Joseph Aimé ELIE (2 mai 1881 – 3 août 1944)
Joseph Élie à 21 ans, tel qu’imaginé par Clara Weber (élève de Terminale) à partir des données anthropométriques de sa fiche militaire de 1902.
Joseph Élie, un enfant de la IIIᵉ République, 1881-1914
Acte de naissance de Joseph Aimé ÉLIE © État civil de Marseille
Joseph Aimé Élie est né de Philippe Efraïm Élie et de Fanny Bloch le 2 mai 1881 à 5 heures du matin, au domicile de ses parents à Marseille, 9 grande rue.
Son père est lui-même né à Marseille, le 1er mai 1840[1].
La famille appartient à un milieu social modeste. À sa naissance, son père est « marchand » et sa mère sans profession, puis ils sont respectivement employé et couturière. Il passe son enfance dans la maison de ses parents au 141, rue Breteuil.
Abritant la synagogue historique de la ville, ce quartier concentre la plus grosse communauté juive de Marseille. Il n’est pas surprenant que la famille Élie y habite car ils sont en effet d’origine, voire de confession juive.
Le petit Joseph va sûrement à l’école de son quartier. Il obtient son « certif’ », le certificat d’étude primaire, mais ne poursuit pas d’études. D’après sa fiche militaire, il devient musicien, il est violoncelliste, selon un article de La France en 1912.
Son père, Philippe Efraïm Élie, meurt le 4 avril 1899[2], alors que Joseph n’a que 17 ans. Le jeune homme se retrouve ainsi, encore mineur, chargé de famille.
ÉLIE, Joseph, Aimé : État signalétique et militaire, fiche matricule, 1901
À ce titre, il est d’abord exempté du service militaire, mais l’effectue tout de même à partir de novembre 1902. C’est sous la matricule 3993 de la classe 1901 qu’il réalise son service au 141° régiment d’infanterie, en tant que soldat de 2ᵉ classe.
Sa fiche matricule le décrit comme brun aux yeux bleus, au visage ovale. Il a niveau scolaire « 3 », c’est-à-dire qu’il a sans doute réussi son certificat d’études.
Le 20 septembre 1903, il obtient un congé pour bonne conduite et finit son service un peu plus d’un mois plus tard, le 1ᵉʳ novembre 1903. Joseph Élie n’effectue donc qu’une année de service, au lieu des trois ans obligatoires, sûrement en raison de sa situation familiale, ou parce qu’il avait tiré un « bon numéro » au tirage au sort. Il passe alors dans la « disponibilité », c’est-à-dire, comme la majorité des jeunes hommes français, mobilisable en cas de guerre.
Entre 1904 et 1907, le jeune homme voyage beaucoup. On le retrouve à différentes adresses à travers la France, et notamment à Annecy, Marseille et Paris.
Le 7 mai 1910, alors qu’il réside au 86, rue de Rochechouart dans le 9e arrondissement de Paris, Joseph Aimé Élie épouse Louise Marie Lejeune, de six ans sa cadette. Elle est sans profession. Quatre artistes musiciens sont leurs témoins. Le jeune couple habite pendant trois ans à Paris.
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“Ville de Lyon, Archives Municipales, (2E2315 – 02/06/1927-08/10/1927)
Syndicalisme, détournement de fonds et divorce
Joseph Élie devient très actif dans les syndicats de musiciens. Ainsi, de 1910 à 1913, il est trésorier de la Fédération des Artistes musiciens de France, sise 3 rue Rochechouart et qui compte 38 syndicats. Il en est même le représentant au 17e congrès national de la CGT du 3 au 10 octobre 1910[3]. Au printemps et à l’été 1911, il aurait été très actif dans les grèves d’orchestres[4].
Joseph Élie est incontestablement un homme très impliqué dans les mouvements ouvriers du début du siècle. Cependant, comme tout homme, il a ses faiblesses. En mars 1912, il est accusé par la Fédération des Artistes musiciens de France de détournement de fonds. Peut-être le « violoncelliste dans un concert parisien » était-il alors dans une situation financière difficile… Selon Le Petit Parisien, il avoua et sa famille remboursa 1600 francs et il démissionna. Or la révision des comptes fit apparaître encore 6.600 francs de détournement.
Le journal La France du 27 octobre 1912 relate qu’alors qu’il devait rembourser, il en a profité pour fuir. Il est finalement arrêté dans un bar du boulevard de Sébastopol, près de la Scala, en vertu d’un mandat d’arrêt d’un juge parisien. Bien qu’il ait rendu un acompte de 3000 francs, la 8e Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine le reconnaît coupable d’abus de confiance à la hauteur de 1600 francs le 11 décembre 1912 et le condamne à un an de prison avec sursis[5] et 25 francs d’amende. Il s’est engagé à rembourser.
Joseph et Louise déménagent en janvier 1913 au 40 rue Notre-Dame-de-Nazareth dans le 3ᵉ arrondissement, toujours à Paris, dans un vieil immeuble du XVIIIe siècle.
À quelques mois du début de la Première Guerre mondiale, le 23 juin 1914, Joseph Élie et Louise Lejeune divorcent devant le tribunal civil de la Seine.
Un jeune Marseillais jeté dans l’enfer de la Grande Guerre, 1914-1918
Le 1ᵉʳ août 1914, l’Allemagne envahit la Belgique. Comme 8 millions de Français de 18 à 45 ans, Joseph Élie est mobilisé dès le lendemain.
Il retrouve le bataillon de son service militaire de douze ans plus tôt, le 141e d’infanterie.
Il participe alors aux très sanglantes batailles de Lorraine au tout début de la guerre. Le 141e régiment d’infanterie est ensuite impliqué dans les batailles de la Marne et de l’Argonne en 1914 et 1915.
Le 23 mars 1915, Joseph Élie est blessé au combat. Il souffre d’une commotion et est grièvement blessé au bras par des éclats d’obus. Il garde une grave séquelle de cette blessure : une paralysie des doigts de la main droite, voire d’une partie du bras.
Ne pouvant plus combattre, il est ré-affecté à l’armée de l’intérieur, ou armée territoriale, jusqu’en mars 1917, où il est libéré des fonctions militaires.
Plus tard, le 11 avril 1930, il reçoit la Médaille militaire. C’est une reconnaissance bienvenue, même si elle est accordée un peu tardivement.
Un artiste engagé dans la vie politique mouvementée de l’entre-deux-guerres. 1919-1938
Joseph Élie sort donc de la Grande Guerre avec une partie du bras droit paralysée et une incapacité à 60%. D’après la loi de mars 1919, cela lui donne droit à une pension de 180 francs par mois. Nous n’avons cependant aucune information sur le versement, ou non, de cette pension.
De façon générale, les archives à notre disposition ne contiennent que très peu d’informations sur sa vie entre la fin de la guerre et la fin des années 1930.
Ce qui est sûr cependant, c’est que le handicap de Joseph Élie doit l’empêcher de jouer du violoncelle et donc de reprendre sa profession d’avant-guerre. En juin 1917, il déménage à Bourges, sur la place des Marronniers, où il travaille au Théâtre Auguste[6], mais nous ne trouvons malheureusement aucune mention de ce cinéma en dehors de sa fiche militaire.
En février 1918, Joseph déménage à nouveau, cette fois-ci à Lyon. Il y réside d’abord chez un ami musicien, M. Defat, au 223 avenue de Saxe, puis au 33 cours Gambetta. Il devient directeur de cinéma. Malgré sa blessure, il continue donc son engagement d’avant la guerre, bien que dans un autre milieu artistique.
Mais, comme plus tôt dans sa jeunesse, Joseph Élie semble avoir des soucis avec l’argent. Selon un rapport postérieur de la Sécurité Intérieure, il est connu dans le milieu cinématographique « comme un joueur invétéré qui aurait dilapidé la plus grande partie de ses ressources dans les cercles [de jeux] et surtout sur les champs de courses[7]. »
Le 8 août 1927, à la mairie du 3e arrondissement de Lyon, Joseph Élie épouse Félicie Jeanne Martin[8], qui a alors 20 ans. Joseph est « directeur de théâtre » et domicilié à Lyon, 33 cours Gambetta. Sa mère est indiquée comme « décédée ».
Les mariés habitent ensuite ensemble au 11 chemin des Platanes à Lyon, l’adresse des parents de Félicie qui figure sur l’acte de mariage. La jeune femme, née le 7 avril 1906, mourra malheureusement le 6 août 1935, à Grasse[9].
Archives de Lyon, état civil. Mariages. 1927. Vue 125.
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Durant cette période, la France est touchée par les conséquences de la crise économique de 1929 et la montée des groupes et ligues d’extrême droite. Face à ces menaces, un rassemblement des forces de gauche (Parti radical, SFIO et PC, syndicats et intellectuels) s’opère et aboutit au printemps 1936 à la création du Front populaire. La coalition des partis de gauche remporte alors les élections législatives et forme quatre gouvernements successifs entre 1936 et 1938.
Léon Blum, chef de la SFIO au moment de la victoire du Front Populaire aux
élections législatives. © COLLECTION YLI/SIPA).
Par son implication dans les syndicats avant la guerre, Joseph Élie semble être politiquement de gauche. Certaines de ses actions, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, nous laissent même envisager une appartenance ou adhésion aux idées du Parti Communiste français.
Le gouvernement Daladier (avril 1938- mars 1940, parti radical et droite), qui succède au Front populaire, gouverne par décret-loi. C’est dans ce contexte que Joseph Élie fait l’objet d’une enquête de la Sûreté nationale. Il faut savoir que d’abord membre du Front populaire, le PCF s’en éloigne peu à peu avant de quitter la coalition. Les communistes revendiqués ou sympathisants sont alors surveillés par la sécurité intérieure du gouvernement de Daladier, comme c’est peut-être le cas de Joseph Élie.
Dans la demande de renseignement, Joseph est décrit comme « ex-directeur de théâtre », faisant partie de la Commission chargée du visa des films cinématographiques, un poste important. En 1938, il « logerait au London Palace, 32 boulevard des Italiens ». L’inspecteur de police chargé d’enquêter écrit dans son rapport du 14 septembre que cet « ex-directeur de théâtre à Lyon », y réside et ne fait pas absolument pas partie de la Commission chargée du visa des films cinématographiques. En revanche, il est vice-président de l’Union des Chambres Syndicales Françaises des Théâtres Cinématographiques et Industries Annexes, fondée 1909.
Pièce de la Sûreté nationale, 7 sept 1938. « Fonds de Moscou »
© Archives nationales ÉLIE_Joseph_19940443_32_3003
Alors que la guerre est déclarée, le 24 octobre 1939, à 58 ans, il se remarie avec Yvonne Louise Mazoyer[10], jeune divorcée de vingt-sept ans sa cadette et qui a un fils, Jacques Posches, né le 8 février 1933 de son précédent mariage.
Ils habitent à Villeurbanne, ville d’environ 80.000 habitants au nord-est de Lyon, chez un ami, dans le quartier des « Gratte-Ciel ».
Carte postale de Villeurbanne. Place de la mairie (actuelle place Grandclément), B.F. Paris, début du XXe siècle © Archives municipales / Le Rize, 2 Fi 42.).
Vivre, survivre et résister à l’oppression dans une France occupée, 1939-1944
De fin 1939 à 1940, Joseph Élie vit à Villeurbanne. Il semble savoir se faire très discret, car selon la Sûreté nationale, il n’est jamais mentionné dans les locations des immeubles de la ville
Après la capitulation française et les accords de collaboration entre Hitler et Pétain, s’est-il déclaré comme « Juif », selon la loi du 2 juin 1941 du gouvernement de Vichy, qui étend à toute la France l’obligation de recensement faite aux Juifs en zone occupée (loi du 3 octobre 1940) ? Depuis le Premier Statut des Juifs d’octobre 1940, en tant que juif, Joseph n’a plus le droit de travailler dans le secteur du cinéma ou du théâtre, ou aucun métier culturel ou de la presse. On ignore donc comment il a fait pour survivre financièrement.
Yvonne Mazoyer entre dans un sanatorium[11] à partir de 1941 et y demeure jusqu’à la fin de 1943. Sa femme en sécurité, Joseph Élie s’engage dans la résistance au moment où le Parti communiste français entre dans la clandestinité, à partir de 1941 avec l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie en juin 1941.
Il est membre du mouvement Franc-Tireur, dont le chef est Jean-Pierre Lévy. C’est l’un des trois grands mouvements de la zone sud avec Libération-Sud et Combat. Au début 1943, Jean Moulin persuade les trois mouvements de fusionner pour créer les Mouvements unis de la Résistance (MUR).
C’est donc de l’un des principaux chefs de la résistance intérieure que provient, après-guerre, la lettre attestant des actes de résistance de Joseph Élie. Selon Jean-Pierre Levy, ce qui est plus tard confirmé par une voisine, Mme Bouchet, Joseph aurait notamment caché des pilotes anglais et distribué des tracts et des journaux clandestins, transmettant ainsi des renseignements aux Alliés. Ces activités n’étaient pas forcément spectaculaires, mais vitales, et étaient extrêmement risquées.
Témoignage du Compagnon de la Libération Jean-Pierre Levy, le 25
avril 1947. (Elie-Joseph-16P208662, page 7/43, ©SHD Caen.)
Une du journal clandestin Franc-Tireur du 1er décembre 1943
Malgré les blessures que lui ont laissées la Grande Guerre, Joseph Élie ne cesse de se battre. Il est bien décidé, coûte que coûte, à aider la France à se libérer du joug de Vichy et à combattre la barbarie nazie.
Résister jusqu’au bout : le convoi 77, 31 juillet – 3 août 1944
Le 10 juin 1944, c’est le drame. Joseph Élie est arrêté par la Gestapo, la Geheime Staatspolizei, « dans la rue en sortant de chez lui », à Villeurbanne[12]. L’a-t-on dénoncé ? S’est-il fait prendre à la suite d’une filature ?
Les registres de la prison de Montluc à Lyon où il est incarcéré le 10 juin, n’offrent aucune réponse.
On ne sait pas non plus où se trouvait sa femme et son enfant à cette période.
La prison de Montluc fut réquisitionnée par l’armée allemande du 17 février 1943 au 24 août 1944 et dirigée directement par la Gestapo et son chef de la région, Klaus Barbie. En un an et demi, près de 10 000 personnes y furent internées.
Cour de promenade des condamnés et de la « baraque aux Juifs »
© Mémorial national de la prison de Montluc / ONACVG
Le centre pénitentiaire sert de lieu de détention et de torture pour les résistants et les opposants « politiques » ou « raciaux ». Et c’est le cas pour Joseph Élie qui est avant tout un Juif aux yeux de l’administration nazie : son sort est scellé.
Fiches d’incarcération de la prison de Montluc
archives.rhone.fr
Joseph Élie n’est plus simplement un résistant, mais bien un ennemi « racial » à éliminer. Un mois plus tard, le 30 juin, il est transféré à Drancy, principal camp de transit pour les Juifs arrêtés en France avant leur déportation vers les centres de mise à mort nazis. Il y laisse à la baraque de fouilles le 4 juillet la somme de 265 francs, qui lui avait déjà été prélevée à la prison lyonnaise.
Reçu du carnet de fouille de Joseph Élie, dont la fonction était aussi de tromper les détenus. Les Juifs internés à Drancy étaient tenus de remettre leur argent et leurs objets de valeur à la police du camp, contre un récépissé bien illusoire.
Il reçoit le numéro matricule 24.811.
Il dort dans une chambre au quatrième étage du bâtiment I, en compagnie de Jules Braunschweig / Brunschwig, qu’il a connu à Montluc et qui témoignera et racontera plus tard leur déportation en train vers l’enfer : Birkenau.
Le 31 juillet 1944, Joseph Aimé Élie fait partie du convoi 77, le dernier convoi de déportation parti de Drancy, via la gare de Bobigny. Il est alors dans un des wagons d’hommes dits « wagons de célibataires »[13].
Liste réalisée après la guerre du convoi 77. La liste originale a été détruite avec d’autres archives par Aloïs Brunner, commandant SS du camp, et ses sbires, avant leur départ de Drancy, le 18 août 1944.
Aux alentours de Metz, une tentative d’évasion, a lieu dans son wagon ; et il semble probable qu’il y ait participé, étant donné son passé de résistant.
Malheureusement le projet échoue. Sans doute en raison d’une dénonciation. Les 60 hommes du wagon de Joseph Élie sont sortis sur un quai, mis nus, enchaînés et enfermés, sans eau ni nourriture, dans un wagon prison rattaché au train depuis le départ de la gare de Bobigny. Joseph en fait partie. Jules Braunschweig affirme, dans un courrier du 6 mai 1946, l’avoir vu passer vers le wagon-prison.
Lorsque le convoi 77 parvient au complexe de camp de concentration et de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau le 3 août 1944, les rebelles, dont Joseph Élie, ne subissent pas la sélection. Ils sont immédiatement embarqués dans un camion et conduits vers les chambres à gaz, où ils sont assassinés.
Joseph Élie meurt donc à la fois comme patriote, résistant, et comme victime de la Shoah. Il avait 63 ans.
Le 27 janvier 1945, le camp d’Auschwitz, quasiment vidé de ses déportés, est libéré par l’Armée rouge, mais il est bien trop tard…
Les enjeux mémoriels : Joseph Élie, un patriote, un résistant, une victime ?
Après qu’il est devenu évident que Joseph Élie ne faisait pas partie des survivants rentrant des camps, il a fallu que sa femme entame des démarches pour prouver son décès et percevoir une (faible) compensation financière pour sa mort.
À partir de 1946, le combat entre la veuve de Joseph Élie et l’administration française commence. Yvonne Mazoyer souhaite en effet que son mari soit reconnu pour ses actes de bravoure et de résistance. En effet, une distinction est établie entre les déportés résistants, et les autres, pudiquement désignés sous le terme « politiques » pour éviter d’utiliser le terme « racial », d’abord employé au retour des camps.
Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, la mémoire du régime de Vichy et de la Shoah est mise à l’arrière-plan. La priorité de la France est en effet donnée à la reconstruction et à l’unité nationale.
La mission qu’Yvonne Mazoyer s’est donnée va être bien difficile à réaliser…
Premier objectif, remettre en ordre la vie de Joseph Élie dans les papiers de l’administration. Elle fait donc une première demande de régularisation et de précision de l’état civil de son mari comme un « non-rentré ». Un an plus tard seulement, le ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre lui fournit un acte de décès.
L’acte de décès est établi le 23 juillet 1946 à Paris, et est transcrit à l’état civil de Villeurbanne le 13 septembre 1946.
Dès le 18 juillet 1947, Yvonne se bat pour faire bouger elle-même les lignes et exige qu’on accorde à Joseph Élie la mention « mort pour la France ». Elle ne vient cependant que d’ouvrir les hostilités, car elle souhaite aller beaucoup plus loin : son mari n’est pas « uniquement » un Français mort dans un des « camps de la mort nazis ».
Yvonne Mazoyer a alors deux cartes à jouer : elle dispose en effet de trois témoignages qui assurent la participation active de son mari à la Résistance. D’une part, Roland Flacsu, qui faisait également partie du convoi 77, assure dans son témoignage daté du 4 mai que le wagon dans lequel Joseph Élie était déporté vers Auschwitz a connu une tentative d’évasion lors de son transfert à Auschwitz. J. (Jules) Brunschwig (Braunschweig) donne le même témoignage, dans sa lettre déjà citée du 6 mai 1946[14], dans laquelle il précise des dates (mais se trompe sans doute sur le nombre de déportés dans le wagon, qu’il estime à 30.). Peut-être que Joseph Élie a participé à cette tentative d’évasion collective, menée avec les moyens du bord du camp de Drancy, des petits couteaux, des petits outils, qui avaient été glissés dans les miches de pain distribués par des détenus complices à ceux qui partaient dans le convoi. Cela correspond à son activité avant et pendant l’Occupation.
Mais, plus important encore pour aider à faire valoir l’engagement de Joseph, le témoignage du chef du mouvement Francs-Tireurs : Jean-Pierre Lévy[15], aux multiples alias. Dans une lettre, déjà mentionnée plus haut, il confirme l’appartenance de Joseph Élie au réseau et reconnaît ses actions pour la France, en compagnie des F.F.I., avec qui « il a toujours fait preuve d’un grand courage ». Il cite néanmoins seulement une aide active en 1941 « au passage des Anglais ».
Attestation de l’appartenance de Joseph Elie au mouvement Franc-Tireur par le chef du réseau, Jean-Pierre Lévy ©SHD Caen.
Quelques mois plus tard, le cœur d’Yvonne Mazoyer bondit de joie : Gagné ! La Commission de contrôle lui renvoie une réponse positive. Le 17 décembre 1947, la mention « Mort pour la France » est inscrite en regard de l’acte de décès, à Villeurbanne. C’est la première étape vers la reconnaissance qui est due à Joseph Élie.
Le 24 août 1947, une fête de la Libération a lieu à Villeurbanne.
Yvonne Mazoyer a alors le plaisir de retrouver le nom « Élie Joseph » gravé sur la stèle du monument aux Morts de la Libération de la ville.
Monument aux morts de la Libération de Villeurbanne inauguré le 8 septembre 1946.
Mais elle ne compte pas s’arrêter maintenant alors que l’administration commence juste à ouvrir les dossiers !
Depuis 1946, Joseph Élie est mentionné comme « déporté racial » à Auschwitz-Birkenau. Mais il n’était pas que juif… Comment faire pour sortir de cette catégorie imposée par les nazis… ?
En 1954, alors qu’elle semble résider à Ivry-sur-Seine, Yvonne doit une nouvelle fois prouver l’activité résistante de son mari, les motifs et les circonstances de son arrestation, fournir son acte de décès… Les preuves sont d’autant plus difficiles à trouver qu’elle était au sanatorium de 1941 à la fin de 1943[16] et qu’elle n’a donc jamais eu connaissance à cette période de sa participation aux réseaux résistants, même si elle s’en doutait. De plus, par nécessité, les résistants ne racontaient pas en général leurs activités secrètes et interdites à leurs proches.
Notons que dans le dossier de demande d’attribution du titre de « Déporté Résistant » à la rubrique « nombre d’enfants vivants » Yvonne déclare que son fils Jacques est « adopté » par Joseph, sans fournir de justificatifs. Et c’est sans doute en sa qualité de mère de l’enfant de Joseph qu’elle dépose une demande de pension et fait ces démarches. En effet, selon l’ordonnance du 9 juin 1944 (reprenant la loi du 9 septembre 1941), le remariage d’une veuve de guerre ou de déporté entraîne la suppression immédiate de sa pension. Et Yvonne s’est remariée à Eugène Costerousse. Elle n’a donc pas droit à une pension en son nom propre.
Le 10 avril, et depuis Tours cette fois-ci, puisqu’elle a déménagé, elle entame une nouvelle démarche pour qu’Élie soit reconnu comme « déporté résistant » (DR).

Tampon R pour résistant. Dossier Elie Joseph21P447295
©SHD de Caen DAVCC
Elle parle pour celui qui ne peut plus parler et rien ne la détournera de sa mission, mais elle n’a pas renvoyé les pièces manquantes au dossier, est-il signalé en mars 1955 au président de la FNDIRP, qui demande des nouvelles du dossier. Ces pièces sur la résistance et la déportation lui avaient été redemandées en janvier, après avoir été déjà demandées « à votre fils lors du dépôt de la demande, le 4 octobre 1954 ». Jacques, qui a alors 21 ans, épaule donc sa mère dans ses démarches.
En juin 1955, un rapport de la Sûreté de Lyon sur Joseph Élie est adressé au directeur interdépartemental des Anciens combattants. Il indique que Joseph avait bien habité avenue Henri-Barbusse, chez un certain Léopold, qui a déménagé et dont la police n’a pas trouvé la nouvelle adresse. Les habitants actuels de l’immeuble « ignorent totalement que M. Élie a été arrêté par la Gestapo le 10 juin 1944 ». En revanche, son passage par Montluc et Drancy est confirmé par des documents.
La réponse qui parvient à Yvonne pour sa nouvelle demande est malheureusement négative. La Commission nationale des déportés et internés de la Résistance soutient que « le lien de cause à effet entre la déportation et l’acte de résistance invoqué n’a pas été établi ».
Une note manuscrite du 15 juin 1956, dans le dossier, mais qui n’a pas été communiquée à Yvonne, explicite la réponse : « Voir circuit de détention : Drancy. Auschwitz. Semble D. racial ». Pour les déportés et résistants de la Commission qui statuent sur le bien-fondé d’une demande, si on passe par Drancy et Auschwitz, alors, on ne peut pas être résistant. Bien d’autres personnes que Joseph Élie se sont retrouvées piégées par ce préjugé, mis en place par les nazis : la plupart des résistants juifs arrêtés, quand ils n’étaient pas fusillés ou déclarés Nuit et Brouillard, étaient sortis de prison pour être envoyés à Drancy et déportés à Auschwitz. Malgré un certificat d’appartenance FFI et un témoignage, il est vrai pas très documenté, d’une des plus importantes personnalités de la Résistance intérieure, Joseph Élie n’est donc pas considéré comme « déporté résistant ».
On lui accorde le statut posthume de « déporté politique » (« racial »).
Obstinée, Yvonne persiste à défendre la mémoire de Joseph Élie comme résistant et refait une demande six mois plus tard depuis Paris, auprès du ministère des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre. Mais à nouveau, le ministère reste sourd à sa requête. Visiblement lassés de ses demandes incessantes, on la menacera même de poursuites judiciaires pour harcèlement de l’administration !
Alors, Yvonne ne fera plus de demande. Elle quitte Tours avec son nouveau mari, ne laissant aucune trace… En octobre 1956, une lettre du ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre adressée à son adresse à Tours est retournée avec la mention « partie sans laisser d’adresse ».
À partir des années 1970, la mémoire de la Shoah commence réellement à être mise en avant. En 1989, près de quarante-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et près de quarante-cinq ans après la mort de Joseph Élie, la République française lui accorde finalement la mention « mort en déportation », une nouvelle dénomination.
(Journal Officiel de la République française. 21 juillet 1989. Arrêté du 8 juin 1989 relatif à l’apposition de la mention « Mort en déportation » sur les actes de décès)
Itinéraires de Joseph Élie
Pour finir …
Pour nous, élèves du Lycée français Vincent-Van-Gogh de La Haye (Pays-Bas), cette enquête fut passionnante. Reconstituer la vie de Joseph Élie, c’était comme traverser le début du XXe siècle : nous avons rencontré un petit garçon de la IIIe République, un jeune soldat dans la Grande Guerre, un syndicaliste actif dans les mouvements ouvriers, puis un résistant à la domination nazie, mais également une victime, comme tant d’autres, de la Shoah.
Réaliser cette biographie, c’était tenter de reconstituer les fragments d’une vie, d’y accoler un nom, ainsi qu’une foule de dates et d’événements qui sont la preuve, irréfutable, que Joseph Élie était avant tout un humain, avec ses moments de gaieté, ses faiblesses, son courage, sa peur…
Seule une photographie de Joseph Élie nous a manqué…
La vie de Joseph Élie se termine de façon tragique, puisqu’il est déporté dans le dernier convoi vers Auschwitz-Birkenau quelques mois seulement avant sa libération par l’Armée rouge le 21 janvier 1945.
Joseph Elie meurt comme un résistant…
Le nom de Joseph Élie sur le Mur des noms du Mémorial de la Shoah à Paris
Les élèves du lycée français des Pays Bas, Vincent-Van-Gogh de La Haye : Constance Andeweg (Term. V), Houssam Zouir (Term. B), et en classes de Première, Julie Pelon, Flora Durupthy, Thalie Rousseau, Eleanore Glackin, Anselme De Miscault, Antoine Teyssier, et leur professeur Olivier Cauchois.
Nous tenons ici à remercier madame Podetti pour ses précieux conseils.
Notes & références
[1] Philippe Efraïm Élie est le fils de Salomon Isaac, âgé de 54 ans à sa naissance, et d’Esther Coën, âgée de 30 ans. Phillipe sait signer.
[2] Source Acte de décès : archives.marseille.fr
[3] Le Maîtron : fusilles-40-44.maitron.fr, et Fédération des artistes musiciens de France (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1109532/f89.item.texteImage)
[4] La France, 278 octobre 1912, « Cœurs de Tziganes… »
[5] Le Petit Parisien, 12 décembre 1912.
[6] Un cinéma Gangier ouvre en 1917 à Bourges.
[7] DAVCC, SHD de Caen, dossier 21 P 447.296. Sûreté nationale, « demande et réponse de renseignements sur Joseph Élie ».
[8] Archives de Lyon, état civil. Acte de mariage www.fondsenligne.archives-lyon.fr
(p. 125)
[9] Archives de Lyon, état civil Acte de décès www.fondsenligne.archives-lyon.fr
(p. 37)
[10] Louise Mazoyer est née le 29 septembre 1908 à Lyon 2e, de Louis et Jeanne Alphonsine Rey. Il est tourneur. Par leur mariage en 1915, ils reconnaissent et légitiment leur fille et leur fils, Roger Marcel, né en 1913.
[11] Source : Dossier du SHD de Caen DAVCC,Elie-Joseph-16P208662, page 23/43, audition de Mme COSTEROUSSE Yvonne lors du procès verbal du 21 janvier 1957
[12] Au 37 avenue de l’Hôtel-de-Ville ; la voie s’appelait Henri-Barbusse avant de voir son nom changé sous l’Occupation en raison de la personnalité de gauche qu’était l’écrivain français. Elle a retrouvé son nom en 1946, avec le maire communiste de Villeurbanne. L’arrestation de Joseph est décrite par sa femme dans sa demande de statut de Déporté Résistant pour Joseph, cf. SHD, op. cit.
[13] Ce sont des hommes déportés seuls, dont beaucoup de résistants extraits des prisons de Lyon et de la région parisienne, tel Jérôme Skorka, dit Hiebel dans la Résistance, qui a fait le récit de ces tentatives d’évasion, car c’était une action concertée avant le départ, dans plusieurs wagons, préparée avec la Résistance du camp de Drancy). Cf. Jérôme Scorin (Skorka), L’itinéraire d’un adolescent juif de 1939 à 1945, publié à compte d’auteur, en 2009 aux éditions Christmann. Il raconte la tentative d’évasion des hommes de son wagon, non découverte, dans un enregistrement réalisé en 2001 par Jean-François Genet, à bord d’un train de pèlerinage retournant à Auschwitz www.dailymotion.com
[14] SHD, op. cit.
[15]Né en 1911 à Strasbourg, Jean-Pierre Lévy, qui a fait la guerre comme lieutenant, refuse la capitulation et entre dans la résistance à Lyon dès septembre 1940. Interrogé une première fois par la police le 15 octobre 1941, ce membre du CNR, « est arrêté une deuxième fois par la police française le 24 octobre 1942, dans l’appartement lyonnais qui sert de quartier général au mouvement ». Deux jeunes résistantes qui se trouvaient là se dénoncent afin de favoriser sa fuite. Lévy est de nouveau arrêté, cette fois par la police allemande, après la fondation des Mouvements Unis de la Résistance (MUR), en octobre 1943 et incarcéré à la prison de la Santé. Il s’évade de façon extraordinaire le 12 juin 1944 lors de son transfert à Fresnes par un commando des corps francs des MUR mené par Charles Gonard. Il fut membre du Conseil de l’Ordre de la Libération. Après-guerre, il s’investit dans de nombreuses œuvres liées à la Résistance et aux orphelins, à la Licra, et au Cendre de Documentation juive contemporaine. Il a été membre de la direction de Ligue des Droits de l’homme de 1976 à 1980. est mort le 15 décembre 1996. www.ordredelaliberation.fr
[16] Source : Dossier de Caen DAVCC, Dossier Elie-Joseph-16P208662, page 23/43, audition de Mme COSTEROUSSE Yvonne lors du procès verbal du 21 janvier 1957
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