“Les jeunes comprennent très bien l’enjeu démocratique pour aujourd’hui à travers l’Histoire de la Shoah” – Margit Sachse

Margit Sachse est enseignante d’histoire à Darmstadt, en Allemagne. Depuis 2014, elle développe avec ses élèves le projet “Des élèves contre l’oubli et pour la démocratie”  („Schüler gegen Vergessen für Demokratie“). Elle a reçu le Prix Obermayer* le 29 janvier 2024 pour cet engagement.

Quand avez-vous commencé un projet Convoi 77 ? 

Le projet “Des élèves contre l’oubli et pour la démocratie”  („Schüler gegen Vergessen für Demokratie“) a commencé en 2014 dans le cadre des échanges avec le témoin Leslie Schwartz (1930-2020) et d´un voyage à Auschwitz durant lequel Pierre Jablon qui nous accompagnait nous a indiqué que 3 femmes (grand-mère, mère et fille) de sa famille n’en sont pas revenues. Nous avons travaillé sur leur histoire personnelle et écrit les biographies de Liese Juda, Hedda Juda et Karoline Strauss** (détails du projet à la fin de l’article).

Il faut savoir qu’après la guerre, aucun survivant de l’ancienne communauté de Darmstadt n’est revenu à Darmstadt. Pour les descendants des anciens citoyens de Darmstadt, l’étude minutieuse de leurs biographies est une préoccupation afin de lutter contre l’oubli de leurs noms. Et pour nos élèves, c’est une façon de se faire une idée de la grande perte subie par de nombreuses familles juives. Cela éveille l’empathie et la compréhension pour le besoin de rendre ces destins visibles.

En 2020, lors de la pandémie, mes élèves ont souhaité poursuivre leurs projets de recherche contre l’oubli et pour la démocratie. Nous avons donc démarré un projet Convoi 77 sur Fanny Azenstarck, une survivante qui faisait partie de la résistance juive et survivait avec leur deux amies résistantes. L’aspect numérique était très important pour pouvoir travailler durant cette période. Nous avons bénéficié de l’aide de Julie, une interprète, et de Serge Jacubert, dont la mère Régine Skorka-Jacubert était elle aussi Résistante et camarade de déportation de Fanny. Lés échanges étaient très vivants et ont permis de mieux comprendre. Cette résonance internationale a été très touchante, motivante et intéressante. 

Ce projet s’est déployé, l’illustratrice Ka Schmitz a fait paraître le résultat de nos recherches sur Fanny sous forme d’un épisode de Bande Dessinée. Il figure dans le Comics Nächstes Jahr in aux éditions Ventil. https://www.ventil-verlag.de/titel/1897/nachstes-jahr-in  

Quelques extraits sur l’histoire de Fanny sont en libre accès. 

Nous avons ensuite continué avec un projet sur Rosa Lambert, née Merzbach et nous sommes en train de faire un voyage au mémorial de la Shoah avec nos partenaires d’un Collège à Colmar qui ont aussi étudié la vie de Rosa Lambert. 

Convoi 77 est un projet très bien fait : on peut choisir l’intensité et la durée du travail, mais aussi travailler en coopération avec des classes dans d’autres pays, ce qui me semble très important et intéressant. J’ai aussi invitée Anastasia Protopsaltis, une collègue d’Athènes à travailler avec nous sur le destin de deux déportés du Convoi 77, né en Grèce. 

Pour nos élèves, c’est une façon de se faire une idée de la grande perte subie par de nombreuses familles juives. Cela éveille l’empathie et la compréhension pour le besoin de rendre ces destins visibles.

Comme les crimes du national-socialisme sont commémorés différemment en France, en Grèce et en Allemagne, il est important de rendre visite aux groupes partenaires dans l’autre pays afin d’échanger sur place sur les points communs et les différences.

Quels aspects motivent particulièrement les élèves ? 

Ils vont spontanément au-delà de l’aspect cours et notes. Ils comprennent très bien l’enjeu démocratique pour aujourd’hui à travers l’Histoire de la Shoah. Ils souhaitent transmettre à leur tour la mémoire, surtout dans le contexte de disparition des derniers témoins directs, et sentent bien la nécessité de devenir des porte-paroles pour la démocratie par la recherche. Ils retiennent bien les conséquences historiques de la “majorité silencieuse”. 

Nous avons parfois rencontré des difficultés au cours de projets passés comme la publication des résultats des recherches sur la page officielle du lycée. Qu’à cela ne tienne, les élèves ont créé leur propre page Internet (déjà depuis 2014) et une webapp „Footprints for freedom“  (depuis 2018) comme réservoir de connaissances et plateforme pour les rencontres de jeunes et le transfert de savoir-faire. Je suis admirative de leur capacité à s’emparer de nouveaux médias et formats. 

En tant que pédagogue, je trouve important que les jeunes donnent des impulsions importantes et qu’ils puissent ensuite participer, avec l’université technique de Darmstadt et la ville de Darmstadt, à la mise en œuvre effective de leur projet pilote et servir de plateforme pour une mise en réseau ultérieure – contre l’oubli et pour la démocratie.

Comme les crimes du national-socialisme sont commémorés différemment en France, en Grèce et en Allemagne, il est important de rendre visite aux groupes partenaires dans l’autre pays afin d’échanger sur place sur les points communs et les différences.

Durant les travaux de recherche, les élèves découvrent des événements locaux qui sont parfois occultés par d’autres, ou peu valorisés, comme des déportations survenues le 11 septembre 1942,  2 ans tout juste avant un bombardement très commémoré dans notre ville.

Depuis 2015, à Darmstadt  les élèves sont invités par le maire à présenter leurs résultats de recherches lors des commémorations officielles en lien avec la Shoah. C’est important pour eux de pouvoir partager leur travail. Et cela crée un lien entre le passé et le présent durant ces cérémonies. 

Vous parliez de la continuité du projet au fil des ans. En quoi est-ce important pour vous ? 

Je donne des cours d’allemand et des projets littéraires, écriture créative et sociohistorique à partir du CM1-CM2. , J’ai également aidé à créer un prix littéraire (depuis 2005) dans notre école et depuis 2009, je m’occupe des participants au concours d’histoire du président fédéral dans notre école. Il faut dire que la Shoah n’est enseignée qu’à partir de la fin du collège en Allemagne. C’est pourquoi il faut trouver en Allemagne, pour les plus jeunes, d’autres approches artistiques du thème de la vie juive et de la Shoah en Europe que les cours d’histoire pure.

Mais ce n’est pas seulement un inconvénient. C’est aussi un atout : je rencontre les élèves à plusieurs moments de leur scolarité. Cela permet de créer un lien de confiance qui est important. 

Des élèves avec qui j’ai travaillé, ont tenu à présenter leurs résultats de recherches lors d’une épreuve optionnelle de l’examen équivalent au Baccalauréat. La continuité des projets permet d’élargir le cercle des élèves. Ils savent qu’en choisissant mon cours d’histoire à la fin du collège et avant le bac, ils participeront à un projet historique, souvent transnational.

Au fil du temps, nous créons des coopérations internationales. Avec la France pour le projet autour de Fanny Azenstarck et Rosa Lambert par exemple, et désormais avec la Grèce pour un autre projet du Convoi 77. Nous avons aussi tissé des liens avec des enseignants et des ambassadeurs de la mémoire du Camp de Gurs de la région de Grenoble et d’Aquitaine en France.

C’est peut-être pour cela que le projet a été repéré par la Fondation Obermayer. Le Prix est porté par “Widen the Circle”, qui signifie “élargir le cercle” en français. 


LE PRIX OBERMAYER

*Le Prix Obermayer récompense les allemands non-juifs qui ont apporté une contribution significative au combat contre la haine et les préjugés, et à la mémoire de l’histoire, de la culture et de la vie juive. Ce Prix est parrainé par le Parlement de Berlin. Il est remis à la Chambre des Députés allemande. 

Margit Sachse l’a obtenu pour le projet “Des élèves contre l’oubli et pour la démocratie”  („Schüler gegen Vergessenfür Demokratie“) qui présente par des médias innovant des recherches sur d’anciens élèves et voisins juifs de Darmstadt et veille ainsi à l’intégration de l’histoire locale juive dans la culture scolaire. Ces travaux ont permis de créer un réseau et une plateforme pour lutter contre l’oubli. Les partenariats transnationaux afin de promouvoir un travail de mémoire commun sont aussi distingués. Elle a également contribué à la reconstitution virtuelle de l’ancienne synagogue de la Ville via une installation fixe. 

Voir les projets lauréats des précédentes années : https://widenthecircle.org/profiles


LIESE JUDA

**Liese Juda était une écolière de Darmstadt, née en 1921. En 1939, elle s’était enfuie en France avec sa famille pour échapper aux nazis, fut internée en été 1940 au camp de Gurs en tant qu’“indésirable“, parvint à s’échapper, mais fut à nouveau emprisonnée et déportée le 9-11 septembre 1942 par le convoi 30 vers Auschwitz-Birkenau où elle fut assassinée, tout comme sa mère et sa grand-mère qui furent également assassinées en novembre 1942 ou ne purent survivre aux épreuves. en raison de son âge avancé.

Malheureusement le nom de Liese Juda avait disparu sur la liste des noms à Auschwitz.

Grâce aux documents de l’ITS (International Tracing Service, Archives à Bad Arolsen) et au grand engagement de sa famille le nom de Liese Juda a pu être corrigé sur le mur du Mémorial de la Shoah à Paris.

Ainsi, à l’occasion du 80e anniversaire de son assassinat (9.-11. septembre 1942 – 2022), nous avons pu commémorer ensemble ces atrocités à Paris (Pierre Jablon avec Beate et Serge Klarsfeld) et à Darmstadt (nous avec notre maire Jochen Partsch et avec nos partenaires de coopération, l’association Mémoires Musicales Sans Frontière de Nouvelle Aquitaine).

Pierre Jablon avait attiré notre attention sur les activités de la résistance juive et nous avait confié une brochure intitulée « La lutte des juifs contre les nazis », coéditée par son père Robert Jablon (1909-2008, cousin de Liese Juda) à Genève en 1944. Nous avons alors commencé à nous intéresser de plus près au thème de la résistance juive. Robert Jablon faisait parti du groupe „Neu beginnen“ de la Résistance.

Depuis la fin de la République de Weimar, Robert Jablon avait tenté de contribuer à l’unification des forces sociales-démocrates et socialistes contre le danger fasciste. En tant que secrétaire de la Baronne Germaine de Rothschild (1884 – 1975), il a réussi à accueillir de nombreux enfants au Château de la Guette et à les sauver grâce aux transports d’enfants vers les États-Unis.

 

 

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