le bâtiment n’est pas achevé, les espaces restreints accueillent beaucoup trop de monde et le sol en terre battu apporte une atmosphère étouffante, irrespirable. En outre, l’hygiène est déplorable, entre toilettes et douches communes, nourriture insuffisante…

Léo quitte Drancy 25 jours après son arrivée. Juste avant de partir, il rédige une dernière lettre à l’intention de sa femme, Rachel. Il y explique que plus de trois cents enfants sont déportés, qu’il reste avec eux, confiant. Après cela, sa famille n’aura plus jamais de nouvelles. Quelques heures avant, Léo avait gravé sur un mur de Drancy: “Nous partons la tête haute”.

5000-COHN_LEO_Photo 1 1930 ou 32, archives familiales, Noemi Cassuto
5000-COHN_LEO_Photo 3 plan de l’appartement de Strasbourg, archives familiales Noemi Cassuto
5000-COHN_LEO_Photo 2 1936, archives familiales, Noemi Cassuto
5000-COHN_LEO_Photo 4 Legionnaire, archives familiales Noemi Cassuto
5000-COHN_LEO_Photo 5 Archives memorial de la Shoah MI_392a
5000-COHN_LEO_Photo 6 Archives memorial de la Shoah MXXXVa_6, office religieux avec Noemi.jpg
5000-COHN_LEO_Photo 7, avec Noemi, Rachel, Ariel, archives familiales, Noemi
COHN_Leo_Dan
COHN_Leo_Grofman_Asaf
CONH_Leo_oeuvre art Noa
COHN _Leo_Ariel
COHN_Leo_Aviva
COHN_Leo_Cassuto_Noa
COHN_Leo_Noemi
Léo COHN né le 15 octobre 1913 déporté de Drancy le 31 juillet 1944 par le convoi n°77.

Contributeur(s)

Les élèves de troisième du collège Charles Péguy de Palaiseau, sous la direction de Mmes Claire Podetti, professeure d'histoire et Clarisse Brunot, professeure de français
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