Micaëla SEGALL

1924-2005 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Micaëla SAVU, née SEGALL
(Bucarest 1924 – Clichy 2005) Survivante

Micaëla Segall à 15 ans. CI d’étranger émise par la préfecture de Versailles en 1939.
Dossier 21 P 670.903 ©SHD

Naissance en Roumanie dans une famille juive aisée

Micaëla Simona Segall naît le 19 décembre 1924 à Bucarest, en Roumanie, au sein d’une famille juive, appartenant à la bourgeoisie cultivée de la capitale roumaine. Elle est la fille d’Ilie (Eli) dit Isidore Segall, futur Isidore Savu[1], né le 23 mars 1899 à Burdujeni[2] (en Moldavie, Roumanie). Il est lui-même le fils de Midel (ou Michel) Segall et Anna Nadler.

Isidore SEGALL carte d’identité d’étranger non travailleur ©SHD

La mère de Micaela se nomme Frida Weinberg, elle est née en 1903 et serait de religion catholique[3]. Micaëla a un frère cadet, André Lucien, né en 1930 également à Bucarest.

Son père, dont elle parlera beaucoup à ses camarades de déportation, occupe une position sociale élevée, évoquée par sa camarade de déportation à Kratzau, Régine Skorka-Jacubert, comme celle d’un « magnat du pétrole[4] ». « Son frère aurait été dans le même collège que le prince de Roumanie », racontait-elle également, ce qui, sans pouvoir être confirmé dans le détail par les archives françaises, renvoie néanmoins à une insertion dans les élites économiques et intellectuelles roumaines de l’entre-deux-guerres.

Les éléments livrés par les archives administratives françaises et les témoignages ultérieurs permettent de restituer un milieu familial marqué par une forte valorisation de l’instruction, du multilinguisme et de l’ouverture européenne.

Sa mère catholique et son père juif inscrivent Micaela dans une identité complexe, à la croisée de plusieurs appartenances religieuses et culturelles, situation fréquente dans les grandes métropoles d’Europe centrale, mais qui devient, à partir des années 1930, un facteur de vulnérabilité. Cette enfance privilégiée est évoquée rétrospectivement par Régine Jacubert, qui insiste sur le contraste entre la jeune femme qu’elle rencontre à Birkenau et la vie d’avant-guerre de Micaëla : une jeune fille « grande, élégante, parlant plusieurs langues », habituée à la culture et à la sécurité matérielle, qui avait une gouvernante allemande, dont on reparlera plus tard. Ces éléments, issus d’un témoignage subjectif, doivent être lus avec prudence, mais ils éclairent la violence de la rupture biographique provoquée par la guerre et la persécution.

©Archives du Mémorial de la Shoah. Coll. Régine Jacubert.

Selon la description qu’en fait sa camarade Régine Skorka-Jacubert, « Mica » était une « fille superbe, même maigre, même rasée, elle dominait le lot des filles, grande, des yeux marron comme du velours, un visage taché de taches de rousseur. Et lorsque ses cheveux ont commencé à repousser, ils étaient d’un roux auburn et tout frisés ». La photo (en ouverture de cette biographie) qui date de son arrivée en France montre également un petit menton volontaire.

Arrivée en France… et début de la guerre

Fin août 1938, Isidore Segall séjourne à l’hôtel Miramar de Biarritz, un établissement huppé, indique La Gazette de Bayonne. Le 6 septembre suivant, il arrive à Paris. Après le plébiscite de février 1938, la Roumanie cesse d’être une démocratie parlementaire. Est-ce pour cette raison que le père de Micaëla choisit de vivre en France ? Il s’installe au 26 avenue Marceau, dans le 8e arrondissement, un immeuble cossu du quartier des Champs-Élysées.[5]. Le 10 janvier 1939, une carte d’étranger lui est délivrée, ainsi qu’à son épouse (les enfants mineurs en sont dispensés). Il se déclare sans profession. Au moment où sa carte lui est remise, il vit 2 rue des Saules, dans le 18e, au cœur du vieux Montmartre.

Le 22 avril 1939, Frida, la mère de Micaëla quitte Paris pour Bucarest. Elle revient à Paris le 5 août 1939[6]. Le 25 août, elle part au Chesnay, près de Versailles. C’est à Versailles qu’est établie la carte d’identité d’étranger non travailleur de Micaëla.

Il est possible que ce soit lors du voyage de sa mère à Bucarest que Micaëla quitte la Roumanie pour la France afin de poursuivre ses études, ou fuir les bruits de bottes alors que la tension internationale est à son comble à l’été 1939, puisque sa carte de rapatriée indique qu’elle est en France depuis 1939[7].

Quelques jours après l’installation de Frida au Chesnay, la France déclare la guerre à l’Allemagne. On ne sait pas ce que fait la famille Segall. Quitte-t-elle Paris ? Isidore est-il interné dans un camp pour étrangers ? Au moment de la mise en place des mesures antisémites en France, en octobre 1940, vont-ils se déclarer ? Même si la rafle de septembre 1941 envoie des ressortissants juifs roumains à Drancy, les autorités allemandes ne les ont pas ciblés durant les grandes rafles de l’été 1942 (la Roumanie était alliée d’Hitler contre l’URSS, après l’opération Barbarossa du 22 juin 1941). Ce qui a permis à ceux qui en avaient les moyens de se cacher.

Pourtant, c’est à Paris que l’on retrouve Micaëla en 1943, installée sans ses parents dans une pension de famille du 16ᵉ arrondissement au 85 rue de la Pompe[8], quartier où résident de nombreux étrangers. L’immeuble est un élégant hôtel particulier de trois étages.

L’immeuble où vivait Micaëla quand elle fut arrêtée ; le 85 rue de la Pompe Paris 16 ©Wikipedia

Régine Skorka-Jacubert précise que Micaëla disait suivre des études à HEC[9], élément difficile à documenter directement, mais cohérent avec son profil social et culturel. Cette insertion universitaire ne la protège cependant pas durablement.

Dans un premier temps, il semblerait que Micaela ne se soumette pas aux différentes obligations inhérentes aux populations juives de la capitale, d’autant, on l’a vu, que les Juifs roumains sont encore peu exposés aux déportations. Et, selon son amie Régine, « Mica » ne se serait pas sentie juive. Mais, en 1943, Micaëla apparaît pour la première fois dans les fichiers de la police parisienne. Un rapport daté du 2 juin 1943 fait état de son arrestation rue de Passy, non loin de son domicile, par une brigade parisienne[10]. Le document précise sans ambiguïté : « doit être conduite au service pour vérification de sa situation raciale ». Cette formule administrative, typique de la collaboration policière sous l’Occupation, révèle le glissement d’un contrôle d’identité vers une persécution fondée sur les catégories raciales imposées par l’occupant nazi et relayées par l’administration française. Aucune mention d’infraction n’apparaît : l’arrestation repose uniquement sur l’identité supposée de la jeune femme. Elle est relâchée après cette vérification. Micaëla se sent-elle désormais surveillée et vulnérable ? Ou pense-t-elle avoir définitivement prouvé qu’elle n’était que roumaine ?

L’arrestation, le camp de Drancy et la déportation

La situation se dégrade brutalement à l’été 1944. Le 18 juillet 1944, dans un Paris encore occupé mais déjà secoué par l’approche des Alliés, Micaëla est arrêtée une seconde fois « dans la pension familiale » où elle résidait par les SS en pleine nuit, au 85 rue de la Pompe[11]. Les archives de la préfecture de police et les dossiers du camp de Drancy concordent sur cette date. A-t-elle été dénoncée, était-elle repérée depuis sa précédente arrestation ? D’autres personnes ont-elles été arrêtées en même temps qu’elle cette nuit-là ? Elle ne le précise pas, et il n’a pas été possible de retrouver des traces de l’arrestation dans les archives de la préfecture de police. Aurait-elle été emmenée directement par les SS à Drancy ?

Cependant Régine Jacubert dans son témoignage revient sur cette arrestation et précise que même à Birkenau Micaëla ne semblait pas se considérer comme juive, comme si son arrestation était une « erreur » :  « Lors d’une rafle des Allemands, ils l’ont ramassée et emmenée à Drancy, le consulat roumain est intervenu auprès des autorités allemandes pour la libérer, prouvant qu’elle n’était pas juive, du fait de son nom Segall, il n’y a rien eu à faire et elle s’est retrouvée dans la même galère que nous [12] ».

Nous avons en tout cas la preuve indirecte que Micaëla a « nié » officiellement qu’elle était juive, car dans un compte rendu sur une fiche de contrôle ultérieure (en 1974), il est indiqué qu’elle « se dit non-juive »[13]. Quoi qu’il en soit, après son arrestation le 18 juillet 1944, elle est immédiatement internée au camp de Drancy, où elle reçoit le matricule 25 230. L’assertion selon laquelle elle nie être juive même une fois internée à Drancy est confirmée par l’annotation manuscrite de sa fiche d’enregistrement présentée ci-dessous :  » se dit n.j. ». Elle dépose à la « fouille » du camp 2.490 francs, une somme importante pour une jeune femme de 19 ans, sans emploi de surcroit.

Fichier Drancy
Mémorial de la Shoah/Archives nationales de France

Le 25 juillet, Micaëla, comme de très nombreux autres internés, est appelée pour changer de bloc. Elle est affectée à celui des « partants », ceux qui seront déportés par le prochain convoi. Une fois enfermées dans cette partie du camp, à droite des bâtiments en fer à cheval de l’ex cité de la Muette, les personnes ont vu les Allemands dresser des barbelés. Il n’était plus possible d’aller et venir librement dans le reste du camp. Mais les familles qui partaient étaient réunies, les maris retrouvaient leur femme et leurs enfants.

Micaëla n’a pas de famille au camp, elle a été arrêtée seule. Comme les autres détenus, elle sait sans doute que les Américains ne sont pas loin et espère qu’ils arriveront à temps pour que le convoi ne parte pas. Comme les autres, elle a dû voir arriver les enfants et adolescents raflés dans les maisons de l’UGIF sur l’ordre du commandant du camp, le SS Aloïs Brunner, et être déchirée par leurs cris et la vue de ses bambins errants pendant des jours sales et mal nourris. Et comme les autres sélectionnés pour ce dernier grand convoi parisien, au petit matin du 31 juillet, elle a patienté avec son demi-pain et son faible bagage dans la cour grillagée, attendant qu’un bus de la STCRP la conduise à la gare de Bobigny. Là, sous la surveillance de soldats allemands et de chiens et en présence de dames de la Croix Rouge, elle sera entassée avec 59 personnes de tous âges et conditions dans un wagon à bestiaux.

Le 31 juillet 1944, Micaela est donc déportée par le dernier grand convoi parti de Drancy vers Auschwitz-Birkenau. Ce convoi, que l’on dénommera après-guerre convoi 77, emporte 1.306 personnes, dont de nombreuses femmes et 323 enfants. Le plus jeune déporté, Alain Blumberg, avait 15 jours et était né au camp ; le plus âgé, Benoît Lévy, avait 87 ans.

Le témoignage de Régine Jacubert, elle-même déportée par ce convoi, et ceux d’autres survivants du convoi permettent de restituer la dureté du voyage : entassement, paille sur le plancher, absence d’eau et d’air, impossibilité pour tous les déportés de tenir assis dans le wagon, saleté (un seau hygiénique par wagon), mélange des âges, pas d’intimité, la folie qui gagne certains, peur constante de la mort, et présence directe de morts pendant le transport, tentatives d’évasion violemment réprimées. Elle évoque notamment la répression après une tentative collective d’évasion coordonnée du train par la résistance du camp de Drancy soulignant la brutalité immédiate du dispositif concentrationnaire.

Auschwitz et Kratzau

À l’arrivée à Auschwitz-Birkenau, dans la nuit du 3 août 1944, Micaëla subit la sélection. Régine Jacubert décrit la scène : les SS, les cris, les chiens, le bâton indiquant la droite ou la gauche, les femmes et les enfants mis d’un côté, les hommes de l’autre, puis la sélection pour le travail ou la chambre à gaz, la compréhension progressive que « celles qui partent d’un côté ne reviennent pas ».

Micaëla est sélectionnée pour le travail et dirigée vers le secteur des femmes, à Birkenau. Elle est rasée (tête et parties intimes) par des détenues allemandes, tatouée (nous n’avons pas son numéro de matricule, qui ne figure sur aucun document retrouvé, mais il commence par A 16) par d’autres déportées, dépossédée de ses vêtements et de son identité. Cette étape constitue une rupture anthropologique majeure : la jeune étudiante parisienne devient un numéro dans un camp d’extermination. Au moins sa connaissance parfaite de l’allemand lui permet-elle de répondre à l’interminable appel biquotidien et peut-elle prononcer son matricule dans la langue des nazis avec célérité, ce qui n’est pas le cas de toutes ses compagnes d’infortune françaises. Toutes les Françaises (c’est-à-dire déportées de France) sont réunies dans le même bloc. Une baraque où se trouvent en guise de lits des châlits de trois étages, où les femmes doivent coucher sur des planches, sans couverture, à dix par niveau.

Les femmes du convoi 77 sont internées dans le Zigeunerlager ou Tzigoïner Lager (selon Régine Skorka), la partie de Birkenau où vivaient les familles tziganes, qui ont été totalement massacrées entre le 2 et 3 août 1944, juste avant l’arrivée du convoi 77. C’est leur odeur de chair brûlée que les déportés ont senti en arrivant. Micaëla est confrontée à une promiscuité extrême, à la faim chronique, aux sélections répétées, aux épouillages, et à la vision quotidienne des crématoires. Régine Skorka-Jacubert insiste sur l’odeur permanente de chair brûlée, sur la disparition incessante des plus faibles, sur les coups distribués sans motifs, et sur l’apprentissage rapide des règles implicites de survie : se tenir droite à l’appel, ne pas attirer l’attention, s’accrocher à un groupe, etc.

À Birkenau, après la période de « quarantaine », destinée à vérifier que les déportées n’étaient pas porteuses de maladie, le travail dur et souvent inutile commence.

Un tournant fondamental intervient le 28 octobre 1944. Ce jour-là, quelques jours après que le sonderkommando a fait sauter le troisième four crématoire, des déportées sont extraites de Birkenau dans le cadre des évacuations partielles du camp, liées à l’avancée soviétique. Régine Skorka décrit le réveil aux aurores, la longue attente sur la place d’appel, puis la marche épuisante, sous la violence des SS, marquée par les chutes, les coups et l’abandon des plus faibles. Enfin, arrivées à un train, les femmes reçoivent des rations de pain jetées à la volée depuis des camions, le premier repas de la journée. Toutes les « Françaises » qui sont sélectionnées pour le transport sont ensemble dans les wagons à bestiaux.

Micaëla fait ainsi partie du groupe de femmes transférées vers Kratzau, en Tchécoslovaquie, dans les Sudètes. Ce transfert marque la sortie du centre d’extermination, sans pour autant signifier la fin de la violence concentrationnaire.

À Kratzau, ce n’est pas plus confortable qu’à Auschwitz : lits partagés, pas d’eau pour se laver et poux de corps pour toutes. La violence existe, mais plus sourde, la nourriture reste insuffisante et infecte. Mais les femmes sont là pour travailler, alors que toutes les forces allemandes sont concentrées sur l’effort de guerre. Et il n’y a pas de « sélection ».

Au fil de l’épuisement par le travail et le manque de nourriture, les plus « âgées » tentent de prendre soin des jeunettes, qui ont entre 13 et 15 ans, venues pour la plupart de la pension UGIF de la rue Vauquelin. Une nuit avec Régine, très dégourdie, et Ida qui n’y voit goutte, Mica part en opération pommes de terre… qui risque de mal se terminer. Les filles craignent d’être envoyées à Gross-Rosen, le camp dont Kratzau dépend, et où il y a des sélections –ce qui n’était pas le cas dans « leur » petit camp.

Micaëla est affectée au kommando de travail lié à une usine d’armement. Régine Skorka-Jacubert décrit la Schpritzerei, où les détenues peignent des grenades sur des machines fonctionnant en continu pendant douze heures, parfois de nuit lors de la nacht schicht. « Nous prenons la grenade entre deux doigts, un côté sur la main droite, l’autre côté sur la main gauche, elle doit tourner au-dessus de la machine qui verse dessus une peinture jaune », explique Régine. Le travail est exténuant et dangereux, mais l’usine constitue aussi un espace légèrement plus poreux que le camp strict. Pour leur copine Ida, très myope (et qui avait dû le cacher à Birkenau, sinon elle aurait été sélectionnée immédiatement pour les chambres à gaz), la présence de Mica et Régine est une garantie de survie, car celle-ci repose sur la solidarité entre amies : partage de nourriture, dissimulation de la faiblesse, entraide quotidienne.

C’est dans ce camp sinistre qu’intervient un épisode absolument exceptionnel : la rencontre avec un ouvrier civil français, lorrain et non juif, que connaît Régine d’avant sa déportation. Monsieur Trompette est tombé amoureux de la grande et belle jeune fille roumaine et va lui servir de messager. Par son intermédiaire, une correspondance est établie avec la gouvernante allemande de Micaela, retournée à Berlin. Un colis parvient alors jusqu’au camp, contenant notamment du sel et du sucre. Régine Jacubert précise immédiatement que ces denrées sont partagées : « Nous nous sommes partagées le sel et le sucre, c’était cela la vie du camp. » L’épisode illustre moins un sauvetage individuel qu’un des actes qui fondent une sororité qui perdurera toute leur vie. Il témoigne également de la grande tendresse de sa gouvernante pour la jeune Mica, qui s’est donné du mal pour trouver des denrées qui devenaient rares elles aussi dans une Allemagne aux abois.

« Mica » reçoit également un magnifique pull-over, tricoté par sa nounou dévouée, que bien entendu elle n’a jamais porté. Cela aurait été le meilleur moyen de se faire remarquer alors que les déportées étaient vêtues de hardes et chaussures dépareillées. Mais la gouvernante ne se contente pas de colis : elle veut voir Mica, elle se déplace de Berlin jusqu’à Kratzau. Ses deux copines trouvent un stratagème pour que, l’espace d’un instant, dans un sombre tunnel qui mène à l’usine, Mica et sa nounou puissent se côtoyer et se parler. Moment suspendu, arraché à la violence de la situation. Mais un très court instant.

La libération de Kratzau et le retour en France

Le printemps 1945 ouvre une période de chaos. Les SS oscillent entre violence et fuite. Les détenues entendent des rumeurs contradictoires : le camp aurait été miné par les nazis, des massacres seraient imminents. L’arrivée des Alliés semble prendre du temps… Régine Jacubert décrit la nuit du 8 au 9 mai 1945, marquée par des cris, des coups de feu, puis le départ précipité des SS. La libération ne signifie pas immédiatement la sécurité : pillages, violences sexuelles exercées par les « libérateurs » russes[14], maladies (notamment la dysenterie) continuent de faire des victimes. La commandante SS est pendue par les Russes. Des femmes meurent d’émotion au moment d’être libérées. D’autres mourront de s’être ruées sur la nourriture alors que leur corps n’y était plus habitué. Micaela, qui n’était déjà pas très forte physiquement, traverse cette période dans un état de grande faiblesse physique, mais c’est son amie Ida qui manque de succomber à la dysenterie et qu’elles soutiennent autant qu’elles le peuvent.

Avec Régine et Ida, « Mica » quitte Kratzau et entame un retour incertain, fait de marches, d’attentes, de négociations. Elles se dirigent vers Guerlitz, une grande ville sur la frontière polonaise.

Micaëla, polyglotte, participe à l’obtention de laissez-passer, à la recherche de moyens de transport, et parvient finalement à rejoindre une zone sous contrôle américain. La séparation d’avec Régine, puis les retrouvailles différées (des dizaines d’années plus tard), illustrent la fragmentation des trajectoires de retour : la survie ne s’achève pas avec la libération des camps, mais se prolonge dans un long processus de reconstruction.

Micaëla rejoint tardivement la France : le 29 juin 1945, et passe par le centre de rapatriement de l’Hôtel Lutetia. Elle y subit un sommaire examen médical ; il lui est délivré un colis de vêtements (un manteau, une robe, une culotte, une paire de bas et des chaussures)[15]. Elle reçoit ensuite le 18 juillet 1945 une carte d’alimentation et une carte temporaire de rapatriée. Sur le plan médical, elle est considérée être dans un « état moyen » avec des œdèmes visibles. Ni son poids, ni sa taille ne sont mentionnés[16]. Rentrée en France près de deux mois après sa sortie de Kratzau, sans doute a-t-elle eu la possibilité de reprendre des forces et un peu de poids durant ses pérégrinations, mais on ne sait pas vraiment ce qu’elle a fait entre début mai et fin juin. A-t-elle pu, comme Fanny Azenstarck[17] envoyer un télégramme à sa famille pour annoncer son retour ?

Retrouve-t-elle ses parents ? Tout de suite ? On sait qu’au moins son père a survécu, puisqu’il a conservé le nom de SAVU (un nom roumain) après la guerre, et que sa fille a adopté ce patronyme. Ce que nous ne savons pas est à quel moment elle l’a adopté et si un changement officiel a été fait à l’état civil.

Le retour ne met pas fin aux souffrances : « Mica » doit se reconstruire physiquement et psychiquement, dans un pays qui peine à mesurer l’ampleur de la déportation.

Micaëla décide rapidement de quitter la France, et en 1946[18] elle retourne en Roumanie, où elle se marie le 4 juin 1947 à Bucarest avec Sergiu Alexandru Ioanid [19]. Le couple n’a pas d’enfants. Après un peu moins de vingt années passées en Roumanie, elle revient définitivement en France le 26 mars 1963 ; où elle s’installe au 110 quai Louis-Blériot, dans le 16e arrondissement de Paris. Elle exerce le métier de chef de fabrication dans l’édition. Quelques mois plus tard, le 23 juin 1964 elle divorce de Sergiu Ioanid ; le jugement est prononcé par le Tribunal de Grande Instance de la Seine.

En novembre 1966, Micaëla dépose finalement un dossier de demande du titre de Déporté Politique. Elle y indique avoir été une « déportée raciale ».

Le 14 avril 1970, Micaela obtient par décret la nationalité française[20] et reçoit sa première carte d’identité française le 22 mai 1970[21]. Son parcours est progressivement reconnu par l’administration française. Après de longues procédures, elle obtient le titre de Déportée politique, par décision du 21 novembre 1975, qui lui est communiquée le 27 janvier 1976[22]. La reconnaissance officielle de son internement indique la période du 18 au 30 juillet 1944 (elle avait fautivement indiqué « juin » sur son dossier, ce qui n’avait pas échappé à la vigilance du fonctionnaire chargé de vérifier la conformité de ses déclarations avec les documents trouvés dans les archives de la police et de Drancy). Les dates prises en compte pour sa déportation vont du 31 juillet 1944 au 28 juin 1945. Nous ne connaissons pas le montant de son « pécule », si elle en a touché un. 

ÉPILOGUE

Micaëla SEGALL SAVU est morte à Clichy (92)[23], le 30 mai 2005. Or, le 5 décembre 2014, « Micaele Segall », née le 19 décembre 1924, est déclarée morte à Auschwitz le 5 août 1944 dans un acte de décès émis par l’ONAC. À tort, donc !

 

Notes & références

[1]Pour des raisons ignorées, Isidore Segall change son nom en Savu. Une note dans le dossier de Micaëla datée de 1974 précise qu’il a changé de nom « au cours de la dernière guerre » et qu’il l’a « conservé à la fin des hostilités ». Toutefois, sur sa carte de rapatriée, Micaëla indique « SEGALL Isidore » comme nom de son père. Elle ne savait peut-être pas qu’il avait changé de nom.

[2] Cette petite ville située au Nord-Est de la Roumanie avait une population juive depuis sa création à la fin du 18e siècle. Elle a été intégrée à la ville de Suceava. Durant la guerre, tous les Juifs de Burdujeni ont été déportés en Transnistrie. La moitié seulement a survécu. Dans les années 1970, 20 familles vivaient encore à Burdujeni. Il n’y en avait plus aucune en 2004, selon la notice de JBAT Archival Survey jbat.lbi.org

[3] Selon des confidences qu’elle aurait faites à Régine Skorka-Jacubert quand elles étaient déportées à Kratzau. Version numérique du tapuscrit de Régine Skorka-Jacubert, « Ma vie verbatim », 24 mars 1985, transmis par son fils Serge Jacubert.

[4] Ibid.

[5] En 1938, au recensement, la communauté juive roumaine comptait 756. 930 personnes. C’était le troisième pays d’Europe pour le nombre de juifs, derrière la Pologne et l’Union ­soviétique. Sur les Juifs en Roumanie avant 1938, voir « Le statut légal des Juifs en Roumanie jusqu’en 1938 », in La Roumanie et la Shoah, p 23 à 41, de Radu Ioanid (CNRS Editions; nouvelle édition augmentée en 2023). On note que, de retour en Roumanie, Micaëla Segall s’est mariée avec un Sergui Ioanid.

[6] Carte d’identité d’étranger non travailleur d’Isidore Segall, dossier individuel de déportation de Micaela Savu ex Segall, 21 P 670 903, SHD Caen.

[7] Carte de rapatriée de Micaela Segall (26 juin 1945), ibid.

[8] Dossier de demande de titre de Déporté Politique, ibid., SHD Caen. C’est aujourd’hui un luxueux hôtel.

[9] Le 17 novembre 1939, HEC est déplacée à Caen, les élèves inscrits logés à l’hôtel. L’établissement se réinstalle à Paris en 1940-1941. Les élèves d’HEC, qui ont manifesté à l’Arc de Triomphe pour le 11-Novembre 1940 sont contraints par les Autorités d’occupation à aller pointer au commissariat tous les jours. En janvier 1941, le seul professeur juif de l’école est révoqué, puis est nommé professeur honoraire. hecstories.fr

[10] Rapport du 2 juin 1943 de la 3e section des Renseignements généraux et des Jeux, Archives de la Préfecture de police de Paris. La 3e section, baptisée « Rayon Juif », est composée de policiers français et sous la direction de Louis Sadosky. Elle est devenue police politique dès la fin 1940 et se charge de « contrôler » (traquer) les Juifs, aussi bien par des filatures, « des enquêtes », des perquisitions, le suivi des dénonciations que des vérifications dans les lieux publics (rue, métro, gares, restaurants, cafés, etc.) ou rafles. « 1028 personnes dont 723 de race juive ont été ainsi interpellées et leurs pièces d’identité minutieusement vérifiées », se vante un rapport manuscrit du 12 juin 1943. En fait 4.733 personnes juives figurent d’une manière ou d’une autre dans ce fichier français dont 2.365 seront déportées. En juillet 1943, tout juste après l’arrestation de Micaëla, ses attributions sont limitées au contrôle des cartes d’identité. Cf. APP, au Pré Saint-Gervais et l’excellent article de Nicolas Coiffait : « Dans les archives du Rayon Juif », in Sur nos traces, Blog de généalogie juive, surnostraces.org 2025.

[11] Demande d’attribution du titre de déportée politique de Micaela Savu ex Segall (21 novembre 1975), dossier individuel de déportation de Micaela Savu ex Segall, 21 P 670 903, SHD Caen.

[12] Version numérique du tapuscrit de Régine Jacubert, » Ma vie – verbatim », 24 mars 1985, transmis par son fils Serge Jacubert. Voir la version publiée : Fringale de vie contre usine à mort, éditions Le Manuscrit, 2009, disponible en ebook.

[13] Fiche de contrôle réalisée par les services de la Préfecture de police de Paris (17 juillet 1974), dossier individuel de déportation de Micaela Savu ex Segall, ibid. Ce document reprend les déclarations de Micaëla lors de son arrestation en 1944, et peut-être s’appuie sur des démarches éventuelles qu’elle aurait faites à Drancy pour se déclarer non-juive, comme le raconte Régine Skorka-Jacubert. Cette démarche désespérée pouvait être tentée mais était très rarement suivie d’une libération.

[14] Voir le témoignage de Fanny Azenstarck-Garraud. paroles-de-liberes.ens-lyon.fr. Elle raconte des viols et maltraitances des soldats soviétiques totalement ivres.

[15] Carte de rapatriée de Micaëla Savu ex Segal (29 juin 1945), ibid., SHD Caen.

[16] Fiche médicale de Micaela Savu ex Segall à son retour de déportation (s.d). ibid., SHD Caen.

[17] ©USC Shoah Foundation http://paroles-de-liberes.ens-lyon.fr/premiers-contacts-avec-les-allies/fanny-garreaud

[18] Fiche individuelle de Micaela Savu ex Segall issue des Archives du Service des Étrangers de la Préfecture de Police de Paris (6 septembre 1974)

[19] Rapport de l’inspecteur de police Sirurguet Michel au commissaire de police Laffite, chef de la 1e section du 6e cabinet de délégations judiciaires portant sur la demande d’attestation de déportée politique, affaire Savu Micaela, (4 juin 1975), ibid., SHD Caen. Nous n’avons pas d’information sur son mari, dont le patronyme laisse penser qu’il était membre de la communauté juive.

[20] Rapport de la sous-direction des affaires criminelles de Paris, 5e section B sur la demande du titre de déportée politique de Micaela Savu ex Segall (10 juillet 1975), ibid., SHD Caen. Décret de naturalisation publié au Journal officiel du 19 avril 1970. 6238 x 69.

[21] Rapport de l’inspecteur de police Sirurguet Michel au commissaire de police Laffite, chef de la 1re section du 6e cabinet de délégations judiciaires portant sur la demande d’attestation de déportée politique affaire Savu Micaela, (4 juin 1975) ibid., SHD Caen.

[22] Attribution du titre de déportée politique (27 janvier 1976), ibid., SHD Caen.

[23] On note que dans cette ville, en 2022, est décédée Chantal Segall, née le 22 octobre 1943 à Versailles. Elle vivait au Chesnay, ville dans laquelle a vécu également Micaëla à son arrivée en France. Ont-elles un lien familial ?

Contributeur(s)

Biographie réalisée par les élèves de Terminale du Lycée Jean Bouin (Saint-Quentin), sous la direction de leur professeur d'Histoire-Géographie M. Damien BRESSOLLES.

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1 commentaire
  1. Serge JACUBERT 3 semaines ago

    Chers élèves, chers enseignants,
    c’est avec émotion que je lis le fruit de vos travaux. Ils rendent particulièrement bien compte de ce que fut la vie de Micaëla SEGALL, surnommée Mica par ma mère.
    Je souhaite juste que vous rectifiiez le passage concernant Jules Lucien TROMPETTE, né à Dieuze en Moselle, qui portait bien ce nom (ce n’était pas un surnom, comme vous pourrez le vérifier en suivant ce lien https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/ark/1265410 ).
    Bien à vous et encore bravo pour vos travaux.
    Serge JACUBERT

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