Julie Deroyer est docteure en histoire et professeure d’histoire, géographie et géopolitique au lycée Saint-Michel de Picpus de Paris (12e). Au cours de l’année 2023-2024, ses élèves de Terminale ont réalisé la biographie de Louise Mochon. Un travail récompensé par le prix des lycées en 2024.
Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
Il me semble que le projet Convoi 77 est une piste très concrète pour aborder la Shoah d’une manière différente. On n’aborde pas le sujet par la fin, c’est-à-dire l’assassinat des Juifs d’Europe. Cela permet de décaler le prisme consistant à faire des Juifs uniquement des victimes d’un système destructeur. Travailler sur des biographies, c’est remettre ces personnes dans un chemin de vie, dans des communautés, dans des familles.

Pour la biographie d’Abraham Kaplan, une des trois qu’on a rédigées, on a retracé l’itinéraire de sa famille arrivée en France vers 1900. Il a eu quatre enfants, dont trois fils qui ont combattu durant la Première Guerre mondiale. Le mari de Clara Ilzicer (une autre des biographies), un Polonais arrivé en France en 1911, a demandé à intégrer le bataillon des volontaires étrangers, il est mort lors des combats en 1915. C’est très intéressant de travailler avec les élèves et qu’ils se rendent compte que toutes ces personnes n’étaient pas destinées à terminer assassinées dans le cadre du projet hitlérien. On entre dans la Shoah par des vies tout à fait classiques, normales, qui se construisent, qui peuvent connaître des difficultés, mais aussi de grands bonheurs. Et puis un jour, le système nazi les percute, il les persécute et les assassine. Je pense donc que cette entrée est complètement différente, cela modifie l’approche.
De plus, si on veut leur rendre un hommage décent et contribuer à restaurer leur dignité, il faut qu’on soit au plus près possible de ce que les sources historiques nous permettent d’approcher. Ainsi on les replace dans une humanité. C’est pourquoi il est important de ne pas bâcler une biographie.
Quand on travaille sur la déportation et les camps, comment gérer la partie émotionnelle de ce sujet ?
C’est vrai qu’à un moment on peut se sentir submergé émotionnellement quand on travaille sur la Shoah. Mais il faut se faire confiance aussi, et mettre ce travail à distance. Souvent les élèves me demandent « comment faites-vous pour parler des guerres, des massacres, des génocides… sans être submergée ? » Je leur réponds « bien sûr que je suis touchée par ces événements dramatiques, mais j’essaie d’avoir le regard de l’historienne, le recul de la personne qui va analyser et vous transmettre ça, or moi je ne dois pas vous transmettre quelque chose d’anxiogène, les faits sont les faits et on n’y peut rien. L’émotion est l’ennemie de l’analyse, donc je la mets à distance ». Cela a constitué, tant pour moi que pour les élèves, une de nos ambitions lors de notre travail sur les biographies : trouver la ligne de crête entre la plongée dans une humanité meurtrie et le travail d’historien à partir des sources et de leur analyse.
Qu’est-ce que ce travail sur les biographies apporte aux élèves selon vous ?

C’était la première fois que je mettais des archives historiques entre les mains de mes lycéens. On les a vraiment exploitées comme des sources, pas comme une illustration. Il a fallu tout découvrir, comprendre le sens d’un document, comment le lire, quelle valeur lui accorder, comment l’exploiter, décrypter des annotations apposées souvent à des dates différentes. Un des élèves a demandé à la Croix-Rouge internationale de nous envoyer des archives concernant Louise. On a reçu une vingtaine de pages de documents très divers, et là on s’est aperçus que de certains déclaraient Louise comme décédée, alors que nous savions qu’elle était vivante. Cela a amené les élèves à prendre du recul, à se méfier des sources, et à la conclusion qu’il fallait les croiser pour confirmer chaque information. En somme, en plus de la dimension humaine qui ancre dans le réel, à savoir qu’on avait retrouvé cette femme après tant d’années, cela nous a confrontés aux sources et amenés à produire un travail qui respecte les attendus de la rigueur historique. Je n’ai pas la prétention de dire qu’on a produit un travail d’historien au sens propre, mais on s’est approchés de ce qu’on peut faire en Master.
Quels sont les avantages, pour les élèves, à participer à un tel projet, par rapport à un enseignement plus classique de la Seconde Guerre mondiale ?
Personnellement, enseignant en HGGSP, et non en tronc commun où ce chapitre est abordé en tant que tel, je n’ai pas eu le retour que j’aurais pu espérer dans un cours d’histoire « classique ». Néanmoins, je me suis appuyée sur cette expérience pour l’année scolaire suivante à l’occasion du travail sur une nouvelle biographie. J’ai beaucoup appris de la manière dont, avec les élèves, nous avions progressé sur le plan méthodologique, sur les attentes pédagogiques, sur les résultats. De plus, à de très nombreuses reprises, y compris dans des chapitres dont le thème n’avait rien à voir, je suis revenue sur ce travail. Par exemple, quand en géopolitique en Première nous avons étudié l’Empire ottoman et les répressions sur les minorités, j’ai mentionné la situation de la famille de Louise Mochon : ses deux parents sont issus de la communauté judéo-turque d’origine espagnole d’Izmir, ils ont fui hors de l’Empire ottoman dans les années 1920, comme de nombreux autres Juifs et se sont dirigés vers la France, qui avait alors besoin de main-d’œuvre.

Avoir retracé le parcours de trois personnes (Louise Mochon, Abraham Kaplan et Clara Ilzicer) de la fin du XIXe au XXe siècle, nous a permis d’aborder les pogroms dans la Russie occidentale, les pays baltes et la Pologne, et puis l’exil qui les mène en France. Cela m’a donné la possibilité, alors que je mobilisais des références historiques, de les ancrer très concrètement au travers de destinées des personnes sur lesquelles les élèves avaient travaillé.
Et à vous, enseignante, qu’est-ce que cette expérience vous a apportée ?
Vous savez, après vingt ans à enseigner, on peut se sentir lassée. Et l’année dernière, ce projet m’a transportée. C’était extrêmement stimulant de se remettre dans les archives. Pour les élèves, cela a changé la posture professorale. Durant l’heure hebdomadaire que j’ai consacrée au projet Convoi 77, ils se mettaient par groupes de huit, et moi je naviguais entre eux pour discuter. En fait, j’étais l’une d’entre eux, on travaillait ensemble, et on s’apportait mutuellement. C’est un projet qui les a également responsabilisés dans leur travail de recherche, ils ne se trouvaient plus dans le rôle un peu passif d’élèves qui attendent que le savoir descende. Les nouveaux principes pédagogiques veulent que les élèves soient acteurs de leur savoir, eh bien là, c’était vraiment le cas. Ce que je souhaite avec mes élèves, c’est établir un échange réciproque : que leurs interrogations nourrissent ma réflexion, qui en retour les fasse avancer. Or l’année passée, j’avais du mal à le faire avec cette classe qui était formidable, mais très scolaire au début d’année. Avec le projet Convoi 77, on a pu aller vers ce genre d’échanges réflexifs, et l’ambiance a gagné en spontanéité et en confiance. J’ai des élèves qui me parlent encore de ce projet, et les parents m’ont dit que leurs enfants avaient été marqués par ce travail inédit pour eux.
Vous avez fait une belle rencontre durant ce travail, pouvez-vous la raconter ?
Comme nous savions que Louise Mochon était toujours vivante, nous souhaitions entrer en contact avec elle. Cela a été laborieux car elle n’avait pas souhaité être retrouvée durant toutes ces années. Nous avons réussi à avoir un retour une semaine seulement avant le bac. Cela a été un retournement incroyable. Au fil de nos échanges avec Louise et sa fille Catherine, la confiance s’est installée. Une telle situation n’est pas évidente : pour Catherine, découvrir qu’une classe entière a travaillé sur sa famille et qu’on était en mesure de lui apprendre des choses qu’elle ignorait, c’était un peu déstabilisant. Il a fallu installer cette confiance entre nous, ce qui nous a ensuite permis de lui demander d’autres documents complémentaires et donc de produire une biographie beaucoup plus dense.
Louise et Catherine ont été invitées à la cérémonie de remise du Prix des Lycées pour les biographies de 2024. À cette occasion, elles ont pu rencontrer quelques-uns de mes élèves (devenus alors étudiants). C’était la toute première fois que nous voyions Louise. Elle était, elle aussi, très heureuse de rencontrer ces jeunes et de discuter avec eux.
Votre travail sur Louise Mochon est-il terminé?
Du point de vue pédagogique, on peut considérer qu’il est terminé. Avec les élèves, on a rendu la biographie, et elle est maintenant publiée sur le site. Cela étant, à la marge, il y a parfois des petites choses à ajouter. Par exemple, on vient de me faire découvrir un livre dont j’ignorais l’existence, et qui mentionne Louise Mochon, sa mère et sa sœur (qui sont par ailleurs toutes les trois revenues d’Auschwitz). Pour la précision historique, on voudrait pouvoir apporter de petites modifications.
Envisagez-vous de continuer à travailler avec Convoi 77 ?

Tout à fait. Cette année nous travaillons sur une autre biographie avec les élèves, qui eux aussi ont été emballés par le projet. Il s’agit là encore d’une histoire incroyable : la femme dont nous allons écrire la biographie, Raymonde Goldstein, était enceinte quand elle a été déportée. Elle a accouché d’un petit garçon à Zittau (un sous-camp de Gross-Rosen). Tous les deux sont revenus vivants des camps, et ce fils, Gérard, est encore en vie aujourd’hui.
Le sous-camp de Zittau accueillait des femmes enceintes (transférées d’Auschwitz par Josef Mengele qui espérait sans doute poursuivre à Zittau ses expériences macabres sur elles). Après son accouchement, Raymonde Goldstein a allaité, en plus de son fils, une autre petite fille dont la mère, Léa Raulet, n’avait pas assez de lait. Cette petite fille, Danièle, est toujours en vie aujourd’hui.
Je suis en contact avec Mme Hurtevent, la professeure qui a travaillé l’an dernier sur la biographie de Léa Raulet. Ce qu’on aimerait, c’est faire se rencontrer Danièle et Gérard, ces deux bébés nés en déportation, et nourris au même lait, ce serait assez incroyable !
Entretien réalisé en mai 2025. Propos rapportés par Thibault Le Hégarat.
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