Charles GLIOT

1937-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Charles GLIOT (1937-1944)

Charles Gliott Mémorial de la Shoah / coll. Simon Grynberg. MXVII_64

Charles Gliott naît à Metz, le 7 mai 1937. Il est le dernier-né d’une fratrie de huit enfants. Ses parents, Georges et Sara[1], vivent alors 55, place de Chambre.

Gliot ou Gliott ?

L’interrogation porte tout d’abord sur l’orthographe du nom : si les actes d’état civil parlent bien de GLIOTT, on retrouve le nom de la famille après guerre orthographié avec un seul « T ». Selon la famille, la raison est simple : Anna[2] (la sœur aînée) de retour des camps, aurait épelé son nom G.L.I.O.T., en omettant le second « T ». Or de nombreuses sources sont orthographiées GLIOT avant et pendant la guerre (dont la copie de l’acte de naissance de Charles à Metz et des papiers de Sara émis en 1941).

Toute la famille Gliott, ou presque, a disparu dans les camps. Les parents ont été déportés les premiers. Sur les huit enfants du couple, seuls Anna et Henri, alors âgés de 25 et 26 ans, ont survécu. C’est par la petite-fille d’Annette (ou Anna), Yaëlle, retrouvée après d’un long travail de recherche sur le net, que nous tenons la plupart des informations familiales. Nous avons également été aidés par Pati, arrière-petite-fille de Max, frère de Georges (le père) venu s’installer à Migdal au bord du lac de Tibériade, où une ferme est fondée en 1910 par des Juifs de Moscou qui employaient des ouvriers agricoles[3]. Pati vit actuellement en Israël.

Il y a encore des sources inexploitées, notamment dans la descendance d’Henri, qui s’est installé aux États-Unis après-guerre, mais nos recherches sont pour l’instant dans une impasse.

L’histoire de la famille

D’abord s’interroger sur les origines : les parents, Georges et Sarah sont originaires de Russie, au sens de l’empire russe sous le tsar. Ce nom GLIOTT, si français, tire son origine présumée d’un grognard Gliot, certainement d’origine suisse, de Flims (selon Anna) dans le canton germanophone des Grisons. Nos recherches nous ont permis de retrouver beaucoup de patronymes Gliott dans le canton du Valais. Ce soldat de Napoléon, qui a vécu la tragédie de la retraite de Russie, a survécu au désastre de Moscou, au passage de la Bérézina. En novembre 1812, à l’approche de Vilnius (ou Vilna), mourant de froid et de faim, il s’écroule devant une maison de la communauté juive, il se cache et déserte.

De cette terrible campagne de Russie, 450.000 soldats de Napoléon ne revinrent pas. L’hiver arrive avec trois semaines d’avance, les températures chutent à moins 28 °C. Les hommes, mal nourris, mal vêtus, avancent difficilement. D’après les archives de la police à Saint-Pétersbourg, « de la fin 1812 au 9 février 1813, 25 844 hommes et 1393 chevaux ont été enterrés dans Vilnius et ses environs »[4].

Le soldat Gliot (dont on ne connaît pas le prénom), en réchappe de peu et est recueilli par la communauté qui l’a nourri et sauvé. Quelques temps après, il épouse une jeune fille et fonde une famille dans la tradition juive, selon l’histoire transmise dans la famille.

Presque cent ans plus tard, Georges Gliot, fils de Pinhas, naît le 11 février 1894 à Godoniszko. Où se trouve ce village ? Peut-être Godutishki, lieu-dit de Adutiškis au nord de Vilnius, à la frontière entre l’actuelle Lituanie et la Biélorussie. Sur la liste de déportation du convoi du 9 février 1943, dit convoi 46, par lequel Georges est déporté à Auschwitz, il est indiqué de nationalité « lithuanienne ». Henri écrira plus tard dans les dossiers de ses frères et sœurs que ses parents étaient « apatrides ». Mais sur sa carte d’identité d’étrangère de janvier 1941, Sara est désignée comme « réfugiée russe ».

Après l’avènement du tsar Nicolas II, une deuxième vague de pogroms terrorise les Juifs de l’Empire russe. Max (aussi prénommé Mordehai), le frère aîné de Georges, choisit de s’installer en Palestine dès 1912. Il y sera pharmacien et opticien.

1914, la Première Guerre mondiale éclate. Georges, âgé de 20 ans, est mobilisé dans l’armée du tsar de Russie, alors qu’il venait d’épouser Sarah Oklin, une jeune fille juive, née en 1897 à Lupize (province de Lodz, en actuelle Pologne, ou bien en Ukraine ?) Il est fait prisonnier par les Allemands pendant deux ans. Selon des sources familiales, Georges est libéré par les Alliés à l’armistice près d’Ostende, en Belgique. Il est ensuite démobilisé en 1920, à la base militaire russe de Laval, en Mayenne. Il a presque 25 ans.

Le 15 décembre 1917, les dirigeants de la république russe bolchévique, qui viennent de prendre le pouvoir et ont emprisonné le tsar et sa famille, signent un armistice avec les empires centraux, ennemis des Alliés. Georges Clemenceau, à la présidence du Conseil français depuis novembre 1917, propose aux soldats russes (dont le pays n’est plus un allié) trois options : continuer à combattre dans l’armée française, être employés comme travailleurs militaires ou, pour ceux qui refusent, partir dans un camp en Afrique du Nord. La Base Russe organise et gère les affectations des 14.000 soldats intégrés dans des « Compagnies de soldats travailleurs » et qui sont répartis dans les différentes régions militaires françaises[5] [6].

En Russie, les pogroms sont nombreux et les Juifs tremblent à chaque persécution. La révolution russe inquiète aussi les Russes qui se trouvent hors du pays : pour beaucoup, le retour en Russie semble impossible. Georges décide alors de s’engager dans l’armée française. Il est envoyé dans un régiment stationné en Meurthe-et-Moselle, puis en Meuse, où il exerce la profession de tailleur.

Après moult péripéties, cachée dans des charrettes et des trains, Sarah le rejoint, selon le récit familial d’Anna.

Une famille nombreuse

Le couple vit à Verdun. Leur premier enfant est prénommée Anna-Chaje, de l’hébreu Haya, la vivante. Anna voit le jour rue des Quatre-Églises, à Nancy, le 5 juin 1923. Une naissance imprévue dans cette ville où, selon la famille, sa mère Sarah, juive pratiquante, se serait rendue afin d’acheter de la viande cacher.

Suivent Henri-David, le 20 juillet 1924 et Simon, le 27 septembre 1925, tous deux nés à Verdun.

À Verdun, les Gliott vivent rue du Général-Lemaire. Mais la famille a du mal à joindre les deux bouts, comme le montre cet article du Bulletin meusien, du 8 mai 1926[7]. L’encart annonce une vente aux enchères, le 14 mai, par « autorité de justice », à la salle des ventes de Verdun, des maigres biens de la famille, parmi lesquels une cuisinière, une machine à coudre Singer (un outil de travail indispensable pour un tailleur), une grande table (certainement utilisé pour la couture) et, détail poignant alors que Simon a quelques mois et que ses deux aînés sont encore des bambins, une voiture d’enfant. La vente se fait au profit de Mme Veuve Boulogne, négociante en draperies à Elbeuf, en Normandie, probablement une des fournisseurs que Georges n’avait pas réglés. Notons que Georges est désigné comme « ancien marchand tailleur ». Avait-il un commerce avant cette saisie ? Et son nom est écrit avec du « TT ».

Bulletin meusien, 8 mai 1926.

En novembre 1926, après ces déboires professionnels, la famille a quitté Verdun pour Metz, où, malgré de très nombreux déménagements, ils se fixent jusqu’à la déclaration de guerre en septembre 1939.

Metz, où la famille s’installe et se développe

Les fiches domiciliaires sont de précieuses alliées pour suivre les différents logis de la famille. Ils changeront de domicile, au fur et à mesure que la famille s’agrandit. On note que sur ce document messin le nom de Georges a perdu un « T ».

 

Fiche domiciliaire des Gliott de la ville de Metz
© archives municipales de Metz

 

Gros plan de la fiche domiciliaire des Gliott à Metz
© archives municipale de Metz

En novembre 1926, la mère et les trois aînés arrivent rue de l’Arsenal[8], et s’installent chez les Schwarz au 128. Avant de déménager à Esch-sur-Alzette, au Luxembourg tout proche, début 1927, puis de revenir, cette fois avec Georges, en septembre, au 14 rue de l’Arsenal. En juin 1928, le père n’habite plus avec la famille.

À partir de 1929, la famille est installée à Metz dans la caserne rue de l’Arsenal, à Metz.

Régine, la première sœur d’Anna, vient au monde à Metz le 6 avril 1929, pour le quitter un an plus tard, le 16 juillet 1930. Entre temps, est né Robert à Metz, le 23 avril 1930. Puis suivent quatre autres naissances, toujours à Metz : Alice le 5 septembre 1931, Louise le 28 mai 1933, Adolphe le 25 décembre 1934, et enfin, Charles le 7 mai 1937.

La rue de l’Arsenal et le quartier juif à Metz[9]

Longtemps, la rue a été nommée rue de l’Arsenal en raison d’un dépôt d’artillerie.

Les premières familles juives s’installent à Metz au tout début du XVIe siècle. Un siècle après, vingt-quatre familles juives y vivaient. Il leur avait été permis d’acheter des maisons uniquement dans le quartier qui était délimité par « des crucifix en pierre à l’entrée de la rue des Juifs et dans la rue Saint-Ferroy ». Une petite ruelle d’un accès extrêmement difficile, dite rue du Foing, servait autrefois de limite au quartier des Juifs. Les Juifs étaient astreints au port d’un costume distinctif et d’un chapeau jaune.

Une chaîne tendue la nuit à travers la rue Saint-Ferroy les empêchait de sortir de leur quartier de nuit, ainsi que les dimanches et les jours de fête catholiques.

En 1619, dans une vieille maison à ouvertures ogivales, est établie une synagogue.

D’après une ordonnance de 1734, tout israélite venant résider à Metz devait payer 45 livres de droit d’habitation. En 1733, le carrefour où aboutissaient les rues des Casernes, des Juifs, de la Grande Boucherie et du pont Saint-Georges rendaient cet endroit très fréquenté. 506 ménages soit 1960 personnes habitaient en 1740 dans les 161 maisons du quartier qui leur étaient assignées.

Depuis la Révolution française, les Juifs de Metz sont déclarés citoyens français par le décret du 28 septembre 1790. Ils étaient 3.000 à Metz. La communauté juive messine représente un dixième de celle de France.

Une école primaire israélite est construite en 1818, puis une école rabbinique en 1829. Une nouvelle synagogue est inaugurée en 1850 et, en 1865, un hospice israélite est installé à proximité.

En 1940, les nazis transformeront l’hospice israélite en maison close.

La synagogue de Metz, toujours en activité
© fr.wikipedia.org

Moments heureux, moments moins heureux, la famille Gliott fait parler d’elle à la rubrique « faits divers », comme le montre cet extrait de L’Express de Mulhouse du 28 août 1930. Lors « d’une scène de ménage », Georges a blessé Sara avec une fourchette, suffisamment gravement pour l’envoyer à l’hôpital du Bonsecours.

L’Express de Mulhouse, 28 août 1930.

Cette violence conjugale a-t-elle donné lieu à une condamnation ?[10] Un an après, le couple accueille Alice. La famille réside alors 14, rue de l’Arsenal. Deux ans, plus tard, ils sont installés au 17 en Vincentrue, également dans le quartier juif, pour la naissance de Louise. Ils auront déménagé encore pour celle d’Adolphe, puis celle de Charles.

1939, les ombres s’amoncellent : la guerre est déclarée, l’exode

À la déclaration de guerre, Georges fait une demande d’engagement doublement rejetée en raison de son âge – il avait 45 ans – et de sa situation de père d’une famille de huit enfants. Il choisit alors de servir dans la défense passive de Metz. Mais la défense passive ne suffit plus : il faut évacuer la ville alors qu’après la période « calme » de la « drôle de guerre », l’Allemagne relance l’offensive et menace l’Est et le Nord de la France.

La famille quitte Metz. 302 732 personnes, soit 45 % de la population du département, sont évacuées pendant le mois de septembre 1939 vers des départements du Centre et de l’Ouest de la France.

À peine trente kilos de bagages, quelques jours de vivres, pas plus. Et seulement quelques heures pour abandonner son foyer, et, pour les Gliott, la tombe de leur petite Régine. Des trajets longs et éprouvants vers des destinations inconnues, un ravitaillement pendant le trajet qui laisse à désirer, l’absence d’organisation sur l’hébergement lorsque les familles arrivent, auxquels s’ajoutent les craintes liées à la guerre et à l’angoisse de ne jamais revenir. C’est vers la Charente-Inférieure (aujourd’hui Maritime) que la famille est orientée, à Fouras-les-Bains, face à l’île d’Oléron.

Selon une copie de la carte d’identité d’étranger de Sara délivrée par la préfecture de Charente-Maritime le 29 janvier 1941[11], les références de la famille en France sont : Jules Baer[12], rue du Rigulus à Fouras, et Louise Chaumont, rue Duguay-Trouin à Fouras également. La famille n’a certainement pas pu être hébergée au complet dans un même endroit. En janvier 1941, l’adresse de Sara, et sans doute de Charles qui est le plus jeune des enfants, est 88, boulevard des Deux-Ports.

Le rabbin Élie Bloch suit sa communauté. L’installation des réfugiés juifs est très difficile, car il n’y a ni communauté ni culture juive dans cette partie de la France. « Élie Bloch se démène pour édifier des lieux de prières, trouver un hazzan, et mettre en place l’abattage rituel de la viande. En raison de l’absence de schohet (l’homme chargé de tuer les animaux selon les règles de la cacherout), il ne parvient qu’au bout de plusieurs mois à réaliser une cacherout acceptable. Pendant ce laps de temps, les fidèles les plus pieux ont dû se contenter d’une alimentation réduite aux œufs et au poisson. En avril 1940, on peut affirmer que les Juifs évacués ont enfin trouvé les quelques éléments d’une structure communautaire, capables de les rassurer. Le rabbin Élie Bloch leur apporte un énorme soutien, tant sur le plan religieux et moral que matériel », écrit Sabine Renard-Darson dans un article sur le rabbin Bloch[13].

Une lettre de Georges envoyée au rabbin Bloch et datée de décembre 1940[14] témoigne de cette difficile adaptation et des conditions de vie précaires, alors que les déplacés se retrouvent sans ressources hormis une faible « allocation de réfugiés ».

En juin 1940, après une guerre éclair, c’est la défaite. Philippe Pétain, l’ex-vainqueur de Verdun, signe un armistice. Et engage une politique de « collaboration ». La France est en partie occupée par les armées hitlériennes. Et très vite, les mesures antijuives sont prises, autant à l’initiative du gouvernement français que sur injonction des « autorités d’occupation ».

En juin 1941, Georges est arrêté par un peloton militaire motorisé de la feldgendarmerie allemande : cette période marque aussi le déclenchement de l’invasion de l’URSS par les armées d’Hitler, une fois rompue l’alliance entre Staline et Hitler. Interné à Rochefort-sur-Mer avec d’autres réfugiés russes et gardés par des soldats allemands et français, Georges dit « le Russe » est soumis à des interrogatoires et à des menaces de mort. Fréquemment, les Allemands exerçaient des pressions sur les « Russes blancs » (anti-bolchéviques) pour les amener à collaborer en leur faveur. Georges fut relâché trois semaines plus tard[15].

Une lettre du préfet et du « Service des Juifs » au maire de Fouras-les-Bains du 8 juin 1942 (référence FRAD17_15W9 Archives départementales de Charentes maritimes présente la liste des Juifs ayant reçu un « insigne » (étoile jaune) : la famille Gliot y est recensée.

Toute la région côtière devient zone interdite. Les Juifs sont déplacés en zone occupée, dans des villages. La famille Gliott est alors expulsée vers le sud de la Charente, dans la commune de Saint-Cybard-de-Montmoreau, en juillet 1942. Ils se font recenser parmi les cent quatorze autres Juifs réfugiés alsaciens et mosellans inscrits comme réfugiés de l’Est. Ils sont en résidence surveillée.

Depuis le 29 mai 1942, le port de l’étoile jaune est devenu obligatoire pour les Juifs de la zone occupée en France.

Le 8 octobre 1942, à l’aube, débute à Angoulême une vaste opération policière antijuive. Voulue par les autorités allemandes, elle mobilise les forces de police et de gendarmerie françaises du département[16]. Sarah est arrêtée avec ses quatre plus jeunes enfants : Alice (11 ans), Louise (9 ans), Adolphe (7 ans) et Charles (5 ans), tandis que Georges et les quatre enfants plus âgés y échappent.

Pourquoi le chef de brigade de Montmoreau emmena-t-il seulement les quatre enfants les plus jeunes, tous nés en France[17], ce qui les classaient théoriquement dans la catégorie « non déportables » ? Nous l’ignorons. Sarah et ses plus jeunes enfants sont conduits sans ménagement dans la salle philharmonique d’Angoulême, transformée en centre de rétention provisoire, et y demeurent plusieurs jours, dans des conditions épouvantables. Huit jours plus tard, le 15 octobre 1942, 387 raflés, dont 85 enfants et 11 nourrissons sont embarqués dans les trains de la mort pour Auschwitz, via Drancy.

Or diverses sources et témoignages racontent que 35 enfants « considérés comme français » ont été évacués de la salle en larmes : Charles, son frère Adolphe et ses sœurs en font partie[18]. Leur mère, qui est étrangère, reste dans la salle d’Angoulême, avant d’être envoyée à Drancy, puis déportée sans retour à Auschwitz le 6 novembre 1942, par le convoi 42.

Selon l’historien Paul Levy[19], les enfants sont recueillis par le père Le Bideau[20] pour quelques mois avant d’être placés par Régine Breidick, qui fut la première secrétaire du rabbin Bloch, nommé délégué de l’UGIF pour la Vienne et la Charente.

Georges Gliot, « apatride », est arrêté à son nouveau domicile le 8 novembre 1942[21]. Trois mois après son arrestation, il prend le chemin de l’enfer, déporté de Drancy à Auschwitz par le convoi 46 du 9 février 1943. Selon les directives de Heinz Rothke, les wagons emportèrent de la gare du Bourget-Drancy 1000 Juifs dont 122 enfants de moins de 18 ans. Georges ne fit pas partie des rescapés : il avait 49 ans.

Que deviennent les enfants Gliott privés de leurs parents ? Nous n’avons pas trouvé de sources sur leur arrestation. Toujours est-il que les enfants seraient retournés à Saint-Cybard, comme le suppose cette lettre écrite par le maire de la commune en 1961, à la demande d’Henri, survivant.

Lettre du maire de Saint-Cybard, 18 novembre 1961
© SHD Caen DAVCC

A priori, les plus grands prennent le relais. Henri se voit confier, « après enquête auprès des voisins et de l’institutrice » la responsabilité des plus jeunes. Le maire indique qu’Henri s’est livré « aux durs travaux agricoles chez diverses personnes des environs afin de subvenir aux besoins de toute la famille dont il avait la charge ».

Fin 1943, « sous la menace d’une réquisition », Henri aurait réussi à « placer ses quatre plus jeunes frères dans différentes familles de la région en vue de les soustraire aux yeux des Allemands ». L’édile ajoute : « malgré cette sage précaution, ceux-ci ont été retrouvés, arrêtés et déportés le 5 août 1944 et sont décédés ».

Or selon d’autres sources fiables, les quatre enfants Gliott sont arrivés, en compagnie d’autres enfants réfugiés de Moselle, en juin 1943 à Paris. Et ils sont répertoriés comme vivant à Saint-Cybard-de-Montmoreau sur la liste de l’UGIF[22].

En effet, les quatre plus jeunes enfants Gliott, envoyés vers Drancy, sont pris en charge par UGIF, l’organisme qui gère, entre autres, la prise en charge des enfants de parents déportés ou disparus restés sans famille.

Les quatre « grands » seront déportés en février 1944 par le convoi 68. Seuls Anna et Henri reviendront[23].

Les maisons d’enfants de l’UGIF

Charles est dirigé avec Adolphe, Louise et Alice vers la maison d’enfants UGIF de la rue Lamarck. À leur arrivée, les enfants orphelins ou dont les parents ont disparu passent tous par ce centre sur la butte Montmartre. Là, on évalue leurs besoins (carte de rationnement, vêtements, chaussures, etc.) et on fait un bilan médical (avec vaccination). Puis, en fonction de leur âge, des fratries, de l’état de santé et du genre (à Saint-Mandé, on n’accueillera que des filles, idem rue Vauquelin, et que des garçons à l’ORT), les enfants sont envoyés dans un autre centre, et parfois font beaucoup d’allers-et-retours perturbants.

UGIF

L’Union Générale des Israélites de France (UGIF) a été créée en novembre 1941 par le gouvernement de Vichy à la demande des Allemands, en remplacement de toutes les associations juives dissoutes. Elle assure la représentation des Juifs et est chargée de l’action sociale dans toutes les grandes villes ; elle verse des allocations aux foyers privés de revenus, finance des cantines populaires et des hospices. Après les rafles de l’été 1942, elle ouvre des centres pour enfants isolés.

Ces maisons regroupent des enfants dits « libres », placés par leurs parents, ou « abandonnés » pour diverses raisons, et des enfants dits « bloqués », qui avaient été internés à Drancy pou dans un camp en province puis sont « libérés » des camps par les Allemands et placés sous la responsabilité de l’UGIF (leurs parents ayant été déportés). Ces enfants étrangers ou nés de parents étrangers, ou français, sont fichés et « déportables » à tout moment. Ces maisons, et donc les enfants, sont sous le contrôle du Commissariat Général aux Questions Juives et de la Gestapo. Des organisations juives et non-juives ont pu soustraire de ces maisons un certain nombre d’enfants et les mettre en lieu sûr.

Plusieurs centres, à Paris et en banlieue parisienne, accueillent aussi bien que possible ces orphelins ou enfants laissés à l’abandon, depuis des nourrissons confiés à la pouponnière de Neuilly jusqu’aux centres pour adolescents et adolescentes, comme l’école de travail ORT, rue des Rosiers, ou l’internat de la rue Vauquelin.

Les petits Gliott entrent au centre Lamarck le 9 juin 1943, en provenance de Saint-Cybard-(Montmoreau) / Angoulême. Ils arrivent avec plusieurs enfants, comme les petits Bordine, Paulette et Régine Wietrzniak et Irène Hendler, notamment.

Dès le dimanche 13 juin 1943, Charles est autorisé à sortir, en compagnie de la jeune Suzanne Salztein, chez un correspondant, M. Lob, 95 rue de Courcelles. Ce qui n’est le cas ni de son frère et ni de ses sœurs. C’est sa seule sortie de l’été 1943. Le 5 août, Charles est envoyé à l’Hôpital pour enfants Bretonneau. Il y est hospitalisé près de deux semaines, sans que l’on sache de quoi il souffrait, et en ressort le 19 août. Il revient à Lamarck.

Soixante-six enfants sont présents dans cet immeuble étroit, mal éclairé (le directeur ne cesse de réclamer aux dirigeants de l’UGIF des ampoules pour que l’on puisse voir clair dans l’escalier[24]), où le personnel essaie tant bien que mal d’élever des enfants déboussolés par ce qu’ils ont déjà tous subi.

Le 2 septembre, Charles et son grand frère Adolphe (il a 9 ans !) partent pour Louveciennes, au « séjour de Voisins » pour aller prendre l’air revigorant de la campagne, à une vingtaine de kilomètres de Paris. En octobre, Charles et ses frères et sœurs reviennent à Lamarck, depuis Louveciennes. Les filles étaient allées retrouver leurs frères dès le 3 septembre. La fratrie est ainsi restée ensemble.

Nous ignorons si Charles, à la rentrée d’octobre 1943 a rejoint une école primaire du quartier Montmartre.

En revanche, nous savons que, comme tous les enfants du centre, Charles a subi le bombardement du 20 avril 1944. Un bombardement allié qui fait beaucoup de dégâts dans le quartier et abime l’immeuble de l’UGIF. Enfants, directeur et moniteurs vont alors grossir les rangs des pensionnaires du centre UGIF établi rue Secrétan, dans le XIXe arrondissement. Ce bâtiment abrite aussi la plus vieille école juive de France, l’école Lucien-de-Hirsch, et offre aux enfants qui la fréquentent une éducation religieuse. Tout le monde s’y entasse tant bien que mal. De « grosses difficultés de ravitaillement » sont signalées par le directeur par intérim, le 15 juillet. Ce sera la dernière fois qu’il aura à réclamer.

En effet, entre les nuits du 21 et du 24 juillet 1944 ont lieu de grandes rafles dans les maisons d’enfants de l’UGIF de la région parisienne.

Des bruits dans le couloir en pleine nuit. Il est une heure du matin quand des hommes en uniforme surgissent, ce sont des soldats. On ordonne aux enfants de préparer un baluchon. En pyjama et chemises de nuit, ils sont emmenés en bus pour le camp de Drancy, cette cité inachevée en forme de U, fermée par des grilles et gardée par les policiers français, qui est devenu le camp de transit vers les « camps de la mort ».

« On nous confisque nos affaires et nous sommes placés dans des grands dortoirs. Les grands s’occupent des plus petits. Les conditions sont difficiles, nous manquons de nourriture mais certains reçoivent des colis et partagent, nous ne pouvons nous laver que dans la cour avec de l’eau froide, sans intimité[25] », se souvient une survivante.

La veille du départ pour Auschwitz, les enfants sont déplacés dans les chambrées des escaliers 1 et 2, dans un bâtiment où sont regroupés ceux qui sont désignés pour la prochaine déportation. Le lendemain, ils montent dans des bus qui les emmènent jusqu’à la gare de Bobigny. Le trajet se fait dans la gaieté et la bonne humeur. Entraînés par leurs monitrices qui veulent faire bonne figure, les enfants chantent, en route vers « Pitchipoï », ce village imaginaire perdu dans la campagne… où sont peut-être leurs familles.

Aussitôt arrivés à la gare de Bobigny, les enfants sont enfermés dans des wagons à bestiaux, qui ont été aménagés pour eux, avec des petits matelas La nourriture y est en quantité raisonnable, mais pas l’eau. Le lait en poudre pour les biberons ne peut pas être dilué… Quant à l’hygiène, elle sera vite inexistante. La chaleur est étouffante et malgré les efforts des monitrices, les enfants paniquent[26].

Ce 31 juillet 1944, 1306 personnes sont déportées. Elles arrivent dans la nuit du 2 au 3 août au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Les enfants, comme les femmes avec enfants, les personnes âgées de plus de 45 ans, malades, handicapées ou simplement fatiguées, sont mis en file pour rejoindre les chambres à gaz. Tous seront assassinés le jour même avec du zyklon B et incinérés dans les fours crématoires. En absence d’information précise sur leur mort, la date de leur décès sera fixée par l’administration française au 5 août 1944.

Du convoi 77, il n’y aura que 251 survivants, aucun parmi les jeunes enfants. Charles, son frère Adophe et sœurs Louise et Alice ne reviendront pas.

L’après-guerre

La famille Gliott a été décimée. Simon est mort à Buchenwald, en janvier 1945. Robert, né le 23 avril 1930, a été arrêté le 30 janvier 1944 à Saint-Cybard de Montmoreau (Charente), en même temps qu’Annette et Henri. Celui-ci s’apprêtait à rejoindre le maquis, écrit le maire de Saint-Cybard.

Robert est assassiné le 15 février 1944, à Auschwitz. Anna, dite Annette, a survécu, mais est rentrée très malade, et Henri, déporté en janvier 1944, également.

Après la guerre, ils sont tous deux dans un « grande nécessité » ayant été « spoliés de tous leurs biens », comme l’indique Henri dans un courrier qui figure dans le dossier de demande du titre de Déporté politique de son frère Charles.

Car c’est Henri, le frère aîné survivant des camps, qui remplit en 1953, puis en février 1962 un dossier pour Charles et ses frères et sœurs non rentrés de déportation. En 1946, il vit avec sa sœur à la villa La Maquette à Nice, puis, en 1962, à la villa « Mon rêve », à Antibes. Il se désigne comme « tuteur » de la fratrie ».

Or ses démarches tournent court ; selon l’administration, Henri n’est pas habilité à demander le titre de déporté (et le minuscule pécule afférent) pour ses frères et sœurs, n’étant ni ascendant, ni descendant, ni conjoint[27]. Et sa fonction de « tuteur » lui est contestée.

De plus, la nationalité des enfants Gliott pose un problème : alors qu’ils ont été considérés comme français quand leur mère faisait faire sa nouvelle carte d’étranger en janvier 1941, et que le document assurait qu’il y avait les certificats, une enquête diligentée par la sous-direction des Naturalisations du ministère de la Santé publique et de la Population en janvier 1965 pour « savoir s’ils avaient acquis la nationalité française par déclaration » revient en février 1965 avec la mention « néant ». Un employé complaisant a-t-il fait comme s’il avait vu les certificats ? Les personnes actives dans le sauvetage des enfants juifs ont-elles fourni de faux certificats. Les deux sont possibles, mais il n’en est pas resté de trace.

En revanche, alors qu’ils sont nés en France et que Georges et Sara avaient la ferme intention de s’y installer, il est étonnant que Georges n’ait pas souscrit de déclaration de nationalité française pour ses enfants, à leur naissance ou plus tard.

Bien qu’il ait été sorti de la salle philarmonique d’Angoulême parce que de nationalité française et sauvé pour un temps de la déportation, Charles est donc considéré par l’administration des années 1950-60 comme étant de « nationalité étrangère ». Un tampon indique : « n’a pas droit à la mention Mort pour la France ».

Le décès de Charles est transcrit le 6 février 1947 sur les registres de la mairie du XVIIIe arrondissement, son dernier lieu officiel de « résidence ».

Cette plaque commémorative se trouve au 70, avenue Secrétan Paris, sur la façade de l’école « SOUVIENS-TOI ! Ici dans cette école, le 24 juillet 1944, un mois avant la libération de Paris 71 enfants et 11 maîtres ont été arrêtés et déportés par la police allemande. ILS SONT MORTS ASSASSINÉS À AUSCHWITZ-BIRKENAU ».

On y retrouve le nom des enfants Gliott.

Le nom de Charles Gliot est inscrit sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah de Paris, à l’année 1944.

 

Cette biographie a été rédigée par les élèves de Nathalie Barron, en classe de 3e du collège Philippe de Vigneulles, à Metz durant l’année 2023-24.

SOURCES

  • SHD Caen, DAVCC, dossiers 21 P 456 111 et 21 P 256 055
  • Archives YIVO, dossiers UGIF Lamarck et Louveciennes, consultables en ligne et au Mémorial de la Shoah de Paris
  • Lafitte, Michel, « L’UGIF face aux mesures antisémites de 1942 », Les Cahiers de la Shoah, 2007 shs.cairn.info
  • Lévy, Paul, Élie Bloch : être Juif sous l’Occupation, La Crèche, coll. « Geste », 1999.
  • Archives départementales de Charentes Maritimes cote FRAD17_15W9
    collections.yadvashem.org

Notes & références

[1] Sara est la fille de Joseph Oklin et de Galonique ( ?) Kaie, selon un document de la préfecture de La Rochelle en 1947. Le nom inscrit sur sa carte d’identité d’étranger délivrée par la préfecture de la Charente-Maritime le 26 décembre 1941 est écrit « GLIOT », cf. dossiers 21 P 456 109 et 21 P256 053 de Charles GLIOTT. Elle est née le 20 février 1897.

[2] Sur la liste de déportation originale du convoi par lequel Anna est déportée avec Henri, Robert et Simon en février 1944, le nom est écrit GLIOT.

[3] fr.wikipedia.org

[4] www.liberation.fr Vilnius se trouve actuellement en Lituanie, dont elle est la capitale.

[5] www.ouest-france.fr

[6] www.brigadesrusses.fr

[7] gallica.bnf.fr

[8] La rue de l’Arsenal s’appelait en 1655 la rue des Juifs. Elle se trouve en plein dans le quartier juif du XVIIe siècle. En 1725, elle est renommée rue de l’Arsenal, puis Zeuhausstrasse (rue de l’Arsenal), plus tard sous la domination allemande de 1875, puis entre 1940 et 1945. Eller reprend son nom français ensuite.

[9] promenade.temporelle.free.fr

[10] Nous n’avons pas trouvé de réponse dans les archives départementales, car elles sont actuellement en cours de restauration.

[11] Dans le dossier d’Alice GLIOTT, SHD DAVCC, 21 P 256 052.

[12] Jules Baer, ouvrier qui vivait à Metz avant la guerre, sera dirigé vers Breson, en Charente-Maritime, avant d’être envoyé à Drancy et déporté avec sa famille par le convoi 68, du 10 février 1944, à l’exception de sa fille Sara, morte en septembre 1943 dans un hospice en Charente-Maritime. C’est dans ce même convoi 68 que sont déportés les quatre « aînés » Gliott.

[13] « Ils ont aidé des enfants juifs – II –Le rabbin Elie Bloch », VRID Mémorial, Vienne, Résistance, Internement, Déportation, www.vrid-memorial.com

[14] Élie Bloch : être juif sous l’Occupation, Paul Levy, 2999, Geste Éditions.

[15] Source familiale : témoignage d’Anna à Yaëlle, sa petite fille dans les années 1980.

[16] www.sudouest.fr

[17] Nous n’avons pas pu retrouver la trace des déclarations de nationalité faites par le père devant le juge de paix, mais sur la fiche correspondant à la carte d’étranger délivrée par la préfecture de la Charente-Maritime déjà mentionnée, à côté « des enfants au-dessous de 15ans » de Sara Gliot (avec un seul T), l’observation suivante donne une indication : « Français ci-joint attestation de nationalité ». in SHD, Dossier Alice Gliott, loc. cit.

[18] www.sudouest.fr

[19] Paul Lévy, Élie Bloch : Être juif sous l’Occupation, Geste éditions, 2004.

[20] Le père Jean-Baptiste Le Bideau, né dans le Morbihan en 1890, anime un patronage à Angoulême pour les enfants défavorisés, dite « La petite œuvre ». En 1941, il créé une association, La mère des pauvres. Il se démène pour sauver les enfants juifs (85 enfants de moins de 8 ans) lors de la grande rafle du 2 octobre. Il est mort le 19 octobre 1975 et a été reconnu « Gardien de la vie » en 2009.

[21] Curieusement, sur la liste originale du convoi, son adresse est parisienne, rue des Deux-Ponts, dans l’île Saint-Louis.

[22] collections.yadvashem.org

[24] Dossiers UGIF / YIVO, Mémorial de la Shoah.

[25] Voir la biographie d’Huguette Algazi.

[26] Voir le récit de Denise Holstein, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer, juillet-août 1945, éditions Le Manuscrit, 2008, et Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Témoignage sur la déportation recueilli par Gilles Plazy, Éditions N°1, 1995.

[27] Dossiers Charles GLIOTT, SHD Caen, DAVCC, 21 P 456 109 et 21 P256 053.

Contributeur(s)

Cette biographie a été rédigée par les élèves de Nathalie Barron, en classe de 3e du collège Philippe de Vigneulles, à Metz durant l’année 2023-24.

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