Pour rendre hommage à la mémoire des victimes juives du régime nazi, plusieurs artistes ont choisi de créer des œuvres figurant des bibliothèques. Pour quelles raisons?
Quel est donc le rapport entre des livres et l’extermination d’êtres humains? C’est ce lien qu’éclaire l’historienne Annette Becker dans un récent article. Dans celui-ci elle prend pour cas d’étude des œuvres exposées à Berlin, Vienne et Lille.
Des livres aux vies humaines
Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis se sont attaqués aux lieux dépositaires du savoir que sont les universités et les bibliothèques. Une manifestation de leur anti-intellectualisme, mais surtout de leur antisémitisme. Ils ont en effet expurgé leurs rayonnages des ouvrages qui leur déplaisaient, en particulier les ouvrages d’universitaires juifs, les qualifiant de « dégénérés ». Ils ont aussi ciblé les centres intellectuels juifs tels que la bibliothèque du séminaire de théologie juive de Lublin (Pologne).
Les nazis n’ont pas procédé dans la discrétion, bien au contraire. Ils ont mis en scène des autodafés au cours desquels ils ont brulé des dizaines de milliers de ces livres. Les foules étaient invitées à assister à ces événements célébrant, selon leurs organisateurs, la purification de la société.
De l’avis d’Annette Becker ainsi que d’autres spécialistes, ces autodafés étaient des préludes à l’extermination des juifs d’Europe. Le lien entre ces deux violences avait été mis en évidence de façon prémonitoire par le poète allemand Heinrich Heine (1797–1856):
Das war ein Vorspiel nur, dort wo man Bücher
Heinrich Heine, Almansor, 1823
Verbrennt, verbrennt man auch am Ende Menschen.
Ce n’était qu’un début. Là où on brûle des livres,
On finit par brûler des hommes.
Ainsi les nazis s’en sont-il d’abord pris aux livres dont ils haïssaient les auteurs, avant de décider de s’en prendre aux juifs eux-mêmes. Dès lors, plusieurs artistes ont choisi de commémorer les autodafés dans la mesure où ils étaient le prélude à la Shoah.
Deux œuvres emblématiques

À Berlin, devant l’université Humboldt, se trouve une plaque transparente au dessus d’une fosse creusée sous terre. L’artiste Micha Ullman y a installé des rayonnages qu’il a laissés vides. Il y aurait la place d’y ranger 20000 livres, soit le nombre d’ouvrages brûlés par les nazis sur cette même place en mai 1933. L’œuvre traduit ainsi physiquement le vide laissé par le savoir détruit par les nazis.

À Vienne, c’est sur la Judenplatz (la « place aux juifs ») qu’a été érigé un monument aux allures tout à la fois de bibliothèque et de mausolée. Nommé « bibliothèque anonyme » par sa créatrice, Rachel Whiteread, ses parois évoquent des rayonnages garnis de livres, mais dont le dos de la reliure serait retourné vers l’intérieur. Le monument est situé à l’emplacement d’une ancienne synagogue incendiée par les nazis en 1938. L’artiste elle-même, commentant son œuvre, a évoqué le continuum des violences nazies, de la destruction des livres à la destruction des vies humaines.
Pour en savoir plus et découvrir d’autres œuvres contemporaines:
- Annette Becker, « Continuités ou ruptures mémorielles ? De l’autodafé à l’extermination des Juifs, des bibliothèques dans l’art contemporain », Revue d’histoire culturelle, n°11 | 2025, mis en ligne le 15 décembre 2025. [🔗lien]
English
Polski
















