Eugénie YAHIA

1938-1944 | Naissance: | Arrestation: | Résidence: ,

Eugénie YAHIA

Bonjour,

Je m’appelle Anna TOSTIVINT, j’ai 15 ans et je suis en 3ème au collège François Villon de St Fargeau Ponthierry, en Seine-et-Marne.

Je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire de la Shoah (j’ai lu des livres et vu des films sur le sujet. J’ai également visité différents lieux de mémoire dont des camps d’internement comme Les Milles, Drancy ; la gare de Pithiviers, le mont Valérien). J’ai fait mon stage d’observation professionnelle au Mémorial de la Shoah de Paris en décembre 2022.

Je me suis intéressée à l’association Convoi 77 et j’ai eu l’idée de prendre en charge la biographie d’un déporté de ce convoi. Eugénie Yahia m’a été confiée et j’ai donc commencé sa biographie. Pendant mes recherches, j’ai été aidée par Laurence Klejman, historienne au convoi 77 et par Bernard Grouman qui est l’oncle d’Eugénie, que j’ai eu la chance de rencontrer. J’ai ensuite pu faire une présentation de la vie d’Eugénie à mes camarades de classe durant un cours d’histoire.

Voici l’histoire d’Eugénie :

I. Avant la guerre

1. Origines

Eugénie est la fille aînée de Samuel et de Suzanne Yahia.

a. La branche paternelle

La famille Yahia est d’origine Turque. Les parents, Elie Yahia et Eugénie (ou Signorou) Béhart avaient trois enfants dont les deux premiers sont nés Constantinople, dans le quartier d’Orta. Léon Yahia est né en 1912. En 1936, il exerce le métier de confiseur. Samuel Yahia est né le 7 mars 1913 et Sarah Yahia est née en 1917, à Libecht, ville que je n’ai pas pu trouver sur la carte de Turquie. Les racines de la famille Yahia commencent lors de la naissance d’Elie, en 1877. Ses parents, Michel Yahia et Sarah Merkada s’allient avec la famille Béhart, composée de Yoda Béhart, le père, de Djoya Dgaedeti, la mère, pour le mariage de leurs enfants, Elie et Eugénie en septembre 1908. C’était un mariage religieux. Leurs témoins étaient David Alkaher et Aaron Mizrahi.

Ils émigrent vers la France avant 1924 et s’installent à Lille, dans un appartement, au 129 rue Nationale. Elie est marchand ambulant.

En 1924, Samuel suit ses parents en France. Après un court passage à Paris où il réside 3, impasse Popincourt de 1924 au 15 mai 1925, il rejoint ses parents à Lille et habitera avec eux. Il exerce alors plusieurs métiers : coursier, apprenti plombier, magasinier avant de s’installer à son compte en tant que marchand ambulant, comme son père. Il vend des gants.

Elie Yahia meurt le 23 février 1929, à 51 ans. Samuel est alors le seul soutien de sa famille. Sa mère est en mauvaise santé, son frère Léon ne peut occuper aucun emploi salarié et sa sœur Sarah se charge du ménage.

b. La branche maternelle

David Grouman, né en 1893 et Sura Fuks, née en 1892 habitaient en Pologne où est née, à Varsovie, le 17 août 1919 Szanjdla, Suzanne en français, l’aînée de la fratrie. Ils sont arrivés en France quand Suzanne était enfant. Ils habitèrent quelques temps dans le Nord, à Lille, où est né, le 11 juillet 1924, Bernard, le second de la fratrie. La France avait besoin de mineurs à l’époque et David a fait ce travail pour pouvoir s’intégrer. Il fit rapidement un autre métier: peintre en bâtiment. Ils allèrent ensuite à Paris où les autres membres de la fratrie voient le jour. Marie est née en 1927. Ida est née en janvier 1931 et Isaac, le 19 février 1933. Ils habitaient 12 impasse Saumon, dans le 20ème arrondissement. On ne retrouve plus cette impasse aujourd’hui car on l’a détruite du fait de son insalubrité.

Les enfants sont scolarisés 9 rue Tlemcen. Bernard y entre en octobre 1930 et en ressort le 22 janvier 1938. On dit de lui que c’est un bon élève. Il a obtenu le CEP en juin 1937 avec la mention très bien. Suzanne entre dans l’école de filles en 1931, suivie de Marie, en 1933 et de Ida en 1937. On lit sur le registre que Marie était une « enfant assez intelligente mais très indisciplinée qui a donné énormément de mal ».

Selon le témoignage de Léon Zyguel, leur voisin en 1936, l’impasse Saumon faisait partie d’un quartier ouvrier avec un instinct de classe. La famille Grouman, notamment David, le père, et Bernard, le frère de Suzanne, était d’ailleurs politiquement engagée au parti communiste. Suzanne a ainsi fait partie du mouvement de jeunesse des filles communiste, l’UJFF.

La famille Zyguel vivait dans un deux pièces pour neuf personnes avec une cuisine et les toilettes dans la cour. Les Grouman ont certainement connu les mêmes conditions de vie. L’ambiance était cependant fraternelle, selon Léon Zyguel. Les deux familles étaient d’ailleurs amies car Rachel Zyguel, la mère de Léon, a été le témoin de Suzanne lors de son mariage.

c. Le mariage entre Samuel et Suzanne

Samuel et Suzanne se marient le 23 décembre 1937 à Paris, dans le 20ème arrondissement. Les témoins du mariage sont Léon Grouman, peintre en bâtiment et oncle de Suzanne et Rachel Zyguel, sa voisine. La fête et le mariage religieux se déroulent à Lille. Selon Bernard, le frère de Suzanne, Sura a mal réagit quand elle a appris que sa fille s’était fiancée avec un Turc. Mais, pour Suzanne, c’était un mariage d’amour: Samuel était « beau garçon ».

Suzanne et Samuel, jeunes mariés.

2. Au 129 rue Nationale, Lille

Le 20 août 1938 à 10h10 naît Eugénie. Elle pèse 3kg200 à sa naissance. Elle habite avec ses parents et sa grand-mère paternelle au 129 rue Nationale. Une autre famille d’origine turque habite à ce numéro: les Milisse, dont le chef de famille est lui aussi marchand ambulant. Il est possible que cette famille ait été liée aux Yahia. Les voisins d’Eugénie sont de condition modeste. En 1936, on peut lire dans le recensement qu’il y avait une doubleuse en fourrure, un mécanicien, un employé, une brodeuse, un magasinier. La famille Yahia et la famille Milisse sont les deux seules familles d’origine étrangère.

L’immeuble du 129 rue Nationale appartenait à Mademoiselle Guemonprez. La grand-mère d’Eugénie s’est toujours acquittée de son loyer.

Le 1er septembre 1937, Samuel obtient la nationalité Française, alors que la demande de son frère Léon, avait été refusée en 1935.

Le 24 février 1938, Samuel est victime d’un vol à son domicile : on lui vole deux colis de gants pour une valeur de 1500 francs, ce qui est important pour l’époque.

II. La Seconde Guerre Mondiale

1. La mobilisation de Samuel

En tant que naturalisé Français, Samuel doit satisfaire à ses obligations militaires. Il est appelé à l’activité par décret de mobilisation le 1er septembre 1939 et est affecté au 39ème Régiment d’Infanterie. Il est incorporé le 16 septembre 1939. Il fait cependant un passage à l’hôpital du 8 au 13 janvier 1940. Il retourne aux armées le 18 avril 1940. Il est fait prisonnier de guerre au Frontstalag 192 à Laon en 1941. Il fait l’objet d’une enquête de la commission de révision des naturalisations depuis le 18 mars 1941 (l’avis de cette commission sera réservé car Samuel est prisonnier de guerre). Il est démobilisé le 29 octobre 1941, mais reste encore prisonnier de guerre, peut-être dans un autre Frontstalag.

Pendant l’absence de Samuel, c’est le frère de Suzanne, Bernard, qui reprend son activité de gantier. Puis, il revient à Paris, avec Suzanne et Eugénie en mai 1940. Elles s’installent dans l’appartement impasse Saumon.

A la libération de Samuel pour raisons sanitaires en 1942, Suzanne et Eugénie le rejoignent à Lille. Malgré leur nationalité française, Samuel et Suzanne ne se sentent pas tranquilles. Ils décident de passer en Zone Sud. Suzanne est enceinte.

2. L’arrestation

Ils sont arrêtés le 5 novembre 1942, par la police allemande, sans doute dénoncés par le passeur, selon Bernard Grouman, pour passage clandestin de la ligne de démarcation à La Rochefoucauld. La Rochefoucauld est le poste principal, le seul permettant le franchissement de la ligne en train. Ils sont conduits à la maison d’arrêt d’Angoulême. Ils y restent jusqu’au 18 novembre 1942, date à laquelle ils sont transférés au camp de Poitiers, route de Limoges.

a) La déportation de Samuel

Suzanne part à la maternité de Poitiers le 7 janvier 1943, ce qui est très tôt par rapport à la naissance de Jacqueline. L’envoi à l’hôpital est une façon de la protéger. Mais Samuel ne verra jamais Jacqueline, sa seconde fille, qui naît le 17 février : il est transféré à Drancy le 29 janvier 1943. C’est le 7ème transfert. Dans le livre de Paul Lévy, Elie Bloch: être juif sous l’Occupation, on peut lire qu’au camp de Poitiers, les Yahia occupaient la même partie de baraquement que Georgette Bloch, la femme du rabbin, arrêtée le 22 janvier 1943. «Tous s’entendent très bien». «Lorsque la liste est connue, c’est la stupeur, ceux qui partent confient leurs biens ou leur famille à ceux qui restent.», «Yahia m’a fait des recommandations pour sa femme et sa fille, je n’ai pas pu tenir, j’ai pleuré pour la première fois au camp» écrit Georgette Bloch.

Le 9 mars 1943, Samuel arrive au camp de Beaune-la-Rolande et repart pour Drancy le 23 mars 1943. Il est déporté par le convoi numéro 53, qui part le 25 mars 1943 pour Sobibor.

Que fait Eugénie? On ne retrouve plus mention de la famille Yahia dans la correspondance de Georgette Bloch. Reste-t-elle seule au camp, sans son père ni sa mère, qui est à la maternité? Sur les registres du camp, on peut lire qu’elle est libérée le 15 mars 1943 mais pour aller où? Est-elle allée dans une famille d’accueil?

b) La naissance de Jacqueline

Suzanne accouche de Jacqueline le 17 février 1943 à 4h25 du matin. Jacqueline pèse 3kg 120 et mesure 49 cm. Suzanne allaite son enfant. Elles passent 76 jours à la maternité de Poitiers avant leur sortie le 24 mars 1943. Leur état est jugé «satisfaisant» à leur sortie.

c) La déportation de Suzanne et de Jacqueline

Elles sont toutes les deux transférées à Drancy le 26 mai 1943. Jacqueline n’a pas encore trois mois. Selon Paul Lévy, c’est l’enfant le plus jeune de ce transfert. Eugénie est-elle avec elles? Ce que l’on a retrouvé dans les cahiers de mutations de Drancy, c’est que Eugénie est avec sa mère et sa sœur quand elles arrivent à Drancy le 27 mai 1943. Deux jours après, Suzanne et Jacqueline entrent à l’hôpital Rothschild pour une raison que l’on ne connaît pas. Suzanne y retrouve Rosa Dembicer et son bébé Jacques, hospitalisés en même temps qu’elles. Les deux familles se connaissent sûrement depuis leur passage au camp de Poitiers.

Suzanne est au centre et Jacqueline est sur ses genoux. Jacqueline est le bébé de gauche. La photo a été prise à l’hôpital Rothschild et a été transmise à la famille par une infirmière.

Suzanne et Jacqueline ressortent de l’hôpital le 5 juillet. 13 jours après, Jacqueline et sa mère sont déportées par le convoi 57 en direction d’Auschwitz. Jacqueline a 6 mois et un jour. La date légale de déportation est de 6 mois. Les nazis n’ont pas attendu deux jours avant de décider de la déportation de cette enfant.

3. Les foyers UGIF

Le 9 juin 1943, une demande de libération d’Eugénie est faite: elle est recueillie par l’UGIF. Elle est conduite au centre Lamarck, plus exactement à la crèche qui se situe au 21 rue Paul Albert dans le 18 ème arrondissement. Elle est ensuite hospitalisée à l’hôpital Claude Bernard car elle a les oreillons, maladie contagieuse. Elle réside au pavillon Davaine. Elle reste à l’hôpital du 12 juin au 12 juillet 1943.

Elle rentre au foyer Lamarck puis se rend au foyer UGIF de Neuilly (centre 40). Ce foyer accueille les nourrissons et les jeunes enfants. Le 20 septembre, Eugénie quitte Neuilly pour retourner au centre Lamarck.

Le 12 octobre 1943, elle quitte le foyer Lamarck pour aller au centre de Louveciennes dans les Yvelines. Nous avons le témoignage de Denise Holstein, survivante, qui était monitrice à Louveciennes et qui s’occupait des plus petits. Elle se souvient d’Eugénie qui pleurait souvent le soir au moment de se coucher, en réclamant sa mère.

On ne retrouve pas de trace d’Eugénie dans les registres d’inscription à l’école de Louveciennes.

4. L’arrestation des enfants de Louveciennes

Fin juillet 1944, Aloïs Brunner, commandant du camp de Drancy, décide d’arrêter tous les enfants des centres UGIF de la région parisienne. Denise Holstein raconte comment le centre a été encerclé par les Allemands, comment les enfants devaient rapidement rassembler leurs affaires avant de monter dans un bus qui les a conduits à Drancy où ils sont restés jusqu’au 31 juillet 1944.

5. Le convoi 77

Ce dernier convoi en partance de la gare de Bobigny comporte 1306 déportés dont 324 enfants. 125 enfants déportés sont âgés de moins de 10 ans. Il y a 18 nourrissons. 223 enfants viennent des centres UGIF de la région parisienne; leurs parents ont souvent été déportés avant eux mais ils l’ignorent.

Eugénie était sûrement dans le même wagon que Denise Holstein qui s’occupait des jeunes enfants. Cette dernière raconte des conditions de transport très difficiles: la chaleur, la soif, le manque d’hygiène, l’hostilité des adultes face aux enfants. Elle prend soin des enfants autant qu’elle peut, les faisant respirer par la petite ouverture du haut à tour de rôle. Les enfants n’arrivent pas à dormir et quand enfin ils s’endorment, le train s’arrête. Ils sont arrivés à Auschwitz.

Ils sortent du wagon sous des ordres hargneux prononcés en allemand. Eugénie doit être avec les enfants de Louveciennes quand ils montent dans des camions qui les conduisent à la chambre à gaz.

Aucun enfant de Louveciennes déporté à Auschwitz n’est revenu.

Plaque commémorative à Louveciennes.

Le nom d’Eugénie figure sur la plaque commémorative de Louveciennes et sur la plaque des déportés de Lille.

III. Que sont devenus les survivants ?

Bernard Grouman le 11 juin 2022. Chez lui, il tient la photo de lui avec un camarade.

Bernard et son père, David, sont les seuls de la famille Grouman à ne pas être déportés. Ils ont échappé à la rafle du Vel’d’Hiv car ils se sont cachés. Ils croyaient que seulement les hommes étaient menacés.

Bernard s’engage dans la résistance communiste jusqu’à la fin de la guerre. Il est entré dans un maquis du Vercors: il a participé à la libération de Grenoble et de Lyon. Sa mère, Sura, est déportée par le convoi n°13 du 31 juillet 1942. Son frère et ses sœurs, Isaac, Ida et Marie sont déportés par le convoi n°23 du 24 août 1942.

Je n’ai pas pu avoir d’informations sur la famille de Samuel après la guerre.

En complément :

Consulter les biographies de Cécile DEMBICER et Simon DEMBICER

This biography of Eugénie YAHIA has been translated into English.

Contributeur(s)

Anna TOSTIVINT, élève en 3ème au collège François Villon de St Fargeau Ponthierry, en Seine-et-Marne.

Reproduction du texte et des images

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3 commentaires
  1. hedacq monique 9 mois ago

    bonjour,
    j e ne sais pas si mes précisions suivantes seront utiles;
    je retrace la vie de Marguerite Herscher et j’ai un document du camp de la route de limoges Poitiers mentionnant les noms suivants : internés israélites à transferer le 26 mai 1943
    Yahja Suzanne 17.08.1909 Varsovie française
    Yahja Jacqueline 17.02.1943 Poitiers française
    Yahja Eugenie 21.08.1938 Lille française

    Bravo pour le travail accompli

    • Maes Catherine 3 mois ago

      Merci beaucoup la famille Yahya est la famille de ma mère Louise ma grand mère Sarah yahya était la sœur de Samuel qui était marié à svadjla grouman  » Suzanne  » mon arrière arrière grand père s’appelait eli mordo yahya et sa femme eugenie behart… ça me fait un drôle d’effet de lire l’histoire de ma famille .
      Merci beaucoup ❤️

      • muriel baudry 2 mois ago

        Bonjour!
        J’ai aidé Anna à écrire la biographie d’Eugénie. C’est une grande joie de lire la réaction d’un membre de la famille du côté paternel car nous avons cherché des descendants sans succès.
        Peut-être pourriez-vous nous apporter plus d’informations sur la famille Yahya?
        Muriel Baudry.
        muriel.baudry@ac-creteil.fr

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