Rachel HASSON
Photo de Rachel – non datée – Source : DAVCC 21 P 574 820
Du Bosphore à la Seine
Rachel est la fille de Victoria Mistriel et Henri Hasson. Victoria est née le 1er janvier 1888 à Constantinople dans l’Empire ottoman, et Henri le 1er février 1888, dans la même ville.
L’arbre généalogique ci-dessous nous présente les deux familles.
Arbre généalogique familles Hasson et Mistriel (Auteur : Nathalie Baron)
Victoria, Henri et leurs frères et sœurs ont tous immigré en France. Selon son dossier de demande de naturalisation, Henri est arrivé en France en 1912, à l’âge de 24 ans, pour trouver du travail et, selon Rachel, parce qu’il trouvait les Turcs « arriérés ». Il a vécu un temps 18 rue Basfroi, à Paris 11e. Henri HASSON a participé à la Première Guerre mondiale, durant laquelle il s’est engagé le 25 août 1914. Il a été affecté au 1er régiment étranger. Le 26 avril 1918, Henri est blessé à Hangard, dans le département de la Somme. Il est démobilisé en janvier 1919 et cité à l’ordre du Régiment le 10 juillet 1919. Blessé au dos et gazé, grand mutilé de guerre, il a souffert de ses blessures toute sa vie.
Nous ignorons quand Victoria est arrivée à Paris, mais c’est dans la capitale française qu’elle a rencontré Henri et qu’ils se sont mariés, le mardi 3 août 1920 à la mairie du 11e arrondissement. L’acte de naissance de Rachel, née le 4 juin 1921, précise que la famille vivait 64 rue du Commerce, dans le 15e arrondissement de Paris. Elle vivait alors dans un petit studio. Joseph, le frère de Victoria, résidait avec sa famille dans le même immeuble, selon le recensement de 1926, avec sa femme Rebecca et leurs enfants Victorine, Dora et Albert.
Acte de naissance de Rachel Hasson – Source : Archives Paris 15N 262
La famille s’installe en 1924, à Saint-Maur-des-Fossés, 43 rue du Petit-Bois, au 2e étage d’une maison du parc de Saint-Maur. Le logement, plus grand, se trouvait au-dessus de celui occupé par Fanny, la sœur d’Henri, et ses quatre enfants.
Victoria était couturière ou confectionneuse, selon les actes d’état civil, et Henri était marchand ambulant de produits textiles, comme de nombreux Juifs originaires de Turquie.
Source : recensement Saint-Maur-des-Fossés en 1926 – Archives
Source : recensement Saint-Maur-des-Fossés en 1931 – Archives
La maison de Saint-Maur devait être une propriété d’un des membres de la famille Mistriel, car un article du Journal officiel du 14 février 1943 indique que ce bien est « aryanisé » par le Commissariat Général aux Questions Juives, confié à un administrateur provisoire au regard de la loi du 22 juillet 1941 qui spolie les Juifs de leurs biens.
Source : Journal officiel du 14 février 1943 (Retronews)
Henri a demandé sa naturalisation ainsi que celle de sa femme et de Rachel en constituant un dossier le 12 juin 1926 ; il a alors 38 ans. Son engagement militaire au côté de l’armée française en 1914 est perçu comme une volonté d’intégration. Toute la famille obtient la nationalité française en 1927. Selon Rachel, son père était devenu un vrai « titi parisien » et ne fréquentait que des « Français ».
Décrets de naturalisation – Source : Archives nationales 16947 X 27 – sous-série BB/11
Rachel est devenue grande sœur avec la naissance de Renée, le 8 novembre 1926, à Paris dans le 12e arrondissement.
Dans une lettre adressée à son fils Michel, Renée, la sœur de Rachel, évoquera plus tard une vie de famille heureuse à Saint-Maur, où la famille se réunissait pour des repas dans le jardin le dimanche. Des moments chaleureux partagés avec les oncles, tantes, cousins et cousines. Ces rassemblements avaient peut-être lieu également lors des fêtes de Pessah ou de Kippour, qui étaient les rares célébrations religieuses de la famille, qui était par ailleurs peu pratiquante.
Rachel allait à l’école Diderot à Saint-Maur-des-Fossés, comme le prouve ce registre scolaire. Dans son entretien pour le Mémorial de la Shoah, elle se souvient qu’on lui faisait remarquer méchamment qu’elle était juive.
Source : registre Ecole Diderot Saint Maur
Archives départementales Val de Marne – 4331W4
Carte postale de l’école Diderot à Saint Maur
Source : Archives départementales du Val de Marne 2FI/SaintMaur 697
Nous ignorons si Rachel a été scolarisée à Paris, où la famille se serait installée à ses 15 ans. Sans doute avait-elle alors obtenu son Certificat d’études primaires et avait poursuivi une formation ou avait commencé à travailler.
Fatigué en raison des séquelles de ses blessures de guerre de faire les allers et retours entre Saint-Maur et Paris pour y vendre ses produits, Henri emménage avec sa famille en 1936 dans deux chambres d’hôtel, 26 rue Popincourt, dans le 11e arrondissement de Paris[1]. C’est le quartier de la « Petite Turquie », dont l’épicentre était la place Voltaire toute proche des rues Sedaine, de la Roquette, Basfroi, Popincourt et de l’avenue Ledru-Rollin. C’était le lieu, où les Juifs de l’Empire ottoman finissaient tous par habiter un jour ou l’autre. Le café Bosphore se trouvait dans ce quartier et apportait une aide aux Judéo-Espagnols de Paris et un endroit où l’on pouvait parler dans la langue des Juifs de Turquie. Les Hasson s’y sont ensuite installés dans un appartement doté de deux chambres au 44 rue Sedaine.
Photographie d’Henri, Victoria, Rachel et Renée – Paris – 1929 (Source : Michel Melki)
Un document daté de 1944 indique que Rachel était manutentionnaire. Dans son témoignage sur le site Survivors of the Shoah, Rachel évoque ses souvenirs du Front Populaire en 1936 ; elle avait alors 15 ans. Elle parle de la revendication ouvrière des 40 heures de travail par semaine, des premiers congés payés. Elle se souvient des 15 jours de grève, ainsi que de la solidarité et de l’entraide, en citant les commerçants qui offraient des aliments aux grévistes, dont des croissants, de la viande ou du pain.
Selon ses témoignages, à l’âge de 17 ans, Rachel sort pour la première fois en soirée. Le week-end, elle passe du temps à s’amuser avec ses cousins et ses cousines. Chaque vendredi soir, elle joue à des jeux de société pour les jeunes. Un guitariste et un accordéoniste étaient là, et les jeunes dansaient.
La famille Hasson devait aussi fréquenter certains voisins, dont la famille de Riquetta Michon[2], qui habitait également 44 rue Sedaine.
Une vie perturbée par la Seconde Guerre mondiale
La Seconde guerre mondiale débute en septembre 1939. Après la capitulation française et la collaboration avec les nazis actée par le gouvernement du maréchal Pétain, la situation des Juifs est calquée sur celle qui existe en Allemagne et dans les territoires occupés par l’armée nazie.
Conformément aux instructions du gouvernement de Vichy d’octobre 1940 (dit « Premier statut des juifs »), la famille HASSON est allée se faire recenser au commissariat comme « juifs ». Ils sont inscrits dans le « fichier juif » de la région parisienne et ne sont pas autorisés à déménager sans en faire la demande auprès des autorités. À partir de décembre 1942, ils ont dû faire apposer le tampon rouge « juif » sur leur carte d’identité.
Auparavant, Rachel HASSON s’est mariée avec Jacques LEVY le 3 février 1940, à la mairie du 11e arrondissement de Paris.
Acte de mariage de Rachel Hasson et Jacques Lévy, 1940
@Archives de Paris.
Jacques Lévy est né le 31 mars 1920 à Paris (11ᵉ arrondissement). Il est le fils d’Élia Levy et de Lucie Arditti, qui eurent un premier enfant, Rafaël, né en 1915. Ils sont naturalisés français en 1928. La famille Levy a habité un temps à Cœuilly, un quartier de Champigny-sur-Marne. Jacques, qui a à peine 20 ans, exerce la profession de voyageur de commerce.
Avec les mesures antijuives, la vie se complique pour les Hasson et Lévy.
Les Juifs n’étant plus autorisés à pratiquer des métiers en contact avec le public, Henri Hasson ne peut plus pratiquer son métier pendant l’Occupation à cause des lois antisémites. Nous ignorons si son petit commerce a été dans le viseur du Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ) pour être « aryanisé », c’est-à-dire liquidé par un administrateur « aryen » nommé par le CGQJ. De plus, Henri avait été blessé à l’épaule par des éclats d’obus pendant la Première Guerre mondiale et il souffrait d’une maladie pulmonaire suite aux gaz toxiques utilisés par l’armée allemande. Sans revenus suffisants, il ne pouvait pas payer de soins adaptés. Il meurt le 20 juillet 1940. C’est Rachel qui a déclaré le décès de son père à la mairie.
Le 26 Juillet 1941, Rachel et Jacques ont un fils prénommé Élie (puis Roger), qui naît à Paris. Henri n’a donc pas connu son petit-fils. Après la mort d’Henri, Jacques et Rachel sont allés vivre avec Victoria et Renée, 44 rue Sedaine.
Acte de décès d’Henri Hasson
Source : Archives de Paris 11D 336
La politique antisémite devient plus violente. Les premières rafles de Juifs ont lieu à Paris. Le 14 mai 1941, la rafle du « Billet vert »[3] a visé les Juifs étrangers, qui ont été envoyés le jour même dans des camps dans le Loiret, à Beaune-la-Rolande ou à Pithiviers. Entre le 20 et le 24 août 1941, la rafle, qui couvre d’abord le 11e arrondissement, s’étend aux quartiers est et nord de Paris. Organisée par les nazis, elle se fait avec la collaboration active de la police française avec la Feldgendarmerie allemande. Cette rafle n’a concerné que des hommes de 18 à 50 ans, juifs français et étrangers.
Jacques est arrêté le 20 août, lors de la grande rafle du 11e. Il a été transféré, avec 4.232 personnes, au camp d’internement de Drancy, qui deviendra le centre de rassemblement des Juifs avant leur déportation depuis la France. Il y a sans doute retrouvé ses parents qui furent libérés le 5 novembre 1941, tandis que Jacques le fut le 27 octobre 1941. Pendant ce temps Victoria, Rachel et Renée sont allées se cacher avec Roger chez leur tante maternelle, Rebecca Mistriel, épouse de Joseph, à Saint-Maur-des-Fossés, puis ont fini par retourner rue Sedaine.
Jacques, ainsi que ses parents et son frère Rafaël sont alors partis dans le sud de la France en zone libre. On ignore comment ils ont pu passer la ligne de démarcation.
Jacques est ensuite remonté à Paris. Il est à nouveau arrêté, puis transféré au camp de Drancy le 1er juin 1943. Sur sa fiche de Drancy, il est indiqué qu’il a été interné à la prison de la Santé pour une infraction à la loi du 27 octobre 1940, qui rendait obligatoire la carte d’identité pour les Français[4]. Cette loi prévoit principalement des amendes pour absence de carte. L’emprisonnement suggère une infraction plus grave, comme la falsification de papiers ou l’usage d’une fausse identité, fréquente parmi les Juifs en situation irrégulière.
Le 18 juillet 1943, Jacques est déporté depuis Drancy par le convoi numéro 57 à destination d’Auschwitz, et n’a pas survécu.
Ses parents, Élia et Lucie, ont été arrêtés à Seyssins (Isère) en mai 1944. Rafaël est interné au camp de Drancy le 10 mai 1944 et ses parents le 3 juin 1944. Rafaël fut déporté par le convoi 74, puis Elia et Lucie par le convoi 76. Aucun d’eux n’est revenu.
Rachel, qui doit alors élever seule son fils, vit avec sa mère et sa sœur. Elle travaille dans une usine de lampes. La vie est difficile et selon la lettre de Renée à son fils, tous les tickets de rationnement pour le lait, le sucre, les biscuits et le chocolat étaient réservés pour Roger qui était encore bébé. La peur est constante. Rachel, Victoria et Renée apprennent qu’une rafle importante a eu lieu en juillet 1942, il s’agit de la Rafle du Vel d’hiv. Elles n’osent plus sortir ni prendre le métro. Depuis l’ordonnance du 7 juin 1942, toutes doivent alors porter l’étoile jaune.
À cette époque des policiers français seraient venus frapper à leur porte demandant de l’argent à Victoria pour éviter de les arrêter. Mais la famille n’avait pas d’argent et les policiers ne seraient pas revenus. Rachel et Renée travaille dans une usine « tenue par des Juifs », dans le 11e arrondissement à la maison Sully. « On faisait des lampes », se souvient-elle.
En 1943, prévenue par un policier d’une arrestation, Rachel, son bébé, sa mère et sa sœur partent se cacher dans la maison des beaux-parents de Rachel, à Cœuilly, qui sont partis en zone libre.
Elles reviennent se cacher 49 rue des Martyrs à Paris, dans le 9e arrondissement (l’autre quartier judéo-espagnol de Paris), dans l’appartement d’une tante paternelle Fanny Djibré, qui s’était elle-même cachée chez sa fille mariée à un catholique.
Selon Renée, Rachel, qui se faisait appeler Raymonde, a été licenciée. Victoria serait allée voir leur cousin Mario Hasson, qui avait une usine de confection réquisitionnée par les Allemands pour fabriquer des uniformes. Il les a cachés tous les quatre dans l’ancienne infirmerie, une pièce de 2,5 mètres sur 2, d’où ils ne pouvaient pas sortir la journée, avec interdiction de faire du bruit ou d’allumer la lumière. Rachel travaille à l’usine et part plus tôt le matin et revient plus tard pour pointer avec les autres employés.
Nous ignorons à quelle date précisément Rachel a choisi de placer son fils Roger chez des arrière-cousins sans enfant, les Nissim, à Savigny-sur-Orge pour le protéger.
L’arrestation
Selon la version qu’elle donne dans son témoignage sur le site du Mémorial de la Shoah, alors qu’elle a déjà plus de 100 ans, Rachel aurait été arrêtée avec sa sœur Renée le 27 juillet 1944. Alors qu’elles sont dans la rue, deux policiers les auraient interpelées, car l’étoile jaune de Renée n’était pas cousue sur son manteau mais seulement accrochée avec des épingles. Les policiers les auraient ensuite accompagnées pour récupérer des affaires chez elles. Ils auraient dit à Victoria que les jeunes allaient partir travailler. Victoria aurait présenté les décorations militaires de son mari pour éviter leur déportation, mais aurait absolument voulu accompagner ses filles.
Cependant, la version donnée sur le site Survivors of the Shoah est différente. Elles auraient été arrêtées par deux miliciens français en allant au marché noir pour faire des courses pour les envoyer à Roger pour son troisième anniversaire. Rachel leur aurait menti sur leur lieu d’habitation, mais aurait finalement avoué ne plus habiter à son domicile rue Sedaine. Elles seraient ensuite allées au commissariat, là-bas les policiers leur auraient demandé si elles vivaient avec une autre personne. Rachel et Renée auraient dit qu’elles vivaient effectivement avec une autre personne : leur mère, Victoria Hasson. Alors, Rachel, Renée et Victoria Hasson auraient été emprisonnées quai de l’Horloge, siège de la préfecture de police de Paris, pendant une nuit.
Chantal, la fille de Rachel, nous a dit que sa mère possédait lors de son arrestation un carnet comportant des adresses de proches à propos desquels elle aurait menti en disant qu’ils étaient morts pour qu’ils n’aient pas d’ennuis. Elle avait aussi une photographie de son fils, qu’elle aurait déchirée et jetée dans les toilettes pour que les policiers ne sachent pas qu’elle avait un fils. Cela signifierait qu’elle ne l’aurait pas déclaré. D’ailleurs sa fiche de Drancy porte la mention « M0E », qui signifie « mariée, zéro enfant ».
Les extraits du registre de la Préfecture de Police indiquent que Rachel est entrée au dépôt à 12h30 le 27 juillet 1944, tandis que Renée et Victoria y sont entrées à 13h30. Elles ont été toutes les trois emmenées à Drancy 28 juillet 1944 par le convoyeur Paré.
Source : Registre préfecture police – CC2-9
Au camp de Drancy, toutes les trois ont été internées dans l’escalier numéro 5 au premier étage puis au 3e étage du 2e escalier, qui était celui où étaient rassemblés les déportés du prochain convoi.
D’Auschwitz à Kratzau
Rachel, Renée et Victoria sont déportées de Drancy le 31 juillet 1944, par le convoi 77, avant d’arriver le 3 août 1944, dans la nuit, au camp d’Auschwitz avec 1303 autres personnes.
Dès leur arrivée, Rachel et sa sœur sont séparées de leur mère. Le docteur Mengele s’occupait de sélectionner les déportés, d’un côté, les personnes qui avaient des blessures, qui étaient âgées, hommes, femmes, et enfants ; de l’autre celles et ceux qui pourraient travailler.
Elles sont envoyées dans la file du camp de concentration, et leur mère vers celle des chambres à gaz. Rachel cherche partout sa mère et n’arrive pas à la trouver, quand une femme lui demande ce qu’elle cherche avec autant d’insistance. Rachel lui répond qu’elle cherche sa mère, puis la femme lui dit de regarder la fumée qui émane des fours crématoires et lui dit que peut être sa mère s’y trouve, mais Rachel refuse d’y croire. « Tu ne la reverras pas », lui avait dit cette femme.
Victoria Hasson fut gazée le 3 août 1944 à Auschwitz-Birkenau. La date du décès officiel a été porté au 5 août pour tous les déportés non revenus et dont on ne connaît pas le parcours.
Dès leur arrivée, Rachel et Renée ont dû se déshabiller, puis sont entrées dans une pièce où on leur a rasé tout le corps puis on les a désinfectées au Flitox (insecticide). Les soldats et les gardes appelaient les déportés par leurs matricules, comme des objets.
Rachel porte le matricule A-16.758, tatoué sur son bras gauche[5]. Ce sont les premières humiliations que les déportés subissent dès leur arrivée au camp. Selon la biographie de Riquetta Michon, Rachel et Renée sont internées avec elle au bloc 9.
Rachel ne mange pas à sa faim et travaille beaucoup. Son corps essaye de survivre malgré les nombreuses maltraitances. Les gardes donnaient aux déportés un morceau de pain et parfois du café avec un peu de miel, mais de temps en temps, quand la faim venait et que les déportés avaient faim il leur arrivait parfois de manger des mégots de cigarettes.
Le 27 octobre 1944, 184 femmes, dont Rachel et Renée, sont transférées au camp de Kratzau situé en Tchécoslovaquie dans le Protectorat de Bohême. C’était un des nombreux camps de travail dans lesquels des prisonniers, principalement des Juifs, étaient forcés de travailler dans des conditions inhumaines. Environ 1.000 femmes au total ont été déportées dans ce camp, où il n’y avait que des femmes.
Le mode de transport utilisé pour se rendre à Kratzau depuis Auschwitz était le train. Les conditions étaient épouvantables, les déportées étaient serrées les unes aux autres au point de ne plus pouvoir bouger.
À Kratzau, les détenues sont exploitées pour soutenir l’effort de guerre nazi. Rachel y travaille dans une usine. Les prisonnières étaient réveillées à 4 heures du matin, pour l’appel, et devaient être au travail à 6 heures. Elles devaient marcher quatre kilomètres pour rejoindre leur lieu de travail. Les journées étaient longues, épuisantes et marquées par la faim, le froid et la peur constante[6].
Les conditions de vie étaient extrêmement difficiles, avec le manque de nourriture, de sommeil, de soins médicaux, le travail forcé et des traitements durs envers les détenues. Cependant, il n’y avait pas de sélection pour la chambre à gaz comme à Auschwitz. « On était fortes toutes les deux », dit-elle à propos de sa sœur Renée.
« On ne nous a pas séparées », explique-t-elle en assurant que les déportées étaient « solidaires » mais qu’elle ne s’est pas fait de « copines ». Les témoignages des survivantes décrivent des abus physiques et psychologiques, ainsi qu’une lutte constante pour la survie.
Léa Raulet, avec qui Rachel et Renée sont cousines par alliance, se trouve dans le même camp. Dans un témoignage livré à sa fille, Léa évoque l’importance du soutien moral entre détenues. Ses cousines ont par ailleurs assisté à la naissance de sa fille Danielle dans le camp, un événement rare dans un tel contexte. Léa précise aussi qu’un enfant non déclaré dans les trois jours devait faire l’objet d’un jugement déclaratif de naissance. Ses cousines ont rédigé après la guerre un témoignage pour prouver la naissance de Danielle, qui a survécu.
Attestation accouchement Léa Raulet – SHD Caen 21P648310
Renée a été emmenée à l’infirmerie, « le Revier » en allemand, car elle avait le typhus, une maladie sévère qui peut entraîner la mort. Cela a inquiété Rachel qui n’avait pas de nouvelle de sa sœur.
Le camp a été libéré par l’Armée Rouge en mai 1945, mettant fin à des mois de souffrances pour les détenues. « C’était une fête » ! « Quelques heures après, on avait la Croix-Rouge », se souvient Rachel en 2023.
Elles ont dormi, libres, dans un champ mais n’avaient rien à manger. Livrées à elles-mêmes, un groupe de prisonnières est allé à la mairie de Kratzau pour faire établir par le maire un laissez-passer espérant faciliter leur retour en France. Sur ce document figurent les noms de Renée Hasson et de Rachel Levy, qui se faisait appeler Raymonde.
Laissez-passer du Maire de Kratzau (fonds privé Yvette Lévy)
Le retour en France
Après trois semaines d’errance, Rachel et sa sœur arrivent au centre de rapatriement de Saint-Avold, en Moselle.
À leur arrivée, les rescapés y subissent un examen sanitaire pour limiter la propagation de maladies et évaluer leur état de santé Ces mesures comprennent tout d’abord une désinfection avec douche obligatoire et poudrage insecticide si nécessaire. Un traitement contre la gale était également appliqué, accompagné d’une vaccination contre la variole pour ceux qui n’étaient pas vaccinés. Les rescapés subissent ensuite une prise de sang afin de dépister certaines maladies. Un examen clinique sommaire était réalisé ainsi qu’un contrôle des poumons : soit par radiophotographie du thorax lorsque le centre disposait d’un appareil, soit par radioscopie effectuée par un pneumologue.
Lors de son examen médical, les médecins établissent que Rachel est dans un état de santé moyen. Elle souffrait d’aménorrhées, ce qui veut dire qu’elle n’avait plus ses règles, et elle n’a pas été contaminée par des maladies infectieuses, tel que le typhus, contrairement à sa sœur Renée. Rachel a perdu environ 8 kilos lors de sa déportation. Elle dira dans un entretien qu’elle pesait alors 34 kilos.
Fiche médicale – Source : DAVCC 21 P 574 820
Les sœurs ont été rapatriées ensuite à Paris à l’Hôtel Lutetia, le 28 mai 1945. Cet hôtel de luxe, construit en 1910 par Marguerite Boucicaut dans le 6e arrondissement de Paris, qui fut le siège de l’Abwehr (le contre-espionnage allemand), fut transformé en avril 1945 en centre d’accueil pour une grande partie des rescapés des camps de concentration nazis. Dix-huit mille rapatriés y ont été accueillis. En arrivant à l’Hôtel Lutétia, les survivants sont maigres, affamés, malades…
Dans ce centre social et médical, les rescapés sont désinfectés, lavés et nourris. Ils sont interrogés pour obtenir des renseignements consignés dans des dossiers. Une aide est apportée si besoin pour trouver un domicile si les déportés n’ont personne sur qui compter, ou s’ils n’ont pas d’argent. Les familles ont aussi l’espoir d’y retrouver un proche déporté[7].
Après s’être rétablies, Rachel et Renée sont ensuite rentrées chez elles, 44 rue Sedaine. À leur grande surprise, l’appartement familial est occupé par leur voisine du dessus, car il était plus grand que le sien. Rachel et Renée décident alors de partager l’appartement avec madame Herzlitowiez au lieu de l’expulser, car celle-ci est malheureuse et doit élever seule ses trois enfants après la déportation de son mari et deux de ses fils. Le recensement de 1946 prouve cette situation.
Recensement du 44 rue Sedaine – 1946 – Source : Archives Paris D2M8 879
Tout de suite, elle va récupérer son fils, qui s’accrochait à la dame qui l’avait gardé et « beaucoup gâté ».
Rachel apprend par une cousine le décès de son mari Jacques Levy en déportation.
Elle reprend le travail des années quelque temps après son arrivée en France.
Un peu plus tard, Rachel fait la connaissance de David Issachar, lors d’un bal en l’honneur des déportés et prisonniers. Ils ont une fille, Chantal, en 1946, et se marient le 23 septembre 1950 à la mairie du 17e arrondissement de Paris.
Photo de Rachel (date inconnue) – Source : Chantal Setrouk
David Issachar est lui-même un ancien prisonnier de guerre et une partie de sa famille a été déportée. Il est vendeur sur des marchés, puis tient une boutique de linge. Après son mariage, Rachel ne travaille pas et élève ses enfants, car elle a peur qu’ils grandissent trop vite. Ils habitent alors 3 rue de l’Abbé Rousselot dans le 17e arrondissement.
Même si elle semble avoir eu peu de contacts avec d’anciennes déportées après la guerre, « pour oublier », Rachel a été sollicitée par la famille de Riquetta Michon, qui résidait également 44 rue Sedaine, pour témoigner de son décès en déportation, comme le prouve le document ci-dessous.
Lettre de Rachel
Source : dossier Riquetta Michon née CHOEL – DAVCC-21-P-516-479-15
Rachel et Renée font des démarches pour obtenir le titre de « déportée politique » pour leur maman Victoria et pour elles-mêmes.
Des petits-enfants et arrière-petits-enfants
En 1968, sa fille Chantal se marie. Elle a deux petits-enfants de son fils Roger, une fille et un garçon, et sa fille Chantal lui donne deux autres petits-enfants, cette fois-ci deux garçons prénommés George et David. Elle a par la suite sept arrière-petits-enfants, dont Astrid, née en 1990.
À la retraite de son mari, Rachel part vivre à Cannes, accompagnée de sa sœur Renée, de quelques cousins et des amis. David est mort le 18 août 1998. Ensuite les deux sœurs partent vivre au Cannet, où elles résident dans le même immeuble ; elles peuvent donc se voir tous les jours.
Nous avons retrouvé un article du journal Nice Matin consacré à Rachel pour son centième anniversaire, mais celui-ci comporte des inexactitudes.
Chantal nous a confié une photographie de la famille rassemblée pour les 100 ans de Rachel. Elle nous a dit que sa mère Rachel avait conservé un caractère fort et était restée gaie et positive toute sa vie. « C’est un bonheur d’être là », dit-elle dans la vidéo de 2023.
Photographie de famille pour des 100 ans de Rachel (Source : Chantal Setrouk)
A droite en rouge Roger et Chantal à droite de Rachel.
Rachel, qui « adore Paris », meurt le 26 mars 2025 à Cannes, à l’âge de 103 ans.
Elle est enterrée, tout comme sa sœur Renée, au cimetière de Pantin à Paris, dans le carré juif où sont inhumés de nombreux Juifs judéo-espagnols et séfarades.
La biographie de Rachel Hasson a été rédigée par les élèves de la classe de 3e A du collège La Cerisaie à Charenton-le-Pont, encadrés par leurs enseignantes d’histoire-géographie, Nathalie Baron, et de français, Aude Morel.
Ils ont appuyé leurs recherches sur les documents fournis par l’association Convoi 77 et ceux trouvés au cours de leurs recherches. Ils ont pu échanger avec la fille de Rachel, Chantal Setrouk, qui les a éclairés sur le parcours de sa maman et leur a fourni des photographies.
SOURCES
- Dossier Archives de Caen : DAVCC / SHD 21 P 574 820
- Fichier Drancy – Archives nationales / Mémorial de la Shoah – Paris : FRAN107 F9 5711 184118 L
- Témoignage au Mémorial de la Shoah : T_Issachar_Rachel_PACA_MSH (2023)
- Témoignage « Survivors of the Shoah » : code 1197
- ITS / Arolsen Archives – Registre transit Drancy – DocID: 11191151
- Photographie de la famille Hasson – Mémorial de la Shoah : MXII_39507
- Registre de l’école de Saint-Maur-des-Fossés : Archives départementales du Val de Marne 4331W4
- Carte postale de l’école Diderot à Saint-Maur-des-Fossés : Archives départementales du Val de Marne 2FI/SaintMaur 697
- Recensements Saint Maur : Archives départementales du Val de Marne D2M8 356 et D2M8 532
- Archives de la préfecture de police de Parsis, Registre des consignés : CC2-9
- Attestation de l’accouchement par Léa Raulet – SHD Caen 21P648 310
- Acte de décès d’Henri Hasson : Archives de la ville de Paris – 11D 336
- Décret de naturalisation 1927 : Archives nationales 16947 X 27
- Article de Nice Matin 7 juin 2021
- Attestation de décès de Riquetta Michon : DAVCC – 21-P 516 479
- Journal officiel de la République française du 14 février 1943 : Retronews
- Acte de mariage de Rachel et Jacques: Archives de la ville de Paris, état civil, 11M 582_A
- Laissez-passer du maire de Kratzau : fonds privé d’Yvette Lévy
- Recensement du 44 rue Sedaine 1946 : Archives de la ville de Paris, « recensements » D2M8 879
- Photographies de Rachel et de sa famille : Chantal Setrouk et Michel Melki
- Lettre de Rachel : dossier de Riquetta Michon, née CHOEL – DAVCC / SHD 21 P 516 479
Notes & références
[1] Au 26 rue Popincourt, en 1939, résidait d’autres déportés du convoi 77, Salomon et Sarah Israël. Longtemps hôtel meublé, ce bâtiment est aujourd’hui un centre d’accueil du Samu Social.
[2] Voir sa biographie sur ce site.
[3] Voir l’ouvrage de Lior Lalieu et Jean-Marc Dreyfus, La Rafle du « Billet vert ». 14 mai 1941. Les photos retrouvées, Calman Lévy / Mémorial de la Shoah, 2026.
[4] Les Allemands ont imposé le tampon juif sur les cartes d’identité. Or, en France, la carte d’identité n’est pas encore obligatoire. Seuls les étrangers ayant un permis de résidence et ou de travail possédaient une « carte d’identité d’étranger ». Une loi l’impose pour tous les Français de 16 ans et plus.
[5] Elle le montre à l’écran lors de son témoignage enregistré et filmé par Alexandre Doulut et Léopold Jimmy en 2023.
[6] Un jour, Rachel est accusée de sabotage et punie : privée de soupe et la nuit dehors, mais le soir venu, un soldat allemand, la voyant dehors, l’a fait rentrer.
[7] La photo de Rachel, avec sa date de naissance, y avait été affichée avant son retour, comme en témoigne un document dans son dossier après-guerre.
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