Suzanne BARMAN

1928 - | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Suzanne Boukobza, née Barman en 1928

Cette biographie a été rédigée par Iman K., Oviya S. et Sara H., élèves de seconde du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie, à la suite d’une rencontre très forte à Paris chez Suzanne et Albert Boukobza, le 30 mars 2019.

L’échange qui a duré plusieurs heures a été enregistré. Les élèves voudraient redire à Suzanne toute l’admiration et l’affection qu’elles ont pour elle et la remercient, à nouveau, de leur avoir fait l’honneur de les recevoir chez elle pour leur confier cette douloureuse mémoire. Venues recueillir des éléments pour nourrir la biographie, elles ont aussi rencontré deux personnes exceptionnelles, Albert et Suzanne.

 

Suzanne Barman est née le 18 août 1928 dans le 10e arrondissement de Paris. Ses parents viennent de l’Europe de l’Est, qu’ils ont fuie pour rejoindre de la famille installée à Paris : Wolf Barman, son père, est né en Russie le 10 octobre 1898 et sa mère, Toni Bar, à Siret dans le Nord-Est de la Roumanie le 12 janvier 1904. C’est la dernière d’une fratrie de douze. En France, Wolf loge chez sa sœur à Saint-Ouen et Toni chez sa tante à Montmorency. Présentés par la famille, ils se marient à Paris en 1924. L’un comme l’autre n’obtiennent toutefois pas la nationalité française, malgré leurs demandes répétées de naturalisation.

Suzanne est la benjamine d’une fratrie de trois : Jules, l’aîné, est né le 25 mars 1925 et Armand, le cadet, le 18 mai 1927. Venu sans argent, Wolf travaille alors dans des brocantes et sur des marchés où il vend des chiffons. En 1933, il décède de la tuberculose à l’âge de 35 ans. Toni, sans emploi, ne parvient pas à subvenir aux besoins de ses trois enfants. Elle confie donc les deux plus jeunes à l’orphelinat Rothschild, 15 rue de Lamblardie, dans le 12e arrondissement. La mère garde auprès d’elle l’aîné, Jules, pour l’aider dans ses menus travaux de couture.

Toni Barman avec ses trois enfants à l’orphelinat du 15 de la rue de Lamblardie (archives de Suzanne Barman)

A l’orphelinat, la jeune Suzanne se retrouve séparée de son frère car les quatre classes ne sont pas mixtes. Filles et garçons y reçoivent une éducation différente : ainsi, les garçons mangent dans des gamelles, et les filles dans des assiettes. Elle reçoit la visite de sa mère une fois par semaine comme le veut le règlement. Enfant plutôt chipie et donc souvent punie, il lui arrive d’être privée de ces visites. Ses camarades sont pour la plupart orphelines et certaines ont le même parcours familial de migrations. A l’orphelinat, elle fait sa bat-mitzvah en groupe. Coupée du monde extérieur, elle ne perçoit pas encore la montée de l’antisémitisme.

La guerre est déclarée en septembre 1939 ; suit la « drôle de guerre » puis les victoires écrasantes des Allemands qui entrent à Paris en juin 1940[1]. Avec l’occupation, les enfants de l’orphelinat sont dispersés. Armand quitte l’orphelinat en 1940 pour entrer en apprentissage en joaillerie, rue des rosiers dans le 4e arrondissement. Suzanne, quant à elle, continue sa scolarité à l’école de la rue Vauquelin, dans le 5e arrondissement. Cette école est administrée par l’UGIF[2]. Elle aime se promener au bois de Boulogne avec ses amies, faire de la gymnastique (elle est très douée pour les acrobaties). Bientôt, à partir de 1941, elle doit porter l’étoile jaune qu’elle cache sous son gilet.

Suzanne est une jeune acrobate. (archives de Suzanne Barman)

Le 17 mai 1944, son frère Jules, alors âgé de 19 ans, est arrêté dans la rue par la police française. Il ne porte pas l’étoile et tente de s’enfuir mais il est rattrapé par les deux gardiens de la paix qui l’ont pris en chasse. Il est déporté à Auschwitz puis transféré à Bergen-Belsen dont il ne reviendra pas. Plus de quarante ans après, Suzanne a découvert fortuitement en lisant Dora Bruder de Patrick Modiano une archive sur les circonstances de l’arrestation de Jules[3]. En revanche, ni Armand ni sa mère n’ont connu la déportation.

 

 

 

 

 

Photos de Jules Barman (archives de Suzanne Barman)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, la police française arrête toutes les jeunes filles de la rue Vauquelin et les transfère au camp de transit de Drancy[4]. Cette nuit-là, 400 enfants ont été arrêtés. Dans le car, pour se donner du courage, elles chantent La Marseillaise. Arrivées à Drancy où elles restent une dizaine de jours, elles dorment à l’extérieur et jouent au ballon en attendant avec espoir l’arrivée des Américains et la Libération de Paris qui interviendra malheureusement trop tard. A Drancy, les Juifs savent qu’ils sont emmenés à l’Est, vers une destination inquiétante et redoutable baptisée « Pitchipoi ». Les jeunes filles de la rue Vauquelin restent ensemble pour se rassurer comme elles peuvent. Suzanne peut compter sur ses amies : Jeanine, Ida, Yvette, Suzanne, Denise, Anna, Herta, Mathilde…

Malheureusement, d’autres juifs, des enfants, sont transférés à Drancy. Le chef du camp de Drancy, Alois Brunner, SS brutal, a fait procéder à des rafles pour « remplir » son dernier grand convoi à partir de Drancy. Sur les 1309 déportés du convoi 77, 324 sont des enfants ou des nourrissons. Le 31 juillet 1944, Suzanne quitte Drancy pour Bobigny puis Auschwitz où le convoi arrive le soir du 2 août. Le voyage est épouvantable, les détenus étant entassés dans des wagons à bestiaux. Suzanne se rappelle du manque d’air, de la soif, des difficultés pour les plus âgés, de la folie qui guette, de la paille par terre, des odeurs et de la promiscuité. Un simple pot et un drap servent de toilettes pour tout le wagon. Le train s’arrête par moment pour vider les tinettes et certains tentent d’en profiter pour s’échapper.

A l’arrivée à Auschwitz, l’attente dans le wagon est longue, plus de 3 heures sans sortir, à attendre que les wagons précédents se vident[5]. Les portes s’ouvrent. C’est la nuit, les enfants crient, les mères aussi, les kapos hurlent et leurs terribles chiens aboient. Suzanne est pétrifiée, en sautant du wagon ses pieds se dérobent. Heureusement, son amie Jeanine et les autres la tirent et donnent du courage à sa camarade. Immédiatement, un médecin, le tristement connu Mengele, opère une « sélection » avec sa tige : à droite, ceux qui peuvent travailler ; à gauche, les autres. Suzanne part à droite. Mengele lui tape sur l’épaule et lui dit, glaçant : « La prochaine fois ». Suzanne subit alors toutes les étapes de déshumanisation : déshabillage en commun dans le Sauna, tête rasée sous les menaces et tatouage (qu’elle se fera enlever à son retour en France). Elle se voit attribuer des vêtements soit disant désinfectés et des chaussures, pas à sa taille, dépareillées, qu’elle devra garder pendant l’hiver. Ce moment est évidemment gravé dans sa mémoire : « On ne peut pas oublier cela. Ma vie entière j’y pense. »

Dès le début, les coups pleuvent et il faut aller vite. Mais Suzanne reste avec ses amies qui, pour le jour de son anniversaire, le 18 août 1944, ont réussi à réunir du pain et un peu de confiture. Elles sont placées en quarantaine, dans un petit baraquement de Birkenau, site faisant partie du complexe concentrationnaire d’Auschwitz. Elles y subissent les appels, longs, cruels et mortels : debout pendant des heures, elles sont comptées, recomptées. Il y a la crainte des maladies telles que le typhus et surtout celle d’aller à l’infirmerie car les déportés savent qu’ils n’en ressortiront pas vivants. Chaque jour, on compte les morts.

Peut-être deux ou trois fois, Suzanne et ses amies doivent retourner à Auschwitz pour les sélections. Elle s’en souvient d’une en particulier : « Cette sélection a été mortelle, affreuse. On était debout, du matin jusqu’au soir sans manger, sans boire, sans dormir. Rester debout à attendre, attendre, attendre. Et il fallait rester bien dans les rangs. Elles passaient et elles cognaient avec le fouet. Si tu changeais de pied, cela ne leur plaisait pas. Il fallait rester au garde-à-vous. Est qu’on peut rester au garde-à-vous du matin jusqu’au soir ? Cela a été très dur. Quand elles passaient, on essayait de s’arranger pour se mettre au milieu et se soutenir les unes les autres ».

Pour Suzanne, elle et ses camarades en quarantaine étaient vouées à la mort : « On était faites pour partir » dit-elle. Mais l’arrivée massive de plus de 400 000 juifs Hongrois et la liquidation du camp des Tsiganes en août 1944 retarde l’assassinat des déportées de Birkenau. De même, le 7 octobre 1944, les Sonderkommandos, cruellement chargés des fours crématoires se révoltent sachant qu’ils vont mourir eux aussi. Ils détruisent les crématoires III et IV du camp[6]. Au même moment, les Allemands cherchent de la main d’œuvre dans les usines d’armement de Tchécoslovaquie. Suzanne et ses camarades y sont envoyées. C’est la « chance » de Suzanne selon elle : « Cela a été déjà une libération. Auschwitz, c’était la mort certaine. Si le four crématoire n’avait pas été démoli, on y passait. Heureusement qu’ils ont réclamé de la main-d’œuvre à Kratzau sinon on ne serait pas là ».

En effet, le 28 octobre 1944, Suzanne et ses camarades quittent Birkenau par wagons à bestiaux sans savoir où on les conduit. Le voyage est atroce. Elles arrivent en Tchécoslovaquie à Kratzau pour y travailler dans une usine d’armement. Il faut notamment peindre des armes (obus, grenade, etc.) avec de la peinture si toxique que les SS donnent aux filles un verre de lait avant le travail. Le camp est loin de l’usine, à près de 4 kilomètres, trajet qu’il faut parcourir chaque jour à pied. Sur le long chemin qui les mène à l’usine, il est interdit de s’arrêter, même pour cueillir un pissenlit sur un pont comme s’en souvient Suzanne plus de 70 ans après. Au camp, les conditions sont dures : les filles dorment à deux sur des châlits d’une personne. Suzanne dort avec Marie, avec qui elle entretient une relation de solidarité forte. La commandante SS du camp est particulièrement cruelle : elle donne des coups et des gifles comme le rappelle Régine Jacubert, dans ses souvenirs[7]. Chacune tente de se nourrir comme elle peut : Mica, Ida et Régine volent des pommes de terre ; Suzanne et une camarade, du sucre. Au milieu de ce tableau si sombre, une des déportées accouche et le bébé survit. Il n’est pas assassiné.

L’Armée Rouge libère Suzanne et ses camarades le 9 mai 1945, au lendemain de la capitulation sans condition de l’armée allemande. Les soldats soviétiques font peur aux Françaises qui souhaitent quitter rapidement la Tchécoslovaquie. Toujours avec ses amies dont Jeanine, Suzanne prend un train de marchandises et traverse l’Europe pour regagner Paris. Arrivée dans la capitale, Suzanne est dirigée au Lutetia où elle est repérée par les services sanitaires du fait de sa maigreur extrême (25 kg) et de fragilités pulmonaires. Elle est alors envoyée au sanatorium des Houches en Savoie où elle reste quelques mois puis elle est prise en charge à Moissac dans le centre de Bouli et Shatta Simon, « des gens extraordinaires »[8]. En mai 1949, Suzanne participe à Genève à un cours de formation d’éducateurs et y rencontre son futur mari, Albert Boukobza dont elle ne se séparera jamais.

Suzanne restera très pudique sur cette période dramatique de sa vie et ne témoignera pas jusqu’en 2019 où elle se livre au difficile travail de mémoire pour l’association Convoi 77. Elle explique ainsi ce silence : « Je n’ai jamais voulu parler, même à mes enfants. Ils sont allés avec moi à Auschwitz. Ils ont vu ce qu’ils ont vu et c’était mon devoir de le faire. J’y ai été avec des amies, même avec des écoles mais je ne parlais pas, je ne pouvais pas parler. J’avais l’impression que si je parlais, je serais restée. Deux fois, j’aurais été à Auschwitz.  On m’avait demandé de parler mais j’avais répondu : « Je ne sais pas, je ne suis pas capable de le faire ». Parler, c’est très difficile. Les mots ne disent pas la cruauté. La parole n’est rien par rapport à la souffrance. Il n’y a pas de mot pour dire cette grande souffrance. J’ai des frissons, la chair de poule. C’est très dur de parler. »

Cependant, sans témoigner, elle a gardé des liens très forts avec les autres déportées de ce convoi qu’elle revoit très régulièrement. Pour elle, sa grande chance et sa grande force ont été de ne pas être séparée de ses amies ce qui lui a permis de survivre à la déportation.

À l’heure où cette biographie a été rédigée, Suzanne a 91 ans, 3 enfants, 8 petits-enfants qu’elle considère comme sa plus grande réussite et dont elle est très fière. C’est une dame pétillante d’un dynamisme et d’une douceur extraordinaires. Et si elle a choisi de témoigner c’est pour transmettre un message de tolérance à la jeunesse.

[1] Antony Beevor, La Seconde guerre mondiale, Le livre de poche, 2014.

[2] Michel Laffitte, Un engrenage fatal. L’UGIF face aux réalités de la Shoah, 1941-1944, Paris, Éditions Liana Levi, 2003

[3] Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 2002, p. 108.

[4] Annette Wieviorka et Michel Laffitte, À l’intérieur du camp de Drancy, Paris, Perrin, 2012, 382 p.

[5] Annette Wieviorka, Auschwitz, 60 ans après, Paris, Robert Laffont, 2005

[6] Shlomo Venezia, Sonderkommando. Dans lʼenfer des chambres à gaz, Albin Michel, 2007

[7] Régine Skorka-Jacubert, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit, 2009, 251 p.

[8] Catherine Lewertowski, Les enfants de Moissac, 1939-1945, Flammarion, 2003

Suzanne BARMAN née le 18 août 1928 déportée de Drancy le 31 juillet 1944 par le convoi n°77.
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Contributeur(s)

par Iman K., Oviya S. et Sara H., élèves de seconde du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie, sous la direction de Sophie Davieau-Pousset, professeur d'histoire
2 commentaires
  1. Auteur
    Serge Jacubert 5 mois ago

    Chère Suzanne,
    un grand merci d’avoir participé à notre projet et d’avoir reçu ces élèves et leurs enseignantes pour qu’elles puissent instruire votre biographie. La bande d’amies, formée à Kratzau, et si souvent réunie, les 9 mai, pour commémorer votre libération, restera gravée dans mon cœur.
    Serge

  2. Klejman Laurence 4 mois ago

    BRAVO aux élèves pour cette superbe biographie, vivante, émouvante et informative. Et merci à Suzanne Barman Boukobza de leur avoir permis de vous rencontrer.

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