Emmy WOLFF
Photographier la mémoire : Emmy Wolff, un destin brisé
© Mémorial de la Shoah – Coll. Marianne Saksik
Origines et jeunesse
Emmy Wolff[1] naît le 23 mai 1899 à Dudweiler, en Sarre, dans une famille juive allemande instruite et nombreuse.
Elle est la troisième des sept enfants de Moritz (Moses /Maurice) Wolff (né en 1869) et de Friederike (Frieda) Hanau (née en 1870) : Johanna (1895), Siegfried (1897), Emmy (1899), Gertrud-Meta (1902), Martha (1904), Friedrich-Joseph, dit Fritz (1906) et Richard (1910).
Emmy Wolff (au centre)
© Mémorial de la Shoah – Coll. Marianne Saksik.
Ses parents se sont mariés en 1894 et ont développé le grand magasin fondé par Frieda en 1892 à Dudweiler, qui prend après le mariage le nom de Waarenhaus Hanau & Cie. Mais ils doivent fermer boutique en 1910. La famille s’installe alors à Bochum, dans la Ruhr.
Moritz y reprend un atelier photographique prospère, le studio Frohwein, dont il avait hérité. Le studio photo est rapidement reconnu comme l’un des plus importants de la ville. Moritz Wolff s’implique aussi dans la vie civique, notamment au sein de la Société pour la paix et de la Ligue des droits de l’Homme.
Ses filles Martha et Meta sont actrices ; celle-ci qui s’est lancée dans une carrière d’actrice de théâtre, épouse un acteur célèbre de cinéma, pour lequel elle se convertit au christianisme, Joachim Gottschalk. L’aîné des fils Wolff, Siegfried, devient photographe.
La famille n’est pas pratiquante, ne fait pas shabbat, mais célèbre les fêtes juives traditionnelles comme Pessah et Kippour, précise Pierre Wolff en 2025[2]. Toutefois, l’activité militante de Moritz et le fait que la famille est juive ne manqueront pas de les désigner comme cibles pour les nationaux-socialistes, avant même 1933.
Une carrière prometteuse interrompue
Emmy[3] se forme dès son plus jeune âge à la photographie auprès de son père. Dans les années 1920, elle travaille avec lui au studio Frohwein, puis, en 1928, ouvre son propre studio photo à Essen (au sud-ouest de Bochum), dans l’immeuble Lichtburg, un cinéma et centre culturel moderne et dynamique. Elle s’y impose rapidement comme une photographe de talent, spécialisée notamment dans le portrait.
Mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 bouleverse sa vie. Le boycott des commerces juifs, leurs vitrines vandalisées et les lois antisémites la privent progressivement de sa clientèle et de ses droits. Elle travaille alors dans la société Imago (de Schwartz), dont elle est la première femme opératrice.
Face à la persécution, elle prend la décision de quitter l’Allemagne, comme la plupart de ses frères et sœurs, et de suivre le chemin tracé en France par deux de ses frères, Siegfried et Charles, sa belle-sœur Gustel, dite Augustine (née Auguste Wittgenstein), sa nièce Marianne (née en 1931) et les parents Frieda et Moritz.
Les Wolff à Metz, puis Lyon
La famille est partie d’Allemagne dès avril-mai 1933. Ce serait un commissaire de police de Bochum qui les aurait convaincus de partir. Siegfried pensait qu’en tant qu’ancien soldat allemand, il ne risquait rien. Finalement, ils se décident à émigrer aux Etats-Unis, où vivent, à San Francico, déjà Johanna – la sœur d’Emmy et Sigfried, avec son mari Paul – mais n’y sont pas autorisés. Ils vont alors au plus proche : la France, pays dont ils ne parlent pas la langue.
Les sœurs Emmy et Meta Wolff
©Mémorial de la Shoah – collection Marianne Seksik.
Siegfried s’installe à Metz, place Saint-Louis, où sa femme, leur fillette, et ses parents le rejoignent avec une partie du matériel photographique et des meubles ; il commence à travailler avec l’autorisation du maire, mais il semble qu’il ait eu des problèmes avec son aide-photographe, contre lequel il a porté plainte pour abus de confiance.
Le Lorrain, 20 septembre 1933.
Retro-News BNF.
Faute d’obtenir un titre de séjour, Siegfried et sa famille doivent quitter Metz, six mois après, perdant presque tout ce qu’il avait pu emporter avec lui d’Allemagne pour travailler et reconstruire sa vie en France[4]. Après ce malencontreux épisode messin, en novembre 1933, les Wolff décident de s’établir à Lyon. Les frères et sœurs « dispersés aux quatre coins du monde » les aident financièrement, explique Pierre Wolff, surtout Meta et son mari, qui bien que marié à une Juive est une star en Allemagne.
En 1934, Emmy s’exile à Lyon et rejoint sa famille. Tout le monde vit ensemble dans une villa, au 26 rue du Capitaine, dans le 3e arrondissement, à Montchat, un quartier calme et populaire en rive gauche du Rhône, en lisière de Villeurbanne[5]. La sécurité économique de la famille repose essentiellement sur Siegfried, avec l’aide Emmy, les deux frères n’ayant pas de travail.
L’exil en France et la guerre qui vient
À Lyon, la famille tente de reconstruire une vie. Siegfried monte un nouveau studio photo[6] et la famille essaye de trouver une certaine stabilité. Dans son travail, celui-ci est assisté par Emmy, qui, sans autorisation de séjour, poursuit son activité discrètement depuis leur villa.
Lyon n’est pas encore la ville-refuge qu’elle deviendra au début de la guerre, mais la communauté juive y est bien installée. En 1936, on estime à 7.000 personnes le nombre de Juifs vivant à Lyon[7].
Les Wolff louent leur maison (qu’ils finiront par acheter grâce à l’aide du frère émigré après-guerre aux Etats-Unis, à San Francisco, indiquera Pierre Wolff). C’est là qu’est installé le laboratoire photo. Siegfried et Emmy travaillent en sous-traitance pour différents photographes.
Mais malgré les efforts déployés, la précarité est constante, tant sur le plan économique qu’administratif. L’activité du studio photo est légale, Siegfried ayant enregistré son activité au registre du commerce de Lyon dès son arrivée. Administrativement, cependant, leur statut d’étranger sur le territoire français les laisse aux prises avec la bureaucratie française. En 1934, Emmy, à peine arrivée, et ses parents sont frappés d’une mesure de refoulement, confirmée l’année suivante[8]. La famille fait tout son possible pour éviter une expulsion, qui serait synonyme d’un retour en Allemagne, à un moment où se multiplient les mesures antisémites. L’administration française leur accorde un sursis à la fin de l’année 1935 ; celui-ci doit être renouvelé trimestriellement[9], et même s’il permet de dégager l’horizon des Wolff, il ne garantit pas un droit de séjour pérenne. Les Wolff vivent donc avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, la révocation de ce sursis restant une hypothèse crédible, qui dépend de décisions politiques prises au niveau national. Le climat français sur cette question de l’accueil des réfugiés n’est d’ailleurs pas particulièrement favorable.
Des enquêtes de « moralité et de conduite » sont régulièrement menées par les services de police, ceux-ci s’inscrivant dans un dialogue étroit avec la préfecture ; en fonction des observations de la police, un avis est rendu pour renouveler ou révoquer le droit au séjour des Wolff à Lyon. Dans ces enquêtes, Emmy est présentée comme sans emploi, aidant ses parents au domicile familial, rue du Capitaine[10]. Il est cependant fort probable qu’elle participe également aux travaux du studio photographique que dirige son frère. Un petit Pierre, né le 6 août 1935, fils de Siegfried, est venu agrandir la famille.
L’avènement du gouvernement de Front Populaire et l’accession de Marx-Dormoy au ministère de l’Intérieur, en novembre 1936, instaure cependant un climat nouveau en matière d’accueil des réfugiés. Le gouvernement, bien que ne développant pas une véritable politique publique en faveur de leur accueil, desserre l’étau administratif et considère d’un œil plus bienveillant la situation administrative de nombreux réfugiés entrés en France dans les années précédentes. Les Wolff peuvent alors prétendre à une situation plus apaisée. La mesure de refoulement est « rapportée » en septembre 1937[11], ce qui signifie qu’ils peuvent désormais rester en France sans risquer l’expulsion, sous réserve de « comportement irréprochable », avec le statut de « réfugiés provenant d’Allemagne »[12]. Les démarches sont lancées en ce sens et les Wolff obtiennent des cartes d’identité d’étrangers en janvier 1938[13].
La guerre est déclarée
Mais la situation internationale s’assombrit de jour en jour, l’invasion allemande de la Pologne engage ses alliés, la France et la Grande-Bretagne, à déclarer la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939. Le continent européen s’enfonce alors dans ce qui va devenir la Seconde Guerre mondiale.
Richard, le jeune frère d’Emmy, s’engage dans la légion étrangère.
Au début de la guerre, en septembre 1939, les biens de Siegfried sont mis sous séquestre et passent sous le contrôle d’un avoué.
Journal officiel du 5 novembre 1939 ; p. 12896.
Tribunal de Lyon.
Étant donné sa nationalité allemande d’origine, Siegfried est interné dans les camps de Chambaran (Isère), puis du Cheylard (Ardèche), avant d’être libéré à l’été 1940[14]. Le 23 août 1940, il peut regagner Lyon, qui se trouve en zone non-occupée, dite « libre ». La défaite française fait craindre le pire aux Wolff, et la brève occupation de la ville par les troupes allemandes du 19 juin au 7 juillet 1940[15]résonnealorscommeunfunesteavertissement.
Un document (daté de mars 1959), qui figure dans le dossier déposé[16] par Siegfried pour faire reconnaître la déportation d’Emmy, fait état de l’incarcération de celle-ci en 1940 au camp de Gurs, dans le Béarn (Basses-Pyrénées). Après l’armistice du 22 juin 1940 et les décrets sur « le statut des Juifs » des 3 et 4 octobre 1940, les préfets peuvent interner les Juifs étrangers vivant dans leur département. Le camp de Gurs est utilisé pour interner des Juifs de toute nationalité, sauf française[17]. Mais aucune autre information ne précise la manière dont Emmy en est sortie, si internement il y a bien eu. La demande d’information complémentaire émane de la ville de Bochum, en Allemagne, dans le cadre de réclamations de guerre. Emmy a-t-elle été arrêtée en vertu de la loi du 4 octobre 1940 ? Ou les autorités le supposent-elles en raison de son statut d’étrangère, d’origine allemande de surcroit ?
Après la capitulation et les pleins pouvoirs confiés au maréchal Pétain, la France adopte rapidement une politique antisémite, désignée sous le terme de Statut des Juifs. Interdiction de travail dans l’administration et les professions médicales, dans l’enseignement, la magistrature et dans l’armée, recensement de ceux qui sont désignés comme Juifs en fonction de leurs origines familiales, assignation à résidence… etc. Sans doute Emmy et sa famille se font-ils recenser, en application de la loi française à l’été 1941.
Modèle de fiche de déclaration individuelle en tant que Juif
© Musée de la Résistance en ligne. museedelaresistanceenligne.org
Le gouvernement de Vichy impose le 11 décembre 1942 que la mention « Juif » ou « Juive » figure sur les papiers d’identité et cartes d’alimentation. Les cartes d’identité qui avaient été délivrées aux Wolff leur sont alors confisquées et détruites par les autorités françaises. Emmy et ses parents reçoivent de nouveaux documents attestant de leur identité, mais ceux-ci devront être régulièrement visés par les autorités. Les Wolff auront plusieurs échanges avec la préfecture du Rhône jusqu’en 1942 pour obtenir le renouvellement de ces documents[18]. Toutefois, l’obligation du port de l’étoile jaune n’était pas appliquée en zone libre, et ne le sera pas.
D’une manière générale, c’est l’ensemble de la population française qui doit désormais être en mesure d’être identifiée, puisque tout Français de plus de 16 ans doit faire établir une « carte d’identité de Français » délivrée par les préfectures, sous l’autorité du gouvernement de Vichy, à partir de la loi du 27 octobre 1940. Mais la mise en place sera difficile, les citoyens français trainant des pieds.
Plus de zone no-no
Dès l’armistice de juin 1940 et le découpage de la France en deux zones (occupée au nord et sur les littoraux atlantiques ; sous administration de Vichy au sud de la Loire), Lyon devient de fait la plus grande ville au sud de la ligne de démarcation. Les mesures antisémites du gouvernement de Vichy, décidées à partir d’octobre 1940, trouvent localement un relais puissant avec Alexandre Angéli, nommé préfet régional en septembre, particulièrement investi dans la politique collaborationniste du gouvernement de Philippe Pétain[19].
Mais c’est bien pire ensuite, quand, à partir du 11 novembre 1942, les Allemands franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone libre. Une partie du sud – en bord de Méditerranée (Nice, Cannes, etc.) et en Savoie – passe sous le contrôle de l’armée italienne, moins enthousiaste pour appliquer les mesures antisémites allemandes et françaises.
Lyon est occupée et devient le centre névralgique à la fois de la Résistance et de la répression nazie. C’est le signal du renforcement de la répression contre les Juifs et de la montée en puissance du processus génocidaire qui s’intensifie localement.
La famille Wolff est alors contrainte de vivre dans une semi-clandestinité et à chercher refuge dans des lieux moins exposés que Lyon. Leur parcours les mène notamment à Valloire (en Savoie), occupée par les Italiens depuis le 24 décembre 1942, et où la répression antijuive est quasi absente. Là, ils ne reçoivent aucun soutien et dépendent de celui de « la population locale », écrira Siegfried le 16 octobre 1956 dans un mémo au consulat allemand de Lyon.
L’état de santé de Moritz, père de Siegfried et Emmy, ne lui permet cependant pas de rester en Savoie et la famille rentre à Lyon en janvier 1943, à l’aide d’un sauf-conduit délivré par le préfet du département[20].
Pierre Wolff, fils de Siegfried et neveu d’Emmy, racontera plus tard que tous les hommes juifs restés à Valloire furent arrêtés le 20 février 1943 (en représailles à un attentat contre des officiers allemands à Paris). Arrêtés par la police ou la gendarmerie française, malgré l’opposition des autorités d’occupation italienne, certains ont été internés à Gurs, à Annecy et à Chambéry. La plupart sont libérés[21] sous la pression des Italiens.
L’avenir s’obscurcit pour les Wolff qui constatent, comme l’ensemble de la population, la radicalisation de l’Occupation et l’amplification de la répression. Plusieurs rafles ont eu lieu dans toute la France, dès l’été 1942, après celle du Vel d’Hiv en région parisienne, et tout au long de l’année 1943. Les arrestations et déportations de Juifs se multiplient, le SS Klaus Barbie étant à la manœuvre sur toute la région lyonnaise[22].
Siegfried place alors ses parents dans une maison de retraite à Villefranche-sur-Rhône. Marianne et Pierre, ses deux enfants, après avoir été envoyés en 1939 au Chambon-sur-Lignon, (Haute-Loire, lieu ensuite de sauvetage des enfants juifs, en liaison principalement avec l’église protestante), être partis à Valloire en famille, puis, grâce à la mutualité du Rhône, dans une colonie dans le Beaujolais où ils ont très faim, sont ensuite confiés à des agriculteurs bienveillants, la Vve Bihan, ses deux fils et sa petite-fille, à Oriena-sur-Rhône. Les enfants savent qu’ils sont juifs : « Avant la guerre, on faisait partie d’une communauté », racontera Pierre Wolff en 2025, mais il pensait, enfant, être réfugié « à cause des bombardements ».
Siegfried, son épouse et Emmy sont quant à eux réfugiés à Bron, en banlieue lyonnaise, chez Mme Grand, une cliente. Avec un ami juif, « également recherché » Mais Emmy et Gustel, « pour ne pas être à la charge de notre hôtesse », précise Siegfried, retournent à Lyon en mai 1943. Emmy continue de faire fonctionner le labo photo, au service d’autres photographes de la ville.
La famille vit difficilement, puisque c’était Siegfried qui assurait presque seul la survie financière de l’ensemble de la famille[23] et qu’il est obligé de se terrer pour éviter l’arrestation. La clandestinité a un coût particulièrement élevé.
L’année 1944 est très difficile. Très affaiblie, Frieda Wolff, la mère d’Emmy, meurt en janvier dans la maison de retraite où elle se trouvait.
Arrestation et déportation
Le 26 juin 1944[24], Emmy et Gustel sont arrêtées à leur domicile par la Gestapo ou la Milice (les versions divergent), sans doute suite à la dénonciation d’une voisine[25]. Elles revenaient toutes deux à vélo du ravitaillement. La Milice les attendait et les ont arrêtées, raconte Pierre Wolff, qui dit ce que son père a appris.
SHD dossier Emmy WOLFF
Ce même soir, alors qu’il est chez sa logeuse, Siegfried voit une voiture s’approcher, il comprend de quoi il s’agit, et saute par la fenêtre. La Gestapo est entrée et a arrêté Mme Grand. Des amis des parents viennent chercher les enfants chez les Bihan et les emmène le lendemain dans un village près d’Aix-les-Bains.
Emmy et Gustel sont envoyées à la prison allemande de Montluc le jour même, puis transférées au camp de transit de Drancy quelques jours plus tard.
Emmy reçoit le matricule 24.802. À la « fouille » du camp, elle dépose le 4 juillet « 1 montre double boîtier or, 1 montre bracelet or dame, 1 montre dame or et émail, 2 chaînes or, 1 pendentif or et perles, 2 bagues or », ainsi que « 2 bagues or et brillants et perles, 1 bague or », qui font l’objet d’un reçu séparé. Sans doute est-ce grâce à des bijoux que la famille a réussi à survivre un tant soit peu.
Au camp de Drancy, Emmy et sa belle-sœur croisent le Dr Isic Fischer, un médecin résistant roumain installé à Lyon, qui témoignera en 1956 les y avoir vues. Le 31 juillet 1944, Emmy et Gustel sont déportées à Auschwitz par le même convoi (qui sera désigné ensuite comme le convoi 77). À leur arrivée, dans la nuit du 3 août, elles sont probablement immédiatement dirigées vers les chambres à gaz et assassinées. Le Dr Fischer, parti avec les hommes sélectionnés pour le travail, ne les a jamais revues[26].
Témoignage d’Isic Fisher sur Emmy Wollf
©SHD Caen 21 P 551 037
Ceux qui restent
Moritz survit jusqu’en janvier 1945. Il meurt, à l’âge de 75 ans, dans une maison de retraite gérée par les Petites Sœurs des Pauvres, dans le dénuement complet. A-t-il appris le suicide au gaz, à Berlin le 6 novembre 1941, de sa fille Meta et de son mari Joachim Gottschalk, avec leur petit garçon Michael, alors qu’ils avaient refusé de divorcer et que Meta et Michael allaient être déportés ? C’est peu probable, même si Meta a écrit le 5 novembre à la belle-mère de son frère Friedrich[27]. Goebbels avait ordonné le silence complet sur cette fin tragique. A-t-on caché à Moritz la déportation de sa fille Emmy et de sa belle-fille Gustel ?
Quant à Emmy et Siegfried, avaient-ils appris le décès de leur frère Richard en février 1944, au Tonkin, dans la guerre contre les Japonais ? Les communications en tant d’Occupation et dans la clandestinité étant limitées, c’est improbable.
On l’a vu, Pierre et Marianne, les neveux d’Emmy, ont été cachés durant une grande partie de la guerre, afin d’échapper aux rafles. Ils ont alors trouvé refuge dans différents endroits de la région lyonnaise où ils vivaient sous le nom d’emprunt de « Jacquemin » pour échapper aux Allemands et aux délateurs[28].
Lorsque leur mère et leur tante sont arrêtées, leur père se cache chez des voisins et activent son réseau de solidarité. Des amis de la famille viennent chercher les enfants chez les paysans où ils sont hébergés et les emmènent ensuite à Trévignin, près d’Aix-les-Bains, dans d’autres familles. On les prévient alors que leur mère et leur tante ont été arrêtées.
Après la Libération, Pierre, qui a presque 10 ans et sa sœur qui en a 13, retrouvent leur père, Siegfried, profondément traumatisé par l’arrestation de Gustel et d’Emmy. Pierre Wolff témoigne d’un quotidien marqué par les blessures de la guerre et de la déportation de leur mère et de leur tante, marques indélébiles laissées par la barbarie nazie. Durant les premières semaines, les Wolff se rendent quotidiennement à la gare, dans le quartier de Montchat, espérant le retour d’Emmy et Gustel. Elles ne reviendront pas.
Siegfried a entamé des recherches et a commencé à remplir un dossier pour sa sœur auprès des autorités françaises. Mais, lassitude devant la paperasse ? Il n’est pas allé au bout et le décès d’Emmy n’a pas été reporté en mairie, à Lyon, là où elle vivait avant son assassinat.
Pierre Wolff reprend le chemin de l’école puis aide, vers 15 ans, son père au studio photo ; il devient à son tour photographe. Siegfried, poussé par des copains de son groupe d’amis juifs, se remarie finalement avec une jeune mère de famille juive allemande, ex-détenue à Rivesaltes, qui était venue aider à le père à élever les enfants. Sigfried, naturalisé français, meurt en juin 1968, des suites d’une opération d’un cancer au cerveau.
Aujourd’hui, Pierre Wolff continue de donner de son temps pour perpétuer le souvenir de cet héritage familial marqué par l’Histoire et la mémoire de la Shoah[29]. Sa sœur Marianne s’est portée partie civile au procès du bourreau Klaus Barbie, qui s’est déroulé du 11 mai au 4 juillet 1987 devant la Cour d’Assises du département du Rhône, au Palais de Justice de Lyon. Elle était notamment représentée par Maître Klarsfeld. Elle n’a cependant, selon son frère, pas pu entrer dans la salle du procès.
Les noms d’Emmy et de Gustel figurent sur le monument aux morts de Montchat ; et sur le mur des noms du Mémorial de la Shoah.
Emmy Wolff, artiste libre, femme engagée, victime de son temps, incarne à elle seule le courage silencieux de ceux qui ont résisté à leur manière — par la création, le lien familial, et la dignité. Sa mémoire nous rappelle la nécessité de préserver l’histoire pour que ces visages, ces noms, ces œuvres ne soient jamais effacés.
Cette biographie a été rédigée par la classe de Première du lycée professionnel Martin-Nadaud de Saint-Pierre-des-Corps, sous la direction de M. François Huguet, dans le cadre d’un projet européen associant des élèves de la classe de 2PROA du lycée Martin-Nadaud à Saint-Pierre-des-Corps, encadrés ici par S. Coatleven, A. Esnon et F. Huguet, ainsi que des élèves de la Berufsschulzentrum des Landkreises Stendal – Europaschule (Allemagne), encadrés par Dörte Metelmann, durant l’année scolaire 2025-2026.
Tous nos remerciements pour leur aide et leur disponibilité à Pierre Wolff, Isabelle Flattot (archiviste aux Archives départementales du Rhône) et Sylvie Altar (historienne).
Meta Wolff (1902–1941) : une actrice fauchée par la haine

Meta Wollf-Gottschalk (1902-1941)
Meta Wolff, sœur cadette d’Emmy, voit le jour en 1902 à Dudweiler. Elle devient une actrice renommée dans l’Allemagne de Weimar. En 1930, elle épouse l’un des acteurs les plus en vue du moment, Joachim Gottschalk. Le couple a un fils, Michael, né en 1933. Mais leur mariage « mixte » (Meta étant juive, Joachim non-juif) devient vite un motif de persécution.
Joseph Goebbels, ministre de la Propagande nazie, exige de Joachim qu’il divorce et ordonne la déportation de Meta et de leur enfant. Joachim doit être envoyé sur le front de l’Est. Refusant cette séparation imposée par la terreur, le couple prend une décision tragique : le 6 novembre 1941, Meta et Joachim se donnent la mort avec leur fils Michael pour échapper à la déportation.
Le drame bouleverse le monde artistique allemand. Il est immortalisé en 1947 dans le film Mariage dans l’ombre (Ehe im Schatten), de Kurt Maetzig, devenu un symbole des persécutions subies par les artistes juifs sous le nazisme.
Notes & références
[1] gedenkbuch.saarbruecken.de
[2] Entretien réalisé avec Pierre Wolff, fils de Siegfried, à Lyon le 5 février 2025 par des élèves du lycée Martin-Nadaud et des étudiants de l’EPJT et Mémorial de la Shoah, entretien avec Alexandre Doulut, 2025. ressources.memorialdelashoah.org
[3] Hubert Schneider et Reinhart Jakobs, « Meta Wolff, de la famille de marchands Hanau à Dudweiler », dudweiler-geschichtswerkstatt.de
[4] Entretien filmé de Pierre Wolff, recueilli le 16 janvier 2006 par Sylviane Oling.
[5] Dans le quartier des « Gratte-ciels », à Villeurbanne s’était installée une communauté juive, mais Les Wolff n’ont pas souhaité y résider, selon le témoignage de Pierre Wolff, op. cit., Lyon, 2025.
[6] Registre du commerce Archives Départementales du Rhône, Tribunal de commerce de Lyon. archives.rhone.fr
[7] Sylvie Altar, Être juif à Lyon et ses alentours (1940-1944), Ed. Tiresias, 2019.
[8] AD069-10-829W-000070-019943-0959
[9] AD069-10-829W-000070-019943-0933
[10] AD069-10-829W-000070-019943-0983
[11] AD069-10-829W-000070-019943-0958 ; AD069-10-829W-000070-019943-0956
[12] AD069-10-829W-000070-019943-0954
[13] AD069-10-829W-000070-019943-0950. La carte d’identité n’est pas obligatoire alors en France, mais le devient pour les étrangers par un décret d’avril 1917. Outre différentes garanties de représentation, les étrangers doivent payer une taxe pour obtenir ce titre. « Les décret-loi du 2 mai et du 12 novembre 1938 (du gouvernement Daladier) marquent un durcissement des mesures d’enregistrement », in histoire-immigration.fr. Les étrangers illégaux sont traqués et expulsés.
[14] dudweiler-geschichwerkstatt.de
[15] Être juif à Lyon pendant la Shoah, conférence de Sylvie Altar, 2021, www.youtube.com et Journal Officiel de la République française, 5 novembre 1939, p.12896
[16] Dossier Emmy WOLFF, SHD Caen 21 P 551 037.
[17] Le camp d’internement administratif de Gurs, ouvert le 2 avril 1939, interne d’abord les hommes espagnols républicains réfugiés après la victoire de Franco. À partir du 10 mai 1940, ce seront principalement les « indésirables », surtout des femmes originaires d’Allemagne et des pays occupés par le Reich. Dès septembre 1940, avant même le Statut des Juifs des 3 et 4 octobre 1940, on y interne des Juifs étrangers. Et ce jusqu’au 25 août 1944. Les « collabos » y seront les derniers occupants, jusqu’en décembre 1945. F campgurs.com
[18] AD069-10-829W-000070-019943-0936. D’une manière générale, l’administration française maintient tout au long de la période une forme de surveillance et de contrôle comme l’atteste le dossier entier 19.943 des Wolff consultable aux AD69 ; cf. aussi Dossier SHD Emmy Wolff, op. cit.
[19] Être Juif à Lyon pendant la Shoah, conférence de Sylvie Altar, 2021.
[20] AD060-10-829W-000070-019943-0940
[21] Voir Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, ssha.fr/dossiers-thematiques
[22] Entretien filmé avec Pierre Wolff, recueilli le 16 janvier 2006 par Sylviane Oling.
[23] Être Juif à Lyon pendant la Shoah, conférence de Sylvie Altar, 2021
[24] dudweiler-geschichtswerkstatt.de
[25] AD069-4657W-541-Wolff_Emmy
[26] Entretien réalisé avec Pierre Wolff, 16/01/2006 ; biographie d’Augustine Wolff, née Wittgenstein convoi77.org et entretien mené à Lyon par Alexandre Doulut en juin 2025 pour le Mémorial de la Shoah ressources.memorialdelashoah.org et témoignage de Isidore (Isic) Fisher, le 30 novembre 1949, à Lyon, in dossier SHD-Caen Emmy Wolff, op. cit.
[27] AD069-4657W-541-Wolff_Emmy ; convoi77.org
[28] Entretien filmé de Pierre Wolff, recueilli le 16 janvier 2006.
[29] Entretien réalisé avec Pierre Wolff à Lyon le 5 février 2025 par des élèves du lycée Martin-Nadaud et des étudiants de l’EPJT.
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