Louis LEVIS

1876-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence: ,

Louis LEVIS

Ci-contre : Photographie de Louis Lévis, dossier du SHD par convoi 77

Présentation du projet convoi 77: en mémoire d’une famille juive de Belfort et de son dernier voyage.

Nous, élèves du lycée des métiers, Denis Diderot de Bavilliers dans le Territoire de Belfort (90) issus de la filière professionnelle de la réalisation d’ensembles mécaniques et industriels, avons enquêté, afin d’écrire la biographie qui reconstitue la vie de Louis-Emmanuel Lévis et de son épouse Marguerite Schwob. Ils ont été déportés par le convoi 77, le 31 juillet 1944, morts en déportation. Nous leur avons associé des éléments sur la vie de leur fils unique Jean Lévis, fusillé avec d’autres détenus de la prison de Montluc (Lyon), le 8 juillet 1944 à Porte-lès-Valences.
Ce projet dédié à la mémoire des victimes du Génocide Juif, est à la fois un hommage à la famille Lévis et un projet international partagé avec 23 élèves du Berufskolleg Techlenburger Land d’Ibbenbüren, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui préparent un diplôme d’animateurs de centres sportifs.

 

Dessin réalisé par les élèves du Lycée professionnel Denis Diderot à partir de la photographie de Louis Lévis

 

Nous avons travaillé avec plusieurs professeurs de disciplines différentes telles que :
• les lettres et l’histoire pour la recherche documentaire, la contextualisation et la rédaction en français;
• l’anglais pour la traduction des documents que nous avons transmis à nos partenaires et l’écriture de la biographie en anglais;
• les arts appliqués pour la réalisation de productions artistiques illustrant l’itinéraire de la famille Lévis et la mémoire de la Shoah.
À la rentrée scolaire prochaine, nous réaliserons, dans nos ateliers professionnels, une plaque commémorative en mémoire de la famille Lévis qui sera apposée dans un espace de mémoire, au lycée Diderot.

 


Photographie de l’atelier microtechniques du lycée Diderot de Bavilliers

I. De Saverne à Belfort :La famille de Louis-Emmanuel Lévis

Lors de notre première visite aux archives départementales de Belfort, nous avons pu consulter les actes de naissance de Louis-Emmanuel Lévis et de son fils Jean, nés à Belfort. Nous avons appris à réaliser une recherche dans un centre d’archives et de là nous avons eu l’idée de reconstituer la généalogie de la famille Lévis en consultant les actes d’état civil sur place ou depuis depuis les sites internet des archives. Nous sommes remontés jusqu’à vers 1770, année de naissance de l’arrière-grand-père de Louis Lévis, Nephtali Lévis. Plus les actes étaient anciens et plus il était compliqué de déchiffrer les écritures de l’époque.

Arbre généalogique réalisé sur CANVA par Isabelle Stadelmann et les élèves engagés dans le projet

Afin de mieux cerner cette famille et son histoire, nous avons choisi de présenter l’arrière-grand-père de Louis Lévis, Nephtali Lévis puis son grand-père Nathan Lévis et enfin, Aron-Auguste Lévis, son père.
Nephtali Lévy, l’arrière-grand-père :
Grâce à un document intitulé «registre de prise de noms des Juifs» datant de 1807, nous savons que Nephtali Lévy est né vers 1770 à Saverne. Avec sa femme, Fromet Lévy, ils ont eu 6 enfants, 2 garçons et 4 filles, nés entre 1794 et 1804. Dans ce registre, nous remarquons que le nom de famille Lévy est devenu Lévis, que les prénoms féminins ont été modifiés, Fromet en Eve, Zypha en Sophie, Clara en Claire, Guitla en Sara.
Pourquoi Nephtali fait-il modifier son nom de famille et le prénom de ses filles ?
Nos recherches nous ont conduites au contexte politique de l’époque. En 1807, l’empereur Napoléon Ier impose, par décret, aux Juifs français, de venir déclarer un nom de famille auquel ils devront désormais se tenir. La demande nous a paru étrange, car ils ont déjà des noms. Rappelons que c’est depuis la Révolution française, que l’Assemblée nationale constituante, première assemblée législative de la France, accorda la citoyenneté aux Juifs de France en 1791. Cependant, ils ont continué à subir de la méfiance et du rejet.


Archives départementales du Haut-Rhin, registre de prise de nom des juifs, 1807, ville de Saverne

Nathan Lévis,  le grand-père :
Né en 1796 à Saverne, il a exercé, d’abord, le métier de marchand-mercier, vendeur ambulant qui parcourait villes et villages vendant toutes sortes de marchandises. À cette époque, il était courant que les Juifs occupent des métiers tournés vers la vente, le colportage ou encore la vente de bestiaux, car de nombreux métiers leur étaient interdits, ils n’avaient pas le droit de vendre des produits neufs. À Belfort, ils n’avaient pas le droit de vivre dans la cité avant 1791. La première communauté juive s’est installée dans le village de Foussemagne, la seule à ne pas avoir d’église mais une synagogue. L’académicien André Frossart disait, à propos de Foussemagne, que le village de son père « était le seul village de France où il y eût une synagogue, et pas d’église ».
En 1827, il épouse Rebecca Hauser, issue d’une famille importante de Belfort, également dans le textile. Le couple vivait à Saverne où ils ont eu 7 enfants, dont Aron Auguste Lévis né en 1834.


Recensement de la ville de Saverne 1841-Archives départementales du Bas-Rhin

En 1841, nous remarquons que Nathan n’est plus marchand et qu’il a changé de métier en devenant instituteur. Nous pensons que cela est une conséquence de la politique scolaire de l’époque, avec notamment la loi Guizot de 1833 qui oblige les communes à entretenir une école primaire de garçons. Nous supposons que Nathan Lévis a fréquenté l’école normale de Strasbourg puis a pu devenir instituteur dans une école primaire israélite.

Aron-Auguste Lévis, le père de Louis :
Né en 1834 à Saverne, il était négociant dans le textile. Il se marie avec Elise Hauser, sans doute une parente de sa mère, aussi née à Belfort. Ils ont eu 4 enfants dont Henri, Georges et les jumeaux Paul-Nathan et Louis-Emmanuel. Aron Levis décéda en 1883, c’est sa veuve qui prend alors le rôle de cheffe de famille et dirige leur petite  entreprise familiale.

II. Naissance et jeunesse de Louis-Emmanuel Lévis :

Acte de naissance de Louis-Emmanuel Lévis , archives départementales du Territoire de Belfort

Louis-Emmanuel Levis est né le 9 janvier 1876 à Belfort, deux heures après son frère jumeau Paul-Nathan. D’après sa fiche matricule trouvée aux archives départementales  de Belfort,  Louis-Emmanuel Lévis a bien servi sa patrie, la France. Nous apprenons qu’il avait un niveau scolaire 3, cela signifie qu’il possède une instruction primaire développée et qu’il a suivi une instruction jusqu’au primaire supérieur ce qui correspond aux premières années du collège actuel. Il mesurait 1 mètre 61.

Archives départementales de Belfort, fiche matricule de Louis-Emmanuel Lévis (partie haute)

En 1895, à 21 ans, il s’engage volontairement dans l’armée active pour trois ans, dans le 3 ème bataillon des chasseurs à pied, à Saint Dié dans les Vosges. Son numéro de matricule de recrutement était le 719. Il est passé, ensuite, dans l’armée de réserve active. À la fin de sa mission, en mars 1898, il lui a été remis un certificat de bonne conduite, puis il est retourné auprès des siens à Belfort. Nous n’avons pas trouvé de fiche matricule pour son frère Paul Nathan, sans doute était-il exempté en raison de sa fragile santé.
Comme le prévoyait la loi Freycinet du 15 juillet 1889, les membres de la réserve de l’armée active  devaient participer à deux exercices de quatre semaines chacune, Louis les a réalisés dans le 21 ème bataillon des chasseurs à pie, à Montbéliard, en 1901 et 1905.

En 1901, Louis vit avec sa mère, Elise Hauser, son oncle, Léon Hauser et son frère Paul-Nathan. Les jumeaux travaillent en tant que voyageurs de commerce, dans l’entreprise familiale dirigée par leur mère depuis la mort de leur père. Ses frères aînés Henri et Georges vivent aussi à Belfort. Henri est leur voisin, il est chef d’entreprise. Avec son épouse Cécile Ulmann et leurs 4 enfants, ils vivent dans l’appartement voisin numéroté 2437.
C’est une famille qui semble soudée,  ils vivent dans le même immeuble qui est à moitié, la propriété de la famille, une famille que nous avons trouvée brillante, entrepreneuse qui a bien réussi notamment dans les affaires.

Archives départementales de Belfort recensements de 1901 et 1911

 


Photographie prise par Isabelle Stadelmann au cimetière israélite de Belfort- Avril 2022- tombe de Paul-Nathan Lévis

Paul-Nathan est mort en 1903 à l’âge de 27 ans, nous ne connaissons pas la raison de son décès, dans la fleur de l’âge. En 1911, Louis-Emmanuel a 35 ans, il a déjà vécu de douloureuses épreuves comme la perte de ses parents, de son frère jumeau. Il vit seul avec son oncle, Léon Hauser qui, nous imaginons devait être comme un père, lui qui a perdu le sien à l’âge de 7 ans. Léon était présent comme témoin au moment de la déclaration de naissance de Louis, il n’a pas eu d’enfants.

III. La vie commune de Louis avec Marguerite à Belfort (1912-1940)

Photographie de Marguerite Schwob- dossier du SHD


Acte de mariage de Louis-Emmanuel-Lévis et de Marguerite Schwob- Dossier SHD


« Histoire de commerce, d’hier à aujourd’hui »  ouvrage édité par la ville de Belfort

Leur mariage est célébré à Mulhouse, le 25 novembre 1912, Louis a 36 ans et Marguerite a 23 ans. Le jeune couple s’installe à Belfort, à la même adresse que celle de la famille Lévis, car l’immeuble est la propriété de la famille. Avant son mariage, Louis vivait avec son oncle Léon, devenu leur voisin. La famille de Louis Lévis était installée depuis longtemps au 3 avenue Wilson, immeuble à droite de la photographie. Les deux frères de Louis vivaient toujours à Belfort : Henri et sa famille, sont toujours ses voisins quant à Georges, médecin, il résidait non loin de là, quai Vauban avec sa femme Jenny Barth et leur fils Paul.

Jean, le fils unique de Louis et Marguerite, est né à Belfort le 25 août 1913. Un heureux événement pour les jeunes mariés, dans un contexte marqué par la marche vers la guerre , car, près d’un an plus tard, a eu lieu l’attentat de Sarajevo, l’assassinat de Jaurès et la déclaration de guerre du 2 août 1914.
Pour faire face à la Première Guerre mondiale, huit millions d’hommes entre 18 et 45 ans sont mobilisés de 1914 à 1918 soit 20 % de la population. Louis est mobilisé dans la réserve territoriale en août 1914, elle est constituée de 700.000 hommes âgés de 34 à 49 ans, considérés comme trop âgés et plus assez entraînés pour intégrer un régiment d’active ou de réserve.


Archives départementales de Belfort , fiche matricule de Louis-Emmanuel Lévis ( partie basse)

Louis arrive au 49 ème régiment d’infanterie le 1er août puis il est promu Caporal inférieur en mai 1915. En mai 1918, Louis a 42 ans, il est sergent à la 7 ème section des COA qui signifie Commis Ouvrier et d’Administration. Il s’agit d’un corps familièrement appelé les «pépères», chargés de la fabrication et de la manutention du pain et des farines destinées aux troupes, assurant la conservation des vivres dans les corps d’armée. Ils pouvaient aussi s’occuper l’entretien dans les forts des pièces d’artillerie sous tourelles ou casemates. Louis est démobilisé la veille de Noël 1918 où il a pu revenir à Belfort et retrouver Marguerite et Jean.

Archives départementales de Belfort, recensement de la population de Belfort en 1921

En 1921, le recensement indique que Louis et Marguerite sont mariés depuis 9 ans, mais à cause de la Grande Guerre, ils ne sont véritablement réunis que depuis 4 ans. Ils vivent toujours au même domicile, avec leur petit Jean et Odile, leur domestique. Louis est son propre patron, mais nous ne savons pas si c’était toujours dans le domaine du textile. Nous avons pu consulter le dossier de succession de Louis, Marguerite et Jean qui nous a donné des informations sur leur vie durant l’Entre-deux-guerres. Nous y avons découvert une liste d’actions en bourse, Louis était un homme qui avait le sens des affaires.
Le couple devient actionnaire majoritaire d’une SARL familiale en 1929, finalement dissoute en 1934. En effet, le jeudi noir du 24 octobre 1929, à Wall Street, a provoqué une crise économique qui a touché le monde entier, l’Allemagne particulièrement, dont la situation économique désastreuse et la pauvreté des Allemands a favorisé l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Donc, l’entreprise a pu connaître des difficultés insurmontables.

 


ADB dossier de succession de Louis Lévis -liste d’actions


ADB dossier de succession de Louis Lévis- Certificat d’action de la SACI

En 1936, au recensement précédent l’entrée en guerre, Louis est recensé avec Marguerite et leur domestique à la même adresse. Il y est indiqué qu’il est représentant de commerce et que son patron est un certain monsieur Philippe, nous avons tenté de trouver des informations sur cette entreprise, en vain.
Jean a 23 ans, il n’est pas recensé avec ses parents, car grâce à sa fiche matricule, nous savons qu’il effectue ses obligations militaires au 403 ème DCA (Régiment d’Artillerie de Défense Contre Avion) à Toul (Meurthe-et-Moselle) d’octobre 1935 à octobre 1936, il obtient un certificat de bonne conduite. Du 29 septembre au 8 octobre 1938, Jean est rappelé, dans un contexte international tendu marqué par la crise de Munich, que la conférence qui réunit Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier, règle temporairement, car le chancelier nazi enfreint les accords et envahit la Pologne le 1er septembre 1939.Le 25 août 1939, Jean, âgé de 27 ans, est mobilisé, il retourne au dépôt 420 à Toul. Il est placé en service auxiliaire, car sa santé était fragile, en janvier 40, il ne pèse que 47 kg pour 1m62 et sa vue est mauvaise. Après la débâcle, il est fait prisonnier et transféré au Stalag XVII A15, un camp de prisonniers situé en Autriche.

Archives départementales de Belfort- Photographie de l’avenue Wilson ; scène devant la gare, regroupement des prisonniers avant leur transfert dans les stalags

Pour Louis et son épouse Marguerite, la situation se complique et l’inquiétude s’installe. Belfort est prise le 18 juin, nul n’ignore alors que le sort subi par les Juifs dans les territoires conquis par le Troisième Reich.
Quelques jours plus tard, la décision est prise, il faut quitter Belfort et se mettre à l’abri, nous en sommes convaincus grâce aux informations contenues dans les archives consultées, notamment des preuves de déplacement d’argent du compte bancaire de la succursale de la banque de France de Belfort vers Montpellier. De plus, le couple Lévis, ne figure pas sur le fichier du recensement des Juifs à Belfort, en octobre 1940, contrairement à Jean, inscrit par «l’autorité d’occupation ». D’après Marie-Antoinette Vacelet, c’était aux personnes de se déplacer et certains ne l’ont pas fait, malgré les risques encourus. Leur absence de ce fichier est une preuve de plus qu’ils ne sont plus à Belfort après l’été 40.


Recensement des Juifs de Belfort-Octobre 1940

IV. L’exil de Louis Lévis à Lyon (juillet 1940-26 juin 44)

Cette partie est identique à celle de son épouse Marguerite Lévis car ils ont vécu ce périple ensemble.
C’est à bord de leur Peugeot 202 noire que Louis et Marguerite quittent Belfort vers la mi-juillet 1940. Ils ne reviendront plus chez eux. Nous avons trouvé une liste de meubles gardés à l’entrepôt Gontrand Frères à Belfort, qu’ils espéraient récupérer à leur retour. Au moment de la bataille pour la libération de Belfort qui commence le matin du 20 novembre 1944, s’en est suivi des jours de combats intenses, leur immeuble a été, en partie, ravagé, l’appartement des Lévis est complètement détruit par les bombardements.
Nous pensons que le couple Lévis a pu aller, dans un premier temps, à Montpellier, premier lieu de transfert de leur compte bancaire le 8 juillet 1940, attesté par une lettre de la succursale de la Banque de France de Belfort, puis sont allés à Lyon, comme l’indique le second transfert de Montpellier vers Lyon le 19 septembre 1940.


ADB dossier de succession de Louis Lévis-Courrier de la banque de France, succursale de Montpelier

Comment ont vécu les Lévis, à Lyon, entre leur arrivée en juillet 1940 et leur attestation le 26 juin 1944 ? Nous avons déterminé deux périodes : avant novembre 1942 où Lyon est une ville-refuge pour les Lévis, puis après, où elle devient une ville-piège, qui se referme sur tous les opposants à l’occupation et particulièrement sur les Juifs.
Avant novembre 1942, Lyon était située dans la zone libre, les Juifs y sont alors moins persécutés qu’en zone occupée où ils doivent porter l’étoile jaune à partir du 7 juin 1942. Les Lévis sont français et donc pour l’instant, « moins en danger » que les Juifs non français qui subissent très tôt les premières rafles. Par exemple, entre le 26 et le 29 août 1942, les gendarmes français ont raflé puis déporté 1 016 Juifs étrangers dans la région lyonnaise, internés ensuite au camp de Vénissieux, parmi eux, 108 enfants ont pu être sauvés avant leur transfert.
Les Lévis s’installent dans un appartement, sur la Presqu’île, situé au 26 rue Vaubecour, dans le deuxième arrondissement, à quelques centaines de mètres de la Grande Synagogue du Quai Tilsitt, côté Saône. Comme nous nous sommes intéressés à la vie des Juifs durant l’Occupation à Belfort, aidés par Marie-Antoinette Vacelet, nous avons fait de même avec la situation des Juifs à Lyon en nous appuyant sur les travaux de l’historienne Sylvie Altar. Comme nous avions assez peu d’éléments sur cette partie de leur vie, cela nous a aidé à mieux comprendre ce que les Lévis ont vécu.
Lyon est la ville la plus importante de la zone libre, où vit une communauté juive en nombre assez modeste, mais avec un réseau de solidarité organisé et solide, autour du Consistoire de Lyon. D’après l’historienne Sylvie Altar, qui s’est appuyée sur le recensement de 1936, les Juifs ne représentent qu’un pour cent de la population Lyonnaise, soit environ 7000. La plupart travaillent dans le textile. La ville a accueilli dès la signature de l’Armistice en juin 1940, des réfugiés juifs venus du nord de la France. Nous pensons que les Lévis ont pu vivre dans une relative tranquillité, à Lyon.
Hélas, pas pour longtemps…

Le changement dans le rapport de force entre les Alliés et l’Axe se modifie, notamment en Afrique du Nord. Les Etats-unis alliés aux Anglais, débarquent en Afrique du Nord, le 11 novembre 1942. Hitler réagit immédiatement et fait occuper la Zone libre, ainsi, tout le territoire français est occupé et administré par l’armée allemande. Les Lévis et tous les Juifs ayant fui en zone libre, se croyant en sécurité ne le sont désormais plus. Les rafles s’intensifient à partir de 1943 et surtout en 1944, elles deviennent de plus en plus impitoyables. La répression et la traque des Juifs et des Résistants est menée à la fois par la Gestapo commandée par l’infâme Klaus Barbie, dit le « boucher de Lyon » et des Français pro Vichy, membres de la Milice, collaborateurs zélés. Certaines rafles restent gravées dans la mémoire des Lyonnais comme la rafle de l’UJIF (Union générale des israélites de France) Sainte Catherine du 9 février 1943 (lieu fréquenté par des Israélites dans le besoin, des réfugiés, 80 personnes sont déportées vers les camps nazis) et celle des enfants d’Izieu, le 6 avril 1944, 44 enfants et 7 adultes sont déportés depuis Drancy puis assassinés à Auschwitz-Birkenau.

Voici la transcription de ce télégramme envoyé par Klaus Barbie :
« Ce matin, maison d’enfants juifs “Colonie d’enfants“ à Izieu (Ain) a été nettoyée. 41 enfants au total, âgés de 3 à 13 ans, ont été capturés. En outre a eu lieu l’arrestation de la totalité du personnel juif, soit 10 individus, dont 5 femmes. On n’a pu s’assurer ni de l’argent comptant ni des valeurs diverses. Le transport à Drancy aura lieu le 7.4.44 »


Le Telex d’Izieu, archives du mémorial de la Shoah, Paris


Archives départementales du Rhône, dossier fusillade de Porte-lès-Valences

Alors que les Juifs français sont désormais arrêtés et certains tués, partout où ils se trouvent, chez eux, sur leur lieu de travail, dans la rue… la Gestapo et la Milice se livrent à des pillages et des saccages de leurs appartements. Grâce à un document découvert lors de nos recherches aux archives, nous savons que le couple Lévis a dû fuir leur appartement et trouver refuge auprès de plusieurs personnes différentes, sans doute aidés par des réseaux clandestins et des amis.
Nous nous rendons compte de la solidarité des français, qui n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour protéger des Juifs comme les Lévis. Ce document mentionne une certaine mademoiselle Châtre et son frère, les derniers à avoir hébergé les Lévis avant leur arrestation par la Gestapo, le 26 juin 1944. En représailles, les Châtre ont été déportés, seule la soeur est revenue, son frère Claudius est décédé en janvier 1941, dans un camp de travail satellite rattaché au KL- NATZWEILER-STRUTHOF, le KL-Schömberg, où les conditions de travail et de vie étaient catastrophiques.
KL= koncentrationsläger, camp de concentration en allemand.

ADB dossier de succession de Louis Lévis-Lettre de Mr Michel à maître Henriot

V. La déportation de Louis Lévis ( 3 juillet 1944-5 août 1944)

SHD- fiche de renseignements sur Louis Lévis


Archives du Rhône- vue de la prison de Montluc


Extrait du carnet de fouilles de Drancy-CHD


Archives de la prison de Montluc-Renseignements sur Benjamin Dreyfus

Le rabbin Benjamin Dreyfus et son neveu Jean-Claude Heymann, ont été arrêtés le 13 juin 1944 à la suite de la rafle de la synagogue du Quai Tilsitt, menée par Paul Touvier, ultra collaborationniste de Vichy, chef de la Milice lyonnaise. Ils sont incarcérés à la prison de Montluc, dans la “Baraque aux Juifs” puis déportés depuis Drancy, par le convoi 77. Leur parcours nous intéresse, car il est similaire à celui des Lévis. Nous ne savons pas où ont été emmenés les Lévis après leur arrestation et avant leur transfert à Drancy, nous pensons qu’ils ont été internés aussi à Montluc ou dans un autre camp d’internement comme celui de Vénissieux.

Les Lévis sont restés à Drancy du 4 au 31 juillet 1944, au terme de 26 jours sans doute interminables, conduits de Drancy à la gare de Bobigny en autobus, le convoi composé de plus de 1300 juifs dont 330 enfants sont répartis dans une trentaine de Wagon à bestiaux. C’est la SNCF qui est chargée de l’acheminement du dernier convoi de Drancy jusqu’à la frontière franco-allemande. Janine Blum, cousine de Marguerite, a raconté l’épreuve des convoi lors de son retour de déportation, les déportés sont entassés à plus de 80 par wagon, sans toilettes ou nourriture, partis pour un voyage de deux à trois jours, on les traitait donc comme des animaux. D’après la liste des convois publiés sur le site internet du mémorial de Yad-Vashem à Jerusalem, le convoi 77 a notamment traversé les villes de Novéant-sur-Moselle, près de Metz, Saarbrücken, Francfort-sur-le-Main, Dresde pour atteindre sa destination finale à la Rampe d’Auschwitz-Birkenau, le 3 Août 1944. Tous les témoignages indiquent la brutalité par laquelle les passagers sont extraits des wagons. Ils doivent former deux rangées : les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, puis subissent « la Selektion » , ceux qui sont envoyés vers les chambres à gaz et ceux soumis au travail forcé. Celles qui sont envoyées vers les chambres à gaz sont exterminées le même jour, et leurs corps sont brûlés dans les fours crématoires.

ADB dossier de succession de Louis Lévis- lettre de mme ORT à maître Henriot

Grâce à une lettre écrite par madame ORT, amie de Belfort, de Jean, qui s’est rendue à Lyon et a pu le rencontrer avant son arrestation. Nous apprenons qu’il était traqué par la Gestapo, peut-être pour des faits de résistance ou juste, car il est Juif (il n’en fallait pas plus), qu’il a tenté de fuir Lyon pour se réfugier comme elle l’écrit à maître Herriot, « dans un coin de campagne », cela prouve que Lyon était devenue une prison à ciel ouvert et qu’il était extrêmement difficile d’en sortir. Cette amie qui nomme Jean « mon camarade » s’est vue remettre « une certaine somme d’argent et une boite contenant des objets », cet argent servirait à tenir le coup dans son refuge qu’il n’a, hélas, jamais pu atteindre. A la libération, Madame ORT née Madeux, est retournée à Lyon, chercher ce que lui avait confié Jean, qu’elle avait laissé à son cousin, un certain mr Abrick, tout a été restitué aux héritiers. Nous avons été particulièrement émus de l’honnêteté de cette amie.
Au cours de ce travail de recherche, nous avons sollicité des représentants de la communauté juive de Belfort, leur aide et leur enthousiasme pour notre travail nous a ému et encouragé. Nous avons pu visiter la Synagogue et le cimetière Israélite dans lequel repose plusieurs membres de la famille de Louis, ses frères Henri, Georges et Paul-Nathan. A notre grande surprise nous y avons découvert la sépulture de Jean !
Jean a été reconnu à Lyon, sur photographie, par l’époux de sa tante Sarah-Lucie Schwob, mr Michel Philippe, après la libération de Lyon, le 3 septembre 1944, ils se sont chargés de son rapatriement à Belfort.
Arrêté aussi , nous ne savons pas quand mais il se trouve à la prison de Montluc, le 7 Juillet 1944.
Dans la nuit du 6 au 7 juillet 1944, un groupe de résistants, effectue un sabotage à la gare de Portes-lès-valence : peu avant minuit, des explosions retentissent dans le dépôt. Huit locomotives sont détruites, le bâtiment administratif est touché, des allemands sont tués. Trois salariés français de la SNCF sont tués. En représailles, les Allemands ripostent aussitôt : le lendemain, 8 juillet 1944, trente internés de la prison de Montluc à Lyon, et trois drômois sont abattus contre le mur de la gare. Parmi eux, Jean Levis.

VI. Conclusion

La famille Lévis a été doublement assassinée, d’abord exterminée physiquement à Birkenau, dés leur arrivée, puis ensuite avec l’assassinat de leur fils unique Jean à Portes-Lés-Valence, le 8 juillet 1944, le nazisme et son idéologie mortifère a décapité toute possibilité qu’ils aient une descendance.
Cependant, comme nous l’avons indiqué, des membres de leur famille ont pu témoigner afin qu’ils ne soient pas oubliés. C’est Suzanne Weil, sa nièce, fille de son frère ainé Henri qui a témoigné pour la fiche Yad-Vashem. Le certificat de décès établit en 1946 indique la date de décès au 15 août, mais nul doute qu’il ait été exterminée peu de temps après son arrivée, après son épouse Marguerite.

 Acte de décès Louis-Emmanuel


Fiche Yad-Vachem Louis-Emmanuel Lévis

Après la mort de Louis et Marguerite Levis, la gestion de l’héritage a été prise en charge par un notaire de Belfort du nom de Maitre Henriot, l’héritage de Louis Levis a été partagé entre ses neveux et nièces Pierre Levis, Paul Levis, Suzanne Weil, Pierre Job, Jean Claude Job.
Leur nom est inscrit sur le mur des disparus du mémorial de le Shoah à Paris, celui de Yad-Vashem à Jerusalem, celui de la synagogue de Belfort et sur le monument au morts à l’entrée du cimetière Israélite de Belfort.

Monument situé à l’entrée du cimetière, faubourg de Lyon à Belfort

Sur le monument dédié aux victimes de la Shoah de Belfort, aux côtés de celui de Louis, Marguerite et Jean Lévis, figure celui de madame Georges Lévis. Il s’agit de Jenny Barth, la belle-sœur de Louis, déportée par le convoi 69, le 7 mars 1944. Paul Lévis , l’un des héritiers de Louis et Jean était son fils.

Sur la tombe de Jean Lévis est inscrit à un hommage à ses parents, morts sans sépulture  : « Jean Lévis né le 25 août 1913, fusillé à Portes-lès-valence le 8juillet 1944, en mémoire de Louis Lévis ( 1879-1944) et Margherite Schwob (1889-1944) Morts à Auschwitz »


Mur des noms-mémorial de la Shoah-Paris

 

Sources historiques :

• Marie-Antoinette Vacelet :
– « Le territoire de Belfort dans la tourmente », 2004
– Conférence au lycée Diderot de Bavilliers le 14 avril 2022 « être Juif à Belfort durant l’Occupation »
• Sylvie Altar :
– « Etre Juif – A Lyon et ses alentours (1940-1944) », 2019
– Conférence en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=62gtGR6v4Ao
• Article de Annie Bloch-Raymond, « les écoles primaires israélites en Alsace »

Sources archivistiques :

• Archives départementales du Bas-Rhin : https://archives.bas-rhin.fr/detail-document/ETAT-CIVIL-C433-P1-R172020#visio/page:ETAT-CIVIL-C433-P1-R172020-3771815
• https://archives.bas-rhin.fr/detail-document/REC-POP-C433-R6640#visio/page:REC-POP-C433-R6640-71684
• Archives départementales et municipales de Belfort
• Archives départementales du Rhône

Sites dédiés à l’histoire et à la mémoire de la Shoah:

• http://www.convoi77.org
• http://www.memorialdelashoah.org/
• https://www.chrd.lyon.fr
• https://www.deportesdelyon.fr/ressources
• https://www.ushmm.org/
• http://www.yadvashem.org
• https://www.memorial-montluc.fr
• https://www.memorializieu.eu/histoire/histoire-pourquoi-des-enfants-juifs-a-izieu/le-6-avril-1944/

 

Liens complémentaires :

• Présentation interactive de notre projet :
https://app.genial.ly/editor/627b94703e3f9100114cd732
• Biographie de la famille Lévis en français:
https://app.genial.ly/editor/620789680e7dc50018620e25

Contributeur(s)

Louail Mounia, Isabelle Stadelmann, élèves de BAC pro REMI du lycée des Métiers Denis Diderot de Bavilliers.
1 commentaire
  1. Laurent HOFNUNG 1 mois ago

    Bravo
    Je suis évidemment impressionné par la qualité du travail, par la motivation de l’ensemble des contributeurs. Cette démarche contribue à la fois à une découverte pédagogique de cette tragédie que fut la Shoah et à la lutte contre l’antisémitisme.

    Accessoirement, je suis heureux d’avoir donné l’occasion de faire connaître votre travail lors de la cérémonie à la synagogue d’avril 2022 en mémoire des victimes de la Shoah, devant des élus et représentants de l’Etat notamment, regrettant de n’avoir pu y assister toutefois.

    Votre travail est exemplaire et vous pouvez légitimement en être fiers.
    Meilleurs sentiments
    L.H.

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