Emile SMADJA

1902-1944 | Arrestation: | Résidence: ,

Émile SMADJA

Biographie par Lucile Etienne, sous la direction de Denis BAUD, son professeur d’histoire au lycée Pierre Mendès-France à Tunis.

Informations véridiques sur Emile Smadja
Informations vérifiées/trouvées sur internet
Informations fournies par des personnes rencontrées à l’ancienne adresse d’Emile Smadja

 

Elle était là, face à la mer, le regard dans le vide. Liliane songeait à son père et à sa vie qui, aussi belle fut-elle, s’interrompit brutalement du fait de la tyrannie nazie. A cause d’hommes comme Hitler, son père lui fut arraché et elle savait qu’elle n’était pas la seule à qui c’était arrivé. Elle n’avait que très peu de souvenirs de lui; pourtant, elle avait l’impression de se rappeler de son parfum mentholé et charbonneux qui la rassurait tant quand il la prenait dans ses bras, de son sourire éclatant qui était toujours scotché à son visage, de son regard tendre, chaleureux et protecteur et de cette flamme, cette passion pour la vie qui brûlait ardemment au fond de ses beaux yeux couleur chocolat. Ah ses yeux ! Ses yeux qui se fermèrent pour la dernière fois beaucoup trop tôt. Il n’avait pas tout vécu, il n’avait pas tout vu. Elle, et sa mère avant elle, avaient fait des recherches et avaient cherché à savoir ce qui était arrivé. Pourquoi avait-il disparu?

Émile Smadja est né le 12 février 1902. C’était un petit garçon plein de vie et de bonne humeur. Dès la naissance, cette passion pour la vie brûlait au fond de son regard. Il est né à Tunis, dans le quartier de Lafayette dans le centre ville de la capitale tunisienne qui était sous domination française depuis 1881. Il vivait à proximité de la grande synagogue. Étant né de deux parents juifs, il se fit circoncire dans cette même synagogue au bout du huitième jour de son existence. Le petit Émile grandit donc dans un foyer juif avec deux parents qui l’aimaient du fond du cœur et qui faisaient de leur mieux pour qu’Émile et ses six frères et sœurs aient tout ce qu’ils voulaient. Il avait fait ses premiers pas vers ses un an et avait rapidement commencé à parler, criant continuellement des mots dénués de sens tels que “babou” ou encore “mawa”. Quoi de plus normal pour un enfant si jeune? Puis les années passèrent et le bébé se métamorphosa en jeune garçon. Le jour de sa première rentrée, Emile avait fièrement mis son sac à dos bleu marine sur son dos et avait arboré son plus beau sourire avant de quitter sa maison pour se rendre à pied à l’école. Il s’intégra très facilement dans sa nouvelle école, il était mignon, gentil et sociable : l’ami idéal. Il allait jouer pratiquement tous les jours avec ses amis dans le quartier; ils couraient partout, jouaient au loup, allaient manger des makrouts chez le pâtissier ou des pommes d’amour chez le vendeur ambulant d’en face. Ce groupe d’enfants pourtant si différents passaient tout leur temps ensemble. C’était un réel mélange culturel; ils étaient tous juifs, maltais, italiens ou français. Eh oui, le quartier Lafayette était l’endroit où vivaient tous les étrangers et c’est probablement cela qui rendait ce quartier si unique. Mais que ce soit Jacob, Manuel, Roberto, Pierre ou Émile, ils aimaient tous les mêmes choses. Ils adoraient embêter la grand-mère de Joseph en allant lui voler quelques belles tartes aux fraises ou aller
jouer au foot dans le parc du Belvédère avec le beau ballon en cuir de Roberto. Ils aimaient jouer aux billes sur le trottoir en face de la synagogue et faire des tournois tout en observant avec admiration les plus grands voyous qui fumaient dans le café d’à côté. Ah, ils étaient si attachants ! Au fil des années, Émile grandit et devint un jeune homme plein d’énergie, désireux de profiter au maximum de la vie. Il parcourait la ville avec ses amis à vélo, il aurait vraiment aimé avoir une mobylette mais cela coûtait bien trop cher. Il se contentait donc de son vélo qui lui était tout de même bien utile. Il passait son temps
à flâner et à tenter de draguer quelques jolies jeunes filles mais Émile était bien trop poli pour insister et avait donc souvent du mal à y arriver alors qu’au contraire ses amis ne semblaient pas du tout gênés à l’idée d’accoster des jeunes filles. D’ailleurs, les nombreuses sorties d’Émile l’avaient conduit à une baisse de ses résultats à l’école, ce qui avait bien énervé ses parents et son père ne s’était certainement pas
retenu de lui faire la morale.

Malgré le temps qui passait, Émile continuait à accorder de l’importance à la pratique religieuse. Il allait à la synagogue tous les vendredis soirs et les samedis et suivait à la lettre le shabbat. Le jour de ses treize ans, il n’était pas peu fier lors de la célébration de la bar-mitzvah. Plus tard, il avait eu le privilège, pour la première fois, de monter au chiffer pour lire avec fierté la Torah à la synagogue. Par la suite, il éprouvait le même plaisir à le faire, au plus grand bonheur de ses parents et du rabbin Jérémie. Émile connaissait tout le monde dans le quartier. C’était un jeune homme serviable. C’est ainsi qu’il se faisait un plaisir de rendre visite à Sarah Adelman, une très vieille femme du quartier qui était d’une bonté extraordinaire et qui avait vu tout le monde grandir, y compris les parents d’Émile. Il s’occupa d’elle en lui rendant visite tous les jours, pendant deux ans, jusqu’à sa mort. La disparition de Sarah Adelman affecta Émile bien plus que ce qu’il voulut montrer. Cette même année, Émile rentra au lycée Carnot, un très bon lycée, Émile avait décidé de se reprendre en main et était décidé à avoir de bonnes notes. Il retrouva ses fidèles compagnons, Jacob, Manuel, Roberto, Pierre avec qui il avait fait les 400 coups. Il travailla bien toute sa scolarité, tout en continuant de s’amuser avec ses amis et de profiter de sa jeunesse. Il aimait par exemple aller au cinéma le dimanche soir avec ses amis. Il allait à Mon Ciné, le petit cinéma du quartier. Il aimait l’ambiance de cet endroit, les grands rideaux rouges qui ornaient chaque côté de ce grand écran qui semblait régner sur la salle, les dizaines de sièges tout confort sur lesquels on pouvait facilement dormir. Puis vint l’année où il reçut son diplôme. Sa mère était tellement fière, son père aussi d’ailleurs; dans leurs yeux à tous les deux perçait cette lueur de fierté. Ils avaient un sourire resplendissant lorsqu’ils disaient à tout le monde que leur fils était désormais bachelier. Ce jour-là, Émile fit la fête toute la nuit, d’abord avec ses parents et sa famille. Sa grand-mère avait organisé un festin digne des plus grands rois. Il y avait du ajlouk de carottes et d’aubergines, des bricks délicieuses, des fricassés, du couscous au poisson, de la mloukhia, du ojja aux merguez, des bombolonis succulents, des yoyos et des makrouts sans oublier les dattes et le melon. Émile n’avait jamais au grand jamais aussi bien mangé, sauf peut-être à l’occasion de certaines fêtes juives. Il restait de la nourriture encore deux jours après. Le soir, après le dîner, Émile était sorti avec ses amis dans une sorte de bar où se tenait un concert très sympathique. Ils avaient chanté et dansé toute la nuit. Ils avaient rigolé en évoquant avec émotion leurs souvenirs d’enfance.

Quelques mois plus tard, Émile ouvrit son propre commerce grâce à l’argent offert par son père pour son diplôme. Il commença modestement. Il vendait des tissus, de la laine et de la soie. Si, au début, il eut beaucoup de mal à se faire connaître et à se faire un nom dans le domaine, avec le temps, son échoppe devint assez réputée dans le quartier, lui offrant une certaine stabilité financière. Émile décida alors de quitter le foyer familial pour prendre son envol, au plus grand dam de sa mère qui se refusait à voir grandir son enfant mais à la plus grande fierté de son père qui voyait en lui un jeune homme sur le chemin de la réussite. Pour apaiser sa mère, il ne s’installa qu’à quelques rues, derrière la grand synagogue, au 16 rue Glatigny. C’était un joli immeuble à trois étages avec une façade de couleur ocre. L’appartement était simple mais chaleureux et l’on s’y sentait bien. C’était parfait pour Émile .

Le 21 septembre 1924 fut le jour qui transforma sa vie. Ce jour-là, une magnifique jeune fille rentra dans son échoppe et demanda un tissu en coton pour tailler une robe à sa sœur. Cette jeune femme s’appelait Lucie – Esther. Ce fut le coup de foudre. Dès le premier regard échangé, Émile voulut la revoir pour mieux la connaître. Ses longs cheveux, sombres comme l’ébène, attachés en chignon, ses yeux marron chocolat de biche, sa silhouette frêle et féminine, son sourire éclatant, tout absolument tout lui plaisait chez elle. A cet instant, il avait pris son courage à deux mains et il lui avait demandé s’il pouvait la revoir. A son grand étonnement, elle avait accepté avec un sourire chaleureux. C’est ainsi que, pendant des mois, ils se virent régulièrement. Ils allaient au restaurant, au cinéma, ils se baladaient. Ils parlaient beaucoup et rigolaient aussi. Émile la présenta à sa famille, qui tomba sous son charme. Aux yeux de sa mère, c’était la femme idéale, jeune, belle et … juive. Émile, lui, l’aimait pour cela mais aussi et surtout pour sa gentillesse, sa bonté, sa compassion, son soutien sans faille, sa fidélité, son endurance et sa
persévérance dans les difficultés. Il l’aimait pour ce qu’elle était à l’intérieur. Il la demanda donc en mariage; elle accepta émue, les larmes aux yeux. Ils se marièrent donc le 1er décembre 1925, à la grande synagogue de Tunis. C’était le rabbin Abraham qui l’avait marié à Lucie. Ils s’installèrent ensemble dans l’appartement d’Émile, rue Glatigny. Ils eurent six enfants. Simone Smadja naquit le 19 décembre 1926. Ce fut un bouleversement dans la vie d’Émile. Il était si heureux d’être devenu père…. Le jeune couple s’adapta rapidement à ce nouveau mode de vie. Ils voyaient cette venue au monde comme une bénédiction de Dieu. De la même manière, ils considérèrent la venue au monde de leurs cinq autres enfants comme une bénédiction et furent très heureux. Il y eu Victor, né le 11 juillet 1931, puis Sion, né le 8 janvier 1934, William, né le 15 mai 1936, Liliane, née le 6 juillet 1939 et finalement Mireille, née le 19 janvier 1942. Ils eurent la chance de trouver un appartement plus grand dans le même immeuble, au
premier étage.

Leur vie était paisible et joyeuse. Pourtant il était déjà arrivé que des événements aient troublé le cours de celle-ci. La célèbre chanteuse Habiba Msika habitait dans une maison située dans la rue perpendiculaire. Elle était juive comme eux. Et même si elle était connue mondialement, elle n’avait pas laissé la célébrité lui monter à la tête et la changer. C’était une femme vraie et fidèle qui venait à chaque fois qu’elle en avait l’occasion à la grande synagogue. Elle ne pouvait pas venir souvent, étant donné qu’elle voyageait beaucoup. C’est ainsi qu’elle avait rencontré Lucie Esther Smadja, un vendredi soir. Elles avaient sympathisé et discuté de longues heures. Par la suite, dès que Habiba revenait à Tunis, les deux femmes se voyaient. Habiba prenait dans ses bras la petite Simone et lui racontait ses voyages et ses nouvelles aventures, y compris amoureuses. Elle lui parlait de cette vie pleine de paillettes qui semblait attirante, mais qui en réalité était dure et éprouvante. Elle lui parlait de ses engagements et de tout ce qu’elle voulait faire. Lucie s’était maintes et maintes fois inquiétée pour son amie, qui à cause des
scandales qu’elle avait provoqués, s’était souvent retrouvée menacée de mort. Comme la fois où elle avait joué dans une pièce appelée Patrie, pièce dans laquelle elle avait scandé des propos indépendantistes. Puis, un jour, un drame se produit.

Habiba avait beaucoup parlé à Lucie de Eliahou Mimouni, son ancien amant. Jamais elle ne se serait douté qu’il était fou. Cet homme s’était introduit chez Habiba et l’avait brûlée vive, causant sa mort le lendemain. Cette nouvelle, qui avait la une de tous les journaux de l’époque tels que “la presse”, avait ravagé Lucie. Émile avait dû passer des mois à consoler sa femme, choquée par cette disparition si brutale. La douleur s’estompa cependant avec le temps.. La vie continuait. Le commerce d’Émile devenait de plus en plus florissant. Afin de développer de nouveaux partenariats, il souhaitait maintenant aller en France. Il visait plus haut, toujours plus haut, pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Il voulait leur offrir le meilleur. Mais les procédures étaient longues et compliquées. La situation était d’autant plus compliquée que, vers cette époque là, le régime nazi étendait son influence en Europe. Les années 30 étaient calmes à Tunis, mais en Europe et notamment en Allemagne, une haine grandissante envers les Juifs déferlait dans toutes les villes. L’antisémitisme gagnait du terrain partout et même dans certains endroits de Tunis alors que les Juifs avaient touojurs été bien acceptés et intégrés. En réponse, ceux de Tunis, dont beaucoup d’amis d’Émile, avaient décidé de boycotter les marques allemandes. Ils l’avaient d’ailleurs encouragé à faire de même. Lui s’inquiétait pour sa famille et ne voulait pas que cette vague de haine envers les juifs n’affecte ses enfants et sa femme. Il pressentait que tout cela allait mal se terminer et que la situation allait s’aggraver. Les faits lui donnèrent malheureusement raison. La France céda et se plia aux exigences de l’Allemagne dès 1940. Tout bascula alors. À partir du mois d’octobre, des décrets antisémites comme la loi sur le statut des juifs commencèrent à être promulgués un peu partout. Émile perdit à de nombreuses reprises l’espoir d’aller en France pour son travail, mais à chaque fois il se reprenait et se disait que tout était possible; pourtant Lucie ne voyait pas d’un très bon œil le fait que son mari veuille aller en France pendant cette période si troublée. Malgré les réticences de sa femme, il continua de demander une autorisation pour aller à Lyon pour raisons commerciales et professionnelles.

Un jour, le 11 juillet 1942, une lettre arriva. Quelle bonne nouvelle pour Émile ! Il allait enfin pouvoir se rendre en France en tant que client de la Maison Jacquemetton à Lyon et ce, malgré ses origines juives. Son épouse voyait les choses très différemment. Emile ne laissa pas passer l’occasion; il se rendit donc à Lyon pour acheter des pièces de soierie aux établissements Sommer, une entreprise avec laquelle il entretenait des liens commerciaux de longue date. Il avait été identifié par le gouvernement de Vichy comme “ressortissant tunisien israélite”. Et malgré le système mis en place à l’époque, le voyage se passa bien. Il rentra rapidement à Tunis auprès de sa famille, au grand soulagement de sa femme et de ses six adorables enfants, il put donc reprendre dans ses bras la petite Mireille qui n’avait que six mois. Au moment des retrouvailles, il avait serré dans ses bras chacun de ses enfants pendant de longues minutes, conscient de la chance qu’il avait eu de ne pas avoir été arrêté.

Dans le même temps, les choses s’envenimaient dans le monde entier, y compris en Tunisie. En novembre 1942, les Allemands débarquèrent en Tunisie et prirent le contrôle du pays dans le but de gêner les Alliés. Les officiers SS avaient à présent le contrôle. Les juifs de Tunisie souffrirent beaucoup. Émile vit des amis de toujours se faire arrêter, se faire frapper, se faire rabaisser. Il y en eut tellement, à l’instar de son bon ami Jérémie Ellman, un homme si gentil. Depuis quelques années, Émile et lui allaient souvent ensemble à la synagogue et au café. Jérémie avait une femme, Freda, et d’adorables enfants agés de cinq et huit ans. Il tenait une pâtisserie reconnue qui s’appelait les Délices de Tunis. Que ce soit Simone, Sion ou encore Victor, tous adoraient les succulents bamboulins que Jérémie faisaient avec tout l’amour du monde. Et cet homme si cher au cœur de la famille Smadja avait été frappé puis arrêté par les soldats SS. Soudainement, ils étaient entrés dans la petite pâtisserie, criant en allemand des mots que tous imaginaient rabaissant. Avec violence, ils renversèrent les gâteaux, jetant tout au
sol. Ils poussèrent Jérémie à terre, ricanaient avec arrogance, parfaitement conscients de leur supériorité dans cette situation et ils se mirent à le frapper avec des barres; ils malmenèrent ensuite sa pauvre femme qui jusqu’ici avait tenu fermement dans ses bras ses enfants terrorisés. Personne ne sut pourquoi ils s’en prirent à lui ce jour-là mais, ce qui est sûr, c’est que personne ne revit Jérémie par la suite. La nouvelle de cette arrestation si brutale avait fait le tour du quartier en peu de temps, causant une vague d’effroi et de peur. Un ami cher à Émile avait disparu, le laissant terrifié par rapport à la suite et peiné à un point incommensurable.

Pendant six mois, toute la famille vécut dans la peur. Ils avaient aussi remarqué l’hostilité croissante des Arabes envers les Juifs tunisiens. Était-ce parce que ceux-ci pensaient que les Juifs étaient responsables de la présence allemande ou bien était-ce de la méchanceté gratuite? On ne le saura jamais réellement.

Pendant cette période, Émile avait souvent dû fermer son magasin en urgence à la vue des soldats SS. Il avait interdit à ses enfants d’aller jouer. Les rues auparavant si animées étaient désertes. Il n’y avait plus les cris de joie des enfants dans la rue lorsque le marchand de glace passait, il n’y avait plus d‘enfants qui jouaient aux billes sur le trottoir. Les adolescents ne faisaient plus de tour à vélo dans le quartier, ils ne rendaient plus visite aux plus âgés, les hommes ne se retrouvaient plus dans les cafés pour parler pendant des heures, les femmes ne se retrouvaient plus sur les marchés pour papoter en achetant des légumes frais. Même les oiseaux semblaient s’être cachés; on ne les entendait plus chanter le matin et réveiller les habitants par leurs cris stridents. Les soirs, Émile regardait par la fenêtre de sa chambre et
constatait avec désespoir que les rues étaient vides et silencieuses; les seuls bruits étaient ceux des feuilles mortes roulant sur le trottoir ou encore les vieux journaux qui s’envolaient poussés par le vent chaud et doux de Tunis. Ce quartier, jadis si lumineux et plein de vie où l’on voyait de partout les gens sourirent, était alors désert, laissant place à la morosité et à la mélancolie. Les Juifs avaient toujours
montré qu’ils étaient fiers, fiers de leur religion, de leur foi, de leurs lieux de culte et de leurs traditions. Ils devaient alors se cacher; ils avaient la désagréable impression d’être faibles et de ne plus pouvoir dire qui ils étaient. Mais que pouvaient-ils faire?

Les enfants grandissaient dans la peur et dans l’incompréhension; ils ne pouvaient pas comprendre pourquoi cela arrivait. Qu’avaient-ils fait de mal? C’est ce que demandait tous les soirs Liliane à son père. Que pouvait-il lui répondre? Que pouvait-il dire à sa fille? Mais à chaque malheur, à chaque sombre épreuve, il y a une issue, une lumière au bout du tunnel. Cette lumière représentait les alliés qui débarquèrent en Tunisie en mai 1943. Ils libérèrent le pays de l’occupation allemande, apportant ainsi la paix dans ce pays soumis à la crainte depuis six mois. Les rues recommencèrent à se remplir d’enfants, de femmes et d’hommes qui semblaient reprendre goût à la vie. Émile revoyait ces sourires si chaleureux dans la rue qui lui avaient tant manqué. La vie reprit son cours et tout semblait aller pour le mieux. Émile avait même reçu une lettre l’autorisant à retourner une fois de plus à Lyon pour son commerce. Certes, Lyon était encore sous occupation allemande, mais les rumeurs couraient selon lesquelles l’Allemagne nazie faiblissait. C’est donc confiant qu’il partit à Lyon dans le but d’acheter des nouvelles pièces de soierie et de vendre certaines des siennes. Il avait serré sa femme dans ses bras et il l’avait embrassée tendrement en la rassurant et en lui chuchotant à quel point il l’aimait. Il prit ensuite le soin de serrer dans ses bras chacun de ses enfants puis partit…

Il se rendit à la Goulette où se trouvait le port de Tunis pour ensuite embarquer dans un grand bateau qui devait se rendre à Marseille. Le voyage en mer se passa merveilleusement bien, il était détendu et avait pu profiter du vent marin qui fouettait contre sa peau. Il aimait cette odeur fraîche et revigorante qui lui rappelait ses sorties à la plage avec ses amis et sa famille. Après être arrivé à Marseille, il se
rendit à la gare et prit le train en direction de Lyon. En arrivant, il se rendit à l’hôtel des quatre nations, 9 rue Sainte Catherine. C’était petit mais chaleureux; le personnel était gentil et accueillant. C’était la première fois qu’il logeait à l’hôtel; la dernière fois, il avait logé chez un ami juif à son cousin. Il avait d’ailleurs été d’une gentillesse infinie et il lui avait présenté d’autres Juifs mais, en cette sombre période de juillet 1944, peu nombreux étaient les Juifs qui avaient échappé à l’impitoyable boucher de Lyon, Klaus Barbie. Oh, mon Dieu ! Émile frissonnait dès qu’il entendait ce nom qui lui inspirait un dégoût sans nom; il était horrifié par l’existence d’un homme si cruel. Désireux de ne pas s’éterniser à Lyon, Émile était allé dès le lendemain acheter ses pièces de soierie. Sur le chemin du retour, il avait acheté un souvenir pour sa femme; il s’agissait d’une petite boîte finement décorée en bois avec des bordures dorées. Il était rentré à l’hôtel et avait tout préparé pour son départ le lendemain.

Pendant cette nuit du 4 juillet 1944, il fut réveillé par des cris et des appels à l’aide, il se leva donc rapidement et se rua vers la fenêtre de sa chambre. Le stress monta en lui en voyant en face des soldats de Vichy rentrer et sortir des immeubles poussant devant eux des hommes et des femmes. Il y avait des enfants qui pleuraient et qui restaient accrochés aux robes de leurs mères, les femmes à terre traînées par les cheveux par des soldats qui n’exprimaient aucun sentiment ni même une once de pitié. Il comprit rapidement ce que cela voulait dire: une rafle était en train de se produire. Le commerçant tunisois s’habilla en toute hâte et tenta de s’échapper mais il se rendit rapidement compte que c’était impossible. Puis, tout à coup, la porte de sa chambre vola en éclats; le gouvernement le connaissait, il avait déjà été identifié en 1942 comme ressortissant tunisien israélite. Ils le poussèrent violemment contre un mur et mirent sens dessus dessous la chambre d’hôtel. Tout se passa si vite. Il fut menotté puis emmené dehors. Ils le mirent avec un autre groupe de Juifs. Les femmes pleuraient et étaient dévastées de devoir laisser leurs enfants derrière elles, tandis que les hommes tentaient de rester de marbre pour montrer par leur courage que tout allait bien se passer mais on voyait clairement au fond de leurs yeux cette lueur de crainte qui brûlait. Émile, quant à lui, semblait de l’extérieur parfaitement calme mais, en réalité, il pensait à ses enfants, à leurs sourires qu’il ne reverrait plus, aux moments de leurs vies qu’il allait manquer; il n’allait pas les voir grandir, il n’allait pas pouvoir être là pour leurs premières peines de cœurs, leur communion, leur mariage et sa femme, oh sa courageuse femme qu’il allait laissée avec six enfants à sa charge. Il l’aimait tellement; il pensait à cette boîte en bois qu’elle ne recevra jamais, à son odeur qu’il ne sentira plus, à ses beaux yeux qu’il ne verra plus. Il ne se faisait pas d’illusion; il savait très bien ce que cette arrestation signifiait. Si seulement il n’était pas parti!

Une fois que tous les prisonniers furent regroupés, ils furent mis dans de gros camions en direction d’une prison à Lyon. Il s’agissait de la prison de Montluc, elle était connue pour être un lieu de transit pour les prisonniers. Beaucoup de personnes connues y avaient été emprisonnés tels que Jean Moulin en 1943, ce grand résistant dont Emile avait tant entendu parlé. Emile ne resta pas longtemps dans cette prison. Au bout de quelques jours, les gardes regroupèrent un certain nombre de prisonniers et les firent installer dans des camions. Ce jour-là, Emile et pleins d’autres prisonniers, autant des femmes que des enfants, furent transportés vers Drancy. Là bas, il y avait plein de Juifs de toute la France. Ils étaient tous réunis en attendant d’être déportés ailleurs. C’était un camp de transit… En arrivant, Émile avait rapidement compris que c’était le début de sa descente aux enfers; il allait souffrir. Les installations étaient rudimentaires. Il n’y avait pas beaucoup de nourriture, les bâtiments étaient sales et délabrés. Émile attendit pendant une semaine, passant ses journées à observer la cour extérieure où les femmes faisaient la vaisselle avec une installation rudimentaire et où les enfants jouaient, insouciants. Il pensait à ses enfants. Au moins, ils étaient en sécurité, c’était le plus important. Émile avait aperçu deux ou trois fois, celui qu’on appelait Aloïs Brunner, un homme cruel, froid et sans cœur.

Après une semaine dans le camp, il fut embarqué de force dans un train; les soldats les poussaient violemment dans des wagons séparant femmes et enfants. Ils étaient entassés et ils n’avaient quasiment pas de place pour bouger. Pendant trois jours, le train avait roulé sans arrêt, Émile avait réussi à se trouver un coin pour s’asseoir. Il observait encore et toujours; il voyait les vieillards mourir de fatigue, les enfants mourir de faim, les plus robustes tenaient le coup. Tout le monde baignait dans ses propres excréments causant des hauts de cœurs insupportables. En arrivant, ils furent tous mis en ligne.Ils étaient 1309, dont 324 enfants et nourrissons. C’était le convoi n°77, son convoi, sa mise à mort… il avait 42 ans. Il savait que passé 30 ou 35 ans, il était considéré comme trop vieux. Il tourna la tête et regarda un homme dans un uniforme de nazi trier comme de vulgaires objets les enfants, les hommes, les femmes et les vieillards en deux catégories. Puis, Il tourna la tête vers les soldats allemands et entendit l’un d’entre eux dire: “Auschwitz”. A ce moment précis, le masque de marbre qu’avait arboré Émile jusqu’ici se fissura et laissa place à une multitude de larmes qui glissèrent le long de ses joues salies et creusées par la faim. Il prit conscience de la mort qu’il allait subir et comprit réellement que, plus jamais, il ne retournerait chez lui. Il avait tant entendu parler d’Auschwitz, ce camp de la mort où des millions de Juifs étaient massacrés. Il savait que Rudolph Höss était alors en charge de cet horrible camp. Était-ce cet homme qui triait les prisonniers le visage neutre? Il ne le savait pas. Arrivé devant lui, l’homme le regarda de haut, un sourire arrogant en coin, il semblait se satisfaire de voir le désespoir prendre possession d’Émile. Il dit un mot en allemand et Émile fut placé dans un des deux groupes, le groupe où il y avait des enfants, des vieillards, des hommes de son âge, des femmes de la cinquantaine. Ils furent ensuite contraints de suivre un officier, pendant que d’autres nazis les poussaient avec les extrémités de leurs armes à feu. Ils furent emmenés à Auschwitz- Birkenau ( Auschwitz II). Là, on leur retira tous leurs objets de valeur, leurs montres, colliers, bracelets, pendentifs; ensuite ils furent emmenés chez le coiffeur. Émile se laissa faire tandis qu’un coiffeur lui tondait la tête, le regard vide.
Ils étaient des centaines les uns derrière les autres, se soumettant au même rituel dégradant. Le père de famille fut ensuite mis dans une énorme chambre à gaz où il y avait déjà des femmes, des enfants et des nourrissons qui pleuraient. Il y avait aussi des hommes assis, les yeux fermés, songeant probablement à leur mort imminente. Une fois que la chambre à gaz fut remplie, les soldats fermèrent la porte. Émile se demanda ce qui était arrivé à l’autre groupe de personnes, sachant qu’ils avaient pris une autre direction complètement opposée. Tout à coup, un gaz sorti des énormes tubes positionnés aux quatre coins de la salle. Les hommes et les femmes commencèrent à tousser, à avoir du mal à respirer, les enfants pleuraient, les hommes tapaient sur les portes dans l’espoir de pouvoir sortir. Les femmes s’agitaient comme si elles cherchaient une bouffée d’air. Leurs expressions étaient horrifiantes, les gens ne parvenaient plus à parler. Émile ne pouvait plus sentir l’air passer correctement dans ses poumons, il vit sa vie défiler devant lui, ses souvenirs, ses sorties au parc du Belvédère avec ses amis, les pommes d’amours du marchand ambulant d’en face, sa première rentrée, ses tours en vélo, sa première communion, sa rencontre avec Lucie, son mariage, ses merveilleux enfants. Sa vie avait été remplie de bénédictions et d’évènements heureux malgré les difficultés. Il souffrait aujourd’hui pour une seule et unique raison, parce qu’il était juif, parce qu’il lisait la torah, parce qu’il suivait la loi mosaïque, qu’il croyait aux dix commandements, parce qu’il voulait suivre l’exemple d’Abraham et être l’ami de Dieu, parce qu’il attendait encore le messie. C’était injuste! Il ferma les yeux, attendant que la mort l’emporte. Son expression devint tendue et il chercha l’air partout. Il convulsa puis ouvrit les yeux une dernière fois pour voir le plafond gris de cette sombre salle avant de rendre l’âme. C’était le 31 juillet 1944. C’était le tout dernier convoi envoyé à Auschwitz.

Et Lucie, sa femme, elle qui était restée à Tunis et qui l’attendait patiemment.
Elle avait compris que quelque chose s’était passé quand le lendemain de la date à laquelle il devait rentrer, personne n’avait franchi la porte de l’appartement. Au fond d’elle, une voix lui soufflait sans cesse que c’était fini, qu’il lui était arrivé le pire, mais elle refusait d’y croire. Elle ne voulait pas y croire. Elle s’était persuadée qu’il avait eu des problèmes de transport, ou que son travail l’avait simplement obligé à rester plus longtemps. C’était possible! N’est-ce pas? Quand ses enfants lui demandaient quand leur père allait rentrer, elle leur répétait encore et encore qu’il allait bientôt rentrer. Bientôt. Ce n’était qu’une question de temps, n’est-ce pas? Une semaine passa, deux semaines, un mois… Quand elle sortait, elle voyait dans les yeux des gens cette lueur de pitié qu’elle ne voulait pas voir. Ses amies étaient venues la voir, ainsi que des amis de la famille, des cousins, des oncles et des tantes. Ils lui expliquaient tous la même chose, il n’allait pas revenir. Il était parti pour un monde meilleur lui répétait-on. Mais elle n’en avait que faire des autres mondes, elle le voulait à ses côtés et était persuadée que quelque part, de l’autre côté de la Méditerranée, il pensait à elle. Il ne pouvait pas disparaître, il ne pouvait pas l’abandonner. Dans les bras de qui allait-elle se blottir quand elle irait mal? Qui allait la faire vivre, la rendre heureuse? Qui allait élever ses enfants, elle n’y arriverait pas toute seule. Il était le seul à la faire rire quand ça n’allait pas, le seul à parvenir à la faire danser dans le salon même quand elle était fatiguée de sa longue journée. Elle ne voulait pas perdre espoir. Ce soir-là, elle s’était écroulée à terre en pleurs, refusant d’admettre qu’il pouvait être mort. Son cœur était déchiré, elle ne pouvait le supporter. Elle voulait y croire.

Des mois passèrent, et il n’était toujours pas rentré. Dans le quartier, tout le monde disait qu’il était mort, les enfants d’Émile et de Lucie pleuraient tous les soirs, ne comprenant pas pourquoi leur père n’était pas là. Lucie avait baissé les bras, elle n’avait plus goût à la vie, tout semblait avoir perdu de ses couleurs. Le beau ciel bleu azur lui paraissait gris foncé et morne. Le marché du quartier si animé lui paraissait ennuyant. Un jour, le beau-frère d’Émile vint la voir et la supplia de se reprendre pour elle, pour ses enfants. Elle ne pouvait plus continuer ainsi, elle devait se battre pour Émile et pour ses enfants, eux qui avaient perdu leur père. C’était ce qu’il aurait voulu. Il lui demanda l’autorisation de faire une demande d’enquête pour tenter de comprendre; elle n’y avait pas pensé avant, elle se sentit bête de ne pas y avoir songé. Elle l’encouragea à y aller de suite. C’est ainsi que le 26 juillet 1945, une demande d’enquête sur Emile Smadja fut envoyée à la police par le beau-frère de celui-ci, Alexandre Cacoub. Rapidement, ils reçurent des réponses. Émile Smadja avait été arrêté lors d’une rafle à Lyon et déporté à Drancy puis Auschwitz. Cette nouvelle détruisit le peu d’espoir qu’avait encore Lucie. Elle le savait au fond d’elle, mais en avoir la confirmation était pour elle plus horrible que tout. C’était un coup de poignard qu’on lui enfonçait directement en plein cœur. C’était la confirmation de sa plus grande crainte.

Les années passèrent, la douleur était encore présente mais elle s’était atténuée. Lucie se battait maintenant pour ses enfants en essayant de leur offrir la meilleure vie possible. Cela n’avait pas été facile. On lui a un jour annoncé que quelqu’un avait vu son mari dans un autre camp qu’Auschwitz, il aurait été aperçu au camp de Stutthof, malade en novembre 1944. Même si elle voulait y croire, elle voulait croire qu’il aurait pu survivre, elle s’était résignée. La probabilité pour qu’il n’ait pas été gazé à Auschwitz était très faible et même s’il avait réussi à échapper à cette mort atroce, aurait-il réellement pu survivre à la dureté de la vie dans les camps. Aurait-il pu survivre à la malnutrition, au manque d’hygiène, aux maladies? Aurait-il pu supporter les dures et longues journées de travail sous les ordres incessants des soldats SS? Aurait-il supporté d’être battu, roué de coups ? Aurait-il pu avoir accès à l’eau qui était si rare? Elle ne le savait pas et en toute sincérité, elle préférait se dire qu’il était mort sans trop souffrir plutôt que de se dire qu’il avait vécu toutes ces abominations. Elle refusait d’imaginer ce qu’avaient vécu les gens dans les camps. Le 6 août 1947, Lucie reçut l’acte de disparition de son mari, rendant officielle sa mort. Le 24 septembre 1952, elle avait fait une demande d’enquête pour connaître les motifs de l’arrestation de son mari. Elle demanda des indemnités pour ses enfants et la mention de mort pour la France qu’elle reçut en 1954. Mais les motifs étaient déjà connus, il était simplement juif…

Liliane, l’une de ses filles, des années après, avait voulu obtenir plus de réponses. Mais elle n’avait rien trouvé de plus. Il avait disparu pour une seule et unique raison: il était juif comme des millions d’autres… On lui avait arraché son père parce que sa religion n’était pas la même que les Nazis, parce qu’il n’était pas de la race aryenne, parce qu’il parlait hébreu. Elle s’était tant de fois demandé comment l’humanité pouvait être si cruelle. Mais c’était ainsi, tel était l’homme, d’une cruauté profonde. A cause de cette cruauté, son père ne l’avait jamais vu grandir; se dire que son père, cet homme au cœur si pur, avait été arraché à sa vie avant l’heure, la rendait malade. Elle aurait tant aimé lui dire qu’elle l’aimait, qu’elle se souvenait de lui. Elle aurait aimé lui dire qu’il était un homme extraordinaire, gentil et courageux, lui dire que sa mère l’aimait aussi, lui dire que même si elle ne l’avait connu que peu de temps, il était le meilleur père qu’elle aurait pu avoir. A la fin de la guerre, seuls 251 déportés de son convoi avaient survécu, 847 avaient été exterminés dans les chambres à gaz le jour de leur arrivée. Peut-être un des survivants se souvenait-il de cet homme assis par terre dans le train, le regard dans le vide? Il était dans le tout dernier convoi en direction d’Auschwitz, le convoi 77…

 

This biography of Emile SMADJA has been translated into English.

Contributeur(s)

Lucile Etienne, a student at the Pierre Mendes-France French high school in Tunis, with the guidance of her history teacher, Denis Baud.

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1 commentaire
  1. Touitou Yossef 12 mois ago

    Merci beaucoup,
    Pour ce magnifique travail..

    Je suis un de ses arrières petits enfants..

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