Michel WESTREICH (1940-1944)
Photographie de Michel Westreich dans les bras de sa mère, Zlata Wyezolkowski-Westreich. Photo prise sur les marches de la maison de mademoiselle Cabirol, à Saint-Privat-des-Prés, probablement en 1941. (©Collection Sali Westreich)
1. Une famille polonaise installée à Metz (1924-1940)
Arbre généalogique de Michel Westreich :
Michel Westreich est né le 24 février 1940 à l’hôpital Sainte-Croix de Metz, en Moselle, dans une famille juive originaire de Pologne. Une reproduction de son acte de naissance est conservée par la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC) du Service Historique de la Défense à Caen, puisque c’est cet organisme qui, en 1991, a fait établir son acte de décès. Jusque-là, Michel était officiellement considéré comme vivant. Comme tous les déportés du convoi 77 pour qui il n’existe plus aucune preuve de vie après le départ de Drancy le 31 juillet 1944, sa date de décès a été fixée au 5 août 1944.
Copie de l’acte de naissance de Michel Westreich provenant des archives municipales de Metz et intégrée à son dossier de reconnaissance en tant que victime de guerre (©DAVCC / Service Historique de la Défense, Caen).
Acte de mariage d’Abraham et Zlata Westreich le 7 juin 1934, avec leurs signatures (©Archives municipales de Metz).
Michel a un grand frère, Sali, né le 31 mai 1935 à Metz. Parti aux États-Unis après la guerre, il est devenu historien et écrivain connu sous le nom de Sal Westrich. C’est grâce à son aide et à celle de Mme Monique Hedacq, de Pau, que nous avons pu mener cette enquête. Nous les en remercions très sincèrement.
Le père de Sali et Michel, Abraham (ou Albert ou encore Adolphe) Westreich, est né le 3 juillet 1896 à Siedlce, en Pologne. D’après ses fiches domiciliaires de Metz et un recensement à Rochefort en 1940, il est arrivé en France en 1924. Le 7 juin 1934, il épouse Zlata Wyezolkowski, née le 15 novembre 1908 à Wisokie-Litewski, également en Pologne. Il exerce alors la profession d’encaisseur. D’après l’acte de mariage, la mère d’Abraham, Laja Westreich, vit alors à New York et n’a pas de profession. D’après Sali, son grand-père serait mort d’une pneumonie alors qu’Abraham était encore très jeune.
Quant à Zlata Wyezolkowski, elle n’a pas de profession déclarée. Ses parents sont Ber Wyezolkowski, fermier, et Mira Burstyn, sans profession, tous deux domiciliés à Wisokie-Litewski. Ils ne sont pas présents au mariage, pas plus que la mère d’Abraham. Un contrat de mariage est conclu devant un notaire de Metz.
Lorsque Sali a vu cet acte de mariage il y a quelques années, il a été particulièrement ému puisque c’était la première fois qu’il voyait l’écriture de ses parents (leurs signatures).
D’après un recensement de 1940 en Charente-Inférieure, Zlata est arrivée en France juste avant son mariage, en 1934. D’ailleurs, sur son acte de mariage, son adresse est celle de ses parents en Pologne. Ce même recensement indique par l’abréviation « j.n.p » que la famille était juive non pratiquante.
Recensement des réfugiés israélites à Rochefort d’octobre ou novembre 1940, issu des dossiers du commissariat de police. (©Archives départementales de Charente Maritime, 2159W1).
Installés à Metz dès les années 1930, Abraham et Zlata changent fréquemment d’adresse. Certains déménagements s’expliquent probablement par l’agrandissement de la famille. Ainsi, alors qu’il vit rue des Parmentiers depuis 1930, Abraham emménage avec Zlata dans la rue Mangin quelques jours après leur mariage en juin 1934, puis dans la rue Terquem fin 1935 après la naissance de Sali. La dernière adresse connue de la famille est le 27 rue Pasteur à partir du 5 octobre 1938. La famille vit donc désormais dans la quartier prisé de la Nouvelle Ville, ce qui laisse supposer une certaine ascension sociale. La comparaison des deux fiches domiciliaires d’Abraham semble aussi montrer que sa situation s’est améliorée : sur la première, à son arrivée à Metz en 1924, il est enregistré comme ouvrier. Sur la deuxième, établie en 1927 et où il est désormais prénommé Albert (une transformation courante parmi les Juifs prénommés Abraham et qui veulent s’intégrer en optant pour un prénom français), il exerce la profession d’encaisseur. Conformément à la loi du 10 août 1927, Sali et Michel, qui sont nés en France, obtiennent la nationalité par déclaration.
Fiches domiciliaires de la famille Westreich, (©Archives municipales de Metz).
La fiche domiciliaire de la famille indique un départ de Metz vers la Charente-Inférieure le 24 mai 1940, sûrement pour fuir la guerre. En effet, le 10 mai 1940, les Allemands sont passés à l’offensive et beaucoup de Mosellans fuient : c’est l’Exode. On peut supposer que si les Westreich n’étaient pas partis plus tôt, c’est parce que Zlata était enceinte de Michel. Une fiche domiciliaire indique qu’elle quitte la maternité le 5 mars.
2. De mai 1940 à novembre 1940, la famille réfugiée en Charente-Inférieure
Curieusement, alors que la famille a passé très peu de temps en Charente-Inférieure, c’est dans ce département que l’on trouve de très nombreuses archives sur les Juifs qui ont quitté la Moselle. Ils ont fui l’avancée des Allemands, mais se sont retrouvés piégés en zone occupée et ont dès lors été étroitement surveillés.
Lorsque nous avons demandé des documents sur le passage de la famille Westreich en Charente-Inférieure, les archives départementales nous ont aussi transmis cet article du journal Tablettes des Deux Charentes du 13 septembre 1939. Alors que les tout premiers réfugiés arrivent dans l’ouest juste après le déclenchement de la guerre, il est expliqué à la population locale que les réfugiés qui arrivent de Moselle parlent plus facilement l’allemand que le français pour la plupart, mais qu’ils n’en sont pas moins de bons patriotes et qu’il convient de bien les accueillir. Cet article nous donne un aperçu des difficultés auxquelles les Westreich font face à leur arrivée en Charente-Inférieure.
Article paru dans le journal Tablettes des Deux Charentes le 13 septembre 1939. (©Archives départementales de Charente Maritime).
La fiche domiciliaire des Westreich indique un départ pour Saint-Laurent-de-la-Prée en mai 1940, où la famille aurait été accueillie par un M Pouneau. Elle y serait peut-être restée jusqu’en août pour gagner ensuite le quartier du Marouillet, dans la commune d’Yves, une ville du littoral entre La Rochelle et Rochefort. C’est là qu’elle se fait recenser en octobre 1940 pour se conformer à l’ordonnance allemande du 27 septembre qui oblige tous les Juifs de la zone occupée à se déclarer.
Recensement de la famille Westreich au Marouillet en octobre 1940
(©Archives départementales de Charente-Maritime, 15W6).
Plusieurs documents conservés aux archives départementales de Charente-Inférieure témoignent de difficultés administratives auxquelles la famille est confrontée. Les deux recensements réalisés à Rochefort indiquent, pour l’un que la famille est arrivée dans cette ville le 22 octobre et qu’elle réside au 75 rue Grimaux, pour l’autre qu’elle arrive le 24 et vit au 27 rue Gambetta. Il est précisé que la « déclaration » a déjà été faite à Yves. Est-il question du recensement ? Un courrier non daté du maire d’Yves au préfet confirme le départ de plusieurs familles dont celle de Lévy Schuhmann, le père de Charlotte, qui est une autre enfant déportée par le convoi 77. Curieusement, les familles Westreich et Schuhmann sont rajoutées à la main sur un recensement dactylographié réalisé à Rochefort, toujours en octobre.
Le 9 novembre 1940, le commissaire de police de Rochefort adresse un courrier au préfet auquel il joint les pièces d’identité des époux Westreich et Schuhmann en précisant qu’ils sont arrivés d’Yves sans être munis de l’autorisation préfectorale. Enfin, le 12, le préfet s’adresse au sous-préfet pour savoir pourquoi la présence des deux familles à Yves n’avait pas été signalée par le maire. Il est probablement ici fait référence au recensement d’Israélites qui n’a dû être fait qu’après le départ des deux familles.
Lettre du maire d’Yves au préfet de Charente-Inférieure en octobre 1940
(©Archives départementales de Charente-Maritime, 15W6).
Recensement de Juifs à Rochefort en octobre 1940
(©Archives départementales de Charente-Maritime 15W6).
Lettre du commissaire de police de Rochefort au préfet de Charente-Inférieure du 9 novembre 1940 (©Archives départementales de Charente-Maritime 15W6).

Lettre du préfet de Charente-Inférieure au sous-préfet de Rochefort du 12 novembre 1940 (©Archives départementales de Charente-Maritime 15W5).
On ignore la raison de ce déménagement des deux familles à Rochefort. Leur séjour est cependant très bref puisque toutes les familles juives doivent quitter le littoral fin novembre sur ordre des autorités allemandes. Tout le littoral, même s’il est en dessous de la zone « libre » est contrôlé par l’armée allemande. Les étrangers et les Juifs y sont interdits.
M Gérald Sim, professeur d’histoire à La Rochelle a trouvé dans les Archives départementales de Charente-Maritime un dossier consacré à cette expulsion. Le 21 novembre, le préfet adresse à la Kommandantur la liste des étrangers qui doivent quitter le département le 23. Contrairement aux recensements établis quelques semaines plus tôt où Abraham était noté comme encaisseur, il est ici déclaré comme sans profession.
Courrier du préfet de Charente-Inférieure à la Kommandantur et extrait de la liste des étrangers devant quitter le département le 21 novembre 1940. (©Archives départementales de Charente- Maritime, 25W99).
D’après les dossiers du commissariat de police de Rochefort, les familles Westreich et Schuhmann devaient partir par le train de 7 heures 30 pour Angoulême le 23 novembre[1]. Apparemment, le départ n’a eu lieu que le lendemain matin et seuls les deux pères de famille seraient partis ce jour-là. Leurs deux épouses et leurs enfants seraient restés encore quelques jours au moins et auraient peut-être partagé le même logement, soit rue Grimaux soit rue Gambetta. Les deux pères de famille sont-ils partis les premiers de façon à trouver un logement pour leurs familles ? Si le train les a amenés à Angoulême, c’est dans le petit village de Saint-Privat-des-Prés que les familles passent les deux années suivantes. Ce village se trouve dans la partie la Dordogne rattachée à la Charente parce qu’elle est en zone occupée. Quant aux Schuhmann, ils s’installent dans le village voisin de Festalemps.
Courriers du commissaire de police de Rochefort des 23 et 24 novembre 1940 (©Archives départementales de Charente-Maritime, 2159W2).
Recensement des réfugiés israélites à Rochefort d’octobre ou novembre 1940 issu des dossiers du commissariat de police. Figure déjà sur ce document une case pour entrer les « entreprises et biens juifs », mais elle n’est pas remplie puisqu’il s’agit de réfugiés de guerre arrivés sans rien. (©Archives départementales de Charente-Maritime, 2159W3).
Voici une carte des différents déplacements de la famille Westreich pendant l’année 1940.
3. À Saint-Privat-des-Prés (novembre 1940-février 1943)
À partir de la fin 1940, la famille Westreich vit à Saint-Privat-des-Prés, au 25 rue Anatole-France dans la maison de mademoiselle Anna Cabirol, une catholique très pieuse. Sali dit qu’elle était très gentille ; âgé de cinq ans en 1940, il se rappelle les gaufres qu’elle confectionnait et garde des souvenirs de cette période. Son témoignage est précieux pour cerner un peu mieux ce qu’a été la brève existence de Michel. Il raconte avoir été effrayé par les crucifix et autres objets de piété qui se trouvaient dans toutes les pièces de la maison. Les Westreich vivent à l’étage. Au rez-de-chaussée, mademoiselle Cabirol partage son logement avec une autre famille juive venue de Lens, dans le Pas-de-Calais, les Herscher. Le père Mathias est d’origine hongroise. Avec sa femme, Sarah, ils ont trois filles, Cécile, Odette et la benjamine Marguerite née en 1935[2]. Il y a un jardin accessible à tous les occupants de la maison. C’est dans ce jardin, sur les marches de l’escalier qu’ont été prises les deux seules photos connues de Michel, celle qui est présentée au début de cette biographie, probablement en 1941, et une autre où Michel commence à marche, et serait donc un peu plus récente. Sa mère le tient à bout de bras et, assise à côté d’elle sur une marche d’escalier, se trouve Mme Herscher, la maman de Marguerite. Ce cliché suggère qu’une bonne entente règne entre les deux familles. Le seul souvenir précis que Sali conserve de Michel est justement celui de ses premiers pas sur les marches de l’église du village située tout près de la maison. Sali précise aussi qu’à côté du jardin, « il y avait un grand champ où l’on mettait les vaches à paître. Des abattages clandestins étaient aussi effectués dans cet endroit, dissimulés aux yeux des passants ».
Photo de Sarah Herscher, Zlata et Michel sur les marches de la maison de mademoiselle Cabirol. (©Collection de Sali Westreich).
La mairie de Saint-Privat-en-Périgord, commune qui regroupe aujourd’hui Saint-Privat-des-Prés, Festalemps et Saint-Antoine-Cumond, nous a transmis deux registres. Celui des réfugiés juifs date probablement de juillet 1942 ; il ne respecte pas l’ordre alphabétique, les familles Herscher et Westreich y sont enregistrées ensemble ce qui montre bien qu’elles partagent le même domicile. Il est bien précisé que les enfants sont français contrairement à leurs parents. Le deuxième registre, celui des réfugiés polonais, précise qu’Abraham perçoit une allocation de réfugié. Au total, il y avait une cinquantaine de Juifs dans le village[3].
Registre des réfugiés juifs de Saint-Privat-des-Prés
(©Archives communales de Saint-Privat-en-Périgord).
Registre des réfugiés polonais de Saint-Privat-des-Prés
(©Archives communales de Saint-Privat-en-Périgord)
Sali, dans Fleurs d’Automne, un scénario de film librement inspiré de son histoire, et Last Visit to Saint-Privat, un essai historique très fidèle à la réalité, évoque les premières inquiétudes qui viennent troubler la vie relativement paisible menée par la cinquantaine d’habitants juifs du village : l’obligation de porter l’étoile juive à partir de juin 1942, les lointains échos de la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942, les interdictions qui se multiplient. Cette vie assez tranquille se termine brutalement le 9 octobre 1942 à l’aube, lors de la grande rafle organisée dans toute la Charente et la Dordogne occupée.
Plus de 400 Juifs sont arrêtés et rassemblés à la salle philharmonique d’Angoulême. Sali explique que les gendarmes bouclent la rue principale de Saint-Privat et arrêtent sans hésitation tous les Juifs étrangers dont les noms figurent sur les listes préparées par la préfecture. Il n’y a que quelques minutes pour réveiller les enfants, s’habiller, faire un petit sac. Aucun motif n’est donné. Seuls les Juifs français, dont Sali, Michel et les trois sœurs Hercher, ne sont pas arrêtés. C’est la dernière fois qu’ils voient leurs parents. Dans Fleurs d’Automne, Sali évoque la séparation avec son père. Si par pudeur et pour les besoins du film, il change les prénoms et invente l’épisode de la vigne vierge, les mots tendres échangés sont bien réels.
Extrait de la pièce Fleurs d’automne écrite par Sali Westreich.
Les parents de Michel et Sali restent à la Salle philharmonique, avec 440 personnes, dans des conditions que Robert Frank[4] décrit comme atroces, jusqu’à leur transfert à Drancy le 15 octobre. La date du 4 novembre 1942 tamponnée sur leurs deux fiches d’internement au camp indique leur départ vers Auschwitz par le convoi 40. Ils n’en sont pas revenus. À Saint-Privat, une stèle rend hommage aux victimes de la rafle, de même qu’à Angoulême une plaque cite les noms des 387 personnes déportées depuis la Charente.
Fiches d’internement d’Abraham et Zlata Westreich à Drancy (©Archives nationales)
Stèle commémorative du village de Saint-Privat-des-Prés.
Plaque commémorative de la rafle d’Angoulême.
Après l’arrestation, les enfants restent dans la maison de mademoiselle Cabirol. Cécile Herscher, qui est la plus âgée de tous – elle a 15 ans – s’occupe des plus jeunes. Sans doute pour soulager Melle Cabirol, madame Élli Rosner vient s’installer dans la maison avec ses deux filles, Édith et Nicole, mais comme elle est en mauvaise santé, Cécile et sa sœur Odette doivent en réalité gérer cinq très jeunes enfants.
Il y a quelques années, une habitante du village se souvenait que « quand on passait dans la rue, on les entendait rire et jouer ». Sali se souvient de son retour à l’école où l’instituteur parle avec respect et émotion des adultes et enfants qui viennent de partir pour une destination inconnue. Il se rappelle que Cécile lisait le soir aux plus jeunes le livre La Lampe d’Aladin. Il évoque aussi le jour où, pour se conformer aux directives allemandes, Mlle Cabirol a dû aller porter à la mairie la grande épée qui ornait la pièce principale de sa maison. Sali admirait cette épée, mais elle était considérée comme une arme et il avait fallu s’en séparer.
Ce fragile équilibre dure peu de temps puisque le 12 février 1943, Michel et Marguerite sont arrêtés.
Sali, Odette et Cécile restent ensemble quelques semaines ou mois. Un jour, un homme que Sali ne connaissait pas, Gustave Shapiro, qui se rend de Saint-Aulaye à Ribérac, fait halte à Saint-Privat où il rencontre Mlle Cabirol. Il est Juif, elle lui explique que tous les Juifs du village ont été arrêtés sauf Sali, qui est à l’école. On vient alors le chercher et il est emmené par Gustave Shapiro sur son vélo, avec seulement quelques gaufres données par Mlle Cabirol. Il devient alors enfant caché. Après la guerre, d’abord pensionnaire à l’orphelinat juif de Moissac, il partira rejoindre sa grand-mère paternelle aux États-Unis.
Extrait de Last Visit to Saint-Privat de Sal Westrich évoquant son sauvetage par Gustave Shapiro.
Devenu professeur d’histoire aux États-Unis, Sali revient en France dans les années 1960. À Bordeaux, où il prépare sa thèse L’Ormée de Bordeaux : une révolution pendant la Fronde, il retrouve son sauveur, Gustave Shapiro. Comme il l’évoque dans ses œuvres, il revient aussi à Saint-Privat où les retrouvailles avec mademoiselle Cabirol sont d’autant plus émouvantes qu’elle lui rend l’alliance de son père, une mèche de cheveux de sa mère et les chandeliers qu’ils avaient laissés au matin du 9 octobre 1942. « Sali ! » s’était-elle écriée, étonnée en le voyant accompagné de sa femme et de sa fille. Ils ont discuté durant des heures ; Sali se souvient de ses mots :« les voix du Seigneur sont impénétrables ».
4. Michel et Marguerite internés au camp de Poitiers (février-mai 1943)
Le 13 février 1943, le directeur du camp de Poitiers informe le préfet de la Vienne que Michel et Marguerite sont internés depuis la veille. Il est bien précisé qu’ils arrivent de Saint-Privat-des-Prés. La fiche d’internement de Michel n’apporte aucune précision supplémentaire. Les noms de Marguerite et Michel sont mentionnés ensemble à plusieurs reprises dans les registres du camp, où les listes d’internés étaient fréquemment mises à jour. Celle du 10 mai précise à quelles catégories ils appartiennent pour obtenir des cartes de tickets de rationnement. Marguerite qui a 8 ans est J1 (J pour « jeunes »), ce qui correspond normalement aux enfants de 3 à 6 ans, Michel qui vient d’avoir 3 ans fait encore partie des E (pour « enfants »).
Il est à noter que sur tous les documents du camp de Poitiers, le nom de Michel est orthographié « Weistreich », y compris sur la liste du 26 mai 1943 où, avec Marguerite, il est indiqué qu’il est transféré à Drancy.
Courrier du directeur du camp d’internement de Poitiers au préfet de la Vienne du 13 février 1943 (©Archives départementales de la Vienne, 109 W 59).
Fiche d’internement de Michel au camp de Poitiers
(©Archives départementales de la Vienne, 109 W 5).
État des internés juifs du camp de Poitiers à la date du 10 mai 1943
(©Archives départementales de la Vienne, 109 W 311).

Liste des internés du camp de Poitiers transférés à Drancy le 26 mai 1943
(©Archives départementales de la Vienne).
5. Le premier internement de Michel à Drancy (du 26 au 31 mai 1943)
Michel et Marguerite ne passent au total que cinq jours à Drancy. En effet, à la demande de Léo Israeliwicz, chef du service 14 de liaison entre l’UGIF (Union générale des israélites de France) et le service des affaires juives de la SS, ils sont « libérés », probablement en raison de leur nationalité française. Ce bref séjour à Drancy a cependant laissé de nombreuses traces. Michel apparaît trois fois dans le cahier de mutation. On apprend ainsi qu’à son arrivée le 26, il est affecté dans la chambre 3 de l’escalier 8, que dès le lendemain, il est déplacé vers le III 19, sûrement l’infirmerie et qu’enfin le 30 mai, il est libéré. Son matricule, le 21.535, figure aussi sur une de ses deux fiches d’internement ; il n’est pas sur la seconde mais elle précise qu’il est confié à l’UGIF le 31 mai.
Cahier de mutation de Drancy aux dates des 26, 27 et 30 mai 1943
(©Archives nationales / Mémorial de la Shoah).
Une des deux fiches d’internement de Michel Westreich à Drancy en mai 1943
(©Archives nationales / Mémorial de la Shoah).
Courrier du président de l’UGIF au Directeur de la préfecture de police du 29 mai 1943
(©Archives du YIVO)
6. Michel dans les différents foyers de l’UGIF (juin 1943- juillet 1944)
L’UGIF, Union Générale des Israélites de France, créée en 1941 par une loi française du Gouvernement de Vichy du 29 novembre 1941 à la suite d’une demande allemande, avait pour mission de représenter les Juifs auprès des pouvoirs publics. Elle regroupait toutes les organisations juives, celles-ci ayant été interdites par les autorités d’Occupation. Elle avait notamment en charge différents foyers d’enfants juifs dont les parents étaient internés ou avaient été déportés, qui étaient désignés sous le terme « enfants bloqués »[5], c’est-à-dire contrôlés par les Allemands et la police française. Les maisons d’enfants accueillaient également des enfants placés par leur famille qui ne pouvait pas s’en occuper, ou par des voisins ou concierges, quand un enfant se retrouvait seul après l’arrestation de ses parents, mais n’était pas fiché à Drancy (« enfants libres »). Les archives de l’UGIF sont conservées au YIVO de New York (États-Unis).
Comme la plupart des enfants pris en charge par l’UGIF, Marguerite et Michel sont d’abord hébergés au centre Lamarck, situé près du Sacré-Cœur de Montmartre. Sur le procès-verbal de leur arrivée, ils sont enregistrés l’un après l’autre. Michel reste dans ce centre jusqu’au 11 juin, date à laquelle il intègre, en raison de son très jeune âge, la pouponnière de Neuilly, située dans la « Maison Marguerite », une ancienne maison de convalescence pour enfants – le foyer UGIF n°40. C’est la première fois depuis fin 1940 qu’il est séparé de Marguerite.
Procès-verbal des entrées et sorties du centre Lamarck du 31 mai 1943
(©Archives YIVO).
Le YIVO conserve de nombreuses archives du centre UGIF de Neuilly. Outre le procès-verbal du 11 juin 1943 qui enregistre l’arrivée de Michel, les registres et les cahiers, sur lesquels sont notées diverses démarches effectuées par le centre, font état notamment de démarches administratives. Dès le 19 juin, il est noté qu’une lettre a été envoyée à la mairie de Saint-Privat-des-Prés pour avoir des renseignements sur Michel. Une réponse arrive le 7 juillet. Nous avons contacté la mairie de Saint-Privat pour savoir si elle conservait l’un ou l’autre de ces courriers, ce n’est hélas pas le cas.
Procès-verbal des entrées et sorties du centre UGIF de Neuilly du 11 juin 1943 (©Archives YIVO).
Carte postale de la Maison Marguerite de Neuilly au début du XXe siècle, devenue le centre UGIF n°40, dit aussi centre Edouard-Nortier (du nom de la rue dans laquelle il se trouve).
Registre du centre UGIF de Neuilly. (©Archives YIVO).
Cahier du centre UGIF de Neuilly de juin-juillet 1943. (©Archives YIVO).
Ces cahiers parlent aussi de démarches médicales. Le 8 août 1943, Michel est emmené chez un médecin, le docteur Weiller, pour une radiographie ; le 9 août, il va consulter à l’hôpital Saint-Louis, puis le 4 octobre, il est conduit à l’hôpital Rotschild pour une consultation ORL. On ignore si Michel avait déjà des problèmes de santé, mais ses premières semaines en région parisienne s’avèrent difficiles.
Cahier du centre UGIF de Neuilly de juillet à octobre 1943 (©Archives YIVO).
Le 15 février 1944, avec trois autres pensionnaires, Édouard Wajryb, André Kane et Bernard Tattenbaum, Michel est transféré à La Varenne-Saint-Hilaire. Il intègre la pension Zysman, le plus petit des deux centres UGIF de La Varenne, rue Georges-Clemenceau. Au moment du transfert, le chef du service du centre de Neuilly fait une liste de tout ce qu’emportent les enfants : vêtements, carnets de santé, cartes d’alimentation. On apprend ainsi que Michel, qui a désormais 4 ans, fait partie des J1.
Certificat du chef de service du centre UGIF de Neuilly du 14 février 1944 (©Archives YIVO).
Liste des enfants du centre UGIF de Neuilly précisant quelle est la catégorie de carte de rationnement, et la quantité de lait à laquelle ils ont droit, probablement du 14 février 1944. (©Archives YIVO).
Extrait du procès-verbal des entrées et sorties du centre UGIF de Neuilly du 15 février 1944. Michel est envoyé à La Varenne. (©Archives YIVO).
7. L’arrestation et la déportation (juillet-août 1944)
Le 22 juillet 1944, Michel fait partie des quelque 300 enfants des différents foyers UGIF de la région parisienne arrêtés sur l’ordre d’Aloïs Brunner, le commandant SS de Drancy, pour compléter un dernier grand convoi en direction d’Auschwitz. Ces foyers censés les protéger s’avèrent de véritables pièges pour les enfants. À de rares exceptions, leurs faits et gestes sont contrôlés par l’administration du camp de Drancy.
Albert Szerman[6], né en 1936, a échappé à cette rafle car, pris de vomissements en pleine rafle, il avait été exfiltré discrètement chez une lingère non-juive du centre qui vivait à proximité. Il a expliqué que l’arrestation s’est faite dans le plus grand effroi, que pour forcer les enfants à descendre, les SS tirent sur les façades et que les enfants montent terrorisés dans les autobus qui les emmènent à Drancy.
Deux documents témoignent du passage de Michel à Drancy en 1944 : sa fiche d’internement et le cahier de mutation. Michel loge à l’escalier 8 dans la chambrée 3 et reçoit le matricule 25.618. On ne sait s’il a retrouvé Marguerite, qui a été arrêtée au centre de Montreuil et qui est affectée à l’escalier 7.
Fiche d’internement de Michel à Drancy en juillet 1944
(©Archives nationales/Mémorial de la Shoah).
Cahier de mutation de Drancy à la date du 23 juillet 1944
(©Archives nationales/Mémorial de la Shoah).
Photographie de la plaque commémorative de La Varenne extraite du livre collectif du Groupe saint-maurien contre l’oubli, Les Orphelins de La Varenne 1941-1944, préface d’André Kaspi, L’Harmattan, 1995.
Michel et Marguerite sont déportés le 31 juillet, en même temps que 1304 autres personnes de tout âge (depuis un nourrisson de 15 jours à des personnes âgées de 87 et 84 ans).
Le train, des wagons à bestiaux bondés[7], arrive à Auschwitz-Birkenau dans la nuit du 3 août. Tous les enfants en bas âge sont dirigés dans la plus grande terreur vers des camions qui les conduisent aux chambres à gaz. Après leur assassinat, ils sont incinérés dans des fours crématoires. Par convention, la date de leur décès est fixée au 5 août 1944.
ÉPILOGUE
Ce n’est qu’en 1995, après bien des démarches de la part de Mme Nelly Wolf pour qu’une plaque soit apposée à La Varenne-Saint-Hilaire, qu’est établi officiellement le décès de Michel. La plaque a été posée sans cérémonie officielle en 1991, en présence de Serge Klarsfeld.
La mention « mort pour la France » a été ajoutée sur l’acte de décès de Michel, consigné à la mairie de La Varenne.
L’ensemble des recherches a fait l’objet d’une exposition, dont vous trouverez ci-dessous le déroulé.
L’exposition a été réalisée avec la professeure de Sciences Physiques, Edith Nicolas, et le professeur de Sciences de la Vie et de la Terre, Damien Loiodice. Les panneaux complètent le travail strictement biographique en montrant la façon dont les nazis ont dévoyé les sciences pour justifier leur idéologie antisémite et mettre en œuvre la Shoah. Et comment les principes d’une éthique scientifique internationale ont été proclamés après les procès de Nuremberg.
Cette biographie est le fruit de recherches de la classe Première 4. du lycée Louis-Vincent de Metz, sous la direction de leur professeur d’histoire Bruno Mandaroux et des professeurs documentalistes Karen Djambourian et Matthieu Testa, durant l’année 2025-2026.
Ce travail et celui consacré à la biographie d’Irène Hendler ont été couronnés lors de la huitième édition du prix de la Fondation Ernest et Claire Heilbronn du prix 2026 de l’Éducation contre le racisme et l’antisémitisme.
Les élèves remercient tout particulièrement Sali Westreich, frère aîné de Michel, qui nous a gentiment fourni son témoignage et ses écrits. Il est intervenu en direct des États-Unis alors que la classe présentait publiquement son travail en public au lycée, le 18 mai 2026.
Les remerciements sont aussi chaleureux pour Corinne Kalifa, du Comejd, Gérald Sim, professeur d’histoire à La Rochelle, Laurence Klejman, pour ses précieux conseils, et Georges Mayer, pour son engagement constant.
SOURCES
- Archives départementales de Charente-Maritime
- Archives municipales de Metz
- Service Historique des Armées (SHD) / Caen, dossier 21 P 482 244
- Archives du Yivo
- Mémorial de la Shoah / Archives nationales : archives du camp de Drancy
Sources & références
[1] On notera que sur deux documents, on parle de départ des « Polonais », La note du sous-préfet a moins de pudeur : son objet est bien « mouvement des JUIFS ». On repère également que sur un document daté du 23 novembre, il est signalé que la fille des Shuhmann est naturalisée française ; ce qui n’est pas le cas des enfants Westreich ; pour Michel, la démarche, en pleine débâcle ne devait pas être facile à entreprendre…
[2] Marguerite Herscher est également déportée sans retour par le convoi 77.
[3] On note qu’alors qu’ils se sont mariés civilement à Metz, Zlata et Abraham / Albert ne figurent pas sous le même nom dans une des listes. Elle porte son nom de naissance et une accolade précise que Sali et Michel sont avec elle. Les enfants, cette fois, sont désignés comme « français ». Sur une autre liste, Abraham est indiqué « sans nationalité », comme la plupart des Juifs de ce document.
[4] Robert Frank, arrêté le 8 octobre 1942 à Festalemps avec ses parents, a été sorti, car de nationalité française, de la Salle philarmonique par le père Le Bideau et a survécu – le seul de sa famille.
[5] Voir Jean Laloum, « L’UGIF et ses maisons d’enfants, le centre de Montreuil-sous-Bois », Le Monde juif, 1984, p 153 à 167.
[6] Voir le blog de Jean Emile Andreux. Albert Szerman a fait nommer ses sauveteurs, Henri et Solange Ardourel, Justes parmi les Nations à Yad Vashem. Il a témoigné sur les circonstances de son sauvetage dans Les Orphelins de La Varenne 1941-1944, op. cit.
[7] Se reporter au récit de Denise Holstein, cité dans la biographie d’Irène Hendler.
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