Renée Hasson (1926-2014)
Photo : La petite Renée Hasson et sa famille en 1929 (Source : Michel Melki)
De Constantinople à Paris
Renée Hasson est la fille d’Henri et de Victoria Mistriel.
Henri Hasson est né le 1er janvier 1888 à Constantinople, fils de Lazare Hasson et Rachel Casoutou. Il a une sœur prénommée Fanny, née en 1881. Dans le dossier de naturalisation d’Henri Hasson, nous avons découvert qu’Henri est arrivé en France en 1912, à l’âge de 24 ans.
Henri s’est engagé le 25 août 1914, pendant la Première Guerre Mondiale, dans le 1er régiment étranger. Il a été blessé le 26 avril 1918 à Hangard, dans la Somme, et a été démobilisé en janvier 1919.
Victoria Mistriel voit également le jour le 1er janvier 1888 à Constantinople (l’actuelle Istanbul), située dans l’Empire ottoman. Fille de Nissim Mistriel et de Rebecca Miskina, elle a grandi auprès de ses trois frères et sœurs, Léa, Joseph et Isaac. Victoria a émigré en France, où elle a sans doute rencontré son futur mari, Henri.
Arbre généalogique des familles Hasson et Mistriel (Auteur : N. Baron)
Ayant tous deux émigré en France afin de trouver du travail, ils se sont mariés le 3 août 1920 sous les yeux de l’époux de la sœur d’Henri, Jean Djibré et du rabbin Jacob Mizrahi. Ils ont accueilli leur première fille, Rachel[1], née le 4 juin 1921 dans le 15e arrondissement de Paris. La famille a vécu dans un petit appartement situé 64 rue du Commerce dans le 15e arrondissement de Paris.
Nous ignorons si Henri et Victoria parlaient français à leur arrivée. C’est toutefois possible, car beaucoup de jeunes Juifs turcs avaient reçu un enseignement du français grâce à l’Alliance universelle israélite, une association qui avait ouvert des écoles pour l’enseigner dans l’Empire ottoman. Quoi qu’il en soit, ils se sont rapidement adaptés à leur nouvel environnement parisien où vivaient déjà plusieurs membres de leur famille.
Victoria a travaillé en tant que couturière et Henri vendait du linge de maison sur les marchés.
C’est le 8 novembre 1926, dans le 12e arrondissement, que naît la petite Renée.
Henri a fait une demande de naturalisation le 12 juin de cette même année, à l’âge de 38 ans et c’est en 1927 qu’ils furent tous les quatre naturalisés français.
Décrets de naturalisation – Source : Archives nationales 16947 X 27 – sous-série BB/11
Les recensements indiquent qu’en 1926 et en 1931 la famille vivait au 43 rue du Petit-Bois, à Saint-Maur des Fossés. Ils occupaient le premier étage d’une maison, où logeaient également Fanny, la sœur d’Henri, et ses quatre enfants.
Source : recensement Saint-Maur-des-Fossés en 1926
Archives départementales du Val de Marne – Cote D2M8 356
Source : recensement Saint-Maur-des-Fossés en 1931
Archives départementales du Val de Marne – Cote D2M8 532
Pour éviter des allers et retours fatigants pour Henri qui travaillait à Paris et souffrait des séquelles de ses blessures de guerre, la jeune famille décide d’habiter dans deux chambres d’hôtel, 26 rue de Popincourt jusqu’en 1936, puis 44 rue Sedaine dans un quartier qui est surnommé « La Petite Turquie », en raison de la forte présence d’émigrés juifs turcs. Il était délimité par les rues Sedaine, de la Roquette, Basfroi, Popincourt et l’avenue Ledru Rollin, non loin de la place de la Bastille. Ces Juifs originaires de l’Empire Ottoman avaient développé de nombreuses entreprises de textile et d’habillement. Beaucoup de marchands ambulants, qui travaillaient sur les marchés des environs, venaient s’y fournir en marchandise.
Selon sa demande de naturalisation, en tant que marchand forain, Henri gagnait 25 francs par jour. On découvre aussi qu’il paye 225 francs de loyer mensuel pour leur logement, mais qu’il n’a pas été en mesure de payer 1276 francs pour son décret de naturalisation, ce qui nous amène à penser que la famille Hasson vivait sans doute plutôt modestement. Lui et Victoria ont bénéficié d’une « remise totale » et n’ont donc rien payé.
Malgré tout, Victoria aimait beaucoup recevoir, jouer aux cartes, passer des moments en famille, notamment auprès de ses cousins, cousines, oncles et tantes. Cuisiner pour ses convives était une tradition, en particulier lors des fêtes juives. Victoria avait des convictions opposées à son mari en matière religieuse, car elle pratiquait quelques fêtes comme Pessah et Kippour alors qu’Henri n’était pas pratiquant.
L’enfance de Renée
Renée Hasson étudie de septembre 1935 à juin 1938 à l’école primaire de jeunes filles du 13 rue Bréguet, dans le 11e arrondissement, comme nous pouvons le voir sur l’archive suivante tirée du registre de cette école. Nous y voyons qu’il est indiqué « enfant peu intelligente et peu travailleuse, bon caractère mais peu avancée », ce qui n’est pas très encourageant. Auparavant, Renée a sans doute dû être scolarisée à Saint-Maur-des-Fossés.
Registre école 13 rue Bréguet – Paris 11è – 2606 W 10 – Renée Hasson n°728
Carte postale de l’école de filles de la rue Bréguet vers 1908
Source : cpa-bastille91.com
Pour des raisons que nous ignorons, Renée est envoyée à Dol-de-Bretagne de fin 1938 à 1941, où elle obtint son certificat d’études, qui est à peu près l’équivalent du diplôme du brevet maintenant. Là-bas, elle habite chez son oncle maternel, Jacques Mistriel, et sa compagne Marie Rault, rue des Carmes. Jacques Mistriel (né Isaac) est né le 27 janvier 1870 à Constantinople, en Turquie. Puis il s’est installé à Dol-de-Bretagne. En 1921, il y vit avec Marie, qui a cinq ans de plus que lui. Il y travaille en tant que marchand ambulant, métier pour lequel il parcourait les campagnes en vendant des vêtements de travail et de chasse. Il devait être connu dans la région, car il figure sur une carte postale avec sa charrette.
Carte postale « Maison Jacques Mistriel, 21 rue des Carmes »
Source : histogen.dol.free.fr
Dans une lettre adressée à son fils Michel dans les années 1980, Renée raconte que Jacques « devient très connu à cinquante kilomètres à la ronde où tout le monde l’appelle « le frère Jacques ». Sa femme Marie, catholique fervente ne manque aucune messe, vêpres, etc… À sa mort, le curé de Dol-de-Bretagne refuse de lui donner l’extrême onction et de l’enterrer religieusement, car elle était mariée avec un Juif. Mon oncle reste seul, très riche, il sera déporté par les Allemands et tous ses biens pris par eux. ». Il est également possible que Marie et Jacques n’étaient pas mariés ce qui aurait entrainé la décision du prêtre. Nous reviendrons plus loin sur la déportation de Jacques.
Le journal Ouest Eclair publie un article concernant un incendie survenu chez Jacques le 23 février 1937. (Source : Retronews)
La vie sous le régime de Vichy
Renée vivait en Bretagne lorsque la Seconde guerre mondiale fut déclarée, accompagnée des premières mesures prises par le gouvernement de Vichy dans le cadre de sa collaboration avec l’Allemagne nazie. Elle rentre à Paris après le décès de Marie en 1941, elle a alors 15 ans. Elle n’a pas revu son père, Henri, qui est décédé le 20 janvier 1940, des suites de ses blessures de guerre qu’il n’a pas pu faire soigner faute de moyens.
Acte de décès d’Henri Hasson – Source : Archives de Paris 11D 336
Afin de respecter l’ordre donné par le préfet de la Seine le 19 octobre 1940, Renée, sa sœur et sa mère se font recenser au commissariat et reçoivent leurs cartes d’identité portant la mention « Juive ».
La persécution des Juifs prend de plus en plus de place dans la ville de Paris, et fait régner la peur au sein de la famille, qui continue malgré tout à travailler.
Sous le régime de Vichy, les Juifs étaient sévèrement discriminés. La loi du 3 octobre 1940 « portant statut des Juifs » est un décret-loi du régime de Vichy qui sert de base à la mise en œuvre d’une politique « raciale » antisémite. Elle liste des fonctions administratives et les professions désormais interdites aux personnes répondant aux critères édictés, sauf dérogation. Ainsi, les personnes juives ne pouvaient pas travailler dans la fonction publique, leurs commerces devaient être recensés par l’État, ce qui a amené les entrepreneurs juifs à être spoliés de leurs titres de propriété. Un second statut des Juifs, a paru au Journal officiel le 14 juin 1941 qui a encore durci les conditions de vie et multiplié les exclusions.
La vie de la famille Hasson devient difficile. Rachel, qui se fait appeler Raymonde pour franciser son prénom, s’est mariée avec Jacques Levy en février 1940. Renée, toujours en Bretagne, n’a pas pu assister à la cérémonie. Le couple eu un enfant prénommé Élie ou Roger, né le 26 Juillet 1941. Jacques a été arrêté une première fois lors de la rafle du 11e arrondissement de Paris, le 20 août 1941 avant d’être libéré en octobre de la même année. Pendant ce temps, Victoria, Rachel et Renée sont allées se cacher avec Roger, chez Rebecca Mistriel, épouse de Joseph, le frère de Victoria, à Saint-Maur-des-Fossés, puis elles ont fini par retourner vivre rue Sedaine.
Selon l’ordonnance du 29 mai 1942, les Juifs de plus 6 ans doivent porter une étoile jaune cousues sur leurs vêtements : « L’étoile des Juifs consiste en une étoile à 6 branches, noire, de la grandeur de la paume, en étoffe jaune, portant en noir l’inscription « Juif ». Elle doit être portée, cousue solidement, de façon apparente sur la poitrine, sur le côté gauche du vêtement. Chaque Juif recevra 3 étoiles et devra donner à cet effet un point de sa carte de textile. »
Victoria et ses filles doivent donc se plier à cette règle et à celle qui interdisait aux Juifs de faire leurs courses durant la journée, les obligeant à y aller en fin de journée, quand il n’y avait plus grand-chose à acheter. De même, les lieux publics sont « interdits aux Juifs ». Depuis le 8 juillet 1942, elles ne pouvaient donc plus aller dans les parcs, squares ou dans les cinémas et ne pouvaient monter que dans le dernier wagon du métro. Les Juifs n’avaient pas non plus le droit d’avoir le téléphone.
La peur s’empare de la famille qui sait que lors des rafles, la police frappait aux portes jusqu’à les casser parfois. Ainsi leurs voisins furent arrêtés durant la Rafle du Val d’Hiv des 15 et 16 juillet 1942 concernant les Juifs étrangers et apatrides. Ce ne fut donc pas le cas des Hasson qui s’étaient entre temps cachés chez un cousin de la famille, dont l’entreprise avait été réquisitionnée par l’occupant. Les détails de cette période sont disponibles dans la biographie de Rachel.
La peur s’intensifie au moment de l’arrestation et de la déportation de Jacques Levy en juillet 1943. Renée et Rachel se retrouvent alors seules avec leur mère et le petit Roger.
Nous ignorons si elles ont été informées du sort réservé à Jacques Mistriel, arrêté en Bretagne. Selon sa fiche sur le site du Mémorial de la Shoah, il a été conduit à Rennes, puis a été interné au camp de Drancy le 20 janvier 1944. Il y arrive avec 4465 francs, qu’il laisse à la fouille du camp. Il y décède le 25 janvier 1944, à l’âge de 73 ans, et est inhumé, par les soins de l’UGIF, au cimetière d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Jacques figure sur le monument édifié à Dol-de-Bretagne pour commémorer les déportés de la commune.
Acte de décès de Jacques Mistriel
Source : Archives départementales de Seine Saint Denis – 1E029/120
L’arrestation
Pour tenter d’échapper aux arrestations et aux rafles, Rachel, Renée et Victoria vont se réfugier 49 rue des Martyrs à Paris, dans le 9e arrondissement dans l’appartement de leur tante paternelle, Fanny Djibré.
Avant cela, Rachel a caché son fils de 3 ans chez une nourrice à Savigny sur Orge pour le protéger. Alors qu’elle souhaite acheter des denrées à envoyer à son fils pour son anniversaire, Rachel est arrêtée dans la rue des Martyrs, avec Renée, le 27 juillet 1944 par deux miliciens français.
Selon un rapport de la Section d’enquête et de contrôle, Renée a été arrêtée, car elle n’a pas signalé son changement d’adresse après que son appartement a été mis sous scellés, et aussi parce que son étoile jaune était mal fixée à son vêtement.
Après être passées par le commissariat du 9e, où elles sont interrogées, elles sont conduites à la préfecture de police de Paris, où elles sont internées avec leur mère, que la police a également arrêtée. Elles y arrivent le 27 juillet 1944 à 13h30 pour Renée et Victoria, alors que Rachel y est enregistrée à partir de 12h30.
Extrait du registre de la Préfecture de police de Paris – CC2-9
Elles sont « convoyées » au camp de Drancy le 28 juillet 1944 par un policier français. Elles sont internées au 5e escalier, 1er étage, puis, une fois sur les listes de déportation du convoi du 31 juillet, elles sont affectées avec les autres futurs déportés au 2e escalier, 3e étage. Elles n’ont jamais été séparées. Selon la fiche de Drancy, Renée exerce le métier de soudeuse (dans une usine de lampes électriques).
Source : Mémorial de la Shoah
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Elles sont déportées trois jours après leur arrivée par le convoi parti le 31 juillet 1944 du camp de Drancy, via la gare de Bobigny, à destination du camp d’Auschwitz-Birkenau. Cer dernier grand convoi de la région parisienne sera ensuite désigné comme le convoi 77.
D’Auschwitz à Kratzau
Renée avait 18 ans, Rachel 23 ans et Victoria 56 ans au moment de leur déportation.
L’arrivée au camp d’Auschwitz, en Pologne, se fait la nuit du 3 août 1944, dans la boue car il pleut, au milieu des aboiements des chiens et des hurlements des nazis. Au moment de la « sélection », Renée et Rachel ont été séparées de leur mère : Victoria est envoyée dans le centre de mise à mort et assassinée le jour de son arrivée. Ses filles ne l’apprendront qu’à leur retour en France, même si elles s’en doutaient déjà un peu.
Renée et Rachel sont sélectionnées ensemble pour travailler. Elles ont dû se déshabiller, abandonner leurs bijoux, leurs vêtements et leurs autres biens ; elles ont été rasées et ont dû porter des vêtements d’anciennes déportées. Le lendemain de son arrivée, Renée est tatouée d’un matricule dont elle dit ne pas se souvenir dans ses témoignages et qui est devenu par la suite illisible. Son dossier de demande du titre de déportée politique indique qu’il s’agit du A-16.732.
Rachel et Renée sont internées ensemble dans le bloc 9. Dans le camp, la solidarité n’est pas présente selon Renée.
Dans les camps de concentration, les Juifs sélectionnés faisaient des travaux forcés et certains mouraient de fatigue, de faim, sous la violence des coups ou encore de maladie ou de désespoir. Le travail consistait en la construction de voies de chemins de fer, ou bien porter des charges inutiles juste pour fatiguer les déporté-e-s. Renée raconte dans le témoignage disponible sur le site « Survivors of the Shoah », qu’elle passait ses journées allongée par terre et allait à l’appel, sans évoquer de travail, ce qui est étonnant.
Son fils Michel, que nous avons rencontré, nous a dit que selon ce que sa mère lui a raconté, les Allemands n’avaient pas vraiment de travaux à lui donner et qu’elle transportait du bois toute la journée. Puis, quand elle avait fini par déplacer les bûches de l’autre côté du camp, elle devait les replacer du côté initial. Malgré ces terribles conditions de vie, Michel nous a raconté qu’un jour, n’ayant rien à faire de la journée, Renée et « une amie » sont entrées en douce dans un des baraquements. Au fond de celui-ci, se trouvait un tas de linge, alors elles ont commencé à prendre tous les vêtements et à les enfiler. Tout à coup, deux officiers allemands sont entrés dans le baraquement et les ont trouvées emmitouflées dans un tas de vêtements. Par chance, au lieu de les tuer, comme d’autres gardes l’auraient fait, les officiers seraient partis dans un fou rire et les auraient finalement laissées partir.
En novembre 1944, Renée Hasson et sa sœur, Rachel sont transférées au camp de Kratzau, qui se trouve dans la ville de Chrastava (Kratzau en allemand), au nord de la Tchécoslovaquie, alors occupée par l’Allemagne, aujourd’hui République Tchèque. Il s’agit d’un camp annexe au camp de concentration de Natzweiler-Struthof. C’est un camp de travail, où les missions quotidiennes sont intensives et fatigantes. Les déportés dormaient sur des châlits à trois étages, comme à Auschwitz-Birkenau. L’appel était effectué matin et soir avant d’aller à l’usine et au retour, devant les cuisines du camp. Le manque d’hygiène était fortement présent : « les poux de corps étaient plus gros que nous », rapporte Régine Skorka-Jacubert, dans son livre témoignage Fringale de vie contre usine à mort (2009).
Comment s’est déroulée la déportation de Renée ? Nous ne le savons pas.
Cependant, dans le livre et un témoignage enregistré de Régine Jacubert et dans la biographie de Fanny Libers, on apprend que le trajet depuis Auschwitz-Birkenau avait duré deux jours et s’était effectué par train dans des wagons à bestiaux, comme l’avait été le trajet de Bobigny à Auschwitz. Cent déportées étaient enfermées par wagon, ce qui engendrait énormément de mortes. Après la descente du train, le trajet jusqu’au camp s’est effectué par camion.
Le terrible manque d’hygiène au camp entraînait diverses maladies dont le typhus, qu’a effectivement contracté Renée. Elle a passé plusieurs mois à l’infirmerie et n’avait pour tout traitement qu’un cachet d’aspirine quotidien.
Les deux sœurs avaient été déportées avec leur cousine éloignée, Léa Raulet, qui était alors enceinte. Le 8 mars 1945, un mois avant la capitulation allemande, Léa mit au monde la petite Danielle, à l’intérieur même du camp de Kratzau. Elles survécurent à l’horreur et la faim. Au retour de la déportation, les deux sœurs furent appelées par leur cousine pour témoigner de la naissance de Danielle, qui n’avait évidemment pas pu être déclarée au moment de sa naissance.
Témoignage écrit à la main par Renée
Source: dossier Riquetta Michon née CHOEL – DAVCC-21-P-516-479-15
Que savons-nous du quotidien de Renée à Kratzau ? Peu de choses, mais elle a travaillé dans l’usine de munitions Spreewerk (aujourd’hui Elitex) avec sa sœur. Elle devait parcourir plusieurs kilomètres à pied pour se rendre dans cette usine. Selon Fanny Libers, le travail à l’usine était fatigant, les pauses n’étaient pas autorisées et elles travaillaient debout toute la journée, pieds nus dans leurs sandales de bois. L’hiver, elles ont souffert énormément du froid. Par conséquent, Renée a fini par refuser de travailler et est retournée dans les baraquements. Repérée par un Nazi, elle fut privée de soupe, tout comme plusieurs autres femmes.
Chaque matin, les déportés disposaient d’un maigre repas constitué d’un mélange d’eau, de café et de pain, parfois. Le soir, de la soupe aux pommes de terre coupée à l’eau était servie après les douze heures de travail quotidiennes.
Le 9 mai 1945, le camp a été libéré par des résistants tchèques et des soldats de l’armée rouge. Après la libération du camp, un groupe de neuf jeunes femmes, toutes déportées du convoi 77, a souhaité rejoindre leur pays d’origine. Elles se sont rendues à la mairie la plus proche afin d’obtenir un laissez-passer.
Ci-dessous, le laissez-passer obtenu par le groupe. On peut y lire le nom de Raymonde Levy (Rachel) et de Renée, aux lignes 5 et 6.
Laissez-passer du Maire de Kratzau (fonds privé Yvette Lévy)
Le retour en France
Selon le témoignage de Rachel Hasson, sur le site du Mémorial de la Shoah, Renée est rapatriée en France avec sa sœur le 20 mai 1945, par le chemin de fer. Renée et sa sœur reviennent dans un état de santé déplorable. Renée n’avait plus de cheveux, qui avaient été rasés, elle était sale et portait des vêtements sales et abîmés. Son corps était squelettique, car pesait alors 32 kilos. Selon la fiche médicale complétée au retour en France le 28 mai 1945, Renée a perdu 12 kilos durant sa déportation et souffre d’aménorrhée (arrêt du cycle menstruel).
Il est également indiqué qu’en 1944, elle a attrapé le typhus (au moment de son transfert du camp d’Auschwitz vers Kratzau). Cette maladie très contagieuse provoque de fortes fièvres et éruptions cutanées. Elle a d’ailleurs entraîné la mort de nombreux déportés.
Selon les documents en notre possession, Renée et Rachel ont transité par le centre de rapatriement de Saint-Avold, en Lorraine. Chaque centre était le lieu d’examens médicaux et de formalités administratives. Les opérations sanitaires comprenaient la désinfection avec douche et poudrage insecticide, dont un contre la gale, et des vaccinations, une prise de sang, et une radiophotographie du thorax, si le centre possédait un appareil.
Fiche médicale de Renée Hasson – 21 P 595 68620589_DAVCC_
Avant de se rendre à leur appartement, Renée et sa sœur sont passées par l’Hôtel Lutetia, là où chaque déporté était accueilli. Cet hôtel parisien, anciennement QG de l’Abwehr (le service de renseignement nazi), est devenu un centre d’accueil pour les déportés des camps de concentration en avril 1945. L’accueil y est assuré par des militaires pour la sécurité et par une équipe majoritairement issue de femmes de la Résistance, composée d’assistantes sociales, de bénévoles et d’infirmières.
Photo du centre d’accueil de déportés de l’hôtel Lutétia. © Mémorial de la Shoah/coll. American Jewish Joint Distribution Comité juin 1945 , Paris
Une fois que Renée est rentrée chez elle, elle a constaté que sa voisine du dessus s’était installée dans son appartement, car elle avait besoin d’un logement plus spacieux et pensait que la famille Hasson ne reviendrait pas. Elles partagent l’appartement. Le recensement de 1946 du 44 rue Sedaine montre effectivement que Rachel et Renée cohabitent avec la famille Herzlikowiz.
Recensement 44 rue Sedaine 1946
Source : Archives de Paris D2M8 879
Plus tard, Renée et Rachel sont retournées à l’Hôtel Lutetia, où étaient affichées photos et descriptions des déportés, pour essayer de retrouver leur mère, Victoria, mais elles ont fini par comprendre qu’elle était morte à Auschwitz. Elles ont entamé des démarches pour que Victoria obtienne le titre de Déportée politique. Ce fut le cas en 1957.
Le retour à la vie
Pour se reconstruire, et comme elle n’avait jamais vraiment eu de loisirs avant sa déportation, car elle était trop jeune, Renée va danser tous les soirs et elle s’amuse beaucoup pour se rattraper.
En 1947, Renée sort un jour avec une amie qui connaît un certain Marcel Melki, né en 1923, à Bône (Anaba) en Algérie, où il a vécu la Seconde Guerre mondiale.
Nous avons rencontré leur fils, Michel Melki, le vendredi 6 février 2026. Il nous a raconté que sa mère ne lui a quasiment pas parlé de sa déportation. Selon le témoignage de son fils, Renée est demeurée sans emploi, hébergée chez la mère de Marcel, pendant près d’un an en Algérie, pour tenter d’ouvrir un magasin de chaussures avec son mari. Avec ce dernier, elle a aussi travaillé dans l’immobilier.
Carte postale de Bône, Algérie en 1950
Source : egypte06.over-blog.com
Renée et Marcel Melki ont eu deux enfants. Leur premier enfant se prénomme Martine, née en 1950 et leur deuxième, Michel, est né deux ans après sa grande sœur, en 1952. Renée a eu deux petits-enfants Micha, fils de Michel, et Mathieu, fils de Martine.
Photo de la famille Hasson en 1954
Source : Michel Melki
Photo de Marcel, Michel et Martine vers 1965
Source : Michel Melki
Renée et Marcel divorcent le 7 juillet 1970. Sa sœur Rachel étant partie vivre à Cannes après le départ à la retraite de son mari, Renée l’a suivie, ainsi que des cousins et des amis.
Renée a ensuite vécu au Cannet, dans les Alpes-Maritimes jusqu’à la fin de sa vie. Les deux sœurs vivaient dans le même immeuble et se voyaient tous les jours.
Renée n’a pas beaucoup raconté son histoire, à cause de la honte et de la douleur provoquée par ses souvenirs, mais l’a écrite dans une lettre, car Michel le lui a demandé dans les années 1980. Ce dernier a accepté de nous la communiquer pour nous aider dans notre travail.
Selon son témoignage sur le site « Survivors of the Shoah », sa façon de percevoir et de vivre sa religion juive n’a pas changé entre sa vie avant les camps et sa vie après. Néanmoins, bien que peu pratiquante, elle respectait certains rituels de la religion dont les fêtes de Kippour ou Chavouot.
Elle a finalement accepté d’être filmée pour partager son témoignage, expliquant que c’était pour que les générations futures ne renient pas leurs origines.
Marcel Melki est morte en 1989 à l’âge de 66 ans. Renée Hasson est quant à elle morte le 31 août 2014 à Cannes à l’âge de 87 ans. Elle est enterrée au cimetière de Pantin en région parisienne comme sa sœur Rachel, dans le carré juif.
Rencontre avec Michel Melki le 6 février 2026
La biographie de Renée Hasson a été rédigée par les élèves de la classe de 3e F du collège La Cerisaie à Charenton-le-Pont, encadrés par leurs enseignantes d’histoire-géographie, Nathalie Baron, et de français, Aude Morel.
Ils ont appuyé leurs recherches sur les documents fournis par l’association Convoi 77 et ceux trouvés au cours de leurs recherches. Ils ont pu rencontrer le fils de Renée, l’acteur et directeur de troupe de théâtre Michel Melki, qui les a éclairés sur le parcours de sa maman et leur a fourni des documents, dont une lettre écrite pour lui raconter son histoire. Qu’il en soit vivement remercié.
Références des archives utilisées pour la biographie de Renée Hasson
- Dossier Archives de Caen : 21 P 595 686 DAVCC_
- Fichier Drancy – Mémorial de la Shoah – Paris : FRAN107_F_9_5645_049862_L
- Témoignage au Mémorial de la Shoah : T_Issachar_Rachel_PACA_MSH
- Témoignage sur le site Survivors of the Shoah: code 32968
- Photo « famille Hasson » – Mémorial de la Shoah : MXII_39507
- Article sur l’incendie de Dol-de-Bretagne : L’Ouest-Éclair, 23 février 1937 – Retronews
- Registre de l’école à Paris : Archives Paris 2606 W 10
- Registre des consignations de la préfecture police : Archives de la préfecture de police de Paris CC2-9
- Attestation de l’accouchement de Léa Raulet – SHD Caen, dossier Léa Raulet 21P 648 310
- Acte de décès d’Henri Hasson : Archives de Paris 11D 336
- Décret de naturalisation de 1927 : Archives nationales 16947 X 27
- Photographies de Renée et de sa famille : Chantal Setrouk et Michel Melki
- Recensement du 44 rue Sedaine 1946 : Archives de la ville de Paris D2M8 879
- Recensements de Saint-Maur-des-Fossés : Archives départementales du Val de Marne D2M8 356 et D2M8 532
- Carte postale de l’école de filles de la rue Bréguet vers 1900 : cpa-bastille91.com
- Carte postale « Maison Jacques Mistriel, 21 rue des Carmes » : histogen.dol.free.fr
- Acte de décès de Jacques Mistriel : Archives départementales de Seine-Saint-Denis – 1E029/120
- Témoignage du décès de Riquetta Michon : dossier Riquetta MICHON, née CHOEL – DAVCC SHD / Caen 21-P 516 479
- Laissez-passer du maire de Kratzau : collection privée d’Yvette Lévy
- Photo du centre d’accueil de déportés de l’hôtel Lutétia. © Mémorial de la Shoah/coll. American Jewish Joint Distribution Comité, juin 1945, Paris
- Carte postale de Bône, Algérie en 1950 : egypte06.over-blog.com
Référence
[1] Voir sa biographie sur ce site.
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Magnifique travail de Nathalie Baron et de ses élèves du Collège La Cerisaie de Charenton me donne de l’espoir sur l’histoire de la shoah nié de plus en plus par beaucoup trop de gens