Caroline GUTHEIM, née GOLDENBERG (1903-1944)
Naissance et jeunesse de Caroline
Caroline Goldenberg naît le 12 mai 1903 dans le 18e arrondissement de Paris. Née sur le sol français, cette jeune femme aux racines roumaines et ukrainiennes grandit dans une famille où l’amour et les traditions juives se mêlent. Ses parents sont Philippe Goldenberg, né le 17 novembre 1875, à Bucarest en Roumanie, et Berthe Orenstain, née le 13 mai 1885, également à Bucarest.
Ainée d’une fratrie de 4 enfants, Caroline grandit avec son frère Maurice, et ses sœurs Marguerite et Jeannette[1]. La famille vit au 30 rue Muller à Paris, dans le quartier de Montmartre, au moment de sa naissance, mais les déménagements ont été nombreux. Le milieu est modeste, Philippe Goldenberg, son père, est tailleur. Sa mère, Berthe Orenstain, s’occupe du foyer et des enfants[2].
Quand elle quitte l’école, Caroline est un temps vendeuse[3].
Le mariage de Caroline et Léon / Le temps du bonheur
Dans le Paris des années 20, Caroline trouve l’amour en la personne de Léon Gutheim. Le 20 août 1929, ils se jurent fidélité lors d’une union civile à la mairie du 13e arrondissement. Ce mariage figure dans le registre 289, sous le numéro d’acte 1188.
Le mariage modeste et chaleureux rassemble la famille et des proches. C’est un moment de cohésion et d’espoir devant ce nouveau foyer fondé dans une Europe aux lendemains incertains.
Le mari de Caroline, Léon, est le fils aîné de Szulim Icek Gutheim et Estera Goldberg venus de Varsovie, la capitale polonaise, en 1904. Il a quatre frères et une sœur : Rachel, Albert, Maurice, Jacob et David. Il a appris le métier de son père et est à son tour ouvrier tapissier. À la différence de Caroline, Léon n’est pas né sur le sol français, mais quand ils se marient, il a acquis la nationalité française en 1926. Il n’a pas non plus passé toute son enfance en France, ayant dû quitter le pays après la mort de son père en 1910 (voir la biographie de Léon Gutheim sur ce site). Il n’est revenu à Paris qu’en 1921, libéré de ses obligations militaires en Pologne.
Ne possédant aucune fortune ou bien, Caroline et Léon n’ont pas conclu de contrat de mariage. Sur la photo du mariage, on peut voir une jeune femme moderne, à la coupe de cheveux à la mode « garçonne ».
© Mémorial de la Shoah
La vie à deux, puis à quatre…
20 rue Oudry, Paris 13e
Le couple s’installe dans un appartement au 20 rue Oudry dans le 13e arrondissement. Dans ce quartier populaire de la Salpêtrière, très animé, se côtoient ouvriers et artisans. Les parents de Caroline résident également dans ce quartier.
Caroline et Léon y vivent des jours heureux, bercés par les rires de leurs enfants, Serge et Mauricette. Serge voit le jour le 1er août 1930 dans le 13e arrondissement de Paris. Suivi de Mauricette, née le 9 juillet 1934 à 6h00 du matin à Paris dans le 14e[4]. Les enfants grandissent puis fréquentent l’école communale. Caroline s’occupe de son foyer. Leur loyer, payé régulièrement, s’élève à 2.000 francs par an.
Léon, pour subvenir aux besoins de la famille devient ouvrier tapissier au sein de la Maison Reiss située au 21 Faubourg Saint-Antoine dans le 11e arrondissement de Paris.
La guerre est déclarée ; l’occupation allemande à Paris
Léon y travaille chez Reiss de 1921 au 13 septembre 1939, quand il est mobilisé pour partir à la guerre, déclarée début septembre. En 1926, son salaire est de 1.200 francs par mois, selon son dossier de demande de naturalisation.
Caroline s’occupe des enfants, et, ayant été vendeuse avant son mariage, cherche à retrouver un emploi[5].
Paris Soir, 20 avril 1940
Après la défaite en juin 1940, Léon est démobilisé et retourne chez son ancien patron ; où il travaille du 4 octobre 1940 au 9 avril 1941.
Le 10 mai 1941, Léon exerce son métier dans la Maison Tavernier, située dans la même rue et gagne alors 600 francs par semaine[6], selon un rapport de police. Caroline ne travaille pas, dit la même source..
Survivre sous le régime de Vichy et l’antisémitisme
Après la proclamation des décrets-lois anti-juifs en octobre 1940, les Gutheim se déclarent comme Juifs. Mais même s’ils sont « en règle », la vie devient très difficile pour les Juifs. Les persécutions commencent, qui touchent les Juifs français et étrangers sur l’ensemble du territoire de la métropole française.
La famille Gutheim ne déroge pas à la règle. La naturalisation de Léon est suspendue à un examen de son cas. Finalement, il est maintenu dans la nationalité française le 23 novembre 1942.
Marguerite, la sœur cadette de Caroline, qui a épousé David Davidovici en 1932 et dont Léon avait été le témoin de mariage, est arrêtée avec son époux, dentiste de son état. Elle avait 33 ans. La belle-sœur de Marguerite, Ella, sœur de David, dentiste elle-aussi, ainsi que son mari et ses enfants sont arrêtés lors de la rafle du Vel d’hiv’ et déportés le 14 septembre 1942 par le convoi 32. Aucun n’a survécu à la Shoah.
Caroline doit se résoudre à mettre en sécurité ses enfants. Serge et Mauricette sont confiés à l’OSÉ (Œuvre de secours aux enfants). Cette organisation fondée en 1912 œuvre pour la protection et le sauvetage de milliers d’enfants juifs menacés de déportation, notamment dans le 4e arrondissement parisien. Les enfants Gutheim sont pris en charge par le dispensaire la Mère et l’enfant[7], qui paie leurs pensions à hauteur de 600 francs par mois. En mars 1943, Mauricette a été hébergée dans la maison de l’OSÉ à Draveil (Essonne), qui s’appellera Les Glycines après la Libération.
La fuite à Lyon
Fuyant Paris, les arrestations, les contrôles de police, les rafles nombreuses et les dénonciations, Caroline, Léon et leurs enfants réussissent à se réfugier à Lyon[8]. Nous ignorons la date à laquelle ils sont arrivés. Jeannette, la sœur de Caroline est également réfugiée à Lyon. Elle s’y marie le 29 juin 1944 à la mairie du 3e arrondissement avec Samuel Goldemberg.
La famille s’installe au 39 rue Moncey dans le 3e arrondissement de Lyon. La vie reprend presque son cours. Léon trouve un emploi d’ouvrier tapissier dans un atelier lyonnais, comme l’indique le dossier de l’OSÉ des enfants Gutheim. Il doit subvenir aux besoins de sa famille malgré le danger. Caroline veille sur son foyer. La peur fait partie du quotidien.
L’arrestation, l’internement à Montluc puis à Drancy et la déportation
Léon est arrêté dans l’atelier dans lequel il travaille le 18 juillet 1944 à Lyon (dossier OSÉ). Quelques heures plus tard, c’est au tour de Caroline en leur domicile au 36 rue Moncey d’être arrêtée par les « autorités allemandes », disent les dossiers déposés par la famille après la guerre en 1961. Descente de la Gestapo ? Dénonciation ? Nous ne pouvons rien affirmer…
Par chance, Serge et Mauricette sont à la campagne ce jour-là, comme cela est noté dans le dossier de l’OSÉ. Cela les sauve. Caroline a dû beaucoup s’inquiéter pour eux…
Caroline est ensuite internée à la prison lyonnaise de Montluc, sous administration allemande, où sont emprisonnés les Juifs et les résistants ou soupçonnés de l’être. Tout comme son mari. Le lieu est surpeuplé en cet été 1944. Les conditions d’internement y sont terribles. Les Juifs sont nombreux et sont en attente d’un transfert vers le camp d’internement de Drancy. Ce transfert a lieu le 24 juillet. Ils montent d’abord dans des autobus vers la gare de Perrache. Des trains de voyageurs y sont affrétés pour Drancy, surveillés par des gendarmes français et, dans le wagon, deux soldats allemands.
À Drancy, Caroline se voit attribuer le matricule 25.777. Le début d’une forme de deshumanisation… Assignée à une chambrée du 1er étage de femmes de l’escalier 5, elle peut cependant voir et parler à Léon dans la cour. Ils ne sont pas libres, mais sont ensemble. Sauf la nuit où chacun regagne sa chambrée. est assignée. Caroline pense sans doute à sa vie d’avant, à ses enfants surtout… Des solidarités se créent dans l’adversité…
L’atmosphère est extrêmement tendue, lourde, presque suffocante en cette fin juillet 1944. La cour centrale, minérale est écrasée par le soleil de juillet. Les chambrées sont surchargées. Certains espèrent que la libération est proche avec l’avancée des armées alliées. Aloïs Brunner, le directeur SS du camp, fait régner la terreur. Des rumeurs circulent sur la véritable destination des trains. Et s’il ne s’agissait pas seulement de camps de travail ? Caroline se raccroche à Léon. Elle pense aussi sans doute à sa petite Mauricette à ses beaux yeux marron, à ses cheveux châtains, à son joli sourire, à sa petite cicatrice sur l’œil gauche… et à Serge, bien sûr.
Le nom de Gutheim figure sur les listes pour le départ du prochain convoi. À l’aube, le 31 juillet, les déportés sont réunis dans une petite cour, séparée des autres internés. Caroline tout comme son mari, Léon, montent à nouveau dans un autobus. Cette fois, pour la gare de Bobigny, distante de trois kilomètres de Drancy et à l’abri des regards. Des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants et même de très jeunes enfants sont poussés dans des wagons à bestiaux qui sont immédiatement scellés. Les ordres sont secs. L’air est irrespirable. L’atmosphère mêle détresse et résignation à une ultime lueur d’espoir.
Le convoi 77 démarre dans la matinée avec à son bord 1306 personnes pour un voyage sans retour vers Auschwitz, au sud de la Pologne.
Le 3 août 1944, comme la grande majorité des déportés de ce dernier grand convoi de l’été 1944, Caroline Gutheim, âgée de 41 ans, épouse et mère de famille, est gazée, assassinée à son arrivée, victime de la politique d’extermination nazie. Simplement parce qu’elle était juive.
La date de son décès sera ultérieurement fixée par l’administration française au 5 août, en fonction de la durée supposée du voyage.
La vie d’après pour Serge et Mauricette…
Serge et Mauricette âgés respectivement de 14 ans et 10 ans ont échappé à l’arrestation, à l’internement et à la déportation. Mais ils ont perdu leurs parents, des membres de leur famille, des gens qu’ils aimaient. Ils sont devenus orphelins. Même si leur tante Jeannette et son mari n’ont pas été arrêtés, ils ne peuvent pas garder les enfants avec eux.
Serge et Mauricette sont pris en charge par des organisations comme l’OSÉ (Œuvre de secours des enfants). Ils vivent cachés chez madame Magny, rue Bergon, dans le quartier de Vaise (Lyon), et ensuite chez madame Dupeyron, 2 rue Bourgchanin à Villeurbanne, quartier Cusset, dans le Rhône (69). Cette femme accueille, contre rémunération, des enfants placés par des organisations juives jusqu’en 1945. Son fils a été tué en 1940 et depuis elle déteste les Allemands.
En juin 1946, les enfants Gutheim sont accueillis dans une maison d’enfants, Les Glycines, au 83 rue Henri-Barbusse à Draveil (aujourd’hui dans le département de l’Essonne). Le 7 décembre 1944, Mauricette y est décrite dans les carnets tenus par les responsables de la maison d’enfants comme ayant une bonne santé, pas très forte en classe mais qui s’améliore. Sa franchise est soulignée. En décembre 1946, Mauricette est qualifiée d’intelligente et d’éveillée.
En 1947, ils sont recueillis par leur tante Jeannette et leur oncle Samuel Goldemberg (désigné comme tuteur officiel) au 18 bis rue du Parc à Sainte-Geneviève-des-Bois (Seine et Oise)[9].
Les frères de Léon, Maurice et Albert Guttheim, et Jeannette et son mari entament des démarches officielles pour connaître le sort de Caroline et Léon.
Les enfants sont adoptés par la Nation en 1948 et déclarés « pupilles de la Nation ». Les enfants touchent donc des subsides de l’État pour vivre. Les procédures administratives sont longues cependant. La mention « Mort pour la France » est obtenue par jugement le 13 octobre 1948 et inscrite sur le certificat de décès de Caroline et Léon Gutheim. Ils obtiennent le titre de déportés politiques (c’est-à-dire qu’ils ont été déportés pour motifs raciaux, parce qu’ils étaient juifs) en juin 1962, après que Mauricette a fait les démarches décembre 1961
Serge s’est marié le 19 juin 1958 à Stockholm avec Monique Germaine Simon née en 1936. Il a obtenu la nationalité suédoise le 19 avril 1961. Deux fils sont nés de son union, Armand et Allan, musicien et artiste connus en Suède. Serge est décédé à Helsingbord (Suède) à 91 ans, le 13 mai 2022. Monique Germaine Simon, son épouse est toujours vivante.
Mauricette devenue adulte vit à Paris. En 1968, elle réside cité Lesage-Bullourde, où vivent de façon précaire de nombreux Juifs. Elle vit ensuite à Limoges et meurt dans la Creuse, à Azérables le 27 juillet 2016 à l’âge de 82 ans. Mauricette Gutheim est enterrée au cimetière de Lourdoueix-Saint-Michel (36) avec la famille Lacharpagne. Elle ne s‘est jamais mariée et n’a pas eu de descendance.
Mémoire
Les noms et prénoms de Caroline et Léon apparaissent sur la stèle commémorative des membres des communautés religieuses des Bichor Cholim (qui signifie : la charité sauve de la mort) et des Tsedoko Tatsil Mimoves de Bagneux (92).
Le nom de Caroline et de Léon Gutheim sont gravés sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah, à Paris, année 1944.
SOURCES
- Archives du Service Historique de la Défense-Caen, Dossier GUTHEIM Caroline, 20 P 460 627.
- Archives de la Ville de Paris, état civil : mariages, naissances, décès et Recensements des années 1926, 1933 et 1936.
- Mémorial de la Shoah / Archives nationales, fiches Drancy.
- Archives nationales, dossier BB11 10294 28466×27, examen de demande de dénaturalisation (dans le dossier de naturalisation de Léon Gutheim).
- Archives de l’OSÉ.
- Archives départementales du Rhône, personnes internées dans la prison Montluc de Lyon 1939-1945, 3335W 1-3335W31 (origine : Service régional de police judiciaire de Lyon / SRPJ).
- Bibliothèque nationale / Retronews, articles de presse, petites annonces.
Notes & références
[1] Maurice est né en 1907, 48 rue Ramey, Paris 18e ; Marguerite est née en 1909, 56 rue du Faubourg-Saint-Denis, dans le 10e arrondissement et Jeannette a vu le jour en 1912, à Londres, en Angleterre.
[2] En octobre 1928, Philippe Goldenberg et sa fille Jeannette sont naturalisés français (Journal officiel du 21 octobre 1928). Alors que ses autres enfants, Caroline, Marguerite et Maurice, étaient nés en France, le père de famille a donc sans doute fait devant le juge de paix des déclarations de nationalité.
[3] Elle est désignée comme « roumaine » et « vendeuse » sur le registre du recensement du 13e arrondissement, quartier Salpêtrière en 1926, quand elle vit encore avec ses parents.
[4] Archives de la Ville de Paris, état civil, 14e arrondissement, registre 715, acte 2456.
[5] Une annonce passée dans Paris Soir le 20 avril 1940 pourrait bien émaner de Caroline. « Dame française, mari mobilisé, parlant couramment anglais, cherche place de vendeuse, très bonnes références, peut se présenter le soir après 6 h 30. Mme Gutheim, 18 bis rue du Parc, à Sainte-Geneviève des Bois (S & O) ». À moins que l’annonce ne soit écrite par Jeannette (née à Londres en 1912 et que l’on retrouve à cette même adresse en 1948. Toutefois, Jeannette n’est pas encore mariée en 1940 ! L’adresse laisse supposer que la famille s’était mise à l’abri en banlieue parisienne.
[6] Sa belle-famille vit avec eux, jusqu’à décès du père de Caroline, le 14 février 1941 à l’hôpital Saint-Antoine, dans le 12e arrondissement. Il est inhumé à Bagneux, dans une tombe collective, uniquement masculine, du Bikor Cholim de Montmartre, une association juive.
[7] géré officieusement par le Comité Amelot sous le nom de Colonie scolaire.
[8] Ils partent clandestinement : les Juifs n’avaient pas le droit de changer d’adresse, encore moins de département.
[9] L’adresse qui figurait sur la demande d’emploi de Caroline pendant la guerre.
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