Joseph INSPEKTOR (1903-1944)
Les élèves de Terminale (TG1) du lycée Simone de Beauvoir (Gragnague, 31) ont retracé la vie de Joseph Inspektor à partir des archives déposées au mémorial de la Shoah par ses descendants, ont consulté son dossier de naturalisation et des archives de Police à la préfecture de Paris.
Grâce au mémorial de la Shoah et de la région Occitanie, les élèves ont passé une journée à Auschwitz-Birkenau en janvier 2025. Le fruit de leurs recherches a été présentée devant une des petites filles de Joseph en juin 2025, et exposée au CDI de l’établissement. Ce sont ces panneaux qui sont mis en ligne.
Joseph INSPEKTOR est un juif originaire de Równe. Quand il naît en 1903 cette ville aujourd’hui ukrainienne (Rivne) appartient à la Russie. Plus de 40% des habitants sont Juifs. À partir de 1920, la Pologne récupère ce territoire perdu en 1795. De fait, Joseph acquiert la nationalité polonaise.
Face à l’insécurité croissante et aux premiers pogroms, des habitants émigrent. Ce fut peut-être le cas de Joseph Inspektor. Les informations concernant sa jeunesse sont ténues, se résumant à de maigres archives scolaires. Après une scolarité dans une école secondaire privée israélite, et après son diplôme en 1922, il émigre vers la France, seul.
Mémorial de la Shoah – CMLXXV(4)_3 (Don Inspektor)
D’après son dossier de naturalisation, il arrive en France en septembre 1924, laissant sa famille derrière lui : son père, Moïse Gersz Inspektor, est commerçant et vit à Lodz, sans doute veuf (sa mère Osbe Kitinski / Doba Kitcicka n’est pas mentionnée et est signalée comme décédée au moment du mariage de Joseph en 1931) avec ses quatre frères et ses trois sœurs. Une lettre datant de 1939, écrite en yiddish, atteste que des liens demeurent entre Joseph et sa famille restée en Pologne.
En 1927, il parle couramment le français et travaille dans une entreprise de « radiophonie », et réside en banlieue parisienne, 24 rue Gide, à Levallois-Perret.
Pour être assuré d’être naturalisé, Joseph demande à « s’engager sous les drapeaux ». Des photos de son service militaire confirment qu’il a effectué celui-ci dans le 25e bataillon d’Ouvriers d’Artillerie, stationné à Mayence, dans le cadre de l’armée d’occupation de la Ruhr en 1929.
Le 13 janvier 1929, le Journal officiel publie le décret de naturalisation du manœuvre Joseph Inspektor, demeurant à Levallois-Perret.
Archives Nationales, BB11 / 11285, acte de naturalisation.
Mémorial de la Shoah – MXII_1143
Le dimanche 15 mars 1931, lorsqu’il se marie religieusement avec Rose Kessel, après un mariage civil à la mairie du 3e arrondissement le 19 février 1931, Joseph est donc français. Il vit 33 rue Fouquet à Levallois-Perret. Et Rose, qui est couturière, juive et née également en Pologne, vit chez ses parents 157 rue Saint-Martin, dans le 3e arrondissement. Annette, la sœur de Rose, se marie deux jours plus tard, le 21 février 1931.
Acte de mariage de Joseph Inspektor et Rose Kessel 19 février © 1931, archives numérisées de Paris
* Les noms différent selon les sources consultées (acte de naturalisation et acte de décès de J.I.)

Mémorial de la Shoah – MXII_1148
D’après le faire-part de mariage, et les souvenirs de son fils Henri, c’est le moment où le ménage s’installe dans un petit appartement au 48 de la rue Amelot, dans le 11e arrondissement de Paris, en lisière du Marais, non loin de de sa belle-famille. Rose travaille dans l’atelier de couture du mari de sa sœur (Chana) Annette, Joseph Pilcer, témoin à leur mariage et qui réside au 48 rue Amelot. La famille s’agrandit en 1931, avec la naissance d’Henri, puis une seconde fois en 1937, avec Gilbert. Rose perd son père en janvier 1932.
Lorsque la guerre éclate, Joseph est mobilisé en Lorraine, à Bar-le-Duc. Sa femme et ses deux enfants sont évacués vers Précy-sur-Cher. C’est conforme au plan d’évacuation de 1939, les habitants du 11e arrondissement devant être accueillis dans des communes du Cher. Selon Henri, leur père les a accompagnés à la gare. Après la signature de l’armistice, la famille se retrouve de nouveau réunie à Paris.
Carte de démarcation de la zone occupée (A.D. Somme)
Hôpital de Bar-le-Duc en février 1940 (Archives familiales)
En juillet 1942 (on ne sait pas si c’est avant ou après la rafle du Vel’ d’Hiv’), Rose et ses enfants sont cachés à la campagne, à 32 km au sud-ouest de Paris, dans le village de Forges-les-Bains (aujourd’hui dans l’Essonne). Joseph reste à Paris, pendant que Rose continue de se rendre à la capitale pour travailler. Aucun n’a porté l’étoile jaune pendant cette période, selon les souvenirs d’Henri.
La famille de Rose est durement touchée par la Shoah. Son frère Camille (Kelman), est arrêté lors de la rafle du Billet vert le 14 mai 1941 et déporté par le convoi 8. Sa sœur aînée, Annette Pilcer, de nationalité polonaise, est arrêtée à son domicile du 46 rue Amelot pendant la rafle du Vel d’Hiv, et déportée par le convoi 12 du 29 juillet 1942. Joseph (dont le premier prénom est Israël) est également arrêté. Il aurait été à Quevauvillers, dans la Somme. Il est déporté le 2 mars 1943, par le convoi 49.
Samuel Kessel[1], le frère de Rose qui avait été témoin à son mariage, est arrêté dans le Cantal et déporté en novembre 1943. Il est toutefois difficile de savoir si la famille a été informée à l’époque de ces déportations.
À cause des lois anti-juives, Joseph ne peut plus exercer ouvertement son métier et doit sans doute gagner sa vie en participant au marché noir. Le sort de Joseph bascule le 5 avril 1944. Il est arrêté dans le 3e arrondissement de Paris le 5 avril 1944, lors d’un contrôle d’identité par la police française. La mention « juif » a été « lavée » sur sa carte d’identité, mais surtout il est accusé de trafic de titres de rationnement et de recel. Selon un article de Johnna Lehr dans la revue Les Annales (2021), Joseph aurait forcé le trait sur son comportement délinquant, de façon à relever des autorités françaises, et non pas allemandes.
Archives de la Préfecture de police, 77 W 815 (dossier Inspektor)
Ces infractions le conduisent en prison, lui évitant le camp d’internement de Drancy en tant que juif. Il est incarcéré du 19 avril 1944 au 19 juillet 1944 à la prison de la Santé, où il se retrouve avec 4.634 autres détenus.
Archives de la Préfecture de police, 77 W 815.
Ses lettres conservées par la famille et le procès-verbal de son arrestation, trouvé par Johanna Lehr[2] dans les archives de la préfecture de police de Paris, permettent de reconstituer en détail ces quatre mois de détention. Elles donnent un aperçu de son état d’esprit et de ses préoccupations. Il reçoit aussi des colis qui améliorent son ordinaire.
Lettre de Joseph Inspektor
(Archives familiales / Mémorial de la Shoah CMLXXV(4)-3
Dans ses lettres, il parle peu de lui et ne donne jamais l’identité exacte des personnes qu’il évoque, utilisant des codes pour assurer la sécurité des siens. Il cherche à savoir comment se portent ses enfants (« Riri », et « Gigi »). Il donne surtout des conseils à sa femme pour se ravitailler et auprès de qui elle peut chercher de l’aide. L’arrivée de colis alimentaires le préoccupe aussi, et le papier vient parfois aussi à manquer pour poursuivre les échanges épistolaires. Il transmet aussi des informations sur la vie en prison et comment les nouvelles circulent : il est au courant de l’avancée des Alliés, et il aide à confectionner des drapeaux tricolores pour la fête nationale.
Dans une de ses lettres, Joseph évoque la mutinerie qui éclate dans la prison le 14 juillet. Les autorités pénitentiaires, aidées par des miliciens et des Allemands répriment la révolte, qui fait 34 victimes. Beaucoup de cellules sont devenues inutilisables. Les autorités pénitentiaires décident donc de libérer de nombreux détenus de droit commun les jours suivants, Joseph Inspektor est l’un deux. Il a été placé sur cette liste par le juge d’instruction Raymond Charles le 19 juillet 1944. Son avocate intervient immédiatement car cette décision expose particulièrement son client. En tant que juif, il doit nécessairement passer par le dépôt de la Préfecture de police, conformément à la procédure établie contre les Juifs sortant de prison. Le juge reste inflexible, et le jour même, Joseph est remis entre les mains la 5e section des Renseignements Généraux, c’est-à-dire le service des Affaires juives du commissaire Charles Permilleux[3] qui doit statuer sur sa « situation ». Il risque désormais d’être envoyé à Drancy. Pendant dix jours, son sort reste incertain. Ses lettres indiquent qu’il est balloté entre le dépôt de la préfecture de police et la prison de la Santé. Il garde espoir, car certains de ses codétenus sont renvoyés en prison. Le 27 juillet, le commissaire de police Jean Dides, en poste dans les services du Commissariat aux questions juives de 1942 à 1944, scelle son sort. De « race juive », Joseph est « mis à la disposition de Charles Permilleux ». Ce dernier décide de son transfert au camp d’internement de Drancy. Il y est envoyé le 29 juillet en fin de journée.
Lettres de Joseph Inspektor
(Archives familiales / Mémorial de la Shoah CMLXXV(4)-3
Dernière lettre de Joseph Inspektor (29 juillet 1994)
(Archives familiales / Mémorial de la Shoah CMLXXV(4)-3
Dans ce camp, destiné uniquement aux Juifs de 1942 à 1944, Joseph Inspektor ne passe que deux jours. Avec 1305 autres personnes de tout âge, le matin du 31 juillet 1944, il est conduit en autobus à la gare de Bobigny. Là, il est entassé dans un wagon à bestiaux. Déporté sans sa famille, il est sans doute réuni à d’autres hommes seuls, dans un wagon dit des « célibataires ».
Juifs internés dans le camp de Drancy entre 1941 et 1944.
(encyclopedia.ushmm.org)
Joseph Inspektor fait partie du convoi 77 qui se dirige vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau.
Cahier de mutation du camp de Drancy
Archives Nationales – F9-5788
Le 3 août 1944, Il échappe aux chambres à gaz à son arrivée et est sélectionné pour entrer dans le camp.
Le numéro de matricule (B-3803) de Joseph Inspektor permet de retracer très partiellement son histoire dans le complexe concentrationnaire.
Après avoir été tatoué et subi une « quarantaine », Joseph Inspektor est sélectionné pour travailler au camp de Monowitz – Buna (Auschwitz III). Il est affecté dans cette usine de production de caoutchouc synthétique appelée « Buna », sans doute parce qu’il est électricien. Parmi les déportés qu’il croise, des Juifs mais aussi des prisonniers politiques et de droit commun. Robert Waitz, médecin et prisonnier dans le camp d’Auschwitz III, qualifie Monowitz de « camp d’extermination » avec des conditions de travail épuisantes. Soumis à la faim et aux violences des gardes, les travailleurs de Monowitz ont une espérance de vie très courte : souvent de trois à quatre mois.
Usines IG Farben au camp de Monowitz
(Creative Commons)
Joseph n’a pas échappé à cette violence. Son nom est consigné dans le registre de l’infirmerie du camp, le « revier », un mois après son arrivée à Auschwitz. Il y est entré le 16 septembre avec une mâchoire cassée. D’autres détenus sont entrés à l’infirmerie le même jour que lui pour le même motif. Sa blessure fait sans doute suite aux punitions corporelles qu’administraient les gardes, comme a pu en témoigner Primo Levi dans son livre Si c’est un homme. Un mois plus tard, sa sortie est mentionnée dans le registre, le 16 octobre 1944. L’infirmerie du camp fonctionnait comme une antichambre de la mort, et les sources concernant Jospeh s’arrêtent à cette date.
Mention de Joseph Inspektor, dans le registre de l’infirmerie des détenus du KL Auschwitz-Monowitz.
Archives Bad Arolsen / « Behandlungsbuch der Zahnstation des Häftlingskrankenhauses KL Auschwitz-Monowitz » (10 Mai 1944 – 12 janvier 1945)
Que lui est-il arrivé ensuite ?
Il a peut-être été transféré dans un autre camp comme d’autres déportés du convoi 77. En effet, le 26 octobre 1944, au moins 75 hommes dont les matricules étaient compris entre B-3675 et B-3955 ont été envoyés au camp de concentration du Stutthof. Le numéro de Joseph étant compris dans cet intervalle, cela permet d’envisager qu’il fut peut-être transféré dans un autre camp avant de perdre la vie. Mais le système concentrationnaire nazi exploitant le corps humain jusqu’à sa destruction, l’hypothèse la plus probable est que jugé inapte, Joseph aura été assassiné dans les chambres à gaz. Il peut également avoir participé aux « marches de la mort » et y avoir succombé.
Les élèves trouvent la mention du nom de Joseph Inspektor dans le Livre des Noms lors de leur visite au Block 27 (Musée d’Auschwitz), en janvier 2025. (Photo. V. Garrigues).
Notes & références
[1] La fille de Samuel, Odette Pluskwa, enfant cachée, a témoigné pour le Mémorial de la Shoah sur sa famille. En Pologne comme en France, la famille avait des convictions socialistes.
[2] Johanna Lehr, Au nom de la loi. La persécution quotidienne des Juifs à Paris sous l’occupation, Gallimard, 2024.
[3] Laurent Joly, Dénoncer les Juifs sous l’Occupation, CNRS éditions, 2017 ; Maurice Rajsfus, La Police de Vichy, éditions du Détour, 1995.
Archives
- Service Historique de la Défense
AC 21P 258770 – dossier de Joseph Inspektor comme victime civile - Archives nationales
Dossier de naturalisation
BB11_11285 – dossier de Joseph Inspektor (1927) - Archives de la préfecture de Paris
77 W 815 – dossier Inspektor
CC2 – registre des consignés provisoires au dépôt, juillet 1944 - Mémorial de la Shoah
CMLXXXV (4)-3 – Don Inspektor
MXII_1129 à MXII_1151 Photographies de la famille (il y a des erreurs d’identification sur les fiches en ligne) - Archives Bad Arolsen
« Behandlungsbuch der Zahnstation des Häftlingskrankenhauses KL Auschwitz-Monowitz » (10 Mai 1944 – 12 janvier 1945) - Archives privées de la famille Inspektor
English
Polski


































