Marie Fournès Kyrylyszyn est professeure d’anglais et Nicolas Cervetti professeur d’histoire-géographie-EMC. Ils enseignent au collège Le Plantaurel, à Cazères (Haute-Garonne). Depuis septembre 2025, et avec trois autres pays européens, ils ont lancé le projet « Memory Keepers » en lien avec Convoi 77. Ils ont bien voulu nous présenter leur travail.
Convoi 77: Comment l’idée du projet « Memory Keepers » vous est-elle venue?
Marie Fournès Kyrylyszyn: C’est un projet qui a vu le jour, en fin d’année scolaire dernière, d’un désir commun avec Nicolas. On avait envie depuis quelque temps, de faire un projet croisé alliant les langues avec l’histoire. De mon côté je coordonne les projets à l’international via le dispositif eTwinning depuis plusieurs années, ce qui permet de travailler avec des classes partenaires dans d’autres pays.
Nicolas Cervetti: Quant à moi je suis en charge de l’atelier du CNRD. Or, à la fin de l’année dernière, la thématique du Concours pour l’année 2025–2026 a été annoncée, et c’était « la fin du système concentrationnaire nazi de 1944 à 1948 », avec trois verbes clés: « survivre, témoigner et juger ». On a trouvé que la thématique du CNRD collait parfaitement avec le Convoi 77, que ce soit pour la chronologie comme pour les témoignages. Maintenant que le projet est lancé, les élèves sentent vraiment qu’il y a un maillage entre l’atelier CNRD et l’atelier eTwinning, les échanges sont constants.
MFK: On a nommé notre projet « Memory Keepers » parce que notre mission est d’être gardiens et passeurs de mémoire, et de transmettre des valeurs pour lesquelles on doit se mobiliser. Et dans l’équipe nous pouvons compter aussi sur la présence de Mme Marie Boyer, professeure d’anglais, et Anne-Laure Même, professeure d’espagnol.
C77: Vous préparez avec vos élèves les biographies de trois déportés du convoi n°77, de qui s’agit-il ?
MFK: Il y a tout d’abord Hïam Henchis qui est né dans l’actuelle Moldavie, en 1909. On l’a choisi parce qu’avant d’être arrêté il vivait à Caussade [Tarn-et-Garonne] pas très loin de chez nous. Il était professeur de musique et a été arrêté à Toulouse en 1944. Ensuite il y a Eva Goldberg, née en Pologne et qui vivait à Lyon au moment de son arrestation. Et la dernière, Regina Flamm, est née en Roumanie, et son parcours personnel l’a menée en France où elle a été arrêtée elle-aussi. De ces trois déportés, seul Hïam Henchis a survécu.
C77: Votre projet a une envergure européenne, de quelle façon fonctionne-t-il?
MFK: Nous avons pour partenaires des classes en Allemagne, Ukraine et Roumanie1. Depuis déjà deux ou trois ans, nous travaillons avec l’Allemagne et l’Ukraine sur d’autres projets avec des thématiques très différentes (l’intelligence artificielle, la musique…). Ce qui est intéressant avec la thématique de la Seconde Guerre mondiale, c’est que cette expérience a été vécue différemment dans chaque pays.

C77: Ce projet est réalisé dans le cadre du dispositif international eTwinning. En quoi consiste-t-il?
MFK: C’est un peu le petit frère d’Erasmus. À la différence qu’Erasmus engage des financements pour des mobilités physiques d’élèves, alors qu’eTwinning permet de faire ce qu’ils appellent des mobilités virtuelles, c’est-à-dire qu’on collabore sans vraiment se rencontrer. Cela offre tout de même la possibilité de nouer des relations avec des classes de quarante-cinq pays différents. L’idée centrale d’eTwinning, s’il y avait un mot à donner, c’est collaboration, vraiment. Le but est de tous avancer dans la même direction, en élaborant des activités ensemble, le calendrier du projet, le contenu.
C77: Dans quelle langue se font les échanges entre élèves?
MFK: L’anglais est la langue commune du projet, c’est dans cette langue que les biographies sont rédigées dans un premier temps. Puis chaque pays partenaire va opérer une traduction afin de les proposer aussi en français, allemand, ukrainien, roumain. On pourra peut-être les traduire en moldave et en polonais également.
C77: Comment se font les échanges entres élèves? Sont-ils autonomes ou forcément supervisés par leurs enseignants?
MFK: Les deux. Nous avons formé trois équipes internationales: une qui travaille sur Eva, une autre sur Regina et la troisième sur Hïam. Et chaque équipe est constituée d’élèves français, allemands, roumains et ukrainiens. Nous avons une plateforme en ligne (le Twinspace) sur laquelle on partage les ressources, les informations, les photos de nos documents. Il y a plusieurs espaces où les élèves peuvent croiser leurs idées, leurs doutes, leurs questions. Et puis il y a un forum où ils peuvent échanger de manière un peu plus directe, même si c’est en asynchrone.

C77: Avez-vous pu réaliser des visioconférences?
MFK: On en a déjà fait deux depuis le début de l’année. La première était en présence de Monsieur Serge Jacubert [membre de l’association Convoi 77], qui a été formidable parce qu’on lui a demandé de nous faire une séance de présentation de l’association devant tous les partenaires. Son format était vraiment adapté aux élèves, dans un anglais super clair, et qui a permis à tout le monde de bien comprendre les attentes, les origines de l’association, ses buts, etc. Et ensuite, le 27 janvier dernier, on a célébré tous ensemble la Journée internationale en mémoires des victimes de la Shoah et pour la prévention des crimes contre l’humanité. Pendant une heure, en visio, les élèves ont lu des poèmes et des textes de leur choix. Les nôtres avaient choisi Liberté de Paul Éluard. Chaque classe a lu ces textes en langue maternelle, suivi évidemment d’une présentation en anglais pour faire sens et pour permettre à tous les élèves de comprendre ce qui avait été dit. On a terminé par l’observation d’une minute de silence en allumant tous ensemble des bougies en visioconférence.
C77: Y a-t-il une chance que les élèves se rencontrent un jour?
MFK: Oui, ce sera même un temps fort: les élèves allemands viennent en France du 5 au 9 mai prochain. C’est grâce à Erasmus que cette mobilité a été financés. Nous avons prévu un temps de travail conjoint pour avancer sur les biographies. Et aussi, nous participerons tous ensemble aux commémorations du 8–Mai.
C77: Le 8–Mai est-il également commémoré en Allemagne?
MFK: Non justement, pour autant notre collègue Allemande est enthousiaste à cette perspective. Avec ses élèves qui ont entre 14 et 16 ans, ils ont envie de comprendre, de revenir sur ce passé douloureux et que tout le monde puisse avancer dans une direction commune. Ils sont donc très contents d’être là le 8 mai prochain pour vivre ces commémorations. Nous irons au village martyr de Marsoulas, qui a vécu à une échelle moins grande, mais tout aussi tragique, la même tragédie qu’Oradour-sur-Glane.
C77: Vos élèves ont récemment rencontré un témoin, M. Léon Placek. Comment les élèves avaient préparé cette journée ?

NC: Les élèves ont préparé des questions que nous avons classées par thématique: il y avait le sujet de l’arrestation, de l’internement à Drancy, de sa famille. Également les thèmes de la déportation, de la vie à Bergen-Belsen, du retour en France après la guerre et de la vie après la guerre d’un déporté. Ce sont justement des thématiques qui collent totalement au sujet du CNRD de cette année, « survivre, témoigner ». C’est ça qui était très intéressant.
MFK: Ces questions, ils les avaient préparées en collaboration avec les partenaires européens, car chaque classe a interviewé une personnalité différente. Au préalable tous les élèves ont mis des idées en commun, notamment le genre de questions à poser selon le profil de la personne à interroger. Que demande-t-on à un survivant des camps? À un historien? À un auteur? etc.
NC: Nos élèves avaient un peu peur de poser certaines questions à M. Placek. Ils m’ont demandé « est-ce que ça se fait de lui demander s’il a vu des morts? » Ils n’osaient pas, ils avaient peur que ce soit de l’ordre de l’intime, d’où leur retenue. Je leur ai dit « il vient pour ça, donc vous pouvez tout demander ». Et dès le début, Léon Placek a raconté certaines anecdotes de manière très frontale, sans tabou, il a dit les choses clairement.
MFK: Les élèves ont été très marqués. Ils se sont fait prendre en photo avec M. Placek à la fin, et certains ont cité cette rencontre comme étant un souvenir marquant de leur année au collège. Pour eux c’était un moment unique, ils ont le sentiment d’avoir appris l’histoire au travers de cette rencontre.
Convoi 77: De quelle manière ce projet vous permet-il d’articuler la connaissance du passé avec l’engagement dans le présent?
MFK: Aujourd’hui, la situation en Europe s’est fragilisée sur plusieurs terrains: on assiste à une vague d’euroscepticisme, d’antisémitisme, de racisme, d’exclusion, etc. Nous voulons justement créer des échanges culturels en travaillant avec des partenaires de différentes nationalités, différentes cultures. Sans que nous, les professeurs, y soyons pour quelque chose, les élèves ont créé un groupe WhatsApp pour discuter tous ensemble, qu’ils soient d’Ukraine, de Roumanie, d’Allemagne ou France. De réelles amitiés se sont nouées. C’est une belle opportunité de faire des ponts entre les générations et les valeurs, les pays et les cultures2.
NC: La préparation au CNRD est aussi un engagement citoyen des élèves autour des valeurs partagées, notamment la liberté, l’égalité et la fraternité. Mes élèves des années précédentes disent que ce concours leur a fait prendre conscience de la chance qu’ils ont de vivre en paix, conscience aussi des horreurs passés. Ils souhaitent que cela ne se reproduise plus. Donc les faire rencontrer Léon Placek, qui a été déporté avec sa mère parce que juif, cela a du sens au regard de l’actualité internationale et du retour des conflits.

MFK: Et ça fait un lien entre l’histoire des livres et la réalité qu’on vit aujourd’hui. En particulier par les contacts que nous avons avec les partenaires Ukrainiens, qui sont en guerre depuis quatre ans maintenant. Quand on dit à nos élèves que leurs camarades ukrainiens ne peuvent pas se connecter à une visio parce qu’ils restent chez eux pour s’abriter des attaques de drones et de missiles, là ils prennent vraiment conscience de ce qu’il se passe là bas. Nous on ne peut rien faire de plus que de leur manifester notre soutien. Les élèves ukrainiens sont très sensibles à cette solidarité. Cela a été très émouvant à Noël, on s’est tous envoyé des colis et des cartes par la poste, et les élèves Ukrainiens nous ont envoyé des cadeaux et des décorations typiques de chez eux.
NC: C’est un projet où on se recentre sur les valeurs de solidarité et de respect des droits humains et ça fait vraiment le lien entre le passé et le présent.
Propos recueillis par Thibault Le Hégarat le 10 mars 2026.
- Le collège Le Plantaurel est en lien avec les établissements suivants:
🇩🇪 St-Ursula Realschule, Attendorn (Allemagne)
🇺🇦 Kamianka School ‘Intelect’, Zaporizhzhia (Ukraine)
🇷🇴 Colegiul Național Pedagogic ‘C. Brătescu’, Constanta (Roumanie)
🇫🇷 Classes à horaires aménagés du Collège Michelet de Toulouse (France)
🎼 Le conservatoire de musique de Toulouse ↩︎ - Le projet « Memory Keepers » est lauréat du prix Hippocrène de l’éducation à l’Europe. Cette récompense encourage et salue les projets qui sensibilisent les jeunes aux valeurs européennes. À lire aussi: https://pedagogie.ac-toulouse.fr/langues-vivantes/memory-keepers-un-projet-europeen-de-memoire-et-de-citoyennete ↩︎
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