Jeannette GOLDMAN (1939-1944)
Raconter l’histoire des déportés est souvent un chemin semé d’embuches, un puzzle complexe à assembler pièce par pièce. C’est cette réalité que nous souhaitions mettre en lumière. Il est difficile d’écrire sur une vie qui n’a pas eu le temps de s’écrire entièrement. Encore plus difficile de parler d’une enfance volée, une lumière stoppée brutalement. Cette biographie est dédiée à l’une d’entre elles, une petite fille, disparue trop tôt dans le massacre d’Auschwitz. Sa petite histoire, se compose de quelques souvenirs, de quelques dates, d’un simple prénom, d’une seule et unique photographie, et de quelques déductions. Ce récit ne pourra jamais lui rendre la justice qu’elle mérite.
Cette biographie a été écrite par les élèves de 3e B du collège Les Bons Raisins de Rueil-Malmaison en 2024-25
Naissance et famille de Jeannette Goldman
Jeannette Goldman naît le 18 mai 1939 à 3h50, au 2 rue d’Arcole, dans le 4e arrondissement de Paris (à l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu). Elle est la fille de Chuna Goldman, cordonnier né à Mordy (Pologne) le 1er janvier 1907, et de Dwojra Frydman, également née à Mordy, le 1er janvier 1906, sans profession.
L’acte de naissance est dressé le 20 mai 1939 à 11h10 par Maurice Jules Devinat, adjoint au maire.
Jeannette a une sœur aînée, Fanny ou Lucie Goldman, née le 2 février 1931, avec qui elle a une différence d’âge de huit ans.
La famille réside au 157 rue Saint-Martin, dans le 3e arrondissement de Paris, une adresse qui correspond à l’entrée du passage Molière, célèbre parce qu’immortalisé par le photographe Eugène Atget en 1908. Il rejoint la rue Quincampoix. Dans ce quartier populaire, à la lisière du Marais, est installée depuis le début du XXe siècle une population juive originaire principalement du centre et de l’est de l’Europe, que l’on appelle communément le « Pletzel ». Les immeubles sont vétustes et sombres, et derrière les cours se trouvent des ateliers.
Le 157 rue Saint-Martin aujourd’hui ; source Google Street View
Acte de naissance ©SHD de Caen, DAVCC dossier 21P 482793
Arrestation et Déportation : La Rafle du Vel’ d’Hiv’, les camps du Loiret et le camp de Drancy
Les 16 et 17 juillet 1942, la famille Goldman est arrêtée à son domicile rue Saint-Martin, lors de la tristement célèbre rafle du Vél’ d’Hiv’. Cette opération, menée par la police française sous l’autorité du régime de Vichy et ordre des Allemands, vise à livrer des milliers de Juifs à l’occupant nazi.
Au total, 12.884 personnes sont arrêtées ces deux jours-là. Parmi elles, 4.051 enfants, dont Jeannette Goldman, âgée seulement de 3 ans. Les familles sont brutalement séparées, entassées dans des conditions inhumaines au Vélodrome d’Hiver, avant d’être transférées vers les camps de transit du Loiret, à Beaune-la-Rolande et Pithiviers.
Ces camps d’internement ont été utilisés dès 1941 pour interner les hommes juifs arrêtés lors de la rafle du « billet vert »[1], puis les familles lors de celle du Vel’ d’Hiv’.
Celui de Beaune-la-Rolande avait été construit en 1939 pour accueillir les prisonniers de guerre allemands. L’armée allemande l’a ensuite utilisé pour y interner des prisonniers de guerre français avant de les envoyer en Allemagne. À partir de la rafle du billet vert, le camp et celui de Pithiviers ne reçoivent plus que des internés juifs. Ils sont surveillés par des gendarmes français, car toute l’organisation est aux mains des Français.
Ces camps sont destinés à regrouper des Juifs destinés à être envoyés en camp d’extermination. En prévision de la mise en application de la « solution finale », et de la rafle qui doit arrêter (en théorie) plus de 20.000 juifs étrangers ou apatrides de la région parisienne, les camps du Loiret sont vidés de leurs prisonniers. Le 25 juin 1942, un premier convoi composé de 999 hommes part de Pithiviers pour Auschwitz. Puis un second, le 28 juin de Beaune-la-Rolande.
Entre le 19 et le 22 juillet, après la rafle du Vel’ d’hiv’, durant laquelle les hommes seuls et les adolescents ont été envoyés au camp de transit de Drancy alors que les familles étaient enfermées dans l’arène sportive, 7.818 personnes sont envoyées dans ces camps du Loiret, dont des centaines d’enfants qui y seront souvent séparés de leurs parents. Les internés y transitent dans des conditions déplorables : baraques insalubres, rationnement sévère. La Croix-Rouge réussit à transférer quelques malades dans les hôpitaux.
À l’exception des enfants de moins de six ans, tous les prisonniers portent l’étoile jaune sur leur vêtement. Depuis la 8e ordonnance du 29 mai 1942, c’est obligatoire en zone occupée[2].
Des camps du Loiret sont partis cinq convois emmenant des raflés du Vel d’Hiv. L’un a quitté Beaune-la-Rolande vers Auschwitz : le numéro 15, du 5 août 1942. Il a emporté Chuna, le père de Jeannette. Dans l’un des quatre qui sont partis du camp de Pithiviers vers Auschwitz après la rafle du Vel’ d’Hiv’ se trouvait Dwojra, la mère de Jeannette. Elle est déportée par le convoi n°16, le 7 août 1942.
En effet, bien que les enfants aient été arrêtés avec leurs parents, leur sort n’est pas encore scellé par les nazis. « Pierre Laval avait annoncé avoir « obtenu – contrairement aux premières dispositions allemandes – que les enfants, y compris ceux de moins de 16 ans, soient autorisés à accompagner leurs parents », indique un texte en ligne du Cercil-Musée Mémorial des enfants du Vel’ d’Hiv’[3]. Il est décidé de déporter d’abord les mères, sans les enfants. Elles partent par quatre convois. Les séparations donnent lieu à « des scènes abominables », se souvient Annette Krajcer, qui avait 12 ans lorsqu’elle fut séparée de sa mère[4].
Des familles ou des individus sont ballotés entre les camps du Loiret et Drancy. « Le 13 août 1942, un télex provenant de Berlin annonce l’organisation de convois dans lesquels seront répartis les enfants. Accompagnés d’adultes. Du 15 au 25 août, quatre convois transfèrent 3 081 enfants vers Drancy, d’où, pour la majorité d’entre eux, ils seront déportés vers Auschwitz-Birkenau[5] ».
Fanny (dite Lucie) Goldman, la sœur aînée de Jeannette, est déportée par le convoi n°22, le 21 août 1942, depuis le camp de Drancy vers Auschwitz. Elle a été ramenée de Beaune-la-Rolande sans sa famille. Elle avait 11 ans5. La liste originale de déportation précise qu’elle est de nationalité française. Le convoi a emporté 1000 personnes dont 606 enfants. 892 meurent dans les chambres à gaz dès leur arrivée[6].
Finalement, 12.884 personnes arrêtés dans la rafle des 16 et 17 juillet 1942 ont transité à Drancy avant d’être déportés à Auschwitz. Les camps du Loiret ferment en juillet 1943, Aloïs Brunner préférant regrouper les futurs déportés à Drancy. Aujourd’hui, à Orléans un mémorial est dédié à la mémoire des victimes, sous la responsabilité du Mémorial de la Shoah.
Le camp de Drancy
Le camp de Drancy, situé près de Paris, devient le principal camp de transit pour les déportations vers Auschwitz. Installé dans un ensemble d’immeubles appelé la « Cité de la Muette », il a été le lieu d’internement dès août 1941 de plus de 80.000 personnes, dont 63 000 seront déportées par les 63 convois organisés entre 1942 et 1944. Administré directement par les autorités nazies à partir de l’arrivée en 1943 du tristement célèbre SS Aloïs Brunner, le camp est marqué par la promiscuité, la faim, les humiliations et la terreur. Le 17 août 1944, les Allemands quittent le camp, laissant un millier d’internés livrés à eux-mêmes. Aloïs Brunner a réussi à faire partir trois wagons et emmènent 51 « otages », qui partent en direction de Buchenwald. Le 18, le consul général de Suède, Raoul Nordling, libère officiellement le camp en tant que représentant de la Résistance. Les Internés, alors que Paris n’est pas libéré et que la guerre fait encore rage, quittent le camp en quelques jours.
La famille Goldman incarne le drame de la persécution et de la déportation : une famille éclatée, dispersée dans différents convois, chacun vers une destination mortelle. Le cas de Jeannette, enfant en bas âge, souligne la violence extrême de la rafle du Vel’ d’Hiv’, qui n’épargna ni les femmes ni les enfants.
Placée dans les centres de l’U.G.I.F.
Jeannette, pour une raison que l’on ignore, n’a pas été déportée avec sa famille. Elle avait tout juste 3 ans. Seule à Drancy, elle a été confiée à l’UGIF pour être placée dans une maison d’enfants isolés ou orphelins dont le Commissariat Général aux Questions Juives lui a confié la responsabilité. La plupart de ses pensionnaires sont passés par Drancy et sont des enfants « bloqués », contrôlés par les autorités nazies. De Drancy, Aloïs Brunner doit savoir où ils se trouvent.
Le centre Guy-Patin[7]
Jeannette est remise au centre Guy-Patin en 1942, à une date qui nous est inconnue.
Ce centre, situé au 9 rue Guy-Patin dans le 10e arrondissement de Paris, possède une histoire marquée par la solidarité et la tragédie. À l’origine, ce bâtiment est légué en 1899 par la baronne Adélaïde de Rothschild pour y fonder le Home israélite pour jeunes filles, rebaptisé plus tard Le Toit familial. Ce foyer avait pour mission d’offrir un logement salubre, une alimentation saine et un encadrement moral à des jeunes femmes juives isolées, en les aidant à s’insérer dans les secteurs de l’enseignement, du commerce ou de l’industrie. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, le destin du lieu bascule.
Le 29 novembre 1941, une loi du gouvernement de Vichy impose à toutes les œuvres sociales juives de rejoindre l’Union générale des israélites de France (UGIF). La demande émane des autorités d’occupation. Le Toit familial perd alors son autonomie et devient le centre Guy-Patin, sous contrôle de l’UGIF. À partir de l’été 1942, après les grandes rafles, le centre accueille des enfants juifs orphelins, dont les parents ont été arrêtés et déportés[8].
Parmi les enfants accueillis au centre figure Jeannette Goldman, transférée depuis Drancy après la déportation de sa famille. Son nom apparaît dans le registre interne du centre, avec la mention « Polonaise » et « Venant de Drancy ».
Centre Guy Patin, Registre des Entrées – Commencé le 28 juillet 1942.
Archives de la YIVO. RG 210-63 Microfilm_MK490-44_0866
Centre Guy-Patin. Registre interne – Nom de Jeannette Goldman, ancienne adresse 157 rue Saint-Martin, mention « Partie à Neuilly, Centre UGIF n°40 », le 2 décembre 1942. Son nom est rayé. Mention « Polonaise » sous sa date de naissance. Mention « Venant de Drancy » sous son nom. YIVO RG 210-63 Microfilm_MK490-44_0898
La pouponnière de Neuilly-sur-Seine
Mentions confirmant le transfert de Jeannette Goldman au Centre Guy-Patin après internement à Drancy. Mention d’une tante, Mme Niaak, domiciliée 115 boulevard Voltaire.
Archives de la YIVO RG 210-63 Microfilm_MK490-44_1124
Le 2 décembre 1942, Jeannette est transférée au centre UGIF n°40 de Neuilly-sur-Seine, 67 rue Edouard-Nortier, aussi appelé « Maison Marguerite », comme l’indiquent les documents d’archives conservés par le YIVO.
Ce transfert, loin d’être une protection, s’inscrit dans une logique administrative qui rendait les enfants « déportables », c’est-à-dire identifiés et suivis par les autorités allemandes.
L’UGIF
Créée en novembre 1941 par le régime de Vichy à la demande des autorités allemandes, l’Union Générale des Israélites de France (UGIF) devient l’unique organisation juive autorisée en zone occupée. Officiellement chargée de l’action sociale, elle distribue des aides aux familles démunies, finance des cantines et gère des hospices. Mais derrière cette façade humanitaire, l’UGIF est placée sous le contrôle du Commissariat Général aux Questions Juives et de la Gestapo, et ses centres deviennent des lieux de regroupement pour les enfants juifs, souvent en attente de déportation.
Après les rafles de l’été 1942, l’UGIF ouvre plusieurs foyers pour enfants à Paris et en banlieue, notamment à Neuilly-sur-Seine, au 67 rue Édouard Nortier. Ces centres accueillent deux types d’enfants :
- Les enfants dits « libres », confiés volontairement par leurs familles.
- Les enfants dits « bloqués », souvent orphelins ou isolés, ayant été internés puis libérés des camps comme Drancy, et placés sous la responsabilité de l’UGIF. Ces enfants, souvent étrangers ou nés de parents étrangers, sont fichés et considérés comme « déportables » à tout moment.
Le 67 rue Edouard-Nortier aujourd’hui, source : Street View
Quand Jeannette arrive le 2 décembre 1942 à la pouponnière de Neuilly-sur-Seine, le centre compte 37 enfants, dont 36 présents et 1 hospitalisé, avec 2 lits disponibles. Sur le registre des entrées, Jeannette est mentionnée comme Française, bien qu’issue d’une famille polonaise, et son nom figure dans plusieurs listes d’autorisations de sortie pour les dimanches de 1943.
Le dimanche, des enfants ont un droit de sortie. Ces sorties sont destinées à offrir aux enfants internés un moment de répit hors du centre. En avril, la correspondante de Jeannette est Mlle Berl, domiciliée au 68 avenue de Villiers, dans le 8e arrondissement. Mais lors de sorties suivantes, ce sera Mme Rosenwald, domiciliée 5 rue Gervex à Paris, dans le 17e arrondissement.
Jeannette est alors systématiquement accompagnée de Jacqueline Chalupowicz, également âgée de 4 ans. Ces petits moments en dehors du centre dans des familles juives bénévoles qui accueillent à goûter des petits orphelins ont ponctué les dimanches des deux fillettes en mai, juin et juillet 1943 (les 2 mai, 9 mai, 16 mai, 23 mai, 30 mai, 13 juin, 20 juin, 27 juin et 4 juillet 1943). Ces sorties, bien que limitées dans le temps, témoignent d’une tentative de maintenir un lien affectif et une forme de normalité dans un contexte tragique. Elles révèlent aussi l’organisation rigoureuse de l’UGIF, qui documente chaque déplacement, chaque enfant, chaque adresse — une traçabilité qui facilitera plus tard les rafles.
En effet, malgré une apparente normalité – sorties dominicales, encadrement éducatif – le centre reste sous surveillance constante. Les enfants y vivent dans une attente silencieuse, marquée par l’incertitude et la menace permanente d’une nouvelle rafle. Le directeur du centre, A. Cherchevsky, signe les documents officiels, mais les décisions cruciales viennent d’en haut, dictées par les autorités allemandes.
Le centre est dirigé par Abraham Cherchevsky, journaliste né le 6 mars 1901 à Hébron (Palestine / Israël), naturalisé français en 1924. En 1938, il fonde le journal Grégoire, un bimensuel juif engagé contre la montée du nazisme. Dans le premier numéro, il écrit :
« Nous avons choisi ce nom comme symbole des idées de tolérance et de justice. […] Quand une partie du monde est replongée dans les ténèbres, il ne nous paraît pas que la meilleure attitude soit celle de l’indifférence et du silence. »
Contraint de quitter son métier en 1941 à cause des lois antisémites, il devient employé administratif de l’UGIF, puis directeur du foyer de Neuilly. Il verra la quasi-totalité de sa famille raflée dans les rafles de l’UGIF. En avril 1944, il est arrêté à Paris par un collaborateur français et interné à Drancy. Le 15 mai 1944, il est déporté par le convoi n°73, le seul convoi parti de France vers les Pays baltes. Il est assassiné en Lituanie, probablement au Neuvième Fort de Kaunas, lieu d’exécution de nombreux déportés. Son parcours incarne le courage intellectuel et la tragédie des Juifs français sous l’Occupation. Une plaque commémorative lui rend hommage, et sa fille, Ève Line Blum-Cherchevsky, a consacré sa vie à transmettre sa mémoire à travers l’ouvrage Nous sommes 900 Français.
Jeannette et Jacqueline sont séparées lorsque Jeannette est envoyée à Louveciennes, le 12 octobre 1943.
Louveciennes
Le 12 octobre 1943, Jeannette Goldman, alors âgée de 4 ans, est transférée avec quatre autres enfants au Centre UGIF de Louveciennes, situé au 18 rue de la Paix.
Jeannette part avec sa carte de J1 (carte de rationnement, qui stipule qu’elle est une enfant) et quatre camarades dans la maison U.G.I.F. de Louveciennes, à une quarantaine de kilomètres de Paris. L’air y est réputé meilleur pour les enfants. Jeannette est-elle souffrante ? Ou est-ce juste une « parenthèse enchantée » dans un endroit plus chaleureux que les centres parisiens de l’UGIF ?
Avec les cinq enfants qui sont envoyés à Louveciennes, des provisions : 1,5 de sucre, 650 gr de riz, 3 boites de 250 gr de farine, 400 g de chocolat, 1 savon, 1 savonnette et des tickets supplémentaires de pain pour 1800 gr.
À Louveciennes, Jeannette partage le quotidien de 41 enfants, encadrés par des monitrices dont Denise Holstein (voir sa biographie https://convoi77.org/deporte_bio/holstein-denise/), alors âgée de 17 ans. Denise devient responsable d’un groupe de neuf enfants, parmi lesquels figurent Jeannette, Samuel Przemisliawski, Régine Rein, Estelle Jakubowitz, Claude-Renée et Marie-Anne Vexler, Rosette Grimberg, et les jumelles Jeannette et Paulette Sklarz. Dans une ambiance de promiscuité et de tendresse, Denise tente de leur offrir un semblant de stabilité, malgré la menace constante qui pèse sur eux.
Le centre de Louveciennes :

La villa de la rue de la Paix, à Louveciennes, où les enfants sont arrêtés, le 22 juillet 1944
source : www.cercleshoah.org

Sur la photo : Denise Holstein, 17 ans, ses neuf « petits enfants » et Beyla Dyment, 16 ans. Au premier rang, de gauche à droite, Jeannette Goldmann et Samuel Przemisliawski Au deuxième rang, Régine Rein, Marie-Anne Vexler et Estelle Jakubowitz, Claude Claude-Renée Vexler, les jumelles Jeannette et Paulette Sklarz, Rosette Grimberg. © Mémorial de la Shoah
Sur la photo avec Denise Holstein, au premier rang, on voit Jeannette Goldmann, les cheveux rasés, sans doute parce qu’elle avait attrapé des poux. Si les enfants ont l’air en bonne santé, Denise Holstein raconte dans son livre, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer, qu’ils sortaient de table en disant : « J’ai encore faim »[9].
La place manque également. « On se tasse comme on peut, écrit Denise Holstein. Dans une grande chambre, on arrive à entasser neuf lits et le mien est installé dans le placard. Je suis la plus âgée et à ce titre je deviens monitrice de ces neuf petits. Je n’ai plus qu’une idée en tête : leur donner le maximum de tendresse, tout en essayant de me faire écouter. »
Le 18 rue de la Paix à Louveciennes, aujourd’hui, source : Street View
Mais cette vie tranquille prend fin le 22 juillet, à l’aube. Comme toutes les autres maisons d’enfants gérées par l’U.G.I.F., celle de Louveciennes est victime des rafles organisées par Aloïs Brunner, le SS qui dirige le camp de Drancy. Il sait où il peut trouver les enfants et, alors que les armées alliées approchent de Paris, il ne veut pas laisser filer l’occasion de ne pas les déporter.
Les enfants sont réveillés en urgence, habillés à la hâte, et embarqués dans un autobus sous prétexte d’une promenade.
Denise Holstein, qui a survécu aux camps de concentration, a raconté cette rafle. Et son témoignage est glaçant :
« Le matin du 22 juillet, j’entends sonner au portail et je vois par la fenêtre un officier allemand et des civils portant l’étoile[10] ; un autobus est garé devant la porte. (…) Il vient nous arrêter, aidé par des internés, je le saurai plus tard…
Il est très tôt, les enfants dorment. Il faut vite les réveiller, les habiller, entasser quelques malheureux vêtements dans des couvertures. L’Allemand s’énerve ; il faut partir avant que Louveciennes ne s’éveille, c’est encore le couvre-feu. Les enfants hébétés ne comprennent rien, on les rassure en leur promettant une belle promenade en autobus. (…) Le trajet se fait en chantant. »
À l’exception de Paulette Szklarz, âgée de six ans et hospitalisée à Saint-Germain-en-Laye, 41 enfants du centre, dont Michèle, la fille du directeur, monsieur Louy, son épouse et les monitrices sont donc arrêtés avant la fin du couvre-feu.
LE CAMP DE DRANCY
L’arrivée à Drancy est terrorisante, d’autant que les enfants et Denise Holstein, y sont tous déjà passés avant de rejoindre une maison de l’U.G.I.F. Là se trouvent déjà des enfants et adolescents de plusieurs centres.
« …Tous les centres de la région parisienne sont là, écrit Denise Holstein. Tous les internés nous regardent, ils sont inquiets : pourquoi toutes ces arrestations ? Le débarquement en Normandie a eu lieu, et on espère qu’il n’y aura plus de départs. On nous installe dans les chambrées ; des internées nous proposent leur aide, mais les plus petits sont perdus. Ils s’accrochent plus que jamais à nous, je n’ai plus une minute à moi : il faut les rassurer, les faire manger, les laver, les coucher. Je n’ai pas le temps de m’inquiéter, il y a tant à faire. Je retrouve des personnes qui ont connu mes parents, je sens qu’ils sont inquiets… »
Au camp de Drancy, avec l’aide de Beila Dyment, son amie de Louveciennes, Denise continue de s’occuper de nombreux enfants du centre, qui logent dans sa chambrée et comptent sur elle.
Le 29 juillet, Denise et les 241 enfants des centres UGIF reçoivent « une fiche mauve » : elle comprend qu’ils sont « déportables » ; le lendemain, elle prépare les affaires des enfants et les siennes, mais en espérant, jusqu’au départ du convoi, l’arrivée des Alliés à Paris.
Un espoir déçu. À l’aube, le 31 juillet, les enfants et le personnel qui les accompagnent se rendent dans une cour grillagée, séparée des autres détenus. Là, ils attendent les bus parisiens qui vont les conduire à la gare de Bobigny. 1306 personnes de tout âge, dont 324 enfants, attendent dans cette cour. Les enfants de l’UGIF sont les premiers à partir.
« On nous conduit dans la petite gare de Bobigny, raconte Denise. Les autobus s’arrêtent devant les wagons à bestiaux ; on a déjà entassé des victuailles, des matelas, des seaux. Les wagons sont déjà à moitié pleins, il ne reste que peu de place et il faut s’entasser à soixante. Nous étions 48 enfants et 12 grandes personnes. Je suis la seule monitrice que les enfants connaissent. Tout de suite, les pleurs commencent, ils ont peur. J’essaie de les faire asseoir et de les calmer mais on verrouille les portes et de suite nous sommes dans le noir[11] »
Quand tous les wagons sont pleins, le train stationne en plein soleil (on est en plein été), puis au bout de quelques heures, démarre vers une « destination inconnue ».
LE CONVOI 77 : La route vers la mort
« Le train s’ébranle et le calvaire commence, les petits ont peur, ils ont soif, ils ont chaud (…) Des cuves ont été installées pour les besoins naturels mais bien vite elles sont trop petites et tout déborde dans le wagon, ce sont des cris de toutes parts. ( ) Seul, le sommeil pourrait un peu arranger les choses, mais comment dormir quand on n’a pas de place pour s’étendre, que la température est intenable et que nous avons tous si soif ?... » écrit Denise Holstein.
Après trois jours et presque trois nuits d’un voyage éprouvant, vers 3 heures du matin, le train s’arrête sur le quai près de l’entrée du camp d’Auschwitz-Birkenau. Les déportés sont brutalement poussés dehors, obligés de sauter à terre. Des chiens aboient, des projecteurs aveuglent les gens totalement désorientés. Les enfants et les personnages âgés sont conduits en contrebas, vers des camions. Denise est tirée par la manche par ce qui ressemble à un bagnard : un déporté qui l’empêche de suivre les enfants et la pousse vers une file où se tiennent des femmes entre 15 et 45 ans. Jeannette et ses presque tous petits camarades partent vers une mort immédiate. Denise est sélectionnée pour le travail.
Sur les 41 pensionnaires de Louveciennes arrêtés, Michèle, la fille du directeur, « non juive », est libérée le jour de son arrestation ainsi que ses parents ; six enfants, dont le père est prisonnier de guerre, sont déportés au camp de concentration de Bergen-Belsen, par le convoi n°80 D, du 23 juillet 1944 et sont vivants à la Libération : les enfants Nelson : François, 8 ans, Josette, 10 ans, et Pierre, 13 ans ; les deux frères et leur sœur Przemisliawski : Maurice, 11 ans, Régine, 7 ans, et Samuel, 6 ans (qui posait sur les marches de Louveciennes à côté de Jeannette).
Les 33 autres enfants de Louveciennes, qui ont été déportés par le convoi n°77, le dernier grand convoi au départ de la gare de Bobigny, sont assassinés dès leur arrivée dans les chambres à gaz d’Auschwitz. Seule, Denise Holstein, âgée de 17 ans, est entrée dans le camp d’Auschwitz-Birkenau et est revenue, après sa libération à Bergen-Belsen, le 15 avril 1945.
Établir le décès
Jeannette, qui avait été successivement hébergée au centre UGIF Guy-Patin, au centre de Neuilly-sur-Seine puis à celui de Louveciennes, fait partie de ces victimes. Mais plus personne n’est là pour la pleurer, ou même remplir les dossiers qui établiraient, dans l’immédiat après-guerre ce que fut son parcours. De la « tante Niak », mentionnée dans un document à son entrée à l’U.G.I.F., il n’est pas trace. Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’on se soucie d’établir une demande de la mention « mort en déportation » qui doit être apposée en regard de son acte de décès à l’état civil. C’est alors qu’on se rend compte que son décès n’a pas été enregistré à l’état civil, car l’acte n’existe pas.
Il est finalement établi sur déclaration de Daniel Arnaud, adjoint au directeur des missions à l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. L’acte de décès indique qu’elle a été assassinée le 5 août 1944 à Auschwitz. Ce document, transmis au maire de Neuilly par Dominique Guillo, porte la mention officielle « Mort en déportation », ajoutée au dossier de Jeannette le 6 juin 2011.
Or, le convoi 77 est arrivé dans la nuit du 3 août 1944 à Auschwitz-Birkenau. Mais par une convention adoptée pour tous les déportés dont la date de la mort ne peut être certifiée, il a été décidé de compter cinq jours à partir du départ du convoi pour fixer la date d’un décès d’un « non revenu » de déportation sur lequel on ne sait rien. Notons aussi que c’est à la mairie de Louveciennes « son dernier domicile connu » que l’acte de décès aurait dû être envoyé.
Acte de décès de Jeannette
Dossier 21 P 482 793. DAVCC, Caen
Honorer sa mémoire
Le nom de Jeannette est aujourd’hui inscrit sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah, aux côtés de milliers d’autres enfants et adultes disparus. Cela confirme son parcours tragique et perpétue sa mémoire dans l’histoire collective de la Shoah.
Inscription sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah.
Mémorial de la Shoah
L’enfance et la vie de Jeannette ont été volées par la barbarie. Nous ne pouvons pas l’oublier. Jeannette, comme tant d’autres, est morte dans des circonstances tragiques. Mais, grâce à ces témoignages et documents, son histoire est préservée pour les générations futures.
Œuvre réalisée par les élèves pour le CNRD afin de rendre hommage à Jeannette et de témoigner de son enfance volée, enfermée.
Notes & références
[1] Le 11 mai 1941, 6.694 hommes les hommes juifs étrangers de la région parisienne qui ont reçu une convocation imprimée sur papier vert, doivent se rendre pour « information » au commissariat de leur quartier ou ville. L’opération est conjointement dirigée par Theodor Dannecker, « l’expert SS en questions juives », et le préfet de police de Paris, l’amiral François Bard. Il s’agit de la première arrestation massive de Juifs. 3700 hommes s’y rendent (donc un peu plus de la moitié de ce que les nazis comptaient raflés) qui sont arrêtés sur le champ et conduits à Pithiviers, qui était un camp de prisonniers. Ils sont entassés dans ce camp et celui de Beaune-la-Rolande.
[2] Cf : Mémorial de la Shoah memorialdelashoah.org
[4] Ibid.
[8] En février 1943, sur ordre du nazi Heinz Röthke, la police française vient chercher 11 enfants dans ce centre pour les déporter à Auschwitz. Une plaque commémorative apposée sur la façade rappelle aujourd’hui cette tragédie. « Les arrestations de février 1943 à Guy-Patin sont intervenues dans le cadre de la grande rafle de juifs étrangers demandée par Röthke, le chef du service anti-juif de la Gestapo ; elle a été organisée et réalisée par la police municipale parisienne. La rafle a commencé par l’arrestation d’enfants : Röthke avait mis les inspecteurs de la Préfecture sur leurs traces. Dès le 4 février, il s’était enquis auprès de l’UGIF de l’adresse de chacune de ses maisons d’enfants dans la région parisienne, du nombre de places et de l’effectif actuel de chaque maison avec une liste nominative précise des enfants présents, et mention de leur nationalité », témoigne un survivant, Sami Dassa, ajpn.org
[9] Denise Holstein, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer, Éditions Le Manuscrit, 2013, p. 41.
[10] Ce sont des Juifs internés à Drancy, utilisés comme « policiers » dans le camp.
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