Albert ESKENAZI

1931-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Albert ESKENAZI

Albert ESKENAZI avait 13 ans quand il a été arrêté dans le foyer d’enfants Lamarck Secrétan de l’UGIF le 21 juillet 1944. Sa mère Allegra et son père Joseph avaient déjà été déportés par le convoi n°57. Albert est envoyé à Auschwitz le 31 juillet 1944 par le convoi n°77.

Biographie

Contexte

I – États civils

A – Albert, ses parents et sa grand-mère paternelle

Joseph Eskenazi est né le 22 avril 1895 à Varna, en Bulgarie 1. Allegra Sarrano est née le 5 avril 1893 à Salonique, en Grèce 2. Ils sont tout deux de familles juives séfarades. Ils sont partis de leur terre natale après la fin de la Première Guerre Mondiale et la dislocation de l’empire ottoman pour la France, probablement dans l’espoir de trouver une société plus inclusive. Joseph migre avec sa mère, Sarah Bohora Mizrahi 3. Dans l’ensemble des actes 4où la nationalité de Joseph est indiquée ce dernier est mentionné comme Roumain alors que Varna, sa ville de naissance se trouve en Bulgarie. Cette ville a été dominée longtemps par l’empire ottoman mais est rattachée à la Bulgarie par le traité de Berlin en 1878 5. Les territoires européens dominés par l’empire ottoman, dont Varna, étaient appelés la Roumélie 6. Il est donc possible que les autorités françaises aient commis une confusion entre la Roumanie et la Roumélie au moment de l’enregistrement de la nationalité de Joseph.
Joseph et Allegra arrivent et se rencontrent à Paris, dans le 11earrondissement, un quartier qui, dans les années 1920, accueillait bon nombre de migrants. En France, Joseph est marchand ambulant 7. Joseph et Allegra vivent dans le même immeuble, à l’adresse 27 rue Basfroi, et se marient le 8 octobre 1929 8. À la naissance de leur fils, Albert Eskenazi en 1931 9, ils habitent avec la grand-mère paternelle d’Albert, au 86 rue Galieni, à Joinville-le-Pont. Tous les quatre ensemble, ils emménagent finalement au 5 rue Edmond Rostand à Champigny-sur-Marne entre 1931 et 1936 10. En 1942, ils résident au 41 de la même rue 11.

Albert est né le 29 janvier 1931 au 15 rue Santerre dans le douzième arrondissement de Paris 12probablement à l’hôpital Rotschild, un centre de santé qui soigne alors uniquement des personnes de confession juive 13.

Qui sont les Juifs séfarades ?

Les Juifs séfarades sont les descendants des réfugiés d’Espagne et du Portugal qui, au cours du XVe siècle, sont contraints par la persécution de quitter la péninsule ibérique.

Ils sont 120 000 à quitter l’Espagne dont 90 000 sont accueillis dans l’empire ottoman par le Sultan Bayezid II. Le sultan annonce son souhait d’accorder l’asile à tous les Juifs qui fuyant l’Europe chrétienne. Dans l’empire ottoman, les Juifs sont surtout autorisés à s’installer dans les villes les plus riches de l’empire qui sont :

  • en Roumélie (les familles des parents d’Albert sont originaires de ces villes), c’est-à-dire dans les provinces européennes : Constantinople, Sarajevo, Thessalonique, Varna …
  • dans l’Ouest et le nord de l’Anatolie : par exemple Bursa et Aydin,
  • mais aussi dans la région côtière de la Méditerranée : Jérusalem, Damas, Le Caire…

Au fur et à mesure des migrations et des siècles, Thessalonique en Grèce, où la mère d’Albert est née, devient le foyer principal des Juifs espagnols de l’empire. Dans cette période le statut des Juifs en empire est relativement privilégié : ils bénéficient d’une tolérance religieuse en échange du paiement d’un impôt.

De la fin du XVe s jusqu’au XVIIe s, les émigrés juifs ont deux destinations : le territoire européen et asiatique. Notons que, tous les réfugiés et leurs descendants ne sont pas dirigés d’emblée vers l’empire ottoman. Une partie a connu des étapes dans leur migration, qui s’installe parfois pendant une ou plusieurs générations au Maghreb, également en Italie ou encore dans d’autres régions d’Europe. Plus tard, après l’Espagne et le Portugal, les différents Etats de la péninsule italienne ont connu des mesures d’expulsions successives des Juifs de leur territoire, c’est ce qui a entraîné de nouvelles vagues migratoires vers l’empire ottoman.14

Les lieux d’Albert et de ses proches

Vers la cartographie

 

Photographies prises le 07 mai 2024 par les élèves de 3eF

Le 5 rue Edmond Rostand à Champigny-sur-Marne

Le 19 rue Edmond-Rostand à Champigny-sur-Marn

Le 41 rue Edmond-Rostand à Champigny-sur-Marne

B – La famille d’Avram et Victoria

Albert Eskenazi et sa famille ont des voisins avec le même nom qu’eux, il s’agit d’Avram Eskenazi. En 1936, avec sa deuxième épouse Victoria Rebecca Abenrey, il habite au 5, rue Edmond Rostand 15 donc dans la même maison qu’Albert, puis en 1944 on sait qu’il réside au 19 rue Edmond Rostand Champigny-sur-Marne 16. Avant cela, nous savons qu’Avram et sa première femme, Sarah Ruben ont habité au 36 puis au 26 de la rue Basfroi 17 dans le 11earrondissement de Paris ; juste à côté de chez Joseph et Allegra. Nous avons cherché, mais nous n’avons pas trouvé de lien de parenté concret entre les familles d’Albert et d’Avram, mais étant voisines à Paris puis à Champigny-sur-Marne, il est certain que ces deux familles se connaissaient et se côtoyaient. Avram, tapissier, est né le 3 février 1888 à Istanbul18. Avec sa première épouse, Sarah Ruben, il a quatre fils, Samuel et Raphaël nés en 1913 et 1915 à Istanbul puis Isaac et Benjamin respectivement nés en 1920 à Paris et en 1925 à Joinville-le-Pont 19. Après le décès de Sarah, il épouse en 1935 à Champigny-sur-Marne 20 Victoria Rebecca Aberney, divorcée, née en 1887 à Istanbul 21. En 1936, ils vivent avec Cadoum, la mère de Victoria et trois des fils d’Avram, Samuel, Raphaël et Benjamin dans la même maison que celle d’Albert et sa famille 22.

II – Arrestations des proches d’Albert

A- Les parents d’Albert

Les deux parents d’Albert, Joseph et Allegra, ont tous les deux été déportés par le convoi 37 le 25 septembre 1942 23. Il nous semble possible qu’ils aient été raflés la veille. En effet, le 24 septembre 1942, la police française sous ordre des occupants nazis ont raflé 1578 Juifs de nationalité roumaine à Paris et en proche banlieue qui ont ensuite été déportés par les convois 37 et 38 24. Nous n’avons pas d’information sur la date de décès de Joseph et Allegra : ils ne sont pas revenus vivants d’Auschwitz, ils y ont donc été assassinés.

 

Monument commémoratif à l’entrée de l’ancien camp d’internement de Drancy, un wagon à bestiaux évoquant les conditions inhumaines de la déportation des Juifs vers Auschwitz..

B – Avram et Victoria Rebecca

Avram est arrêté le 20 mars 1944 à Saint-Maur-des-Fossés dans le quartier du Parc 25. Il est arrêté sur « motif racial » mais nous avons découvert que son fils, Benjamin avait fait une demande de requalification en tant que «déporté politique» 26. Cette demande s’appuie sur le témoignage de Lucien Eskenazi, qui, lui aussi, a été arrêté et interné à Drancy et qui a assisté à l’arrestation d’Avram. Lucien a été déporté mais a survécu à Auschwitz 27. Ainsi, nous pouvons supposer qu’Avram était résistant. Une semaine après son arrestation, Avram est déporté à Auschwitz par le convoi 70 le 27 mars 1944 et meurt là-bas, assassiné à son arrivée le 1eravril 1944 28.

Victoria Rebecca Abenrey Eskenazi est aussi arrêtée, avant son époux. Internée à Drancy le 26 février 1944, elle est ensuite déportée à Auschwitz par le convoi 69 le 7 mars 1944 29. Elle y meurt, assassinée, le 12 mars 1944 30. Les circonstances de son arrestation ne nous sont pas connues.

III- La déportation d’Albert

A- Albert et le centre UGIF

Après la mort de ses parents et sa grand-mère 31, Albert Ekenazi est orphelin. Nous savons qu’Albert a été dans un centre UGIF en juillet 1944. Nous n’avons pas trouvé sa date d’arrivée dans le centre : l’a-t-il intégré juste après la déportation de ses parents ? Ou a-t-il été recueilli par Avram et Victoria, n’intégrant le centre qu’après leur mort ? Le centre UGIF d’Albert se trouve à Paris au 70 avenue Secrétan, dans le dix-neuvième arrondissement 32. Du 21 au 22 juillet 1944, sept centres UGIF de la région parisienne subissent une rafle 33 sous l’ordre d’Aloïs Brunner, chargé par le Reich de la déportation des Juifs d’Ile-de-France. Ainsi, Albert et 78 enfants ainsi que 19 adultes, tous logés au centre UGIF de l’avenue Secrétan, sont arrêtés et internés momentanément à Drancy avant d’être déportés à Auschwitz le 30 juillet 1944, à bord du Convoi 77 34.

B – Albert et le convoi 77

Après trois jours et trois nuits de trajet entre Drancy et Auschwitz dans des wagons à bestiaux dans des conditions inhumaines, Albert, encore trop jeune – il est âgé de 13 ans – pour pouvoir travailler, est assassiné dès son arrivée le 05 août 1944 38  dans une chambre à gaz de Birkenau, asphyxié par du Zyklon B.

Que sont les centres UGIF ?

Les centres UGIF (Union Générale des Israélites de France) sont des orphelinats où les enfants juifs sont placés. Ils sont créés par une loi du régime de Vichy en collaboration avec les Nazis le 29 novembre 1941. À l’origine, les centres UGIF sont des écoles juives qui accueillent plus tard les orphelins juifs 35. De cette façon, les enfants juifs sont regroupés en un seul endroit pour faciliter les arrestations lors des rafles. Les centres UGIF aident donc à rassembler le plus de Juifs possible en un endroit, simplifiant les rafles.

Aujourd’hui, devant l’ancien centre UGIF de l’avenue Secrétan, se trouve une plaque commémorative de l’ensemble des déportés de cette rafle, inaugurée en 2014.36

Le convoi 77 : le dernier convoi vers la mort.

Le convoi 77 est l’un des derniers grands convois de déportations des juifs d’Europe. Les déportés français sont détenus au camp d’internement de Drancy, puis redirigés à la gare de Bobigny, dans un train en direction du camp d’Auschwitz-Birkenau 37.

Le convoi 77, parti de Drancy le 31 juillet 1944, vers Auschwitz, transportait 1306 personnes, dont de nombreux enfants et adolescents, beaucoup étaient des Juifs étrangers réfugiés en France, mais aussi des Juifs français arrêtés lors de rafles précédentes. À leur arrivée à Auschwitz, la majorité des déportés du convoi 77 a été assassinée directement aux chambres à gaz.

Ce convoi est le dernier en France avant la Libération de Paris en août 1944.

Auschwitz-Birkenau : un camp mixte, le plus meurtrier du génocide

 

 

1 Acte de naissance d’Albert Eskenazi (1931) : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P482367. Acte de mariage de Joseph Eskenazi et d’Allegra Sarano (1929) : Archives de Paris, 11M545_A.

2 Idem.

3 Registres de recensement de 1931 (Joinville-le-Pont) et de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M2504 et D2M8732.

4 Acte de naissance d’Albert Eskenazi (1931) : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P482367. Acte de mariage de Joseph Eskenazi et d’Allegra Sarano (1929) : Archives de Paris, 11M545_A. Registres de recensement de 1931 (Joinville-le-Pont) et de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M2504 et D2M8732.

7 Registre de recensement de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M8732.

8 Acte de mariage de Joseph Eskenazi et d’Allegra Sarano (1929) : Archives de Paris, 11M545_A.

9 Acte de naissance d’Albert Eskenazi : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P482367.

10 Registres de recensement de 1931 (Joinville-le-Pont) et de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M2504 et D2M8732.

11 Liste originale du convoi de déportation, Mémorial de la Shoah.

12 Acte de naissance d’Albert Eskenazi : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P482367.

15 Registre de recensement de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M8732.

16 Carnet de fouille du camp de Drancy : Mémorial de la Shoah, carnet n°109, reçu n°870

17 Acte de mariage d’Avram Eskenazi et de Sarah Ruben (1920) : Archives de Paris, 11M505. Registre de recensement de 1926 (Paris XIe) : Archives de Paris, D2M2253

18 Acte de décès d’Avram Eskenazi : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P447785. Acte de mariage d’Avram Eskenazi et de Sarah Ruben (1920) : Archives de Paris, 11M505.

19 Registres de recensement de 1926 (Paris XIe) et de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives de Paris, D2M2253 ; Archives départementales du Val-de-Marne, D2M8732.

20 Table décennale de Champigny-sur-Marne (1933-1943) : Archives départementales du Val-de-Marne, 5E229

21 Acte de décès de Victoria Rebecca Aberney : Archives Historiques de la Défense, dossier 21P447842.

22 Registre de recensement de 1936 (Champigny-sur-Marne) : Archives départementales du Val-de-Marne, D2M8732.

23 Liste originale du convoi de déportation, Mémorial de la Shoah.

25 Demande d’attribution du titre de déporté politique : Archives historiques de la Défense, dossier 21P447785.

26 Idem.

27 Idem.

28 Acte de décès d’Avram Eskenazi : Archives historiques de la Défense, dossier 21P447785.

29 Liste original du convoi de déportation, Mémorial de la Shoah.

30 Acte de décès de Victoria Rebecca Aberney : Archives historiques de la Défense, dossier 21P447842

31 La grand-mère paternelle d’Albert est décédée à Champigny-sur-Marne le 30 janvier 1932. Table décennale : Archives départementales du Val-de-Marne, 5E229.

32 Acte de décès d’Albert Eskenazi : Archives historiques de la Défense, dossier 21P482367.

33 Jean Laloum, « Les maisons d’enfants de l’UGIF : le centre Saint-Mandé » in Le Monde juif, 1995/3 (N.155), p. 58 et 109

35 Michel Lafitte, « L’UGIF, collaboration ou résistance ? », in Revue d’Histoire de la Shoah 2006/2 (N° 185), p. 45-64.

36 Ginette Kolinka avec Marion Ruggeri, Retour à Birkenau, Paris, Livre de Poche, 2019.

38 Acte de décès d’Albert Eskenazi : Archives historiques de la Défense, dossier 21P482367.

Contributeur(s)

Souheyl B., Waël B., Sirine B., Maroua C., Charfiya C., Victor D., Leonor F., Marcella K., Koumba K., Parfaite K., Janelle P., Lony P., Raphaëlle P., Morgan P., Ahcen R., Eva R., Gabriel R., Noam S., Zoubir S. et Djamesson S. ; élèves de la 3eF du collège Paul Vaillant-Couturier de Champigny-sur-Marne, sous la direction de leurs professeurs Mme Glowacki-Labrette et Mme Belot.

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1 commentaire
  1. Labrette 3 semaines ago

    Travail d’historien remarquable en collège, à la fois précis, étayé et si proche de nous.
    Bravo aux élèves et aux professeurs qui font vivre l’histoire et que la Mémoire demeure !

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