Yvette DREYFUSS

1926 - | Naissance: | Arrestation: | Résidence: , ,

Yvette LEVY, née DREYFUSS

Photo ci-contre prise en mars 2019 par L. Krongelb, lors de son témoignage au lycée.

 

 

Yvette Lévy est venue témoigner dans notre classe de Seconde (203) à Notre-Dame des Missions (Charenton-le-Pont, 94220) le 22 mars 2019. Puis, nous nous sommes revues au mois de juin.

 

Nous avons choisi de garder le style direct afin de modifier le moins possible le témoignage d’Yvette et lui conserver ainsi son authenticité.

L’écriture de la biographie a été réalisée par Camille Mignard et Caroline Trin ainsi que Laurence Krongelb (professeur).

« J’ai un parcours tout simple mais assez long. Mes parents sont juifs alsaciens: mon père, Lazare Dreyfuss est né le 23 octobre 1886 à Fegersheim. Il a d’abord été coupeur de casquettes . Quant à ma mère, Mathilde Müller, elle est née, le 18 mars 1892 à Struth.  A la maison on ne célébrait que les grandes fêtes.  Mes deux frères — Claude et Simon — et moi sommes nés à Paris, dans le XI ème Arrondissement. Après la défaite de la France face à la Prusse et l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine en 1870, une partie de la famille a émigré au Canada, une autre a quitté l’Alsace afin de demeurer française tandis que l’autre a fait le choix de rester en Alsace devenue allemande.

 

Lazare et Mathilde Dreyfuss (fond privé Yvette Lévy)

 

L’histoire de notre famille est celle des autres Alsaciens qui au gré de l’Histoire (guerre de 1870, guerre de 14-18 et guerre de 39-45) ont été ballottés entre la France et l’Allemagne.

Je suis née le 21 juin 1926. Je suis restée à Paris jusqu’à mes 10 ans puis la famille a déménagé à Noisy-le-Sec dans le département de la Seine (aujourd’hui Seine-Saint-Denis), à 9 kms de la capitale.

 

Yvette à 12 ans (fonds privé Yvette Lévy)

 

A l’époque c’était une petite commune cheminotte avec de nombreuses petites maisons individuelles, chacune avec son petit bout de jardin, peuplées de familles très modestes. Noisy-le-Sec était un nœud ferroviaire très important ; il y avait des ateliers de réparation de locomotives ce qui explique la forte proportion de cheminots. Mon père travaillait aux Grands Moulins de Pantin. Quand la guerre a éclaté, ses patrons ont proposé au personnel ainsi qu’à leur famille de les évacuer, ayant gardé en mémoire les bombardements de Paris par la Grosse Bertha en 14-18. On devait aller à Bordeaux mais on s’est arrêtés à Orléans. C’était l’exode, des milliers de personnes jetées sur les routes, des routes encombrées de voitures, de camions de ravitaillement et de camions de l’armée. J’ai même vu sur ces routes, où tout le monde fuyait l’avancée des Allemands, des militaires français qui fuyaient eux aussi de peur d’être faits prisonniers. Ceux qui le pouvaient échangeaient leurs vêtements militaires contre des vêtements civils. Nous avons vécu vraiment l’horreur de l’horreur : des vagues entières d’avions italiens descendaient en piqué et nous mitraillaient laissant chaque fois dans leur sillage des blessés et des morts. Il fallait les contourner, il fallait avancer. On avait des Allemands à nos trousses. Notre parcours s’est arrêté à Orléans parce qu’on n’avait plus d’essence et la gare d’Orléans était en feu. On a abandonné la voiture, pris valises et baluchons et nous avons continué notre chemin à pied. A Orléans on a subi deux bombardements. Lors du second, on a juste eu le temps de se jeter dans le caniveau à défaut de pouvoir se mettre réellement à l’abri. Finalement on a réussi à franchir le Pont Royal pour passer sur l’autre rive de la Loire, avant que l’armée française ne le fasse sauter pour retarder l’arrivée des Allemands. On a beaucoup, beaucoup marché, on n’avait pas le choix. On s’est finalement arrêté après Tours, à Mosne-sur-Loire. Le souvenir que j’en garde est celui d’une petite commune sympathique très ensoleillée, entourée de vignes. Après le malaise de ma grand-mère, maman et elle ont été hébergées par une famille qui nous a indiqué le château des Tormeaux comme lieu d’hébergement. Ce n’était pas très loin. Nous avons dormi dans les écuries du château parce qu’il y avait déjà d’autres réfugiés. Ma grand-mère et maman sortaient le midi pour voir si elles trouvaient de quoi se ravitailler. Le troisième jour, le maire nous a remis les clés d’une petite maison qu’il mettait à notre disposition. Nous avons coulé quelques jours tranquilles, nous promenant, nous asseyant au bord de la Loire pour goûter un peu de soleil. Un après-midi, nous avons vu beaucoup de camions militaires. C’étaient des Allemands, des centaines et des centaines de militaires allemands. Les fantassins alignés au cordeau marchaient au pas de l’oie. Ils allaient à Bordeaux. La France était bien occupée. Mes parents ont décidé alors de remonter à Paris. On a croisé en route les troupes allemandes qui chantaient « Heili…Heilo… », un chant de marche traditionnel. Nous avons encore beaucoup marché, fait des petites étapes avant de trouver un train qui remontait à Paris, Gare d’Austerlitz. Ce train était composé de wagons à bestiaux ouverts déjà bondés de Français qui venaient du Sud de la France et qui voulaient eux aussi rentrer chez eux.

Pour notre famille ce fut la fin de l’exode. On est à la fin de juillet 1940. En octobre, j’ai fait ma rentrée scolaire. C’est aussi en octobre 1940 que le gouvernement de Vichy a édicté son 1er statut des Juifs : mon père, dans un souci de légalité a été déclarer toute la famille comme juive à la mairie. On n’était ni en colère, ni rien, on a pris ça tout à fait normalement. La vie quotidienne était devenue de plus en plus difficile avec l’interdiction pour les Juifs d’exercer certains métiers et de fréquenter les lieux publics (jardins, théâtres, cinémas, piscines..…). Seul le dernier wagon des rames de métro nous était autorisé. Radios, vélos, téléphones, tout nous a été confisqué. On n’avait plus le droit de déménager sans autorisation. La seule chose qui nous était autorisée, c’était de faire les courses entre 15 et 16 heures et là il n’y avait plus rien dans les boutiques. Il n’y avait rien à manger, strictement rien.

 

Carte de rationnement pour les textiles (fonds privé Yvette Lévy)

 

Coupons de pain (fonds privé Yvette Lévy)

 

D’ailleurs en 1941, pour pallier les carences alimentaires, l’infirmière à l’école nous distribuait des petites pastilles vitaminées. Ce n’était pas bon du tout, du tout. Par la suite en 1942, je crois, on nous distribuait tous les jours à quatre heures, deux gâteaux caséinés. C’étaient des sortes de choco BN sans chocolat et en guise de farine il y avait aussi un peu de son et quelquefois aussi un peu de sciure, tout ça mélangé. C’était un peu sucré et quand on a faim on trouve ça très bon !

 

Etoile jaune (fonds privé Yvette Lévy)

 

En juin 1942, le port de l’étoile jaune est devenu obligatoire pour toutes les personnes juives à partir de 6 ans. Je n’ai pas supporté les brimades de mon professeur de sciences naturelles antisémite, au Cours Complémentaire, l’année du Brevet. J’ai quitté l’établissement. Mes copines de classe, par solidarité et par gentillesse, n’allaient plus à la piscine puisque cela m’était interdit. Je me suis donc inscrite au Cours Commercial de Mme Miette, une très brave femme. En plus de me donner des cours, elle m’a proposé d’aider à surveiller des cours de dactylo et m’a autorisée à suivre des cours d’anglais.

Les 16-17 juillet 1942, ce fut la rafle du Vel d’Hiv. à laquelle notre famille a échappé. Le lundi matin suivant la rafle, je suis partie avec mon frère aîné au local des Éclaireurs Israélites de France, rue Claude Bernard en plein Quartier Latin. Nous avons essayé malgré nos faibles moyens d’aider les plus démunis. En effet, j’étais aux Petites Ailes depuis l’âge de 6 ans; j’ai grandi dans le mouvement avec des valeurs comme celles d’aider toujours son prochain, de tendre la main aux plus faibles et de faire sa B.A. (bonne action). A cette époque je n’étais pas encore cheftaine mais chef de clan et avec les gamines nous avons essayé de constituer de petits colis de rien du tout avec des gâteaux, des morceaux de sucre que nous portions à l’UGIF — l’Union Générale des Israélites de France — qui chapeautait les maisons d’enfants dont les parents avaient été arrêtés et qui faisait parvenir aussi des colis de ravitaillement à Drancy. J’ai retrouvé après la guerre, à l’amicale d’Auschwitz, Fanny Segal qui se souvenait de ce petit colis qu’elle avait reçu et qui m’avait dit « combien c’était bon quand on a faim, très faim ». La vie entre 1942 et 1944 était vraiment devenue très difficile avec la crainte des arrestations et les restrictions. Des moments compliqués, mais aussi pleins d’espoir. Ça a été dur, très dur lorsque certaines des petites gamines dont j’étais devenue la cheftaine ont été arrêtées, non pas au cours d’une rafle, mais dénoncées par lettres anonymes. Nous avons quitté le local, rue Claude Bernard pour un local rue Copernic. A une rue de là, il y avait le siège de la Gestapo, rue Lauriston. C’est là que les personnes arrêtées étaient interrogées, torturées. Vous savez, l’histoire de la baignoire où on les plongeait. C’était l’horreur. Mais nous, on avait le diable dans la peau, nous, avec nos étoiles. Au lieu de descendre à la station Victor Hugo, on descendait à Étoile, on remontait l’avenue Victor Hugo et on passait par derrière. Curieux, on voulait voir si on voyait quelque chose.

 

Certificat d’appartenance d’Yvette à la «Sixième» (fonds privé Yvette Lévy)

 

Depuis la grande rafle, ça devenait très dangereux, c’est pourquoi les Éclaireurs Israélites sont passés dans la clandestinité. Une sixième section, le Service Social des Jeunes dont le nom clandestin est la «Sixième» a été alors rajoutée au mouvement. J’avais alors 16 ans lorsqu’on m’a confié la mission de récupérer les enfants nés français dont les parents étrangers avaient été arrêtés. Ils étaient souvent seuls chez eux ou chez des voisins ou encore des concierges.

Chez ma voisine, à Noisy, Mademoiselle Robin, j’écoutais Radio Londres, « Les Français parlent aux Français ». On tendait l’oreille, on écoutait les messages auxquels on ne comprenait rien. Je me souviens très bien d’avoir entendu « Les haricots sont verts et les haricots seront bientôt secs ». C’est après la guerre que j’ai su que verts signifiait la ville de Vaires dans le 77 (département de la Seine-et-Marne), qui était un nœud ferroviaire très important et que les haricots secs correspondaient à Noisy-le-Sec. La ville a été bombardée et détruite à 90% les 18 et 19 avril 1944. Les bombes pleuvaient, la DCA tirait dans tous les sens. Mon frère qui regardait par la fenêtre s’est mis à hurler « Vite, vite, dépêchez-vous, il faut descendre, il faut rejoindre les parents ». En effet, nous n’avions pas voulu les suivre, préférant mourir dans le lit que rejoindre l’abri ! Il tombait des bombes partout, partout. La maison d’à côté a été touchée. Au moins soixante personnes ont été tuées. C’était la première fois que je voyais une morte : c’était une camarade de classe. Quant à nous et tous ceux qui étaient dans la cave, on s’en est sortis à quatre pattes, comme on a pu. On ne pouvait pas rentrer chez nous, la toiture de la maison était complètement détruite. Au petit matin, on est partis comme on était, en pyjama ou en chemise de nuit, sans papier, sans un sou, sans rien du tout. A pied, nous sommes allés jusqu’à la Mairie de Montreuil et là, nous avons pris le métro. Nous nous sommes installés au 89, rue Lamarck dans le XVIIIe Arrondissement, dans l’appartement de la tante Jeanne. Au rez-de-chaussée de l’immeuble se trouvait le bureau de recrutement de la LVF — la Légion des Volontaires Français —, des collaborateurs enrôlés dans l’armée allemande, habillés en uniforme allemand, avec le macaron tricolore sur le bras gauche. J’avais vraiment très peur des miliciens. L’appartement de 2 pièces était très exigu pour une famille de six personnes. Il était supposé vide, c’est pourquoi il ne fallait pas faire le moindre bruit. Maman nous avait fait retirer les chaussures. Nous restions de longues heures assis par terre. Nous dormions par terre, mes parents, mes frères et moi, ma grand-mère dormait dans le seul lit de l’appartement. Au bout du 3ème jour nous nous sommes séparés par mesure de sécurité. Mes frères ont rejoint le centre de la rue Montevideo (XVIe Arrondissement). Quant à moi je suis allée dormir dans un foyer de jeunes filles au 9, rue Vauquelin (Ve Arrondissement). C’étaient les locaux de l’école rabbinique fermée par les Allemands mais l’UGIF avait obtenu leur réouverture pour accueillir une trentaine de jeunes filles dont les parents avaient été arrêtés ou qui venaient de l’orphelinat. Moi qui avais la chance d’avoir mes parents, je les retrouvais chaque jour sur l’heure du déjeuner. La peur d’être arrêtés ne nous quittait pas.

Lorsque nous avons appris le débarquement le 6 juin, on s’est dit que ce serait bientôt la fin de notre calvaire, le commencement d’une vie. On y a vraiment cru. Au foyer nous avons dansé dans la cour. Mais il y a eu encore les massacres à Tulle, à Oradour-sur-Glane, où tout un village fut rasé, les hommes fusillés, les femmes et les enfants enfermés et brûlés dans l’église.

 

Vint ensuite l’attentat manqué d’Hitler, le 20 juillet 1944. En guise de représailles le commandant du camp de Drancy, Aloïs Brunner fit arrêter tous les enfants des maisons de l’UGIF. Nous, à la maison de Vauquelin avons été arrêtées dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944 alors que les Alliés n’étaient plus qu’à 40 kilomètres de Paris. Nous avons été embarquées ainsi que le personnel dans un camion sans avoir eu le temps de nous habiller. Nous avons chanté pendant tout le trajet pour nous donner du courage. L’entrée dans le camp de Drancy s’est faite aussi en chanson ; nous avons réveillé tout le monde.

 

Fiche d’internement d’Yvette Lévy (fichier de Drancy)

 

Certificat d’internement à Drancy (fonds privé Yvette Lévy)

 

Pendant trois jours nous sommes restées en chemises de nuit ; c’est la directrice du foyer, Mme Mortier qui est retournée chercher nos affaires. A défaut de valises et de sacs à dos, elle a fait des baluchons avec des draps. On est restées dix jours internées à Drancy. Il y faisait une chaleur torride. Dans les chambrées, il y avait des châlits couverts de paillasses  repoussantes, pleines de punaises. Il n’y avait ni eau, ni toilettes, c’était l’enfer. Aloïs Brunner interdisait aux enfants de descendre dans la cour pour courir un peu et se délasser. Il ne voulait pas les voir rire, il ne voulait pas les voir pleurer non plus. Les enfants ont été malades à cause de la bouffe. Nous avons aidé les monitrices à s’occuper des plus petits et pour tuer le temps on les a fait chanter.

L’appel a été fait dans la chambrée par le chef d’escalier qui avait rapporté de Vauquelin le cahier de présence du foyer. On était toutes assises par terre devant lui et chaque fois qu’une fille était nommée, elle devait se lever pour dire « présente ». Toutes mes camarades ont répondu à l’appel sauf moi car je n’étais pas enregistrée. En effet, mes parents n’avaient pas été arrêtés et je ne venais pas de l’orphelinat. C’est en tant que cheftaine et bénévole, que j’avais eu l’autorisation de venir dîner et dormir tous les soirs rue Vauquelin. Le chef d’escalier a fait son rapport à la chancellerie et dans l’après-midi on est venu me chercher pour m’interroger. L’interrogatoire s’est déroulé dans une petite pièce où trois bonshommes se trouvaient assis derrière une table. Ils voulaient savoir pour quelles raisons je me trouvais rue Vauquelin. J’ai compris tout de suite qu’il ne fallait pas que je parle de mes parents et de mes frères afin de les protéger. C’est pourquoi, j’ai répondu : « Mais où vouliez-vous que j’aille, mes parents ont été tués pendant le bombardement des 18 et 19 avril 1944. Je n’avais plus rien, pas de papier, pas d‘argent. Je connaissais cette institution parce que les Éclaireuses venaient déjeuner ici de temps en temps ». 48 heures plus tard, j’ai été à nouveau interrogée mais par d’autres hommes. A leurs questions, j’ai toujours répondu la même chose, la même phrase : « Où vouliez-vous que j’aille… » de peur de me contredire. J’ai appris qu’ils avaient été vérifier mes dires. La chance que j’ai eue c’est qu’au nouveau cimetière de Noisy, il y avait tout un carré de personnes tuées par le bombardement ainsi que toute une rangée avec des tombes surmontées d’une croix marquée « inconnu » ou « inconnus » pour signifier que plusieurs corps étaient dans la même fosse. Par conséquent mes parents pouvaient très bien être dans une de ces tombes et mes dires, plausibles.

Le vendredi 28 juillet, des rumeurs ont circulé dans le camp qu’on allait partir travailler en Allemagne. Où, précisément ? Ce lieu sans nom, on l’appelait Pitchipoï, ça veut dire Pétaouchnok ou Trifouillis-les-Oies. Je vous le traduis comme on nous l’a traduit à l’époque. Des filles ont râlé, protesté, elles ne voulaient pas travailler pour les Boches. J’ai été rappelée une troisième fois pour un interrogatoire : cette fois on m’a donné une feuille de papier et une enveloppe pour me piéger. Je n’allais surtout pas écrire à mes parents. Donc je n’ai pas mis d’adresse. Il fallait bien pourtant que je m’exécute et j’ai donc écrit une phrase : « La guerre va bientôt se terminer, les Alliés sont à 40 kms, j’ai de la famille au Canada et s’ils me recherchent… et bien vous direz que je suis partie avec tout le monde ». J’ai signé avec mon nom de totem, Gipsy. Les Allemands s’attendaient certainement à ce que j’écrive à mes parents. Ils auraient pu alors les arrêter. Comme je ne les avais pas vu arriver à Drancy ainsi que mes frères, j’ai pensé qu’ils avaient échappé aux arrestations.

 

Gipsy, nom de totem d’Yvette
Document de la Direction Départementale des Anciens Combattants et Victimes de Guerre
(fonds privé Yvette Lévy)

C’est donc le 31 juillet 1944 que j’ai été déportée. Le convoi 77 comprenait 1300 personnes dont 250 enfants de moins de 16 ans et 1 nouveau-né de 15 jours mis dans une boîte en carton en guise de berceau. Sa maman avait accouché dans le camp. Il y avait aussi un vieux monsieur grabataire sur une civière. C’est en autobus que nous avons été acheminés du camp de Drancy jusqu’à la gare de Bobigny. On a traversé la ville de Drancy en chantant, les scouts ça chante ! Il était 8h du matin, il y avait du monde dans les rues avec leurs paniers à provisions ; le trajet n’a pas duré plus de 5 minutes pour parcourir les 3 kms qui nous séparaient de la gare. L’embarquement dans les wagons s’est fait très, très, très vite ; dès qu’un wagon était rempli on le fermait.

 

Wagon de déportation à Birkenau (photo L. Krongelb)

On nous a entassés à une centaine par wagon. Impossible d’être toutes assises : une moitié l’était et l’autre était assise sur les genoux des copines. On a alterné toutes les 10 minutes et ainsi de suite. Dans chaque wagon il y avait un seau d’eau pour boire et un autre seau pour les besoins naturels. Pour tout ravitaillement pour les enfants, on disposait de beaucoup de boîtes de lait Nestlé sucré mais il n’y avait pas d’eau pour faire les biberons. Il faisait une chaleur terrible, les gamins crevaient de soif et nous aussi. Au fur et à mesure du voyage, le tonneau s’est rempli de nos excréments. Avec les coups de frein du train, il a fini par déborder. A partir de ce moment-là, nous ne pouvions plus rester assises, c’était mouillé partout et quelle odeur ! A la frontière, à Novéant (près de Metz), le chauffeur et le mécanicien sont descendus du train. Le commandement du train a été alors pris par les Allemands et on a roulé nuit et jour sans s’arrêter.

Nous sommes arrivés dans la nuit du 2 au 3 août 1944 à Birkenau. Notre convoi est entré directement dans Birkenau en passant sous les portes de la mort.

 

Birkenau, « les portes de la mort » (photo L. Krongelb)

 

On a entendu des ordres criés en allemand et les chiens aboyer et on ne savait toujours pas où l’on se trouvait. Les portes ont été déverrouillées. Nous avons dû sauter des wagons et nous ranger très vite, les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. L’odeur, une odeur de chair brûlée m’a prise à la gorge ; cette odeur, je ne peux pas vraiment la traduire. C’était une infection. On a vu arriver un groupe d’hommes en pyjama rayé et Jeanine, ma copine, toujours la première à râler a dit : « Regarde comment ils sont habillés, ce sont des bagnards ; on nous a dit qu’on partait travailler en Allemagne mais regarde, c’est le bagne ici ». J’ai appris plus tard que ces hommes vidaient les trains et récupéraient tous les biens des déportés. J’ai appris aussi qu’ils appartenaient au kommando Canada. De ce convoi 77, 986 personnes dont les enfants sont parties vers les chambres à gaz. Moi j’ai eu la chance d’être sélectionnée et de pouvoir entrer dans le camp. On nous a amenées à la sauna (ou zona).

 


La sauna (photo Musée d’Auschwitz)

C’est là que j’ai été tondue, tatouée (matricule n°A16696), que j’ai dû me mettre nue. C’était particulièrement dur. Par pudeur, par honte je ne voulais pas me déshabiller, mais très vite j’ai obéi pour ne pas recevoir de coups. En guise de vêtements on m’a jeté une vieille culotte de grand-mère et une grande robe sale. Matin et soir, par tous les temps, il y avait l’appel long, très long qui venait s’ajouter à la longue journée. Avec les camarades de mon convoi on est restées en quarantaine, privées de tout contact avec les autres femmes du camp. Pour nous occuper, on a été de corvée de briques pratiquement tous les jours. Ce travail était inutile et n’avait pour but que celui de nous épuiser. Un jour on disposait les briques à gauche, le suivant à droite. Je suis restée 3 mois à Birkenau. Pendant tout ce temps on ne s’est jamais lavées. On était bouffées par des poux de corps et on passait notre temps à s’épouiller. C’était l’horreur. Les poux pouvaient être mortels. Combien de mes camarades sont mortes du typhus ! Quant à moi j’ai eu la diarrhée et la dysenterie. Je me souviens aussi des otites qui me faisaient terriblement souffrir. C’est une camarade qui m’a soignée avec un bout de papier ou un bout de feuille pour nettoyer l’infection de mon oreille. On se lavait le bout du nez avec l’eau, des trous d’eau dans le sol et avec le peu d’eau noire du café. Nous avions très peur des sélections, nous savions qu’elles pouvaient nous conduire à la chambre à gaz. Le 27 octobre 1944 après une sélection opérée par le terrible docteur Mengele, j’ai quitté Birkenau avec une centaine d’autres jeunes femmes pour l’Union Werk de Kratzau, un petit camp d’environ 1000 personnes, en Tchécoslovaquie. Le voyage a duré aussi 3 jours et 3 nuits. J’ai travaillé dans une usine d’armement. Je travaillais devant un tour et je fabriquais des pièces de pistolet pour le modèle P36 mais aussi pour des fusils. Par la suite, j’ai fabriqué des tuyères, des sortes de tuyaux que l’on remplissait de poudre placés sous les V1 et les V2. Moi et mes camarades, nous étions devenues des esclaves du Reich. Le travail était très dur : je travaillais une semaine de jour, une semaine de nuit, 12 heures par jour sans compter 1 heure de marche le matin et 1 heure de marche le soir pour rejoindre le camp. Il fallait encore rajouter la durée de l’appel et ce n’était qu’après l’appel qu’on recevait enfin notre gamelle de soupe et qu’on pouvait monter se coucher si, et seulement si, nous n’avions pas été punies.

 

J’ai été libérée le 9 mai 1945 par les Russes. Quand je pense à ma libération et les jours qui ont suivi, le sentiment qui domine est celui d’un immense abandon. Personne ne s’est occupé de nous. Ce sont les déportées bien que toutes malades et terriblement affaiblies qui se sont prises en charge. Avec une camarade, je me suis rendue à la mairie de Kratzau et j’ai obtenu du Maire en personne, un laissez-passer qui nous a permis de rentrer en France. Nous n’avions aucun autre document en notre possession. En outre, Il nous a permis de prouver que nous étions françaises.

 

Laisser-passer du Maire de Kratzau (fonds privé Yvette Lévy)

 

Les différentes autorités, russes d’abord, américaines puis françaises ne nous ont fourni que les moyens de transport : camions militaires, wagons à bestiaux et autocars militaires jusqu’à l’Hôtel Lutécia à Paris où ma mère est venue me chercher le 18 ou 19 mai.

 

Yvette à son retour (fonds privé Yvette Lévy)

 

J’étais tellement amaigrie qu’elle ne m’a pas reconnue. Je ne pesais plus que 36 kg. A la maison, j’ai retrouvé mon père. Il m’a prise dans ses bras et s’est mis à pleurer. Comment aurais-je pu lui raconter les horreurs que j’avais vécues ? Comment, sans lui crever le cœur, aurais-je pu lui dire la honte, les humiliations ? Comment aurais-je pu lui dire que nous n’étions plus là-bas, des êtres humains ? Alors je me suis tue. J’ai retrouvé mes frères plus tard : Claude faisait son service militaire, dans la Sarre, avec les troupes d’occupation et Simon était parti en Indochine avec son détachement de la 2ème D.B.

Je suis partie en Alsace pour me refaire une santé, évitant ainsi le sanatorium, alors que les filles de Vauquelin, rentrées avec moi, sont parties à Moissac (Maison de l’O.S.E). En trois mois, hébergée chez ma tante, j’ai repris 20 kg. J’étais gonflée comme une huître. J’ai eu de nombreux problèmes de santé consécutifs à la déportation: j’étais notamment atteinte de déminéralisation. Je faisais aussi très souvent des cauchemars. J’en fais encore maintenant, de temps en temps. Je n’ai repris une activité professionnelle qu’à partir de 1948.

 

Les filles de Vauquelin – retour de déportation, Moissac
En haut en partant de la gauche, 2ème à droite Hanouch, Suzanne Barman, Denise Schneer
En bas avec le turban, Ida Danziger, Germaine Wagensberq, Jeanine Akoun
(fonds privé Yvette Lévy)

 

J’aurais aimé être professeur de gymnastique mais la vie en a décidé autrement. Nous étions très mal informés sur les études que nous aurions pu reprendre et sur les aides que nous aurions pu recevoir. J’ai d’abord occupé un emploi de secrétaire, où je me suis très vite ennuyée, puis j’ai travaillé dans un magasin de nouveautés dans le XVIème Arrondissement, comme vendeuse, pendant près de 20 ans. Puis, pendant 20 ans encore, j’ai travaillé A la Ville du Puy, rue Tronchet, en face du Printemps, un magasin de prêt-à-porter et de linge de maison, alors très connu.

J’ai construit ma vie de famille: j’ai épousé Robert Lévy. De notre union, est née, notre fille, Martine, le 1er juin 1951. Mais notre bonheur a été trop court : mon époux a été emporté par la maladie.

 

Yvette et Robert – 1950 (fonds privé Yvette Lévy)

 

Yvette, sa fille et ses 2 petits-fils – 1997 (fonds privé Yvette Lévy)

 

En 1978, je suis retournée pour la 1ère fois à Auschwitz-Birkenau. J’y suis retournée à titre personnel avec l’Amicale d’Auschwitz. On me traitait de folle, mais il fallait que j’y aille. Le camp m’appelait. En arrivant, la première fois, je n’ai rien reconnu. Comment aurait-il pu en être autrement ? En effet, avec mes camarades, nous étions restées pendant trois mois dans des baraques situées au fond du camp, là même, où avaient été internés les Tsiganes, gazés le jour même de notre arrivée. Mais, je n’ai eu connaissance de cette information que bien plus tard. La deuxième fois, je suis allée à la Sauna (Zona): c’est là, devant les étuves que j’ai éclaté en sanglots.

 

Les étuves (photo L. Krongelb)

 

Tout me revenait en mémoire: l’humiliation, la déshumanisation, les coups. C’est dur, terriblement dur de devoir se mettre nue devant tout le monde quand on est une jeune fille. C’est là aussi que j’ai été tondue et tatouée.

Et puis, à partir des années 80, j’ai commencé à témoigner dans les établissements scolaires, en mémoire des copines pour qu’on ne les oublie pas. J’ai rencontré des enfants des classes primaires, des collégiens et des lycéens.

Les deux questions qui me sont le plus souvent posées sont: « Comment avez-vous fait pour revivre au retour ? »  et « En voulez-vous toujours aux Allemands »?

 

Voyage d’étude à Auschwitz avec le Mémorial de la Shoah – 2007 (photo L. Krongelb)

 

Yvette à Birkenau (fonds privé Yvette Lévy)

A la fin de notre longue et bouleversante rencontre, Yvette nous a confié: « On est toujours dans le camp » . Le tatouage sur son bras est là pour le lui rappeler ainsi que les cauchemars qui réveillent les terribles souvenirs. Les filles de Vauquelin, indéfectibles amies, sont là aussi.

 

Réunion de rescapés fêtant leur libération – Nancy, 9 mai 1993 – recto

verso avec les noms écrits par Suzanne Barman épouse Boukobza

Elles se sont retrouvées tout au long de ces années, très régulièrement à l’Amicale d’Auschwitz. Et puis, il y a aussi tous les livres dans la bibliothèque, les nombreuses sollicitations pour témoigner auprès des jeunes et des adultes, les inaugurations et les commémorations.

 

Yvette a été à plusieurs reprises honorée et décorée, la première fois en 1999, de la Légion d’Honneur.

Le 30 avril 2019, elle a été faite Commandeur dans l’Ordre  National du Mérite. Cette distinction lui a été remise par Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education Nationale et de la Jeunesse.

 

Yvette Lévy – 30 avril 2019 (photo L. Krongelb)

 

Procès-verbal de remise d’insigne (photo L. Krongelb)

 

Yvette Lévy et Jean-Michel Blanquer – 30 avril 2019 (photo L. Krongelb)

 

Dans son discours, le ministre a dit ceci: « Votre oeuvre de témoignage inspire, elle donne à ceux qui la reçoivent l’énergie d’entreprendre et d’agir » et il a conclu ainsi:  « Survivante des camps, témoignant pour les générations nouvelles, mère et grand-mère, vous êtes, chère Yvette Lévy, une femme d’espoir et une femme de transmission ».

Yvette a dédié cette décoration « à tous les enfants et à ses camarades de Vauquelin du Convoi 77, dont les corps sont partis en volute dans le ciel de Birkenau ».

 

Yvette nous a confié la copie du discours qu’elle a prononcé ce jour- là, dont voici des extraits:

« Je suis ici la Voix de tout ceux que nous avons dû laisser sur les routes, ceux qui étaient trop jeunes ou trop vieux pour survivre, ceux qui étaient destinés à la solution finale: hommes, femmes, enfants, vieillards et qui nous ont demandé de raconter.

Nous les revenants, avons fait le serment d’être leurs Témoins ».

 

 

« Il est impossible de raconter nos souffrances et nos humiliations, car c’est inexplicable, inénarrable, indicible. Le dictionnaire est vide: c’était le Mal absolu. Il n’y a aucune réponse, aucune explication à l’extermination d’un peuple et de sa culture. Le système avait prévu de ne laisser aucune trace et nous ne devions pas survivre.

Et pourtant, je suis là devant vous et à l’heure où nous rendons notre dernier souffle, nous comptons sur les enseignants, guides et transmetteurs de connaissances afin de maintenir et de nourrir cette Mémoire car c’est aussi un acte militant.

C’est hélas votre héritage car l’école doit être un relais auprès des nouvelles générations.

Pour se prémunir de la Haine et du Négationnisme, il faudra encore éduquer, lutter contre toutes les formes de fanatisme et respecter l’Autre dans sa différence ».

 

Version relue, corrigée et validée par Yvette Lévy, le 5 juillet 2019

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Contributeur(s)

Camille Mignard et Caroline Trin sous la direction de Laurence Krongelb, leur enseignante d'histoire géographie du lycée Notre Dame des Missions de Charenton le Pont.
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