Léon LEVY-BULTINET
Léon Albert Yvan Bultinet LEVY © blog de Marcel Martine ARGOYTI.
La guerre de 1939-1945. Les Déportés Résistants Hendayais[1].
Les recherches pour la biographie de Léon Lévy ont été menées par un groupe d’élèves de 3e de l’établissement Jules-Verne de Carcassonne. Plutôt que proposer uniquement le fruit de leurs investigations, les élèves ont pris le parti de montrer leurs tâtonnements, leurs réflexions à la découverte des documents d’état civil ou fournis par le Service historique de la Défense, et d’offrir au lecteur de suivre leur enquête, avec ses joies et ses déceptions.
La vidéo reprend les échanges entre les élèves tels qu’ils se sont déroulés.
Léon Lévy a réservé bien des surprises aux élèves de l’Aude… et sa vie laisse bien des questions sans réponses. Les compléments d’information se trouvent en note à la fin du texte.
Voici ce que nous savons actuellement de la vie de Léon Albert Bultinet Lévy, né français à Constantine et mort à 34 ans dans un camp d’extermination en Allemagne parce qu’il était né juif.
Introduction
Lohen : Hein, oh ? Tu rêves, Mélie ?
Mélie : Euh non, désolée, je réfléchissais !
« Toute mort est un mystère parce que toute la vie est un mystère. »
Lohen : Quelle philosophe !
Mélie : Mais non ! c’est une citation de Jean d’Ormesson, un académicien et philosophe français (1925 – 2017).
Lohen : La prof ne nous demande pas d’étudier des citations, mais d’analyser des archives du Convoi 77 !
Mélie : Je sais Lohen ! Merci ! Mais la vie de Léon LEVY est tellement mystérieuse que je me mets à réfléchir en cherchant des citations.
1- Enquête Naissance
Acte de naissance de Léon Bultinet LEVY né le 31 décembre 1910,
acte de naissance du 3 janvier 1911. Constantine. © ANOM[2]
Acte de reconnaissance de Léon Bultinet LEVY par sa mère, Jeanne Lévy,
daté du 10 janvier 1911 © ANOM
Mélie : Léon Albert Yvan Bultinet Lévy est un homme à l’histoire énigmatique. De sa naissance à sa mort des zones d’ombre subsistent. Il est né le 31 décembre 1910, à 4 heures du matin, mais a été déclaré par la « sage-femme Marie Nicolet, épouse Gimon, non parente de l’enfant », le 3 janvier 1911[3]. Elle a inscrit cette naissance sous le nom de Robert Simon Bultinet. De « père et mère non nommés ».
Lohen : Mais pourquoi la sage-femme l’a-t-elle déclarée[4] ? Ce n’est pas aux parents de le faire ?
Mélie : Tu vois, premier mystère ! Quelques jours après, le 10 janvier 1911, l’enfant est reconnu par sa mère sous le nom de Léon Albert, Yvan, Bultinet, LEVY. Mais durant toute sa vie, il est appelé Léon Bultinet ou Léon Levy Bultinet.
Lohen : Connaît-on le lieu de sa naissance au moins ?
Mélie : Oui, il a vu le jour au 39 rue Sauzay, chez sa mère, à Constantine, en Algérie.
Lohen : Des Juifs[5] en Algérie ?
Mélie : Je ne sais pas… Demande à la prof !
Lohen : Madame ! Est-ce qu’il y avait des Juifs en Algérie ?
La professeure : Oui, bien sûr ; c’est une histoire riche et complexe. Dès l’Antiquité, on note une présence juive en Algérie. Les premiers Juifs se sont installés en Afrique du Nord après la destruction du Premier Temple de Jérusalem, au VIe siècle avant J.-C. ; ils étaient répartis dans différentes villes comme Timgad, Hippo (Algérie) et Carthage (Tunisie). Au Moyen Âge, sous le règne des musulmans en Afrique du Nord, les juifs ont reçu une sorte de statut protégé, où ils étaient tolérés en tant que non-musulmans, mais soumis aux impôts et restrictions. Cependant, ils jouissaient de certaines libertés religieuses.
Inès : Madame ! Les deux religions coexistaient en paix !
La professeure : Il y a eu des épisodes difficiles, mais en général les Juifs étaient acceptés. Ensuite, sous l’Empire ottoman (à partir de 1671), la situation des juifs en Algérie est similaire à celle de nombreuses autres communautés juives dans le monde musulman. Ils étaient largement intégrés à la société, dans toutes les grandes villes d’Algérie comme à Constantine. Ils occupaient les métiers du commerce, de l’artisanat et de la finance. Ils jouissaient d’une liberté relative, bien que toujours sous le système de la dhimma.
Inès : Mais, c’est quoi la dhimma, madame ?
Professeur : Je vous l’ai déjà dit, la dhimma[6], c’est le statut de « protégé », attribué aux juifs et aux chrétiens à cette époque. Mais la présence juive en Algérie prend un tournant majeur à l’époque de la colonisation française en 1830. Au début, les juifs étaient souvent plus favorisés que les musulmans, notamment parce qu’ils étaient perçus comme des alliés des autorités coloniales. En 1870, le décret Crémieux a accordé d’office la citoyenneté française aux 35.000 Juifs d’Algérie, leur conférant ainsi des droits égaux à ceux des Français, ce qui a provoqué une certaine tension entre juifs et musulmans[7]. De nombreux Juifs algériens se sont alors rapprochés de la France, tandis que la population musulmane considérait cette décision comme une forme de discrimination.
Julia : Léon a peut-être été confronté à ces tensions, ce qui expliquerait son arrivée en France.
Ndeye : Ou peut-être a-t-il réussi tout simplement son recrutement aux PTT…
Inès : Et aujourd’hui ? On trouve encore des Juifs en Algérie ?
Professeur : Malheureusement, aujourd’hui, la communauté juive en Algérie est quasi inexistante. Quelques Juifs, principalement des descendants de ceux qui sont partis, continuent d’y vivre, mais leur nombre est très faible. Toutefois, certaines synagogues et cimetières juifs existent encore dans le pays, bien que souvent laissés à l’abandon. L’histoire des Juifs d’Algérie reste un aspect important de l’histoire sociale et culturelle du pays. Poursuivez maintenant les recherches pour avancer l’écriture de la biographie, s’il vous plaît.
Lohen : Je n’ose pas encore demander à la prof, mais Lévy est un nom de famille juif, non ?
La question se pose, est-il issu de la communauté juive ? Le nom de femme mariée de sa mère, Jeanne Levy est d’origine juive[8], on suppose donc que son père, qui n’est pas cité dans l’acte de naissance est juif. Le nom de jeune fille de sa mère est Jema, sans précision de son origine. Sa mère ne semble pas avoir été mariée. Son fils porte donc son nom de jeune fille[9].
Ndeye : N’oublie pas que « Juif » n’est pas une nationalité ! Léon était français.
Inès : Tout à fait, l’Algérie à cette époque étant française…
2- Arrivée en France métropolitaine
Lylia : Je ne comprends plus rien, moi ! Je croyais qu’il avait été arrêté en France, et pas à Constantine !
Ndeye : Il a bien été arrêté en métropole. Je n’ai pas trouvé de documents d’archive concernant son arrivée mais on suppose qu’il est venu pour son travail ou à la suite des tensions[10] – comme je viens de partager avec la professeure. Tu n’écoutes pas Lylia !
Lylia : J’ai compris !!! On retrouve donc Léon à Paris. À quelle date quitte-t-il Constantine ? Encore une question sans réponse !
Julia : J’ai un document déclaratif de sa femme !
Ndeye : Il y a bien un acte de mariage[11]?
Julia : J’aimerais bien pour faciliter nos recherches ! Il manque quelques années d’état civil des archives de Compiègne, qui ont brûlé en 1940 ! Bien qu’ayant été en partie reconstituées, ces archives sont consultables uniquement dans la salle de lecture de Beauvais.
Ndeye : Effectivement, ça devient compliqué !
Julia : Nous savons juste qu’il s’est marié avec Madeleine Ciret[12] et qu’ils ont eu un fils hors mariage, Serge, Roger, Albert né le 15 novembre 1931, à Paris 6e!
Lylia : Peut-être que la famille de sa femme ne voulait pas de ce mariage parce qu’il est juif !
Julia : Encore un mystère ! J’ai seulement l’état civil de sa femme, née le 14 juillet 1914 à 3h00 du matin à Vierzon-Villages, dans le centre de la France. La copie de l’acte de mariage stipule qu’elle s’est mariée avec Léon Bultinet Levy, à Compiègne le 18 avril 1932.
Ndeye : Ce document atteste qu’ils ont habité au 34 rue Custine dans le XVIIIe arrondissement à Paris[13].
Julia : Léon était fonctionnaire aux PTT (Postes, Téléphones et Télécommunications, l’ancêtre de La Poste), il mène une vie ordinaire… jusqu’à ce que l’Histoire bascule !
3- L’arrestation et la déportation
Lylia : De quelle histoire parles-tu Julia ?
Julia : De la Seconde Guerre mondiale bien sûr ! Léon en est directement victime. En tant que Juif, il est licencié des PTT.
Lylia : Mais pourquoi perd-il son travail ? Je ne me souviens plus exactement de ce qui s’est passé en France en 1940…
Lohen : En mai 1940, la France[14] est attaquée par l’armée nazie et est vaincue rapidement. Le maréchal Pétain signe l’armistice avec l’Allemagne et obtient les pleins pouvoirs le 10 juillet. Une période difficile arrive pour les Juifs. En effet, deux statuts des Juifs sont rédigés à l’initiative du gouvernement du nouveau régime mis en place par Philippe Pétain.
Lylia : En quoi consiste ces statuts, quel est leur but ?
Lohen : Le premier, daté du 3 octobre 1940, est publié au Journal officiel le 18 octobre 1940. Il a été élaboré par Raphaël Alibert et Marcel Peyrouton[15], respectivement titulaires du ministère de la Justice et de l’Intérieur. Ce statut définit pour la première fois en France une « race juive » et marque sans conteste le point de départ d’un antisémitisme d’État. Toute une série de professions sont interdites aux Juifs, notamment dans l’administration, dans la justice et dans l’enseignement. En France, alors que rien ne distingue les Juifs des non-Juifs, ce statut remet en question leur place depuis 1791[16] au sein de la société.
Lylia : C’est terrible de perdre son travail ainsi et d’être mis au ban de la société !
Lizi : Malheureusement, les difficultés de Léon ne sont pas terminées ! Sa situation empire en 1944, alors que la guerre touche à sa fin[17]. Le 10 juillet, la Gestapo l’arrête[18] à son domicile à 9 heures du matin, en lien avec un acte de résistance.
Sherine : Les circonstances de son arrestation sont floues. Nous avons une trace écrite de son épouse Madeleine Andrée Ciret, qui a lancé des recherches auprès du ministère des Anciens combattants et des victimes de guerre, dans lesquelles elle affirme que son mari a été arrêté pour motif racial et non pas pour un acte de résistance.
Lizi : Pourtant, ici il est écrit qu’il a été arrêté par la Gestapo pour un acte de résistance, mais je ne serais pas étonnée que cette raison ne soit qu’un prétexte pour ne pas dire ouvertement le motif racial !
Sherine : Attends ! j’ai un autre document renseigné par Madeleine qui indique qu’il aurait été dénoncé par un Corse dénommé Crossini et qu’il devait certainement travailler pour la Résistance.
Lizi : Je pense que Madeleine a tellement cherché qu’elle a pu avoir des précisions sur l’arrestation de son mari. D’ailleurs, d’après le plan de Paris pendant l’Occupation, l’endroit où Léon aurait été conduit au siège annexe de la Gestapo, le 11 rue Cambacérès[19], est non loin de l’église de la Madeleine.
Lylia : Que lui arrive-t-il après ?
Lilou : Il est transféré le 11 juillet à la préfecture de police, puis à Drancy – camp d’internement tristement célèbre –, comme le prouve sa fiche d’internement à Drancy, où il reçoit le matricule 25.020. Puis il est déporté à Auschwitz le 31 juillet 1944 ; il figure sur la liste reconstituée du convoi 77. Son numéro de matricule à Auschwitz était B-3848.
Lylia : Est-on sûr de son décès ?
Shérine : Certainement ! Sinon il serait revenu près de sa femme. Quand je compte le nombre des différentes administrations que Madeleine a contactées pour le rechercher ! Le tribunal de la Seine a même fait une demande de recherche en Suisse.
Lizi : Elle a dépensé beaucoup d’énergie et des zones d’ombre subsistent… ! Quelle Madame courage ! Quelle persévérance !
Lilou : J’ai une lettre du ministre des Anciens combattants et Victimes de Guerre à monsieur le Procureur de la République du tribunal de première instance de Bayonne qui indique comment déterminer la date de décès de Levy Léon Albert, par suite de son non-retour du camp le premier juillet 1946. Il est suggéré, selon la loi du 30 avril 1946, de déclarer la date de décès au 5 août 1944 soit 5 jours après son départ du camp d’internement de Drancy.
Lilya : Mais on n’est pas sûr qu’il ait été exterminé dès son arrivée à Auschwitz !
Lizi : Je lis surtout à la fin de ce document une annotation manuscrite de Madeleine, de mai 1946 qui dit qu’on lui aurait raconté que son mari aurait été exterminé sur les routes de France et brûlé à la chaux[20] ! C’est terrible !
Shérine : Moi, j’ai aussi une lettre de la préfecture de la Seine datant de janvier 1949 stipulant qu’il serait mort au camp de Drancy ! Mais cette version n’est pas exacte, car nous avons des preuves de son arrivée à Auschwitz !
Lizi : En tout cas, sa femme a poursuivi les démarches afin de le faire reconnaître comme « Mort pour la France »[21].
Lylia : A-t-elle obtenu des réponses ?
Sherine : D’après ce document datant du 11 avril 1949, le ministère des Anciens combattants demande de bien vouloir inscrire la mention « mort pour la France » sur l’acte de décès de Léon Albert Yvan Vultinet (c’est le nom fautif qui est indiqué sur son acte de décès reporté à l’état civil du 18e arrondissement de Paris), ce qui est acté dès le 7 mai 1949.
Lilou : Les démarches ont été longues, Madeleine ne reçoit la réponse attribuant le statut de Déporté politique lui ouvrant les droits à des indemnités qu’en 1955[22] ! Elle a déposé le dossier le 29 novembre 1954 !
Shérine : Elle touche même un mandat de 18.000 francs[23].
Lylia : Je ne pense pas que cette minuscule indemnité la console de la perte de son mari, mais cette compensation est mieux que rien.
Lilou : Cette histoire est pleine de mystère et de rebondissements…
Shérine : Et tu n’es pas au bout de tes surprises !
4- La mort
Karima : Encore des mystères ! Déjà que je ne comprends pas où il est mort ? À Drancy, dans le train, à Auschwitz ?
Mélie : Il est décédé à l’infirmerie au kommando d’origine d’Echterdingen, le 1er mars 1945 à 8h20 du matin d’après la liste des décès du camp du Struthof[24] sous le numéro 1611.
Lilou : Quel destin !
Karima : Je ne comprends plus rien, on étudie bien le convoi 77 pour Auschwitz ?
Inès : C’est compliqué, on apprend avec les documents que tous les déportés envoyés à Auschwitz ne sont pas forcément morts dans ce camp, mais que certains ont été sélectionnés pour travailler dans d’autres structures. Il se peut que notre déporté ait connu ce destin.
Karima : Savons-nous par quels camps il est passé ?
Mélie : Selon différents articles concernant le convoi 77, Léon aurait pu passer par au moins cinq camps après Drancy : Auschwitz, Stutthof, Natzweiler-Struthof, Echterdingen et Vaihingen-sur-l’Enz. Mais, comme en témoigne le document fourni par l’ITS à Bad Arolsen, nous ne sommes sûrs que de son passage à Auschwitz, à Natzwiller (son matricule est 43.175) et de son envoi dans un commando qui dépend d’Echterdingen.
ITS. Bad Arolsen
Karima : Le pauvre, il a vraiment souffert ! Tu as fait des recherches sur le commando véritable et les camps du Struthof ?
Ines : Le camp du Struthof est un camp de concentration nazi déployé en 1941 sur le territoire de l’Alsace annexée par l’Allemagne. Le kommando d’origine Echterdingen est une unité de travail forcé en Allemagne, sous le régime nazi, où les prisonniers étaient contraints d’exécuter des travaux déterminés, souvent en dehors d’un camp de concentration principal.
Karima : Qu’est-il arrivé à toutes ces personnes déportées ?
Lilou : Je ne sais pas ! Je ne suis pas professeur ! Madame, pouvez-vous nous expliquer ?
La professeure : Sur les 1.306 déportés du convoi 77 qui arrivent à Auschwitz, plus de la moitié[25], dont les enfants, sont immédiatement dirigés vers les chambres à gaz. 291 hommes et 183 femmes sont sélectionnés pour le travail. Parmi les hommes sélectionnés, au moins 75 sont envoyés le 26 octobre 1944 dans le camp de concentration du Stutthof, près de Gdansk en Pologne, puis transférés, en novembre 1944, en Allemagne, dans les camps annexes de Hailfingen/Tailfingen, d’Echterdingen et à Dautmergen (Schömberg). Depuis ces camps, des détenus sont transférés au camp de malades et de la mort de Vaihingen-sur-l’Enz. Quelques-uns ont été déportés vers Bergen-Belsen[26].
Inès : Merci, madame, on va poursuivre nos recherches. Karima, où sont situés certains camps ?
Karima : Le camp de Drancy, situé au nord-est de Paris, dans la ville de Drancy, établi par les Allemands en août 1941 pour interner plus de 4.200 hommes juifs habitant à Paris qui venaient d’être arrêtés. À l’été 1942, Drancy devient le principal camp de transit pour les Juifs déportés depuis la France[27].
Inès : Et le camp d’Auschwitz, où ils ont été déportés ?
Lilou : Auschwitz est le plus connu ! Il est situé en Pologne, près de la ville de Cracovie. C’est le plus grand complexe concentrationnaire du Troisième Reich, il est à la fois « un camp de concentration, un centre de mise à mort et un camp d’extermination par le travail. Plus de 1,1 millions de personnes sont décédées à Auschwitz, dont près d’un million de Juifs. Ceux qui n’étaient pas directement envoyés aux chambres à gaz se voyaient condamnés aux travaux forcés », indique L’Encyclopédie multimédia de la Shoah.
Ines : Avez-vous des renseignements sur les trois autres camps ?
Shérine : Non, je n’ai pas eu le temps ! Mais tu m’avais dit que tu ferais les recherches, Inès ?
Inès : J’ai oublié …
Lilou : T’inquiète, j’ai ! J’insère ma clé USB… Laisse-moi te les énumérer… Il y a d’abord le Konzentrationslager Natzweiler, plus « connu en France sous le nom de camp du Struthof ou camp de concentration de Natzweiler-Struthof, est un camp de concentration nazi déployé en 1941 sur le territoire de l’Alsace annexée par l’Allemagne nazie. (Il dépendait de Vaihingen-sur-l’Enz). Le camp de concentration d’Echterdingen est créé en novembre 1944 en tant qu’annexe du camp de concentration de Natzweiler-Struthof (seul camp de concentration sur le sol français) sur la base aérienne d’Echterdingen. Le camp est construit par l’Organisation Todt. Le camp de concentration de Vaihingen-sur-l’Enz, dans le pays de Bade-Wurtemberg, était un camp de travail destiné à la fabrication d’armement par l’organisation Todt. À la fin de la guerre, il devint un camp de concentration pour prisonniers malades ou mourants ».
Karima : Mais c’est quoi l’Organisation Todt ?
Lilou : « L’Organisation Todt (OT) est un groupe de génie civil et militaire du Troisième Reich chargé de la réalisation d’un grand nombre de projets de construction, dans les domaines civil et militaire Au cours de la guerre, l’OT n’a compté qu’un petit nombre de cadres, conseillers techniques et architectes, mais a employé un nombre considérable de travailleurs étrangers (1.400.000 en 1944), essentiellement par le travail forcé, ou dans le cadre du STO géré par Fritz Sauckel[28]. »
Karima : Que sait-on sur les causes de la mort de Léon ?
Mélie : D’après un rapport d’un médecin du camp, nous pouvons déduire que Léon est mort de dysenterie[29] dans des conditions horribles, sans soin dans un baraquement totalement abandonné. Sinon, il aurait été envoyé dans le camp de Bergen-Belsen, car les Allemands vidaient les camps au fur et à mesure de l’avancée des Alliés.
Karima : Que de zones d’ombre dans la vie de Levi Léon Albert Bultinet ! Que peut-on retenir ?
Sherine : Attendez ! En fouillant dans les archives d’Arolsen[30], j’ai un document écrit en allemand daté du 14 décembre 1955 qui mentionne le nom de Léon Lévy Bultinet.
Lohen : Tu sais lire l’allemand, toi ?
Sherine : Non, je vais demander à Mme Fuentes !
Mme Fuentes : Ce texte nous apprend, entre autres, que Léon est mort d’une néphrite[31].
Mélie : Quelles que soient les causes de sa mort, c’est terrible qu’il n’ait pas pu être libéré, à un mois près !
Sherine : Quel Allié a libéré ce camp ?
Mélie : Les Français ! Le 1er avril 1945, alors que Léon est mort le 1er mars.
Lohen : Aujourd’hui, son parcours reste partiellement flou quant aux circonstances exactes de son arrestation et de sa mort. Pourtant, son histoire, comme celle de milliers d’autres victimes silencieuses du régime de Vichy, illustre la brutalité d’un système antisémite mis en place au cœur même de l’État français.
5- Nouveaux développements
Ndeye : Arrêtez, on ne peut pas terminer la biographie de Léon sur ces zones d’ombre ! J’ai de nouveaux éléments !
Lohen : Vite raconte alors !
Ndeye : La maman de Léon Albert se prénomme Jeanne Nedjema Lévy. Elle est née à Philippeville, en Algérie, le 28 juillet 1885. Fille de Aaron Lévy et Zora Cohen. Elle est la fille ainée d’une fratrie de dix enfants.
Lohen : Comment as-tu retrouvé ces informations ?
Ndeye : Dans un document qui retranscrit l’acte de naissance de Léon, l’identité de sa mère est clairement citée, mais avec une faute de transcription le N est transformé en M ! Son nom est bien Jeanne Nedjema Lévy, tu avais raison Sherine ! J’ai donc établi sa généalogie.
Sherine : T’es trop forte ! Nous pensions que Léon était seul au monde ! Peux-tu nous retracer l’histoire de sa famille ?
Ndeye : Bien sûr ! Léon Albert est bien issu d’une famille juive algérienne. Son grand-père Aaron Levy est né le 13 mars 1862 à Constantine. Représentant de commerce, il se marie le 10 septembre 1884 à Constantine avec Zora Cohen, née le 10 septembre 1864 à Sétif. Les cinq premiers enfants du couple naissent à Philippeville, dont leur fille aînée Jeanne Nedjema, mère de Léon Albert. Les quatre autres enfants naissent à Constantine, où la famille déménage et s’installe définitivement. À la mort d’Aaron, le 13 janvier 1925, seuls six de ses enfants sont encore vivants : Jeanne-Nedjema et Louise Louna, nées à Philippeville ; Henri Baroukh ; Blanche Baïda ; Marie et Léon Judas, jumeaux nés à Constantine. Son épouse Zora serait décédée avant lui. À partir de cette date, on ne retrouve plus de trace de la fratrie à Constantine.
6- Retour sur sa vie à Paris…
Ndeye : Maintenant, j’ai besoin de vous ! Il nous faut feuilleter les archives des recensements de la ville de Paris. On sait que Léon s’y est marié, on va sûrement trouver une trace de sa famille, j’espère !
Lohen : Ce sera trop long ! Il vaut mieux consulter d’autres généalogistes en recherchant des arbres contenant les membres de sa famille…
Mélie : Bonne idée, allez hop c’est parti !
Sherine : Il y a des documents intéressants sur un site de généalogie !
Lohen : Efficacité ! Sur le recensement de 1931 de la Ville de Paris, on retrouve Jeanne, la maman de Léon. Elle est employée aux Assurances sociales, avec ses deux sœurs Louise et Marie, elles habitent un meublé au 17 passage Bouchardy, dans le 11e arrondissement.
Mélie : J’ai retrouvé Léon Albert ! Il habite avec ses oncles Henri Baroukh et Léon Judas dans le quartier Saint-Lambert, dans le 15e Arrondissement. En août 1936, lors du mariage de sa sœur Marie avec André Sarazin ; Jeanne habite au 32 rue Rochechouart dans le 9e arrondissement.
La professeure : Quelles superbes découvertes !
Ndeye : Pour notre recherche, c’est sûr ! Malheureusement pour eux, à partir de 1940, l’avenir s’assombrit. En 1943, Blanche est arrêtée[32] et déportée par le convoi 55 à Auschwitz et assassinée dès son arrivée, le 23 juin. Elle habitait au 34, rue Fondary dans le 15e arrondissement. C’est la seule trace que nous avons d’elle. Était-elle mariée ? Avait-elle des enfants ? Pourquoi n’habitait-elle pas avec ses sœurs ?
Mélie : Ndeye, stop, c’est trop triste… et en plus on devrait se recentrer sur Léon ?
Shérine : Le pauvre, il perd sa maman âgée de 57 ans, le 19 juillet 1943, qui meurt à leur domicile. Ils habitaient alors au 50 rue de Dunkerque, Paris 9e[33]..
Acte de décès de Jeanne Levy signé par son fils Léon 19/07/1943 Paris 9
©Archives de la Ville de Paris
Mélie : Elle est morte jeune, non ?
Shérine : On n’a pas de précisions… Léon est arrêté un an plus tard, en mai 1944, puis le 10 juillet 1944, et est déporté. Il meurt le 1er mars 1945 en Allemagne.
Consignation des détenus de la préfecture de police de Paris. 24 mai 1944
© APP CC2-8
Lohen : Le 2 juillet 1945, c’est Louise[34], domiciliée 34 rue Custine, dans le 18e arrondissement, qui décède dans le 4e arrondissement, à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. Léon a bien été arrêté à cette adresse[35], il me semble ?
Mélie : Tout à fait !
Shérine : Le recensement de 1946 stipule d’ailleurs qu’Henri et Léon Judas étaient également domiciliés à cette adresse.
Mélie : On peut donc en déduire que toute la famille vivait à cette adresse en 1944 à l’arrestation de Léon Albert[36].
Lohen : Alors pourquoi fut-il le seul à être arrêté en 1944 ?
7- Après la guerre
Ndeye : Il faut bien qu’il nous reste une zone d’ombre ! On a réussi à en résoudre tellement !
Mélie : Quatre membres de la famille vont survivre après la guerre ; son épouse a cherché à découvrir la vérité. Nous avons seulement le témoignage de sa femme comme cité plus haut.
Ndeye : J’ai des renseignements sur son fils après-guerre ! Serge Albert se marie avec Denise Subot le 18 juin 1955, dans le 11e arrondissement de Paris[37]. Serge Albert décède le 29 mai 2009 à Saint-Doulchard, dans le Cher.
Lohen : Quel dommage, si nous avions pu le rencontrer ! Il avait 13 ans lors de l’arrestation de son père, il aurait pu nous éclairer sur les circonstances.
Ndeye : Marie, la tante de Léon Albert, qui s’est mariée le 18 août 1936, divorce en 1955. Nous ne savons pas non plus si le couple a eu des enfants. Elle décède le 18 décembre 1997 à Saint-Georges-d’Orques, dans l’Hérault.
Shérine : Mais c’est en Occitanie, à côté de chez nous !
Ndeye : Henri Baroukh, oncle de Léon Albert, né en novembre 1896, se marie deux fois et décède le 25 mai 1964 au 21 rue de Saintonge à Paris 3e. Il était chauffeur en 1937 et 1946, et représentant au moment de sa mort. Léon Judas[38], également oncle de Léon Albert, né le 27 juillet 1902, s’est même marié trois fois. Une première avec Julie Zarade, morte le 25 mai 1933 à l’hôpital Laënnec Paris 7e, résidant 7 rue de Bezons à Courbevoie). Une deuxième fois à Paris le 24 août 1933 avec Anna Taïeb, alors qu’il n’est veuf que depuis trois mois. Ils ont un fils, Henri Aaron, né le 24 octobre 1935 à Courbevoie (où Léon Judas est facteur des PTT, il réside 12 rue de Colombes à Courbevoie lors de son mariage avec Anna Taieb), qui se marie le 14 novembre 1959 à Nevers avec Claude-Annie Beaujard, et qui décède le 7 décembre 1994 au Maroc. Léon Judas se marie une troisième fois avec Anna Djian le 30 mars 1950. De cette union est né Claude, qui a eu deux enfants.
Shérine : Ils sont certainement vivants !
La professeure : Félicitations, chers élèves pour toutes vos recherches et votre implication. Nous allons entreprendre des recherches pour tenter de prendre contact avec ce côté de la famille, car Claude a déposé un arbre généalogique nous permettant de raccrocher Léon Albert à sa famille.
Plusieurs arbres généalogiques retracent la famille Levy, mais aucun d’entre eux n’ont mentionné Léon Albert, confirmant nos questionnements sur sa naissance et la non-reconnaissance par son père inconnu… Mais grâce à vos recherches généalogiques, nous avons pu rattacher non seulement Léon Albert à sa famille mais, au-delà, à d’autres noms de familles juives du Constantinois, notamment la famille Nakache, du célèbre nageur juif Alfred Nakache, rescapé de la Shoah…
Les zones d’ombre s’estompent pour laisser place au souvenir de cet homme : Léon Albert Lévy Bultinet…
Cette biographie a été pensée et écrite comme une enquête au fur et à mesure que les élèves de 3e 1 du collège Jules-Verne à Carcassonne découvraient les archives avec l’aide de leur professeur d’histoire-géographie C. Carême.
Le texte a été écrit par Mélie, Lohen, Ndeye, Shérine, Inès, Julia, Lylia, Lizi, Lilou, Karima en 2024-2025. La vidéo a été conçue et montée par T. Carême, avec l’aide de Sondos de 3e 3 en 2025-2026.
Nous remercions également pour leur aide Mme Ben Mohamed, professeur de français, et Mme Fuentes, professeur d’allemand.
ÉPILOGUE
Alors que les élèves pensaient être allés aussi loin que possible dans leur enquête sur Léon LEVY, au cours d’une ultime vérification sur le Net, l’incroyable se produit !
Léon Levy Bultinet figure dans un blog sur la ville d’Hendaye et la guerre de 1939-1945[39], dans une section consacrée aux « déportés résistants hendayais » et, merveilleuse surprise, sa photo est publiée avec ce triste listing, à côtés de celles d’autres déportés.
Son matricule de déporté à Etcherdingen – 43.175 est en regard de sa petite fiche descriptive. Pour domicile, il est indiqué Hendaye (là où réside sa femme dans les années 1947/1948). La date de son décès est juste (1/3/1945) et pour profession, il y a PTT, sans autre mention. Des informations vérifiées, donc. Sauf celle d’une présence à Hendaye, que nous ignorions[40].
Ne serait-ce que pour la photo (dont on peut supposer qu’elle a été remise par Madeleine à la personne qui a listé tous les déportés résistants d’Hendaye), le document est précieux. Mais il soulève beaucoup de questions !
D’où vient cette liste, organisée par ordre alphabétique et sur laquelle manquent très peu de photos ? Le blog indique « Liste Lafont », mais encore ? De quand date-t-elle ? Le blog pourrait remonter à 2013. La personne qui aurait mis en ligne le document, « Marcel Martine ARGOYT », semble en fait être Marcel et Martine.
Marcel ARGOYTI est décédé à l’âge de 98 ans en 2018. Il était le président fondateur du Cercle de recherche sur l’histoire d’Hendaye, indique le journal Sud-Ouest dans sa nécrologie, et de l’association historique Oroitza. Martine ARGOYTI est sa fille. Peut-être pourra-t-elle nous aider à sourcer le document, ou bien Oroitza ?
Que veut dire la mention « Déportés résistants » sur le document ? La présence du triangle rouge implique une déportation pour activité résistante. Mais l’on sait que la plupart des Juifs qui ont été arrêtés pour faits de résistance, quand ils n’ont pas été exécutés comme les compagnons de Missak Manouchian, ont été sortis des prisons pour être envoyés à Drancy et déportés à Auschwitz en tant que « Juifs ». Cela a créé d’ailleurs des situations compliquées pour les quelques survivants résistants juifs passés par Drancy et Auschwitz : les policiers français et fonctionnaires après-guerre chargés d’enquêter (oui, il y avait enquête sur les déportés survivants) mal informés, ou ne tenant pas tellement à l’être, prétextaient qu’une personne passée par Drancy ne pouvait qu’être « déporté politique » – un euphémisme inventé en 1948 pour effacer le terme « racial » qui prévalait au retour des camps. La reconnaissance du statut de Résistant Déporté leur a été attribué avec parcimonie et souvent avec des années, voire des décennies de retard.
Résistant à Hendaye ?
En ce qui concerne Léon Lévy, on l’a vu, dans les documents du dossier SHD, sa veuve évoque à deux reprises la possibilité d’une arrestation liée à des activités de résistance.
Dossier LEVY Léon Albert 21 P 477 877 DAVCC SHD Caen
Léon Levy était-il engagé dans des actions résistantes, mais pas dans un réseau ? À Hendaye ? Il ne figure ni sur le listing manuscrit des Hendayais FFI publié sur le blog déjà mentionné, ni sur le monument en hommage aux résistants et déportés d’Hendaye qui dresse la liste des nombreuses personnes victimes de la Seconde Guerre mondiale, quel que soit le motif de la déportation (politique ou antisémite). Et on le repère à Paris à plusieurs reprises (mort de sa mère en 1943, première arrestation en mai 1944)…
Selon un document du dossier du SHD de Caen, c’est le Tribunal civil de Bayonne qui a procédé au jugement déclaratif de décès, le 10 octobre 1947. Est-ce parce que sa femme y résidait ? La transcription de l’acte de décès a été faite le 14 juin 1948 à la mairie du 18e arrondissement de Paris, considéré comme son dernier domicile officiel.
Dossier LEVY Léon Albert 21 P 477 877 DAVCC
©SHD Caen
Pourquoi donc Léon Levy est-il présent dans ce document consacré à Hendaye ? Vivait-il vraiment à Hendaye ? Était-il dans un camp de travailleurs forcés – les groupes de travailleurs étrangers (GTE) (rappelons qu’en tant que Juif algérien il a perdu sa nationalité française le 3 octobre 1940 et est redevenu un « indigène ») ?
Une archive « officielle » du dossier SHD indique qu’il était à Sète avant le début de la guerre, en septembre 1939. Sans plus de précision. Et l’on sait qu’il se trouvait à Paris au moins le 24 mai 1944, quand il s’est fait arrêter une première fois et a été interrogé à plusieurs reprises par la section des affaires juives de la gestapo. L’adresse qu’il donne alors, 34 rue Custine Paris 18e, est celle où habitait une de ses tantes à sa mort en juillet 1945, et peut-être d’autres membres de la fratrie Levy.
Ou bien Vierzon ?
La ville d’Hendaye apparaît bien dans le dossier de Léon Lévy que sa veuve dépose après la guerre. Mais c’est son adresse à elle.
Lettre de Mme Lévy demeurant à Hendaye-Plage, datant de mars 1947.
Dossier LEVY Léon Albert 21 P 477 877 DAVCC ©SHD Caen
Or dans les premiers échanges de courrier que l’on retrouve avec l’administration française, en novembre 1944, l’adresse de Madeleine est à Vierzon, sa ville natale, où devait résider sa famille. Une fiche de Drancy, au nom de Léon indique également une adresse à Vierzon.
De couleur violette, qui indiquerait donc qu’à son arrivée au camp, Léon, marié à une « aryenne » (« conjoint d’aryen, » comme les nazis disaient) aurait été classé parmi les détenus qui n’étaient pas immédiatement déportables, cette fiche indique d’abord Paris comme domicile, mot qui est rayé et remplacé par Vierzon, place du Château.
LEVY Léon Albert Fiche Drancy. Entête violette
©Mémorial de la Shoah / Archives nationales.
LEVY Léon Albert Fiche Drancy Entête jaune
©Mémorial de la Shoah / Archives nationales.
Cependant une autre fiche conservée dans le fichier de Drancy est, elle, d’une couleur jaune avec une lettre B inscrite au crayon bleu, ce qui signifie que le fait que Léon soit marié à une non-juive ne compte plus : il va être déporté. Il est sur la liste du convoi du 31 juillet. De l’escalier 18, chambrée 4, il passe à l’escalier 2 et la chambrée 3, dans le bâtiment qui est le plus proche de la petite cour, à l’abri des regards, à partir de laquelle se font les départs pour la gare de Bobigny. Et sur cette fiche, il est domicilié à Paris, 34, rue Custine. Il est indiqué comme « marié 4 enfants » (M.4 E) et est de nouveau « français »…
Léon, résistant ou pas résistant ? Finalement, dans le dossier de demande d’attribution du titre de Déporté Politique une annotation qui n’est pas de la main de Madeleine Levy indique « racial » pour motif de l’arrestation. Sa veuve, qui avait besoin au plus vite de faire reconnaître le statut de déporté de son mari pour bénéficier, de même que son fils, de maigres avantages n’a peut-être pas eu le courage d’entamer un combat avec les instances résistantes qui validaient difficilement les dossiers. Ou bien, en fait, Léon a-t-il été arrêté uniquement parce qu’il est né « Juif » —ce qui était considéré comme une tare à éradiquer par ceux qui l’ont fiché, arrêté et déporté ?
Des zones d’ombre
Au terme de cette tentative de sortir Léon Bultinet de l’oubli parmi la multitude des morts de la Shoah, il reste donc bien des interrogations.
Quand est-il venu en Métropole ?
Quand a-t-il passé le concours des PTT ? Nous savons, grâce à une fiche de pointage des Juifs en France qui date de 1941 (mais qui est non datée), conservée dans le « fichier juif », que Léon Bultinet LEVY était avant la guerre « auxiliaire aux PTT », mais sans plus.
LEVY Léon Albert Fichier de la Préfecture, dit Fichier juif
©Mémorial de la Shoah / Archives nationales.
Nous avons appris, par la même archive, que Léon Lévy a été appelé pour faire la guerre en 1939-1940, en tant que 2e classe. Mais a-t-il combattu, et si oui, où ? Où a-t-il été démobilisé ? Nous ne le savons pas encore. Une phrase de Madeleine Lévy dans la demande de reconnaissance du statut de DP mentionne un colonel Gaffé, et une période entre le 7 septembre 1939 et le 30 décembre 1939, mais la pièce n’est pas jointe au dossier disponible à Caen.
Comment Léon et sa femme, qui n’est pas juive, ont-ils survécu pendant l’Occupation alors que lui n’avait plus le droit d’être fonctionnaire et était devenu « manœuvre », comme l’indique Madeleine sur un document administratif ?
Que s’est-il passé pour Léon entre le 27 mai et le 10 juillet ? Avaient-ils pu mettre Serge à l’abri ? Pourquoi le statut spécial de Léon, marié avec une femme non juive, n’a-t-il pas joué en sa faveur et a-t-il été déporté par le premier convoi après son arrivée au camp de Drancy ?
D’où vient cette mention « déporté le 31 juillet 1944 en direction de Breslau » (Wroclaw en polonais) qui figure sur une copie d’un acte de disparition émis par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre le 18 juillet 1946 ?
Enfin, saurons-nous un jour ce par quoi il est passé, d’Auschwitz à Etcherdingen ? Les souffrances encourues ? Son espoir de tenir jusqu’au bout pour retrouver les siens ?
Repose-t-il au cimetière d’Etcherdingen avec une tombe à son nom ? Ou a-t-il une sépulture en France, avec les siens ? Ou seulement son nom sur le mur des noms du Mémorial de la Shoah ?
Alors oui, au-delà du côté obscur de sa filiation paternelle et du statut qui a dû être compliqué à gérer durant son enfance quand on est né hors mariage en Algérie dans un milieu juif, en 1910 (alors qu’une mère sans mari était traitée de « fille-mère »), l’existence de Léon Lévy Bultinet est encore pour nous énigmatique.
Mais grâce aux historiens d’Hendaye, il a enfin un visage.
SOURCES :
Benjamin Stora, Les Trois Exils, 2006, Stock.
ARCHIVES
- Service Historique de la Défense, DAVCC, Caen Dossier 21 P 477.877
- Mémorial de la Shoah / Archives nationales : fiches de Drancy et fichier « juif ».
- ITS, Bad Arolsen.
- Archives de la Ville de Paris : état civil et recensement parisiens.
- Archives de la Préfecture de police de Paris, consignations. CC2
- ANOM, archives nationales d’Outre-Mer, état civil de l’Algérie – Constantine.
- Blog de Marcel Martine ARGOYTI. La guerre de 1939-1945. Les Déportés Résistants Hendayais
- hendayetxingudi.canalblog.com
- Wikipédia : convoi 77
- Mémorial de la Shoah : documentation sur Auschwitz et les camps de concentration et d’extermination nazis.
- L’Encyclopédie multimédia de la Shoah
Notes & références
[1] hendayetxingudi.canalblog.com
[2] ANOM anom.archivesnationales.culture.gouv.fr
[3] Selon une copie de l’acte de naissance, établie après-guerre et figurant dans le dossier déposé par sa veuve pour faire reconnaître son statut de déporté.
[4] C’est une pratique courante, essentiellement dans les maternités, que la personne qui a pratiqué l’accouchement déclare le nouveau-né, et les témoins sont le plus souvent des employés de la maternité ou maison d’accouchement. Ici, l’accouchement a eu lieu au domicile de la mère. Peut-être vivait-elle seule et personne de la famille ne pouvait déclarer l’enfant ? Ou bien a-t-elle hésité à l’élever, alors qu’elle était mère célibataire ?
[5] On écrit « juif », « catholique », « musulman » quand cela renvoie à une communauté religieuse. On écrit « Juif » avec une lettre capitale notamment quand on évoque la Shoah, dans la mesure où les Juifs n’étaient pas désignés comme tels parce que pratiquant la religion juive, puisque on a déporté également les convertis, les non-pratiquants ou les athées.
[6] Le statut de dhimmi est inférieur à celui d’un musulman, notamment au plan fiscal et social.
[7] Avec la conquête française, et après moult débats sous le Second Empire, les « indigènes juifs et les musulmans » d’Algérie, de même que les étrangers résidant sur le territoire conquis par la France, ont acquis la nationalité française, mais sans la citoyenneté. En 1865, ils peuvent tous demander la citoyenneté française. Mais la proposition ne rencontre aucun succès ; le poids des structures religieuses est avancé pour expliquer ce manque d’enthousiasme. Cependant, l’idée fait son chemin dans la communauté juive, explique l’historien Benjamin Stora. Une première tentative de naturalisation collective des juifs est avancée par le ministre de la Justice et des Cultes, Émile Ollivier, en mars 1870. Avec le décret Crémieux de la toute jeune Troisième République, les juifs deviennent citoyens de plein droit. Les musulmans pouvaient demander la citoyenneté française, mais ils sont peu nombreux à avoir fait la démarche. En 1889, les étrangers (Italiens, Espagnols, Maltais, etc.) résidant en Algérie se verront également attribuer automatiquement la citoyenneté française. La communauté juive de Constantine est la plus importe d’Algérie. Elle est estimée à 20.000 personnes après la Première Guerre mondiale.
[8] Les Lévi et les Cohen sont deux noms de famille qui font référence à des lignées religieuses juives remontant aux temps bibliques. Lévy ou Levy est le nom de naissance de Jeanne, la mère de Léon.
[9] Son acte de décès indique en effet qu’elle est « célibataire », voir plus loin.
[10] L’antisémitisme des colons français a généré des émeutes et de nombreux troubles en Algérie, auxquels a participé également la population dite « indigène ». Edouard Drumont, l’un des plus virulents journalistes et auteurs antisémites français, s’est fait élire député d’Algérie de 1898 à 1902, au moment de l’Affaire Dreyfus. Son influence a perduré bien après. Dans les années 1920 des sections locales de partis d’extrême-droite sont bien implantées, et à Constantine le maire a créé les Amitiés françaises pour « organiser la défense contre les Israélites de Constantine ». « À bas les Juifs ! Les youpins au ravin ! » crient ses partisans. On comprend que les Lévy aient eu envie de rejoindre la Métropole.
[11] Un extrait du registre de l’état civil de la ville de Compiègne figure dans le dossier du SHD 21 P 477 877. Le mariage a eu lieu le 18 avril 1932.
[12] Madeleine est morte le 2 juillet 1997 à Buzançais, dans l’Indre.
[13] En 1939, au moment de la déclaration de guerre, il résidait à Sète, indique un document de 1949.
[14] La France et le Royaume Uni ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne (leur alliée) le 1er septembre par les armées d’Hitler. Le 8 septembre, les Français lancent une offensive dans la Sarre allemande pour soulager les Polonais. Mais le 17 septembre, l’URSS occupe une autre partie de la Pologne. Après quelques semaines, les soldats français se retirent de la Sarre et se replient derrière la ligne Maginot. Les mouvements de troupe se figent. C’est la « drôle de guerre », mais en mai et en juin 1940, l’armée allemande lance une grande offensive, qu’elle gagne. Le gouvernement français, dirigé par Philippe Pétain, demande alors un armistice, signé le 22 juin. Pétain fait voter les pleins pouvoirs par les députés et sénateurs. Il abolit la République et institue le régime de Vichy (ville de la zone libre où il s’est replié alors que les Allemands occupent Paris), désigné aussi sous le terme État français. Ce sera un régime de collaboration avec l’Allemagne hitlérienne. C’est Marcel Peyrouton (1887 à Paris – 1983) qui a signé le 7 octobre 1940 l’abrogation du décret Crémieux, qui a privé Léon Bultinet Levy et sa famille de leur nationalité française. Condamné, puis acquitté par la Haute Cour le 22 décembre 1948, après cinquante-cinq mois d’incarcération, dite préventive, au régime de droit commun, il a écrit ses mémoires en 1949.
[15] Le 27 septembre 1891, pendant la Révolution française, le député Adrien Duport (noble et réformateur) fait voter la fin des discriminations contre les Juifs en France. L’Assemblée nationale leur accorde par décret la citoyenneté pleine et entière.
[16] En fait, Léon Albert Lévy arrive à la préfecture de police de Paris le 24 mai à 20 heures, amené par les renseignements généraux du 3e arrondissement. Le lendemain, il est embarqué à 10 heures par un policier français qui le conduit aux « Affaires juives ». Le 25 mai, il en revient et arrive à la préfecture de police à 20 heures ; le 26 mai 1944, il en sort à 9 heures du matin, puis est ramené à 19 heures par la police judiciaire responsable des « Affaires juives ». Le 27, à nouveau, il en est extrait à 9 h 30 et ramené aux « Affaires juives », ce qui laisse penser qu’il est soumis à plusieurs interrogatoires. Le 24 mai, un compatriote de Léon, Albert Zerbib, né à Constantine le 12 juin 1919, arrive par la sous-section des Affaires Juives et suivra le même parcours que Léon (archives de la préfecture de police de Paris CC2). On ignore ce qu’il arrive à Léon Albert à la suite de ces va-et-vient entre la préfecture et les Affaires juives. Est-il relâché ? Quand il arrive une dernière fois à la préfecture de police, le 11 juillet, il est amené à 1 heure du matin par la Gendarmerie des Autorités d’occupation, il est convoyé le jour même à 14 h 30 à Drancy, où il est immédiatement immatriculé, sous le nom Levy-Bultinet avec le numéro 25.020. Il n’a sur lui que 66 francs, qu’il laisse à la « fouille » (Mémorial de la Shoah / Archives nationales).
[17]Le 27 septembre 1791, pendant la Révolution française, le député Adrien Duport (noble et réformateur) fait voter la fin des discriminations contre les Juifs en France. L’Assemblée nationale leur accorde par décret la citoyenneté pleine et entière.
[18] C’est une déclaration de sa femme, mais elle n’indique pas qu’elle était présente lors de l’arrestation. Par ailleurs, elle ne mentionne pas l’arrestation du mois de mai. Madeleine est domiciliée à Vierzon (sans doute dans sa famille) en novembre 1944, et à Hendaye en 1946 ; peut-être était-elle réfugiée dans cette ville avec son fils pendant l’Occupation ? On note qu’un Robert Lévy, résidant à Biarritz demande également l’acte de décès de Léon, en avril 1947.
[19] C’est là où se trouve la police allemande aux Affaires juives, non loin de la rue des Saussaies, où se trouve la SD (dont la section IV, SIPO-SD dite Gestapo).
[20] De nombreuses rumeurs circulaient sur la déportation après-guerre. Ici, on voit que se mélangent les bombardements en France, les marches de la mort organisées par les nazis et certaines pratiques barbares des nazis pour se débarrasser des cadavres. Le convoi 77, le dernier grand convoi ayant quitté Drancy pour Auschwitz avant la libération de Paris, a nourri beaucoup de fantasmes, dont celui de bombardements alliés qui auraient empêché le train d’atteindre le camp d’Auschwitz.
[21] Cette mention permettait au fils orphelin de Léon Levy et à sa veuve de bénéficier de « droits financiers » particuliers.
[22] Les titres de « déporté résistant » ou « déporté politique » ont été mis en place en 1948, et les premières demandes aboutissent dès le début des années 1950. Madeleine a déposé celui de Léon le 29 novembre 1954, dans la région où elle se trouve, les Basses-Pyrénées.
[23] Cette somme, appelée « pécule » représente 46, 83 euros. Selon le Code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre : Section 3 : Pécule et indemnisations diverses, « Il est alloué, aux déportés et internés politiques ou à leurs ayants cause, un pécule dont le taux est fixé : Pour les déportés politiques, à 1, 83 euros par mois d’internement ou de déportation ; Pour les internés politiques, à 0, 61 euros par mois d’internement. Les déportés politiques ou résistants perçoivent une indemnité spéciale dite « de déportation » dont le montant est fixé à 12,20 euros » legifrance.gouv.fr.
[24]. Plusieurs déportés du convoi 77 ont trouvé la mort dans ce camp où les traitements étaient particulièrement violents. Pour la liste d’Echterdingen cf. filderstadt.de
[25] Les témoignages des survivants de ce convoi attestent qu’il y a eu un grand nombre de morts avant même l’arrivée au camp, en raison du stress, de la très grande chaleur dans ces wagons surpeuplés (60 personnes dans des wagons à bestiaux, sans fenêtre), de l’absence d’air, d’eau et de médicament et avec très peu de nourriture. Des personnes très âgées, des bébés et des enfants en bas âge étaient dans ce convoi qui a roulé pendant trois jours et trois nuits. Se reporter aux biographies sur ce site.
[26] Source Wikipedia : convoi 77.
[27] Source Wikipedia.
[28] Sources collections.arolsen-archives.org Todt est le nom de l’inventeur de ce système de travail forcé.
[29] Voir note suivante.
[30] Arolsen est le centre international des archives sur les persécutions nazies. De nombreux documents (sauf ceux d’Auschwitz qui ont presque tous été brûlés par les nazis avant leur abandon du camp en janvier 1945) permettent de retracer le parcours des déportés qui ont été envoyés dans différents camps de concentration et d’extermination. Le centre, l’ITS, contient plus de 30 millions de documents.
[31] Les Allemands notaient des causes de décès fantaisistes, mais les survivants ont témoigné que la plupart des morts l’étaient à la suite de très mauvais traitements.
[32] Sur la liste de déportation établie au camp de Drancy, disponible en ligne sur la base du Mémorial de la Shoah, il est indiqué que Blanche Lévy est « sujet française ». En effet, depuis l’abrogation du décret Crémieux le 7 octobre 1940, les Juifs d’Algérie ou qui en sont originaires ont perdu leur citoyenneté française. Ils ne la retrouveront que le 20 octobre 1943, soit presque un an après le débarquement des troupes alliées en Algérie et le rétablissement de l’autorité républicaine française. En attendant, ils sont « sujets » et non citoyens.
[33] Il n‘existe pas dans les recensements parisiens (de 1926 à 1936) de présence du nom Léon comme résident. En septembre 1939, il était à Sète. Son travail était-il dans cette ville ? Y a-t-il été mobilisé au moment de la déclaration de guerre ? Cela reste à éclaircir.
[34] Louise est inhumée dans le cimetière de Pantin. Le nom de Léon Lévy apparaît curieusement sur le registre d’inhumation. Sans doute avait-il acheté la concession.
[35] L’adresse 34 rue Custine figure sur la fiche de fouille de Léon, à Drancy, le 11 juillet 1944, et déjà en 1941 sur une fiche du « fichier juif ». Sur l’acte du décès de Louise reporté dans le 18e arrondissement, le numéro indiqué est le 56… qui n’existe pas. Mais sur l’acte original du 4e arrondissement, c’est bien le 34 qui est indiqué. Il s’agit d’un meublé ou d’un hôtel. La rue a été sévèrement touchée par un bombardement allié en avril 1944.
[36] En fait, les oncles de Léon ont pu venir s’installer à cette adresse après la guerre.
[37] Nous ne savons pas si le couple a eu des enfants, car les documents ne sont pas encore communicables. Nous apprenons que le couple divorce le 9 novembre 1981.
[38] Un Léon Judas Lévy fils d’Aaron et de Zora est mort le 9 mai 1891, à 22 mois. Il était né en 1889, comme sa sœur jumelle Esther. Ce deuxième Léon Judas a également une sœur jumelle, Marie.
[39] hendayetxingudi.canalblog.com
[40] Le site Bidasoko Deportatuak Erausketa mentionne Léon parmi les quatre Hendayais assassinés à Auschwitz. kepaordokimhb.eus
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