Marguerite LEVIS

1889-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence: , ,

Marguerite LEVIS (née Schwob)

Ci-contre : Photographie de Marguerite Schwob, dossier du CHD

Présentation du projet convoi 77 : en mémoire d’une famille juive de Belfort et de son dernier voyage

Nous, élèves du lycée des métiers, Denis Diderot de Bavilliers dans le Territoire de Belfort (90) issus de la filière professionnelle de la réalisation d’ensembles mécaniques et industriels, avons enquêté, afin d’écrire la biographie qui reconstitue la vie de Louis-Emmanuel Lévis et de son épouse Marguerite Schwob. Ils ont été déportés par le convoi 77, le 31 juillet 1944, morts en déportation. Nous leur avons associé des éléments sur la vie de leur fils unique Jean Lévis, fusillé avec d’autres détenus de la prison de Montluc (Lyon), le 8 juillet 1944 à Porte-lès-Valences.
Ce projet dédié à la mémoire des victimes du Génocide Juif, est à la fois un hommage à la famille Lévis et un projet international partagé avec 23 élèves du Berufskolleg Techlenburger Land d’Ibbenbüren, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui préparent un diplôme d’animateurs de centres sportifs.
Nous avons travaillé avec plusieurs professeurs de disciplines différentes telles que :
• les lettres et l’histoire pour la recherche documentaire, la contextualisation et la rédaction en français;
• l’anglais pour la traduction des documents que nous avons transmis à nos partenaires et l’écriture de la biographie en anglais;
• les arts appliqués pour la réalisation de productions artistiques illustrant l’itinéraire de la famille Lévis et la mémoire de la Shoah.
À la rentrée scolaire prochaine, nous réaliserons, dans nos ateliers professionnels, une plaque commémorative en mémoire de la famille Lévis qui sera apposée dans un espace de mémoire, au lycée Diderot.
Notre travail a commencé début janvier 2022, nos professeures nous ont présentées le projet CONVOI 77, nous apprenons qu’un couple de Belfortains, habitant en face de la gare, a été déporté depuis Drancy par le dernier convoi parti de ce camp d’internement français, puis exterminé à Auschwitz en Août 1944.

Dessin réalisé par les élèves du Lycée professionnel Denis Diderot à partir de la photographie de Marguerite Schwob

I – Naissance et jeunesse de Marguerite Schwob

Marguerite Schwob est née à Mulhouse, le 14 septembre 1889. Elle était la fille de Charles Schwob, négociant dans le textile à Mulhouse et de Cécile Schwab. Elle avait une petite sœur, prénommée Sarah-Lucie née en 1893.

Archives départementales de Belfort, arbre généalogique élaboré par maître Herriot, chargé de la succession de Marguerite Schwob

 

Acte de naissance de Marguerite Schwob, archives départementales du Haut-Rhin

Après la guerre Franco-Prussienne (1870-1871), la France est défaite (à Belfort, le Lion de Bartholdi honore l’héroïsme des Belfortains face au siège prussien), elle doit céder l’Alsace et la Lorraine, Mulhouse était donc une ville allemande jusqu’en 1918 (puis entre 1940 et 1945). C’est pour cette raison que son acte de naissance est en allemand et que les prénoms sur l’acte sont germanisés : Margaretha, Carol, Caecelia. Comme les allemands ont imposé la germanisation de la société Alsacienne tout en tolérant le français, nous pouvons affirmer que Marguerite parlait français et allemand.

Alors que beaucoup d’Alsaciens ont fui après l’annexion prussienne et sont allés s’installer à Belfort pour être du côté français, la famille de Marguerite a fait le choix de rester, comme d’autres Français dans leur situation, ils ont dû s’habituer à la germanisation imposée par les Allemands. Nous avons, hélas, peu d’informations sur la jeunesse de Marguerite à Mulhouse mais nous avons pu faire la connaissance de Didier et François Blum, fils de Janine Blum, née à Belfort, déportée avec sa soeur Madeleine depuis Rhodez puis Drancy vers Auschwitz-Birkenau, par le convoi n° 74 du 20 mai 1944. Rescapée, elle a vécu à Belfort où elle est décédée le 18 mai 2015. Marguerite est liée aux Blum par sa tante maternelle Alice Schwob Elias, la soeur de son père. Janine et Madeleine Blum étaient ses petites filles, leur mère, Marthe Blum, née en 1904, était la cousine de Marguerite et Sarah Lucie qu’elle surnommait « Sorel ». Cette dernière a épousé Philippe Michel, elle venait souvent à Belfort rendre visite à sa cousine qui habitait juste à coté de chez les Lévis.

Photographie transmise par Didier et François Blum :
Légende :
– Le Docteur Alfred ELIAS, au centre, avec le nœud papillon,
– Alice SCHWOB, épouse ELIAS, 2ème en partant de la droite,
– Marthe ELIAS, épouse BLUM, 3ème en partant de la droite,
– René BLUM à l’extrême Gauche, à côté de ses 2 petites filles, Janine et Mado BLUM.

 

II – Marguerite Lévis (1912-1940)

Le 25 novembre 1912, Marguerite alors âgée de 23 ans, épouse, à Mulhouse, Louis-Emmanuel Levis, né le 9 janvier 1876 à Belfort (voir sa biographie), voyageur de commerce dans le textile, âgé de 36 ans. Nous savons que Charles Schwob n’était pas présent à son mariage, car il est décédé. Marguerite quitte Mulhouse pour aller s’installer à Belfort avec son époux, le jeune couple résidait au 3 avenue Wilson (ancienne avenue de la gare), face à la gare, un quartier central dans lequel vivait des catégories sociales tournées vers les affaires. Ils fréquentaient la synagogue située, aujourd’hui, rue de l’as de Carreaux.

 

Photographie de Louis-Emmanuel Lévis- dossier du CHD

Acte de mariage de Marguerite Schwob – dossier CHD

Tiré de « Histoire de commerce, d’hier à aujourd’hui » ouvrage édité par la ville de Belfort

 

Le belle-famille de Marguerite Lévis était installée depuis longtemps dans l’immeuble à droite de la photographie et en était propriétaire. Son mari, Louis Emmanuel Lévis avait deux frères qui vivaient à Belfort: Henri était leur voisin quant à Georges, médecin, il résidait non loin de là, quai Vauban.
Marguerite et Louis ont eu un fils, Jean, né à Belfort le 25 août 1913. Un heureux événement pour les jeunes mariés et parents, dans un contexte marqué par la marche vers la guerre. En effet, près d’un an plus tard, a eu lieu l’attentat de Sarajevo, l’assassinat de Jean Jaurès puis c’est le déclenchement de la Grande Guerre, le 2 août 1914. Louis est mobilisé dans la réserve territoriale, car il est considéré comme trop âgé pour intégrer un régiment de l’armée active. Il est démobilisé la veille de Noël 1918 où il a pu revenir à Belfort et retrouver Marguerite et Jean.

Archives départementales de Belfort – Acte de naissance de Jean Lévis

 

En 1921, le recensement de Belfort indique que Marguerite est mariée à Louis depuis 9 ans, mais, à cause de la Grande Guerre, ils sont véritablement réunis que depuis 4 ans. Jean, leur fils unique a 8 ans. Ils vivent toujours au même domicile, avec leur cuisinière. Louis est son propre patron dans le négoce mais nous ne savons pas si c’était toujours dans le textile. Le dossier de succession de Louis, Marguerite et Jean que nous avons pu consulter, apporte des informations sur leur vie durant l’Entre-deux-guerres.

Le couple devient actionnaire majoritaire d’ une société familiale en 1929, à laquelle Marguerite participe, car à la mort de sa mère Cécile Schwob en 1921, elle a hérité d’un terrain à Mulhouse dont le produit de la vente y a été investi. Cette société est dissoute en 1932. Y avait-il un rapport avec la crise de 1929? L’entreprise a pu connaître des difficultés insurmontables. En effet, le jeudi noir du 24 octobre 1929, à Wall Street, a provoqué une crise économique qui a touché le monde entier. L’Allemagne s’est retrouvée dans une situation économique désastreuse qui a favorisé l’arrivée au pouvoir d’Hitler.
En 1936, au recensement précédent l’entrée en guerre, Marguerite est recensée avec Louis et leur domestique, toujours à la même adresse.

Archives municipales de Belfort – Extrait du recensement année 1936

 

Jean Lévis, leur fils unique a 23 ans, n’est pas recensé avec ses parents car, grâce à sa fiche matricule, nous savons qu’il effectue ses obligations militaires au 403 ème DCA (Régiment d’Artillerie de Défense Contre Avion) à Toul (Meurthe- et-Moselle) d’octobre 1935 à octobre 1936, il obtient un certificat de bonne conduite. Du 29 septembre au 8 octobre 1938, Jean est rappelé, dans un contexte international tendu marqué par la crise de Munich, que la conférence qui réunit Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier, règle temporairement, car le chancelier nazi enfreint les accords et envahit la Pologne le 1er septembre 1939. Du 25 août 1939 au 21 juin 40, mobilisé, Jean, âgé de 27ans, retourne au dépôt 420 à Toul, il est placé en service auxiliaire car sa santé était fragile, en janvier 40, il ne pèse que 47 kg pour 1m62 et sa vue est mauvaise. Après la débâcle, il est fait prisonnier et transféré au Stalag XVII A15, un camp de prisonniers situé en Autriche.

 

Archives départementales de Belfort Fiche matricule de Jean (partie haute)

Photo ADB la place Corbis à Belfort panneaux en allemand et soldats allemands

L’avenue Wilson ; scène devant la gare, regroupement des prisonniers avant leur transfert dans les stalags

Pour Marguerite et son mari Louis, la situation se complique, Belfort tombe le 18 juin, nul n’ignore alors que le sort subi par les Juifs dans les territoires conquis par le III ème Reich. On imagine le désarroi de Marguerite qui depuis sa fenêtre, juste en face de l’horloge de la gare, sur la photographie, a dû observer le rassemblement des prisonniers.
Son fils est-il vivant ?

Quelques jours plus tard, la décision est prise, il faut quitter Belfort et se mettre à l’abri, nous avons imaginé une lettre que Marguerite aurait pu adresser à son fils, les informations contenues sont basées sur des éléments vrais tirés des archives consultées.

Belfort, le 1 juillet 1940
Mon petit Jean,
Je sais que tu as été arrêté et conduit dans un camp de prisonniers. Je suis si inquiète! J’espère que tu vas bien et qu’ils ne te font pas endurer trop de souffrances. La situation est grave, la France est désormais séparée en deux, ici, la zone est occupée par l’Allemagne, au Sud, la Zone libre est sous l’autorité du Maréchal Pétain. Étant donné ce que vivent nos frères en Allemagne, nous sommes inquiets d’être les prochaines cibles des persécutions. Nous espérons pouvoir partir d’ici dans les prochains jours pour aller vers le sud probablement à Lyon où à Montpellier. Là-bas nous avons pu établir des liens avec des connaissances qui pourront nous aider. Nous avons fait le nécessaire, ici, pour l’éventualité où tu serais libéré, et que tu puisses nous rejoindre. Sois fort mon fils, nous t’aimons.
Maman

III – L’exil de Marguerite Lévis à Lyon (juillet 1940-26 juin 1944)

Cette partie est identique à celle de son époux Louis Lévis car ils ont vécu ce périple ensemble.
A bord de la Peugeot 202 noire conduite par Louis, Marguerite quitte Belfort vers la mi-juillet 1940, on imagine que c’est le coeur lourd, celui d’une mère obligée de tout quitter et surtout son fils unique. Elle ne reviendra plus chez elle. Nous avons trouvé une liste de meubles gardés à l’entrepôt Gontrand Frères à Belfort, qu’ils espéraient récupérer à leur retour. Au moment de la bataille pour la libération de Belfort qui commence au matin du 20 novembre 1944, s’en est suivi des jours de combats intenses, leur immeuble a été, en partie, ravagé, l’appartement des Lévis a été complètement détruit par les bombardements.

Nous pensons que le couple Lévis est allé, dans un premier temps, à Montpellier, premier lieu de transfert de leur compte bancaire le 08\07\1940, attesté par une lettre de la succursale de la Banque de France de Belfort, puis sont allés à Lyon, comme l’indique le second transfert de Montpellier vers Lyon le 19\09\1940.
Ce dont nous sommes certains, car indiqué par un rapport du commissariat de police de Perrache daté 19 mars 1946 adressé à maître Henriot, notaire à Belfort : « En vous retournant la pièce ci-jointe, j’ai l’honneur de vous faire connaître que d’après les renseignements recueillis dans l’immeuble sis 26 rue Vaubecour, M. Lévis Louis aurait résidé à cette adresse de 1942 à Juillet 1944. »

Dossier de Louis Lévis CHD-rapport du commissariat de police de Perrache 19 mars 1946

 

Jean est également à Lyon. A notre grande surprise, il est libéré le 21 janvier 1941, très probablement parce que sa santé était fragile. Le camp de prisonniers dans lequel il se trouvait, était surpeuplé et les Allemands craignaient la propagation de maladies. L’adresse indiquée sur sa fiche militaire est le 3 rue de l’hôpital, II ème arrondissement de Lyon, pour nous pas de doute, Marguerite a retrouvé son fils, elle a pu le serrer dans ses bras!

 

Archives départementales de Belfort-Fiche matricule de Jean ( partie basse)

Comment ont vécu les Lévis, à Lyon, entre leur arrivée en Juillet 1940 et leur attestation le 26 juin 1944 ?
Nous avons déterminé deux périodes, avant novembre 1942 où Lyon était une ville-refuge pour les Lévis, puis après, où elle est devenue une ville-piège, qui se referme sur tous les opposants à l’occupation et particulièrement sur les Juifs.

Avant novembre 1942, Lyon est située dans la Zone libre, les Juifs sont alors moins persécutés qu’en zone occupée où ils doivent porter l’étoile jaune à partir du 7 juin 1942, les Lévis sont français et donc pour l’instant, « moins en danger » que les Juifs non français qui eux subissent très tôt les premières rafles. Par exemple, entre le 26 août et le 29 août 1942, les gendarmes français ont raflé puis déporté 1 016 Juifs étrangers dans la région lyonnaise, internés ensuite au camp de Vénissieux, 108 enfants ont pu être sauvés avant leur transfert.

Les Lévis s’installent dans un appartement, sur la Presqu’île, situé au 26 rue Vaubecour, dans le II ème arrondissement, à quelques centaines de mètres de la Grande Synagogue du Quai Tilsitt, côté Saône. Comme nous nous sommes intéressés à la vie des Juifs durant l’Occupation à Belfort, aidés par l’historienne Marie-Antoinette Vacelet, nous avons fait de même avec la situation des Juifs à Lyon en nous appuyant sur les travaux de l’historienne Sylvie Altar. Comme nous avions assez peu d’éléments sur cette partie de leur vie, cela nous a aidé à mieux comprendre ce que les Lévis ont vécu.
Lyon est la ville la plus importante de la zone libre, où vit une communauté juive en nombre assez modeste mais avec un réseau de solidarité organisé et solide, autour du Consistoire de Lyon. D’après l’historienne Sylvie Altar, qui s’est appuyée sur le recensement de 1936, les Juifs ne représentent qu’un pour cent de la population Lyonnaise, soit environ 7000. La plupart travaillent dans le textile. La ville a accueilli dès la signature de l’Armistice en juin 1940, des réfugiés juifs venus de nord de la France. Nous pensons que les Lévis ont pu vivre dans une relative tranquillité, à Lyon.
Hélas, pas pour longtemps…

Le changement dans le rapport de force entre les Alliés et l’Axe se modifie, notamment en Afrique du Nord. Les Etats-unis sont entrés en guerre le 7 décembre 1941, alliés aux anglais, ils débarquent en Afrique du Nord le 11 novembre 1942. Hitler réagit immédiatement et fait occuper la Zone libre, tout le territoire français est occupé et administré par l’armée allemande. Malheureusement, les Juifs ayant fui en zone libre, s’y croyant en sécurité, ne le sont plus. À Lyon, les rafles s’intensifient à partir de 1943 et surtout en 1944, elles deviennent de plus en plus impitoyables. La répression et la traque des Juifs et des Résistants est menée, à la fois, par la Gestapo commandée par l’infâme Klaus Barbie, dit le « boucher de Lyon » et des Français Vichystes, membres de la Milice, collaborateurs très zélés. Certaines rafles restent gravées dans la mémoire des Lyonnais comme la rafle de l’UJIF (Union générale des israélites de France) Sainte Catherine du 9 février 1943 (lieu fréquenté par des Israélites dans le besoin, des réfugiés, 80 personnes sont déportées vers les camps nazis) et celle des enfants d’Izieu, le 6 avril 1944 (44 enfants et 7 adultes sont déportés depuis Drancy puis assassinés à Auschwitz-Birkenau).

Alors que les Juifs français sont désormais arrêtés et certains tués, partout où ils se trouvent, chez eux, sur leur lieu de travail, dans la rue… la Gestapo et la Milice se livre à des pillages et des saccages des appartements des Juifs. Grâce à un document découvert lors de nos recherches aux archives, nous savons que le couple Lévis a dû délaisser leur appartement et trouver refuge auprès de plusieurs personnes différentes, sans doute aidés par des réseaux clandestins et des amis.

Nous nous rendons compte de la solidarité de Français qui n’ont pas hésite à mettre leur vie en danger pour protéger des Juifs comme les Lévis. Ce document mentionne une certaine mademoiselle Châtre et son frère, les derniers à avoir hébergé les Lévis avant leur arrestation par la Gestapo, le 26 juin 1944. En représailles, les Châtre ont été déportés, seule la soeur est revenue, son frère Claudius est décédé en janvier 1941, dans un camp de travail satellite rattaché au KL- NATZWEILER-STRUTHOF, le KL-Schömberg, où les conditions de travail et de vie étaient catastrophiques.
KL= koncentrationläger, camp de concentration en allemand.

IV-La déportation de Marguerite Lévis (3 juillet 1944-5 août 1944)

Dossier de Marguerite Lévis CHD fiche de recherche

 

Voici une seconde lettre imaginée par les élèves, toujours sur la base des renseignements trouvés dans les archives :

A Drancy, le 8 juillet 1944
Mon cher fils,
Nous avons été arrêtés à Lyon, par la Gestapo, le 26 juin, alors que nous nous étions réfugiés chez Mlle Châtre et son frère. Les pauvres ont aussi été arrêtés pour nous avoir protégé. Nous avons ensuite été brutalement emmenés vers un camp d’internement à Lyon dans lequel nous sommes restés 5 jours. Après cela, on nous a conduit à la gare de Perrache, même le rabbin Benjamin Dreyfus et son neveu Claude étaient là, nous étions environ une centaine, tous juifs, hommes, femmes, enfants, de tous âges, tous très inquiets car nous ne savions pas ou nous allions être emmenés.
Après plusieurs heures de trajet, plusieurs arrêts interminables, nous sommes arrivés dans ce lieu sinistre, délabré, on dirait une cité inachevée transformée en camp, ton père a été forcé de donner tout ce qu’il avait sur lui. La plupart des gens ici sont juifs, il y a souvent des départs et les gens qui partent pour aller «dit-on» travailler en Allemagne mais aucun n’est revenu.
Nous sommes très fatigués, on dort quasiment à même le sol, nous n’avons qu’un seul repas par jour, si on peut appeler ça un repas…
Si cette lettre te parvient, car c’est tellement difficile, sache que nous t’aimons, dis à ma petite Sorel que je l’aime.
Maman.

Dans cette lettre fictive, nous mentionnons le rabbin Benjamin Dreyfus et son neveu Jean-Claude Heymann, arrêtés le 13 juin 1944 à la suite de la rafle de la synagogue du Quai Tilsitt menée par Paul Touvier, ultra collaborationniste de Vichy, chef de la Milice lyonnaise. Ils sont incarcérés à la prison de Montluc, dans la “Baraque aux Juifs” puis déportés depuis Drancy, par le convoi 77. Nous ne savons pas où ont été emmenés les Lévis après leur arrestation et avant leur transfert à Drancy, nous pensons qu’ils ont aussi été internés à Montluc ou dans un autre camp d’internement comme celui de Vénissieux. Le 3 juillet, Marguerite est transférée avec son mari et d’autres juifs, depuis la gare de Perrache vers le camp de Drancy.

 

Photographie unique de déportés anonymes conduits de la gare de Perrache vers Drancy

ADB Succession des Lévis Lettre de Mr Michel à maître Henriot

 

Les Lévis sont restés à Drancy du 4 juillet au 31 juillet 1944, au terme de 26 jours sans doute interminables, ils sont conduits de Drancy à la gare de Bobigny en autobus. Le convoi était composé de plus de 1300 juifs dont 330 enfants sont répartis dans une trentaine de Wagon à bestiaux. C’est la SNCF qui était chargée de l’acheminement du dernier convoi de Drancy jusqu’à la frontière franco-allemande. Janine Blum, cousine de Marguerite a raconté l’épreuve du trajet lors de son retour de déportation, les déportés sont entassés à plus de 80 par wagon, sans toilettes ou nourriture, partis pour un voyage de deux à trois jours, on les traitait comme des animaux. D’après la liste des convois publiés sur le site internet du mémorial de Yad-Vashem à Jerusalem, le convoi 77 a notamment traversé les villes de Novéant-sur-Moselle, près de Metz, Saarbrücken, Francfort-sur-le-Main, Dresde pour atteindre sa destination finale à la Rampe d’Auschwitz-Birkenau, le 3 Août 1944. Tous les témoignages indiquent la brutalité par laquelle les passagers sont extraits des wagons. Ils devaient former deux rangées : les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, puis subissaient « la Selektion », ceux qui sont envoyés vers les chambres à gaz et ceux soumis au travail forcé. Les personnes envoyées vers les chambres à gaz sont exterminées le même jour, et leurs corps sont brûlés dans les fours crématoires.

Carte du convoi 77 site internet de Yad-Vashem

 

Dossier de Marguerite Lévis-CHD : Mention du décès

 

D’après la feuille de témoignage Yad-Vachem de Marguerite dans laquelle a témoigné madame Suzanne Weil, née Lévis, la nièce de Louis, fille de son beau-frère Henri et le certificat de décès établit en 1946, la date de son décès présumé est le 5 août, nul doute qu’elle ait été exterminée dès son arrivée. D’après Yad-Vashem, environ deux millions sept cent mille noms sont enregistrés sur les feuilles de témoignage, rédigés dans plus de vingt langues, et conservés pour l’éternité dans la Salle des noms.

V – Que devient Jean?

Grâce à une lettre écrite par madame ORT, amie de Belfort, de Jean, qui s’est rendue à Lyon et a pu le rencontrer avant son arrestation, nous apprenons qu’il était traqué par la Gestapo, peut-être pour des faits de résistance ou juste car il était Juif (il n’en fallait pas plus). Il a tenté de fuir Lyon pour se réfugier comme elle l’écrit à maître Herriot, « dans un coin de campagne », cela prouve que Lyon était devenue une prison à ciel ouvert et qu’il était extrêmement difficile d’en sortir. Cette amie qui nomme Jean « mon camarade » s’est vue remettre « une certaine somme d’argent et une boite contenant des objets », cet argent servirait à tenir le coup dans son refuge qu’il n’a, hélas, jamais pu atteindre. A la libération, Madame ORT née Madeux, est retournée à Lyon chercher ce que lui avait confié Jean, qu’elle avait laissé à son cousin, un certain mr Abrick, tout a été restitué aux héritiers. Nous avons été particulièrement impressionnés par la loyauté et l’honnêteté de cette amie.

Archives départementales de Belfort dossier de succession de Marguerite Schwob lettre de mme ORT

Dans la seconde lettre que nous avons imaginée, nous avons choisi la date du 8 juillet 1944, nous ne l’avons pas choisie par hasard, mais pour souligner la tragédie familiale vécue par les Lévis, ce jour où ils ont été séparés pour toujours.
Marguerite et Louis, ont-il eu connaissance du sort de leur unique enfant ?
Cela a occasionné beaucoup de questionnements et une émotion intense, qui nous a poussé à imaginé cette lettre, les derniers mots d’une mère à son fils.
Au cours de ce travail de recherche, nous avons sollicité des représentants de la communauté juive de Belfort, leur aide et leur enthousiasme pour notre travail nous a motivé et encouragé dans nos recherches. Nous avons pu visiter la synagogue et le cimetière israélite dans lequel repose plusieurs membres de la belle-famille de Marguerite, ses beaux-frères Henri, Georges et Paul-Nathan (elle n’a pas connu ce dernier car décédé en 1901), et à notre grande surprise nous y avons découvert la sépulture de son fils Jean !
Arrêté aussi , nous ne savons pas quand mais il se trouvait à la prison de Montluc, le 7 Juillet 1944.
Dans la nuit du 6 au 7 juillet 1944, un groupe de résistants, effectua un sabotage à la gare de Portes-lès-valence: peu avant minuit, des explosions retentirent dans le dépôt. Huit locomotives furent détruites, le bâtiment administratif est touché, des allemands sont tués ainsi trois salariés français de la SNCF. En représailles, les Allemands ripostèrent aussitôt: le lendemain, 8 juillet 1944, trente internés de la prison de Montluc à Lyon, et trois drômois sont abattus contre le mur de la gare. Parmi eux, Jean Levis.

Archives du Rhône rapport de police de la Fusillade de Portes-lès-valence 8 Juillet 1944

L’adresse qui figure à côte du nom Jean est également celle de sa tante Sarah Michel et son mari Philippe, avec qui il semblerait qu’il vivait, le couple n’a pas eu d’enfants.
Jean a été reconnu à Lyon, sur photographie, par l’époux de sa tante Sarah-Lucie Schwob, mr Michel Philippe, après la libération de Lyon, le 3 septembre 1944, ils se sont chargés de son rapatriement à Belfort.

Conclusion :

La famille Lévis a été doublement assassinée, d’abord exterminée physiquement à Birkenau, dés leur arrivée, puis ensuite avec l’assassinat de leur fils unique Jean à Portes-Lés-Valence, le 8 juillet 1944, le nazisme et son idéologie mortifère a décapité toute possibilité qu’ils aient une descendance.

Cependant, comme nous l’avons indiqué, des membres de leur famille ont pu témoigner afin qu’ils ne soient pas oubliés. Du côté de la famille de Marguerite, l’unique survivante est Sarah-Lucie Michel, nous savons qu’elle a mené des recherches pour retrouver sa sœur. Elle a quitté Lyon et a vécu avec son mari, Philippe, à Paris, c’est elle qui s’est rendue à Drancy après la guerre pour y récupérer le certificat de Marguerite n°24766.

Dossier de Marguerite Lévis-CHD recherches de Sarah-Lucie Schwob Michel

 

Son nom est inscrit sur le mur des disparus du mémorial de le Shoah à Paris, celui de Yad-Vashem à Jérusalem, celui de la synagogue de Belfort et sur le monument aux morts à l’entrée du cimetière israélite de Belfort. Sur la tombe de son fils Jean, un hommage lui est adressé ainsi qu’à son mari « Jean Lévis né le 25 août 1913, fusillé à Portes-lès-valence le 8 juillet 1944, en mémoire de Louis Lévis (1879-1944) et Margherite Schwob(1889-1944), morts à Auschwitz ».

Photographie Isabelle Stadelmann-Cimetière israélite de Belfort – Avril 2022 Monument situé à l’entrée du cimetière, faubourg de Lyon à Belfort

Photographie Isabelle Stadelmann-Cimetière israélite de Belfort – Avril 2022 – Tombe de Jean Lévis

Mur des noms-mémorial de la Shoah-Paris

 

Un projet réalisé pour Convoi 77 par les élèves de la filière des réalisations d’ensembles mécaniques du lycée des Métiers Denis Diderot de Bavilliers (90), coordonné par Louail Mounia, professeure de lettres-histoire-géographie et Isabelle Stadelmann, professeure de lettres-anglais.

Contributeur(s)

Louail Mounia, Isabelle Stadelmann, élèves de BAC pro REMI du lycée des Métiers Denis Diderot de Bavilliers.
1 commentaire
  1. Josianne Ceccato 4 semaines ago

    Bonjour,
    Un travail remarquable conduit à- son terme par les élèves et leurs professeurs.
    Pour ma part, j’ai eu la chance d’assister à la présentation qui fut faite à la synagogue de Belfort.
    Elle eut lieu durant les vacances de printemps, le travail n’étant pas encore achevé.
    Jules, élève de terminale au Lycée professionnel Denis Diderot de Bavilliers-Befort qui en fit la présentation au nom de ses camarades, fut particulièrement éloquent et émouvant .

    Quelques semaines auparavant, j’avais rencontré Madame Mounia Louail leur professeur de français-histoire à qui j’avais offert mon ouvrage « Etre Juifs à Belfort pendant la Seconde Guerre mondiale, » sous-titré « Mère et fils, ils s’appelaient Henriette et Julien Bloch  » écrit sous mon nom de plume Josianne Avenard.
    Je fus très touchée par le geste de Madame Louail, le jour où je reçus par mail les deux lettres fictives de Marguerite Lévis à son fils Jean.
    Elles avaient ete rédigées par les élèves à la manière de celles ( fictives aussi) que Julien Bloch aurait envoyé à sa mère, s’il avait eu le droit de lui écrire.

    Pour info le livre cité est en vente à l’Office du Tourisme de Belfort ou en me le commandant à mon adresse mail Josianne.ceccato@numericable.fr
    Ce livre a été acheté par les membres de l’association Convoi 77 et la bibliothèque de la Shoah à Paris.

    Cordialement
    Josianne

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