Bluma FELENTZIER (1886-1944)
Reconstituer l’histoire des déportés revient à tisser une toile fragile, fil après fil, dans l’ombre de l’oubli. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs ont été victimes d’un génocide organisé par Hitler et les nazis. En 1940, la France est occupée par l’Allemagne et le régime de Vichy collabore activement à cette politique. Des dizaines de milliers de Juifs français ont été exterminés dans des centres de mise à mort, c’est le cas de Marie Bluma Felentzier, dont voici l’histoire.
Après la déclaration de guerre, aucune nouvelle de Marie Bluma et elle semble avoir disparu, sans laisser de trace derrière elle. Une image d’elle ? Aucune n’a été retrouvée jusqu’à présent. Son fils Marcel, dans des archives livrées par l’association Convoi 77 nous la décrit : elle s’appelait Marie Bluma Felentzier, « de petite taille » (elle mesurait 1m49) et, à 58 ans, elle avait encore des cheveux « très noirs » et une tendance à l’embonpoint[1].
Reconstituer son parcours a demandé de rassembler des fils éparpillés au milieu de nulle part, comme tenter de redonner forme à une toile oubliée, fragile et presque invisible. Chaque étape de sa déportation a été revisitée, en fouillant minutieusement toutes les archives disponibles. Peu à peu, certains nœuds se sont dénoués, afin de les rallier pour tisser enfin une histoire, longtemps restée dans l’oubli.
Une naissance en Russie dans un contexte troublé
Marie Bluma Sofersohn naît le 5 mars 1886 à Souzarin (que nous n’avons pas pu localiser), une localité alors sous contrôle de l’Empire russe.
Ses parents sont Jacob (né avant 1866) et x Khaïa[2].
Son enfance se déroule dans une période marquée par les pogroms et les discriminations contre les populations juives, forçant de nombreuses familles à quitter leur terre natale.
La Russie impériale impose de lourdes restrictions aux Juifs, notamment sur leur lieu de résidence et leur accès aux métiers. Beaucoup se retrouvent regroupés dans la « Zone de Résidence », une région où les droits des Juifs sont considérablement limités. C’est dans ce contexte que Bluma grandit, marquant probablement son désir futur d’émigrer vers une terre plus hospitalière.
Immigration et installation en France
À une date inconnue, Bluma quitte la Russie et immigre en France, où elle espère construire une nouvelle vie loin des persécutions. Comme de nombreux Juifs d’Europe de l’Est à cette époque, elle choisit la France, réputée pour son accueil et sa communauté juive bien insérée.
Les archives ne précisent pas son premier lieu de résidence en France, mais on sait qu’elle y est déjà installée avant 1912, puisque son premier fils naît cette année-là. Son arrivée peut être située au début du XXe siècle, dans un contexte où l’immigration juive venue de Russie était importante.
Vie familiale : Deux mariages et la naissance de ses deux fils
Bluma se marie une première fois avec Pinchos Pesmenny[3], à une date non précisée, mais leur union est antérieure à novembre 1912. A la naissance de leur premier fils, Pinchos a 28 ans et est garçon de café. Marie Bluma est déclarée avoir 22 ans et est « ménagère ». Ils vivent dans le 4e arrondissement de Paris, 23 rue des Écouffes.
Acte de naissance de Maurice Pesmenny 1912 à Paris 14e ©Archives de Paris en ligne.
Ils ont deux fils. Maurice, né le 16 novembre 1912 dans une maternité à Paris 14e, et Marcel né le 21 novembre 1914, à Bayonne[4]. Cette naissance indique que la famille résidait au début de la première guerre mondiale à Bayonne, où Marcel passe les premières années de sa vie. Étaient-ils réfugiés, alors que Pinchos était soldat ? Bayonne, en effet, a accueilli beaucoup de réfugiés fuyant l’invasion allemande.
Pinchos Pesmenny est mobilisé pendant la Première Guerre mondiale[5]. S’est-il engagé, comme l’ont fait beaucoup de Juifs ? Il n’avait pas la nationalité française, sinon Bluma l’aurait eue également, et ce n’était pas le cas. Il meurt au front ou des suites de ses blessures le 14 mai 1915, à l’âge de 31 ans. Veuve de guerre, Bluma élève seule leurs deux fils, qui sont déclarés pupilles de la Nation le 18 avril 1918 par le tribunal de la Seine. Ils sont donc français.
Quelques années plus tard, Bluma refait sa vie. Elle devient l’épouse d’un autre Juif originaire de Russie. Et ce second époux se nomme Joïn Froïm Felentzier, qui est né le 13 septembre 1885 à Kamenierz[6] (Russie). Le couple se marie à Paris, dans le 3e arrondissement, le 7 décembre 1922. Joïn est alors garçon de restaurant et demeure 46 rue des Francs-Bourgeois à Paris 3e, au centre du Marais. Bluma est cuisinière et la proximité de leurs emplois laisse penser qu’ils se sont rencontrés dans le cadre de leurs activités professionnelles. Bluma réside à la même adresse que Joïn, qui est un meublé. Vivaient-ils déjà ensemble ?
Comme témoin, on note la présence de David Gordon, traducteur, qui est souvent présent dans des mariages. Mais, étant donné que Joïn est naturalisé français, et sait signer, il y a peu de raisons de croire qu’il a besoin d’un traducteur. Bluma, en revanche, ne peut pas signer son acte de mariage. Sait-elle écrire en yiddish ou hébreu ? Nous ne le savons pas. Au moment de la noce, les parents des deux époux sont déjà décédés.
Dans l’acte de mariage original, aucun détail particulier n’est donné sur le fiancé, or, il semble bien qu’il ait déjà été marié, le 21 octobre 1914[7], avec Schenda Kaiser, à la mairie de Blois (Loir et Cher). Ils ont divorcé, toujours à Blois, le 3 mars 1922, soit quelques mois avant le mariage avec Bluma. Cela aurait dû figurer sur l’acte de mariage.
Bulletin de mariage communiqué par la mairie du 3e arrondissement de Paris, in SHD de Caen Dossier Bluma Felentzier 21 P 449.385.
Comme Joïn Froïm Felentzier a été naturalisé français le 2 novembre 1921, Bluma devient citoyenne française par mariage avec un Français, en vertu des dispositions de l’article 12 du code civil.
Sa vie professionnelle et ses domiciles à Paris
Lettre manuscrite de son fils Marcel Pesmenny cherchant des informations sur sa mère Bluma, renseignant sa profession et écrivant son nom de jeune fille avec deux « f » © SHD Dossier Marie FELENTZIER 21 P 449 385.
Bluma vit et travaille à Paris avec son mari Join Froïm Felentzier[8] et ses deux fils dans le quartier du Marais, au cœur de la vie juive, connu pour son dynamisme, ses commerces, et ses synagogues. En 1931, la famille réside 61 rue Vieille du Temple, dans le 4e arrondissement. Le couple est « restaurateurs » dans ce même arrondissement ; il n’est pas précisé sur le recensement parisien de 1931 qu’ils travaillent chez un patron. Peut-être sont-ils leur propre patron. Maurice est maroquinier et Marcel, qui a 19 ans, est employé de bureau dans le 3e arrondissement. L’immeuble, de petite taille, est principalement habité par des familles nées en France.
En 1936, le couple vit encore avec Marcel, qui s’est s’inscrit sur les listes électorales du 4e arrondissement et est désormais employé de commerce dans le 3e arrondissement. Maurice vit dans un meublé 17 rue de Rivoli, à proximité[9].
Sur le recensement, on apprend que Joïn est restaurateur « en chômage ». La crise économique internationale, consécutive au krach boursier de 1929 a impacté fortement la France. Bluma est désignée sous le prénom d’Hélène, que l’on retrouvera plus tard. Elle est alors sans profession.
Recensement de Paris 4 année 1936 © Archives de Paris. On note que la date de naissance de « Hélène » s’est transformée en « 1890 ».
En cette même année 1936, Bluma a également des soucis avec son fils Maurice : un article de Paris Midi du 3 avril indique que le jeune homme âgé de 23 ans, demeurant 17 rue de Rivoli, et « exerçant à ses moments perdus le métier de garçon de café » s’est livré à une escroquerie en bande organisée, connue sous le nom de « la malle espagnole ». Une idée pas très maligne et qui l’a vite conduit à se faire arrêter par deux inspecteurs du commissariat du quartier Saint-Philippe-du-Roule. Il a été envoyé au Dépôt (de la préfecture de police), indique Le Matin du 4 avril. ? Nous n’en savons pas plus.
C’est une année politique intense en France, avec l’instauration du Front Populaire et une longue série de grèves joyeuses qui aboutiront à des lois sociales comme les congés payés. Mais cela ne va pas durer. L’apparente tranquillité française est vite menacée par le contexte politique international. Dès la fin des années 1930, la montée du nazisme en Allemagne a des répercussions sur l’Europe. Après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne d’Hitler et l’Union soviétique de Staline, la France et l’Angleterre déclarent la guerre au Reich les 3 et 4 septembre.
À cette date, Bluma est déjà seule : Joïn Froïm s’est embarqué pour l’Amérique début juillet, sans que l’on sache s’ils s’étaient séparés ou s’il partait en éclaireur pour préparer leur émigration commune et prendre un nouveau départ, loin des bruits de bottes. Il se rend chez une sœur, à New York. Est-ce avant ou après son départ que Bluma déménage ? En tout cas, elle quitte leur logis pour un autre, non loin, près de la rue de Rivoli.
La guerre et l’Occupation
Après la défaite de la France en juin 1940, la signature de l’armistice le 22 juin et l’arrivée au pouvoir du régime collaborateur de Vichy, la vie des Juifs devient de plus en plus difficile : ils n’ont plus aucun droit comme citoyens, de très nombreux métiers leur sont interdits, ils doivent se déclarer comme Juifs et, à partir de juin 1942, ils sont contraints de porter l’étoile jaune en zone occupée. Le Marais, fortement peuplé par des familles juives, devient une cible privilégiée des rafles organisées par les autorités allemandes et françaises.
Une vie brisée par la guerre
Durant la guerre et l’Occupation, Bluma s’est donc installée au 17 rue François-Miron. Son fils Maurice n’est pas très loin, vers la place de la Bastille, au 5 rue de La Roquette, dans le 11e arrondissement de Paris. Il était (peut-être) marié avec Claire Sahnmaite[10]. Il était garçon de café, mais continua-t-il à travailler pendant la guerre, alors que les Juifs n’étaient pas autorisés à pratiquer un métier en contact avec le public « aryen » ? Et Bluma, travaillait-elle encore ? Les restaurants cacher étaient autorisés, sous le contrôle de l’UGIF, mais étaient strictement réservés à une clientèle juive. Et nous ne savons pas si Bluma était encore restauratrice, alors qu’en 1936, son mari était au chômage.
La fin de l’année 1941 est terrible pour Bluma.
Le 27 mars 1942, Maurice est déporté par le convoi 1[11]. Il sera déclaré « décédé le 1er avril 1942 à Auschwitz (Pologne). Bluma a sans doute été mise au courant de son arrestation, probablement lors de la rafle dite « des notables » du 12 décembre 1941. À cette période, le camp de Drancy est gardé par des gendarmes français et les échanges de courrier avec l’extérieur, de même que les colis, sont encore autorisés. Mais Bluma a-t-elle été informée de l’envoi de son fils au camp de Royallieu/Compiègne, puis de sa déportation, alors que c’est la première fois, en 1942, qu’un convoi quitte la France pour une « destination inconnue » ? En tout cas, elle doit être rongée par l’inquiétude.
Quant à Marcel, nous n’avons pas d’information sur ce qu’il fait durant la guerre et l’Occupation. Peut-être s’est-il réfugié en zone libre.
Arrestation, internement et déportation
Une nuit fatidique : Arrestation à Paris
Le 4 ou le 7 (les dates diffèrent sur les documents) juillet 1944, la vie de Bluma Felentzier bascule définitivement[12]. Dans son appartement du 17 rue François-Miron, elle est arrêtée par la Gestapo. Sa seule « faute » : être « juive ». Ce jour-là, tous les efforts qu’elle avait consacré à bâtir une vie en France – son exil, son travail, sa volonté de protéger sa famille – sont brutalement balayés. Son destin bascule vers la déportation et prend alors une tournure tragique comme celui de tant d’autres victimes des persécutions antisémites.
Ce petit matin-là, des bruits de bottes résonnent dans l’escalier. La porte s’ouvre brusquement sous les ordres des officiers allemands. Les rafles s’intensifient depuis plusieurs semaines. À 3 heures du matin, Bluma est contrainte de suivre les hommes de la Gestapo, comme madame May Garnier, la concierge, en témoignera le 10 mai 1946 et son mari en nouveau en 1957.
Elle est seule à son domicile.
Pour Bluma, l’engrenage est en marche. Emmenée sous bonne garde, elle quitte son foyer, son quotidien, son quartier où elle vivait depuis tant d’années. Elle ne reviendra jamais.
D’autres Juifs sont arrêtés dans la nuit du 7 juillet dans le rue François-Miron et dans l’immeuble du 15/17, notamment Armand Guedj et Perlette Draï, ses voisins qui tenaient avant-guerre le café en bas de son immeuble.
Le camp de Drancy : Vingt-trois jours d’attente
Bluma ne passe pas par le dépôt de la préfecture de police de Paris : elle est internée au camp de Drancy le 7 juillet 1944. Si l’arrestation a eu lieu le 4, où a-t-elle été détenue durant ces trois longs jours ?
Drancy est un camp de transit, situé en banlieue parisienne. Depuis le printemps 1942, il est devenu le principal centre de regroupement des Juifs de France avant leur départ vers les camps d’extermination.
Le 7 juillet, Bluma est enregistrée ; elle reçoit le matricule 24.910. Elle dépose à la « fouille » la maigre somme de 140 francs. Son identité lui est immédiatement retirée : on lui confisque ses papiers et on l’assigne à une chambrée surpeuplée.
Drancy n’est qu’un sas vers la mort. Les rumeurs circulent sur le destin réservé aux convois. Certains veulent croire à ces propos rassurants des nazis qui leur annoncent un voyage à l’est pour retrouver les familles et s’installer ensemble dans un nouveau territoire. Croit-elle qu’elle retrouvera Maurice ? Ou Bluma, comme d’autres plus pessimistes ou réalistes, pense-t-elle qu’elle ne sortira pas libre de cet enfer ?
Le départ vers Auschwitz : Convoi 77
Le 31 juillet 1944, Bluma est embarquée, avec 1305 autres personnes, dont plus de 300 enfants et un bébé de 15 jours né au camp de Drancy, dans un bus qui l’amène à la gare de Bobigny. Devant elle, des wagons conçus non pour transporter des êtres humains, mais des animaux. À 60 par wagon à bestiaux, les déportés sont entassés sans eau, presque sans nourriture, sans hygiène, dans l’obscurité et la chaleur suffocante de cet été 1944.
Ce convoi est le dernier parti de Drancy vers Auschwitz, alors que la Libération de Paris approche. Pendant trois jours, le train traverse la France, l’Allemagne, puis la Pologne. Certains déportés succombent durant le voyage à cause du manque d’air, des crises de panique ou de la déshydratation. D’autres deviennent fous.
Auschwitz
Le 3 août 1944, Bluma arrive à Auschwitz. À la descente du train, les cadavres sont jetés sur le quai. Une sélection brutale des déportés est opérée par les SS. Les enfants, les femmes avec des enfants, les personnes âgées, les malades et les handicapés sont immédiatement dirigés vers des camions qui les emportent vers les chambres à gaz. Les autres, jugés « aptes au travail » entrent dans le camp : Birkenau pour les femmes, Auschwitz pour la plupart des hommes. Après deux à trois jours, les déportés sont tatoués d’un matricule qui remplace désormais leur nom, et sont affectés à des tâches épuisantes (travail ou corvées).
Bluma a 58 ans à son arrivée. À cet âge, il est rare d’être sélectionné pour le travail forcé. Les nazis pratiquent le principe d’« extermination par le travail », où les détenus sont contraints à des travaux épuisants jusqu’à leur mort.
Son décès sera officiellement enregistré en France à la date du 15 août 1944. Or c’est une erreur sur une fiche dans son dossier ; en fait elle a été assassinée dès son arrivée le 3 août. La date officielle du décès des déportés du convoi 77 morts pendant le voyage ou exterminés à l’arrivée est le 5 août 1944.
Démarches administratives et reconnaissance posthume
Un fils en quête de vérité : les premières démarches
Quelques semaines après la Libération de Paris, le 21 octobre 1944, Marcel Pesmenny, unique fils survivant de Bluma Felentzier, entreprend les premières démarches de recherche. Il espère retrouver une trace de sa mère. À 31 ans, celui qui n’a jamais connu son père refuse de croire à l’irréparable et s’accroche à l’idée que sa mère pourrait être encore en vie.
Mais les obstacles surgissent rapidement. Le 17 février 1945, alors que la France est libérée mais la guerre pas encore terminée, la Croix-Rouge lui répond que « les autorités allemandes se refusent à donner des renseignements sur les personnes d’origine juive ». Cette décision des nazis condamne les familles à une attente angoissante, marquée par le doute et l’incertitude. En avril 1945, Marcel réclame à l’administration française des « fiches de renseignements complémentaires », indiquant dans sa lettre : « Nous en avons déjà déposé à toutes les organisations de recherches ». Dans ce courrier, confus, il donne pour date de naissance de sa mère « 1896 ».
Le 5 mai 1945, puis à nouveau en avril 1946, le ministère des Prisonniers de guerre confirme à Marcel qu’aucune information sur sa mère n’est encore disponible au-delà de celle déjà connues de la date de son arrivée à Drancy et celle du départ du convoi vers Auschwitz. L’attente se prolonge, mais il ne renonce pas. Une lettre ravive l’espoir que Bluma fasse partie des survivants libérés par « l’avance des troupes soviétiques ». Marcel, qui vit alors à Cavaillon, dans le Vaucluse, s’est-il rendu 83 avenue Foch à Paris pour vérifier si le nom de sa mère n’était pas inscrit dans la liste des déportés libérés par l’armée soviétique ? A-t-il collé sa photo et sa description sur un mur de l’Hôtel Lutétia, par lequel passaient les déportés juifs survivants ? Il n’évoque que les nombreux courriers qu’il adresse aux organismes officiels et les fiches de renseignements qu’il envoie tous azimut.
En revanche, on remarque que l’époux officiel de Bluma, Joïn Froïm Felentzier ne fait aucune démarche. Or il n’est ni disparu ni mort, et aucune trace de divorce n’apparaît dans le dossier de Bluma. Marcel ne le mentionne jamais. De New York, où il est arrivé le 21 juillet 1939, il semble s’être rendu en mai 1944 au Canada, selon un document des services de l’immigration américaine concernant les passages frontaliers avec le Canada. Il déclare comme « alias » le nom de « Joe Feldman » et le document confirme qu’il est blanc, sait lire et écrire, voit mal, entend mal et a une déformation du pouce gauche. Il a perdu ses papiers français et a une femme en France qu’il désigne sous le prénom d’Helen. Or le prénom « Hélène » est bien mentionné sur le recensement parisien de 1936. Même dans les années 1950, le mari de Bluma ne semble pas s’intéresser au devenir de sa femme. Pourtant, s’il est veuf, son statut marital change.
La confirmation tragique : Bluma ne reviendra pas
Le silence devient une preuve, une absence qui se transforme en réalité brutale.
En mai 1946, un cap est franchi : le commissaire de police du quartier Saint-Gervais, dans le 4e arrondissement, délivre un certificat établissant que Bluma Felentzier n’est jamais reparue depuis son arrestation. Le vide devient alors une preuve ; l’absence prend la forme d’une vérité insoutenable.
Le 10 mai 1946, Mme May Garnier, concierge de l’immeuble où vivait Bluma, apporte un témoignage officiel[13] : elle affirme que Bluma n’est jamais rentrée chez elle depuis ce 4 juillet 1944. Quelques semaines plus tard, le 28 juin 1946, le ministère des Anciens Combattants transcrit officiellement son décès. Bluma est déclarée morte à Auschwitz, et son acte de décès est expédié aux autorités compétentes. Même s’il est adulte, Marcel est orphelin.
Une reconnaissance tardive : la nationalité française et le statut de déportée
Il faudra attendre 1957 pour que les premières formes de reconnaissance administrative apparaissent. Le 2 décembre de cette même année, Marcel fournit aux autorités le certificat de nationalité française de sa mère. Il poursuit ses démarches et obtient enfin la confirmation officielle de son internement à Drancy et de sa déportation vers Auschwitz.
Le 7 décembre 1957 engage une nouvelle démarche : celle de la reconnaissance du statut de « Déporté Politique », le terme qui remplace « déporté racial », que l’on rencontre souvent dans les dossiers. Il révèle dans le dossier que l’unique raison de l’arrestation de sa mère était son appartenance à la communauté juive.
Le Département de la Seine donne un avis favorable à cette reconnaissance. Quelques jours plus tard, son fils reçoit une notification officielle et la carte bleue de Déporté Politique lui est expédiée. En 1958, quatorze ans après son arrestation, Bluma Felentzier est officiellement reconnue comme Déportée Politique.
Une indemnisation symbolique
En décembre 1958, Marcel Pesmenny reçoit une indemnisation de 12.000 francs, le « pécule » versé aux ayants droit des déportés décédés. Cela correspond à un peu plus de 250 euros.
Ce montant, bien que dérisoire face à l’horreur subie par sa mère, représente une reconnaissance symbolique par l’État de la souffrance endurée par Bluma et par sa famille.
Toutes ces démarches montrent combien il était important pour Marcel que le nom de sa mère ne soit pas oublié et que les souffrances qu’elle a subies soient reconnues par la République française.
Marcel Pesmenny : Une vie marquée par le deuil
Marcel Pesmenny, né en 1914 à Bayonne, mène une vie discrète. Employé de bureau ou de commerce, il réside dans sa famille rue Vieille-du-Temple. À une date non précisée, il se marie, vit à Cavaillon tout de suite après-guerre et revient en région parisienne dans les années 1950, à Ivry-sur-Seine. Il vit ensuite en Touraine et fait partie, avec son épouse, d’une association d’archéologie et d’histoire.
Son existence est marquée par l’absence de sa mère, et la longue bataille pour obtenir des réponses et de la justice. Marcel s’éteint le 17 janvier 2011, à 96 ans, à Saint-Avertin (Indre-et-Loire). Son histoire, comme celle de Bluma Felentzier, témoigne de la résilience d’une famille brisée par la Shoah, de la mémoire d’une mère déportée, et du combat pour faire reconnaître l’injustice de l’Histoire.
Mémoire et transmission
Le parcours de Bluma, marqué par l’arrestation, l’internement, la déportation et la reconnaissance posthume, illustre le drame vécu par des milliers de familles juives en France.
Grâce aux démarches inlassables de son fils Marcel, son souvenir n’a pas été effacé par le silence administratif. Elle est désormais reconnue comme Déportée Politique, et son nom continue de vivre à travers les archives et les témoignages.
Aujourd’hui, son histoire nous rappelle l’importance de préserver la mémoire, pour que jamais ces crimes ne tombent dans l’oubli.
Le nom de Bluma est inscrit avec celui des autres victimes de l’antisémitisme d’État sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah de Paris, à l’année 1944.
Cette biographie a été rédigée par les élèves de 3e B du Collège Les Bons Raisins de Rueil-Malmaison, durant l’année scolaire 2024-25.
Notes & références
[1] SHD Caen / DAVCC, Dossier Marie Bluma FELENTZIER, 21 P 449 385.
[2] Sources : son acte de décès, transcription à l’état civil de la mairie du 4e arrondissement de Paris, 1946, cf. doc.
[3] Ce nom propre, Pesmenny, est très rare, peut-être a-t-il été déformé. On le trouve sous la forme « Eugène Lioubarsky Pesmenny » dans un appel du 5 août 1915 : « Protestation de la Ligue pour la Libération de l’Ukraine à Vienne » (« contre les mesures barbares du gouvernement russe dont le résultat est la dévastation des pays ukrainiens sur le théâtre de la guerre »). Il avait été avocat à Karkhov.
[4] La naissance de Marcel est inscrite dans le dossier de demande du titre de Déporté politique pour de Bluma Felentzier (1957), déposé au SHD de Caen, déjà cité.
[5] Cf. le document « Régularisation de l’état civil d’un non-rentré, qui indique qu’elle est « veuve de guerre 14/18 ». SHD DAVCC / Caen, op cit.
[6] Ville que nous n’avons pas localisée.
[7] Un mariage avant de partir au front ? Est-ce parce qu’il s’est engagé que Joïn Froïn a été naturalisé en 1921 ?
[8] Le nom de Felentzier semble être une déformation (ou francisation ?) de Felentzer.
[9] Recensement 1936, Archives de la ville de Paris.
[10] Tables des successions et absences. Archives de Seine Saint-Denis, ville de Montreuil. Claire résidait 16 rue Baudin. Elle serait née vers 1917 et morte ou déclarée morte le 15 décembre 1945. Elle est « faïencienne » et indiquée comme mariée avec Maurice. Or sur l’acte de décès de celui-ci, transcrit à la mairie du 11e le 17 décembre 1958, il est mentionné comme « célibataire ». Le nom de famille de Maurice est mal orthographié (PESZEWNY) sur la base du Mémorial de la Shoah, mais pas sur la liste des départs. La table des successions et absences de Noisy-le-Sec indique également qu’il est célibataire. Et celle de Paris se contente d’un « C » pour justifier de son statut.
[11] Des recherches complémentaires permettront de savoir s’il a vraiment été arrêté le 12 décembre 1941, lors de la rafle dite « des notables », des Juifs français, car il fait partie des 547 hommes que le convoi 1 parti de la gare du Bourget-Drancy a chargé au camp de Royallieu/Compiègne. Beaucoup avaient été arrêtés lors de cette rafle. La mention « mort pour la France » a été inscrite le 31 juillet 1959 en regard de son acte de décès à l’état civil de la mairie du 11e arrondissement, selon une décision du 15 juillet 1959. La mention « Mort en déportation », qui rectifie sa date et son lieu de décès comme étant Auschwitz, a été ajoutée le 2 mars 1999. Dossier SHD 21 P 658 580 (non consulté).
[12] Dossier SHD, op cit. document du 10 mai 1948.
[13] Ce témoignage se trouve dans dossier du SHD de Caen de Bluma Felentzier, 21 P 449 385, déjà cité.
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