Madeleine GEVERTZ (1940-1944)
Avant la rafle
Madeleine[1] Gevertz est née le 26 mai 1940 d’une mère française, Rosa Gevertz, née Goldeberg (31 octobre 1904 – 3 août 1944) d’un père polonais Wolf Gevertz (12 octobre 1902 – 1er juillet 1965) à Paris dans le 18e arrondissement.
Acte de naissance de Madeleine GEVERTZ
Source : GEVERTZ Madeleine, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-4
Issue d’une famille de classe ouvrière et de confession juive, Madeleine a cinq frères :
- Paul (20 août 1931 – 03 août 1944)
- Gérard (8 décembre 1932- )
- Roger (18 avril 1934 – 14 mars 1936)
- Henri (11 juillet 1936 – 08 avril 2026)
- Jacques (11 septembre 1938 – 03 août 1944)
Collage de photos de famille des Gevertz sans Madeleine (nous supposons qu’elle n’était pas encore née)
Source : photographie transmise par Alain Gevertz, fils de Gérard Gevertz
Cependant, il nous semble qu’une erreur s’est glissée dans l’attribution des photographies ainsi que dans les dates indiquées. Les photos d’Henri et de Jacques devraient être inversées, le plus jeune enfant étant Jacques. Par ailleurs, nos archives indiquent que Jacques est né le 11 septembre 1938 et non le 9 septembre 1938, comme cela est mentionné sur la photographie.
Madeleine est la plus jeune de la fratrie et n’est pas scolarisée au moment de sa déportation, comme c’est le cas pour ses frères. La famille habite alors au 1 rue Fernand Labori, dans le 18e arrondissement de Paris.
Rue Fernand Labori, Paris 18e
Source : cartorum : 109-paris-rue-fernand-laborie-angle-boulevard-ney.jpg (1244×800)
1 Rue Fernand Labori, Paris 18e
Photographie prise par nos soins
Nous sommes parvenus à entrer en contact avec Gérard Gevertz, fils de Rosa et Wolf, et grand frère de Madeleine. Il a accepté de nous livrer son témoignage, d’après ses souvenirs de cette époque. Les informations qu’il nous a confiées sont très précieuses et permettent de mieux cerner le quotidien d’une famille parisienne juive sous l’occupation.
D’après le témoignage Gérard, la famille a l’obligation de porter l’étoile juive, à partir de 1942. Leur principale préoccupation est de trouver de la nourriture. Sa mère et ses frères font la queue très tôt devant les magasins pour obtenir un peu de nourriture et attendent parfois sans succès les livraisons d’aliments. La seule nourriture accessible sans carte d’alimentation sont les rutabagas et les topinambours. Gérard se souvient que cela n’est « pas très bon » ni très nutritif.
En 1942, Gérard nous confie que son frère Henri et lui sont envoyés en Touraine avec leur cousine, Micheline Gevertz. Leur père Wolf souhaite les protéger et préfère ainsi les cacher, en sécurité, loin de Paris. Durant le trajet Gérard a été blessé en effet il a reçu un éclat d’obus dans la tête qu’il possède encore aujourd’hui. Ils sont envoyés en zone libre dans le château des Ricordières[2] (nous avons réussi à trouver les propriétaires actuels ainsi que les anciens mais les recherches n’ont pas abouti). Madeleine, quant à elle, reste à Paris avec ses frères Jacques et Paul car ils sont considérés comme trop jeunes par leur mère Rosa pour partir loin du domicile.
Gérard nous apprend que leur père Wolf entre en résistance à cette période et fait partie d’un réseau appelé FTP. À la fin du mois de juillet 1944, la situation est très instable et difficile en France. Les Alliés progressent après le débarquement en Normandie et l’armée allemande commence à reculer, mais la politique de persécution contre les Juifs se poursuit.
Depuis la promulgation du statut des Juifs du 3 octobre 1940, mis en place par le régime de Vichy, les Juifs en France sont discriminés selon des critères raciaux et exclus de nombreuses professions. Cette politique marque le début d’un antisémitisme d’Etat et facilite ensuite les arrestations et les déportations. Les membres de la famille Gevertz qui sont restés à Paris, sont arrêtés le 20 juillet 1944 à Paris. Selon le récit que Wolf en a fait à ses fils et que nous a confié Gérard, sa famille a été dénoncée par une femme qui est résistante et agent de liaison. Elle est arrêtée par les Allemands qui ont menacé d’assassiner son époux, elle dénonce les résistants qui appartiennent au réseau dont Wolf. La Gestapo se rend alors au domicile familial pour rafler la famille. Le matin de l’arrestation, Wolf sort de l’appartement pour poursuivre ses activités de résistance. En revenant à son domicile, il aperçoit la Gestapo devant son immeuble. Il comprend immédiatement et doit faire un choix terrible :
- revenir sur ses pas, dans son appartement pour être aux côtés de sa femme et ses enfants et se faire arrêter avec eux
- fuir, pour se sauver lui-même et poursuivre ses activités de résistance pour libérer la France, en sachant qu’il ne retrouverait ni sa femme, ni ses enfants
Wolf fait alors le choix de se sauver ou survivre et de lutter contre l’occupant (activités de résistance qu’il mène jusqu’à la fin de la guerre à laquelle il survit – c’est aussi lui qui reviendra chercher Gérard et Henri, ses deux fils cachés en Touraine, pour les ramener avec lui à Paris).
Madeleine est donc arrêtée chez elle, le 20 juillet 1944, devant témoin, avec sa mère et ses deux frères.
Renseignements relatifs à l’arrestation dans la demande d’attribution du titre de déporté politique au nom de Madeleine GEVERTZ
Source : GEVERTZ Madeleine, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-7
Madeleine a alors 4 ans lorsque cet événement survient. Ils sont ensuite internés dans le camp de Drancy.
L’internement à Drancy
Madeleine arrive à Drancy avec sa famille le 20 juillet 1944 et y reste jusqu’au 30 juillet 1944. Elle y reçoit le matricule 25319. En 1944, Drancy est le principal camp d’internement et de transit en France occupée, situé dans le nord-est de la ville de Paris. Il sert de lieu de rassemblement pour les Juifs arrêtés avant leur déportation vers les camps de concentration et les centres de mise à mort nazis.
Le camp est constitué d’un ensemble de bâtiments en béton inachevés, construits en forme de fer à cheval autour d’une cour. Des fils de fer barbelés entourent le site. Il est entièrement contrôlé par les nazis, en particulier par la SS, sous l’autorité du commandant Alois Brunner. Au total, 84 % des Juifs déportés de France passent par Drancy. Le camp est avant tout un lieu d’internement où les conditions de vie sont volontairement très dures.
Auschwitz
Elle est ensuite déportée le 31 juillet 1944, depuis Drancy jusqu’en Pologne, dans le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau par le convoi 77. Malgré la débâcle de l’armée allemande, ce dernier grand convoi est organisé et transporte 1306 personnes comprenant des hommes, des femmes et 324 enfants dont Madeleine Gevertz et ses frères. Les déportés de chaque wagon sont tellement tassés, chacun est serré l’un contre l’autre. Ils ont des seaux d’eau et d’autres seaux qui servent de tinette.
Le convoi arrive à Auschwitz le 3 août 1944. En raison de la situation et de la politique d’extermination nazie, une grande partie des déportés est exterminée dès leur arrivée.
Photographie prise par nos soins à Auschwitz-Birkenau, lors de notre voyage pédagogique en mars 2026
Compte tenu de la nature du camp, à savoir le travail et l’extermination, la présence d’enfants n’est pas « utile » aux objectifs du dirigeant d’Auschwitz. Ainsi, les plus jeunes enfants déportés n’étaient, dans la grande majorité des cas, destinés qu’à y trouver la mort.
Ils arrivent presque toujours à Auschwitz-Birkenau avec les adultes, dans les mêmes convois, puis sont séparés de leurs parents si ceux-ci sont sélectionnés pour le travail une fois arrivés dans le centre de mise à mort. Madeleine, reste très probablement jusqu’à la fin avec sa maman et ses deux frères puisque tous trouvent la mort le 3 août 1944.
Certificat internement et de décès
Source: GEVERTZ-Madeleine, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-13
Les démarches de son père après la mort de Madeleine
Son père Wolf Gevertz a survécu à la guerre et entreprend des démarches pour faire reconnaître la déportation de sa fillette. Il obtient un certificat de non-rentrée pour sa fille le 11 mai 1946 par le Ministère des Anciens combattants et des Victimes de guerre. Il commence également les démarches de demande de régularisation à l’État civil le 7 septembre 1946 car Madeleine n’est à ce moment pas considérée comme non-rentrée par l’État civil. Son père finit les démarches et fait la demande officielle le 7 janvier 1947.
Acte de décès de Madeleine Gevertz
Source: GEVERTZ-Madeleine, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-2
Wolf obtient ensuite l’acte de décès de Madeleine le 5 mars 1947 mais ce n’est qu’en 1962, plus précisément le 12 février, qu’il fait une demande de fiche individuelle d’État civil auprès de la mairie de Paris, pour demander l’attribution du titre de déporté politique de Madeleine, à titre posthume.
En plus, il demande l’attribution du titre de déporté politique le 21 février. Ces démarches se poursuivent jusqu’au 5 mars où Wolf réalise des demandes complémentaires. L’attribution de ce titre est accordée en 1963.
Attribution du titre de déportée politique à Madeleine
Source : GEVERTZ-Madeleine ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-4
Le fait que Madeleine obtienne ce titre permet à Wolf d’obtenir des subventions. La loi française prévoit des indemnités financières pour déportation. En effet, une personne déportée après le 16 juin 1940, avec le titre de déporté politique peut obtenir une pension. Ces pensions peuvent être obtenues pour la famille, comme le précise le site du mémorial de la Shoah ou être reçues si la personne est survivante. Pour un conjoint déporté, la compensation atteint en. Il s’agit d’une somme remise une seule fois. Les allocations sont un autre système. Les Allemands ont aussi versé des dommages de guerre (en une seule fois également). Depuis quelques années, les biens juifs en déshérence ont été réunis dans un fonds géré par la Claim’s Conference, qui procure aux Juifs survivants (enfants cachés, anciens déportés) une petite rente trimestrielle jusqu’à leur décès et éventuellement une aide sociale. Gérard, par exemple, y a droit.
Le 9 mars, cette demande arrive au Bureau des déportés et des statuts divers et le 13 mars, elle est prise en compte par le directeur interdépartemental de Paris. Le 9 août, la réponse de cette demande complémentaire du titre de déporté politique est donnée par le chef du bureau des indemnisations et de la documentation. Il y est dit que Madeleine est internée au camp de Drancy le 20 juillet 1944, puis déportée le 31 juillet 1944 au camp d’Auschwitz. Son décès est officiellement fixé au 5 août 1944 à Auschwitz, nous savons aujourd’hui que les déportés du Convoi 77 ont été gazés le 3 août.
Ce décès est transcrit sur les registres de l’État civil le 5 mars 1947 à la mairie du 18ᵉ arrondissement de Paris. Un certificat de décès a été délivré le 11 mai 1946 à son père, domicilié 1 rue Fernand Labori, Paris (18ᵉ).
Le 25 novembre 1963, plus d’un an après la décision d’attribution du titre de déporté politique à Madeleine Gevertz, avec l’ajout du titre honorifique de “mort pour la France” est inscrit sur l’acte de décès ainsi que la fiche individuelle d’État civil.
Fiche d’état civil de Madeleine Gevertz :
GEVERTZ-Madeleine, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-196-11
Conserver la mémoire des victimes
Le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah à Paris est un ensemble de trois murs en pierre de Jérusalem sur lesquels sont gravés les noms de 76 000 Juifs, dont 11 400 enfants. Il y a le nom des personnes personnes qui ont été assassinées entre 1942 et 1944. C’est ainsi que nous avons pu lire les noms de Madeleine ainsi que de sa famille, victimes de la barbarie nazie.
Extrait du “Mur des Noms” du Mémorial de la Shoah, Paris
Photographie prise par nos soins
Conclusion
Durant cette période tragique de l’histoire, Madeleine, 4 ans et plusieurs membres de sa famille sont raflés en 1944 et internés à Drancy, avant de prendre part, de force, au Convoi 77, dernier grand convoi de déportation vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. Aucune source ne pouvant attester de ce qu’il s’est passé et compte tenu des autres témoignages existants, nous supposons que Madeleine est soit décédée durant le trajet jusqu’en Pologne ou soit lors de son arrivée étant donné les conditions de déportation et son jeune âge. Après sa mort, son père a effectué de nombreuses démarches dans le but d’obtenir une reconnaissance et une subvention pour sa fille, ce qu’il réussit puisqu’il obtient notamment le titre de “déportée politique” ou encore celui de “mort pour la France” pour sa fille. Son histoire est donc très courte et sa famille la commémore plus tard par l’intermédiaire de son frère Gérard, qui nomme sa fille Madeleine en hommage à sa jeune sœur disparue. Cette belle attention, tout comme cette biographie, marquent l’importance de la mémoire et de la transmission et montrent que tant qu’il y aura des personnes pour s’intéresser à l’Histoire, des noms comme celui de Madeleine Gevertz y resteront gravés.
Nous adressons nos remerciements à l’association Convoi 77, au Mémorial de la Shoah et aux archives de Bad Aroslen pour nous avoir transmis les archives nécessaires à la réalisation de la biographie. Un remerciement spécial à Mireille Ruaud, grand-mère de l’un d’entre nous, qui nous a aidés à travers des recherches sur généanet.
Nous souhaitions adresser des remerciements tout particuliers à Gérard et Alain Gevertz qui ont accepté de nous transmettre de précieuses informations concernant leur histoire familiale. Grâce au témoignage de Gérard, l’histoire de sa mère Rosa et de ses frères et sœur est désormais beaucoup plus précise et complète. Nous espérons, par notre travail, leur avoir rendu hommage.
Biographie rédigée par : Aylan Ait Said, Thomas Aupetit, Loris Bord, Axel Catalano, Franck Choup Florian Delage, Ilyas Gursal, Gloria Johnston, Raissa Otshomampita, Jinane Ouhaj, Louis Pauniat, Léo Salomon Fontes, élèves de la classe de Terminale G2 du Lycée Raoul Dautry, Limoges (France).
Projet encadré par Amélie Burguet, professeure d’histoire-géographie, avec l’aide de Nathalie Chalard, professeure documentaliste.
Année scolaire : 2025-2026
Notes & références
[1] Elle porte en second prénom Léontine, celui que sa grand-mère maternelle, prénommée Golda en Pologne, avait choisi pour sa vie en France. Léontine Blum Gevertz est morte alors que Rosa, la maman de Madeleine, avait à peine deux ans.
[2] Ce château sert à abriter des enfants de membres du syndicat du Livre. Il a sans doute aussi servi de couverture pour cacher des enfants juifs. Gérard raconte qu’ils ont dû, son frère et lui, se convertir au catholicisme durant leur séjour
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