Heinrich SUSSMANN

1904-1986 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Henri SUSSMANN (1904-1986)
Artiste, résistant et survivant de la Shoah

© archives familiales, photo non datée

Henri Sussmann, né Henryk Sussmann, dit Heinrich puis Henri, le 20 novembre 1904 à Tarnopol1 (ancienne Galicie, alors en Autriche-Hongrie, aujourd’hui Ternopil, en Ukraine), est un artiste-peintre, scénographe, militant communiste et résistant français d’origine autrichienne. Son parcours est marqué par l’exil, la lutte contre le nazisme et un engagement artistique fort pour la mémoire de la Shoah.

Jeunesse et formation

Fils de Samuel, représentant de commerce, et de Rachel Leibeles, dite Rosa, Henrich grandit dans une famille juive orthodoxe, en Autriche après que sa famille eut fui à Vienne pendant la Première Guerre mondiale. Dès 1914, il fréquente le lycée à Vienne, puis étudie l’architecture d’intérieur et la scénographie avec Oskar Strnad à l’École des arts appliqués de Vienne et, à Paris, à l’Académie de la Grande Chaumière, dans les années 1920.

Il travaille ensuite comme scénographe, graphiste et affichiste à Berlin pour Universum Film AG et la maison d’édition Ullstein, où il acquiert une reconnaissance professionnelle. Il se marie une première fois, avec Margot Amalia Loewenberg. Mais, avec la montée du nazisme en 1933, il est contraint de fuir Berlin, d’abord vers Vienne, puis à Paris, où il continue son activité artistique tout en s’engageant politiquement au sein du parti communiste.

Exil en France et engagement dans la Résistance

Il divorce, puis se remarie le 4 novembre 1937 avec Anna Goldscheider (Voir la biographie d’Anna Sussmann) à la mairie du 19e arrondissement. Paul Goldscheider, médecin à Vienne, est un de leurs témoins.

Ils vivent 5 rue Manin, dans le 19e arrondissement, avant de déménager dans le même quartier, 8 place du Danube. Ils vivotent, lui en vendant quelques tableaux, elle des bijoux et des tapis.

Heinrich se trouve donc en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Dès septembre 1939, même s’il a perdu sa nationalité autrichienne et est antinazi, Henri est interné comme « étranger ennemi » dans divers camps, notamment au stade de football de Colombes, en banlieue parisienne, et quand celui-ci est évacué en décembre, à Meslay-du-Maine (Mayenne) (où sa femme pourra lui rendre visite).

Henri SUSSMANN à Meslay-sur-Maine 1940
©D.R.
doew.at

Libéré, alors qu’un commissaire de son quartier parisien faisait pression pour qu’il s’engage dans l’armée, il réussit finalement à s’engager en 1940 dans le Service de prestations militaires en France, et fait ses classes à Laval. Le 1er mai 1940, sa femme toujours domiciliée 8 place du Danube à Paris, dans le 19e arrondissement, se voit attribuer une allocation militaire en tant que femme de soldat. À sa démobilisation, après la défaite militaire en juin 1940, Henri se trouve en zone non-occupée.

À partir de mai 1941, il rejoint la Résistance au sein de la MOI (la Main-d’œuvre immigrée). Ainsi, à Paris, il fait des faux-papiers pour sa compatriote juive et résistante Vilma Geiringer. Puis à partir de 1942 et de la création des FTP-MOI, il est affilié à ce mouvement communiste destiné à la guérilla urbaine. Il mène ses premières actions dans la zone non-occupée, à Marseille, où il vit avec Anna, le frère de celle-ci et son épouse.

Heinrich / Henri est renvoyé à Paris en décembre 1943 avec sa femme Anni par la direction politique de l’organisation pour y mener des actions de propagande contre les nazis. Son rôle : rédiger et distribuer des tracts en allemand qui incitent les soldats allemands à la désertion2, et, bien sûr, utiliser ses talents de peintre et graphiste pour continuer à fabriquer de faux-papiers à destination de la Résistance3.

Se cachant dans différentes planques, les Sussmann sont repérés puis perdus de vue par la BS1. Mais ils sont finalement arrêtés plus tard, le 1er juin 1944 à Paris, dans un hôtel, 45 rue Truffaut, dans le 17e arrondissement4. Ils ont été identifiés par la Gestapo après une filature de la Brigade Spéciale (une unité de la police française dédiée à la traque des résistants) liée à son activité clandestine5. Le couple avait pour identité Henri et Annie Béranger, mais les policiers français de la BS1 les avaient surnommés « Homme Rivoli » et « Femme Rivoli », après les avoir repérés dans cette grande artère parisienne lors d’une filature. Dans son dossier pour obtenir la reconnaissance de son activité résistante, Henri écrit qu’ils ont été dénoncés par « une membre de son groupe, D.W., qui a conduit la police » jusqu’à eux.

Ils sont conduits au Dépôt de la préfecture de police de Paris, d’où ils sont tirés à plusieurs reprises pour des interrogatoires brutaux par la Gestapo, au cours desquels Henri est torturé sous les yeux de sa femme. Il y reste du 1er au 6 juin. Ils finissent par avouer leurs contacts avec d’autres résistants communistes.

Le 6 juin, la Gestapo envoie Henri à la prison de Fresnes, puis il est transféré au camp de Drancy le 14 juillet 1944. Là, il reçoit le matricule n°25.118, et est affecté à l’escalier 19, 4e étage, comme en atteste sa fiche de fouille conservée au Mémorial de la Shoah à Paris et le cahier des entrées (« cahier de mutations ») du camp. Il avait 65 francs sur lui, qu’il avait dû d’abord déposer à Fresnes avant de les remettre au camp de Drancy.

©Mémorial de la Shoah.

Anna est également incarcérée, puis conduite dans le camp de transit de Drancy, d’où le couple est déporté à Auschwitz le 31 juillet6. Elle est enceinte de quelques semaines.

  • DAVCC, dossier SUSSMANN Henri 21 P 679 229. Voir aussi, sur le camp des étrangers à Colombes le blog : campdesindesirables.blogspot.com Sur le camp de Meslay-du-Maine, un petit film d’archives www.amorce.eu
  • Document du Front National de Lutte pour la Libération et l’Indépendance de la France, lettre signée par Camphin, liquidateur du Front National, 25 avril 1962., in dossier cité, DAVCC.
  • SUSSMAN, Henri, dossier DAVCC
  • Félix Kreissler, L’Audacieux Défi du « Travail Anti-Allemand », Austriaca : Cahiers universitaires d’information sur l’Autriche, 2008., p. 166. persee.fr
  • SUSSMANN Henri, dossier
  • SUSSMANN Henri, dossier DAVCC

Déportation et survie à Auschwitz

Le 31 juillet 1944, au petit matin, les Sussmann montent avec 1304 autres personnes (âgés de 15 jours à plus de 80 ans) dans les bus qui les emportent, par roulement, à la gare de Bobigny. Là attend un train composé de « wagons à bestiaux », dans lesquels les déportés seront entassés sur de la paille, à 60 par wagon, sans assez de place pour s’assoir, avec un seau d’eau et un peu de nourriture pour viatique, et un simple seau en guise de tinette. Un conducteur de train français conduit le convoi, qui sera plus tard désigné comme convoi 77, jusqu’à la frontière. Puis un chauffeur allemand prend le relais pour parcourir le reste du trajet jusqu’à Auschwitz, en Pologne occupée.

Nous ignorons s’ils ont fait le transport ensemble ou si Henri a été réuni avec d’autres hommes dits « célibataires », dont des résistants, sous une garde renforcée. À leur arrivée à Auschwitz, dans la nuit du 3 août, Henri et Anni Sussmann sont, de toute manière, comme tous les hommes et femmes, séparés sur le quai lors de la sélection. Tous deux échappent à la chambre à gaz et sont sélectionnés pour le travail, lui du côté des hommes, elle du côté des femmes.

Henri Sussmann est tatoué du matricule B-3936. Après la quarantaine, il est affecté à Auschwitz 1, au Blok 18, au Lager central, où il restera jusqu’en janvier 1945.

Il fait partie d’un « kommando » de typographie, où avec cinq autres déportés, il est chargé d’illustrer des cartes de vœux pour les SS. Il y fait la connaissance de Herman Langbein, qui deviendra un « chasseur de nazis ». Grâce au soutien de camarades résistants et à son statut d’artiste, il échappe aux pires traitements. Il parvient aussi à participer à la résistance interne du camp, aidant à faire circuler des informations sur les atrocités nazies.

Malgré une sélection durant laquelle il est désigné pour la chambre à gaz, Henri survit jusqu’à la libération du camp le 27 janvier 1945 par, dit-il « les troupes russes »7. Caché dans un bunker à charbon avec d’autres prisonniers trop faibles pour la marche de la mort, il est récupéré, en larmes, par les Soviétiques. Après un long périple avec l’armée soviétique, qui ne s’attendait pas à trouver des survivants à Auschwitz et dont l’objectif était d’arriver à Berlin, Henri se retrouve à Odessa où sont regroupés les « libérés occidentaux ». Après la capitulation allemande, est enfin rapatrié en France par bateau à Marseille le 10 mai 19458. Une foule immense attend sur le quai du port.

Le 14 juin, soit presque un an jour pour jour après son arrestation, il est interrogé à Paris par G. Gosse, du ministère des Prisonniers, déportés et réfugiés. À cette occasion, Henri Sussmann raconte l’évacuation d’Auschwitz, « par matricules et par blocs », le 18 janvier et donne une évaluation des hommes et femmes malades restés au camp, regroupés tous depuis Monowitz et Birkenau au camp d’Auschwitz-1. Il estimait à environ 1000 le nombre de Français survivants alors, dont 80% pourraient avoir survécu. Henri Sussmann indique également qu’il souhaite faire « une enquête » « sur les enfants du convoi du 31 juillet dont une partie venait de Francfort et s’engage à le communiquer au ministère (il semble que ce n’était pas le cas). Il évoque également les hommes dans « le wagon 1 et le wagon d’évasion de Metz » qui « sont arrivés nus à la gare d’Auschwitz »[1]

L’évasion d’Anni Sussmann

Anni Sussmann, quant à elle, est envoyée à Auschwitz-Birkenau alors qu’elle était enceinte. Elle témoignera plus tard des conditions atroces du camp, où elle a vu son enfant assassiné dès la naissance, jeté dans un four en flammes par un SS9.

En août 1944, elle est transférée dans une usine d’armement en Tchécoslovaquie, à Kratzau. Lors de l’avancée soviétique, elle réussit à s’évader avec une amie, Lilli Schlesinger, et trouve refuge chez des civils français et allemands opposés au régime nazi. Après dix jours de marche, elle atteint la Suisse, devenant l’une des premières survivantes d’Auschwitz à témoigner de ce qui s’y passait10.

L’après-guerre : Témoignage et engagement artistique

Retour à Vienne et confrontation avec l’indifférence

Après avoir été rapatrié en France, en 1945, le couple retourne à Vienne, où ils espèrent reconstruire leur vie et participer à la reconstruction de l’Autriche libérée. Ils sont cependant confrontés à une société autrichienne qui préfère ignorer le passé nazi, voire continue de manifester de l’hostilité à l’égard des survivants juifs. Henri Sussmann témoigne d’un épisode glaçant : « Nous avons été accueillis par la gardienne de l’immeuble, qui s’est exclamée : « Jessas, les Juifs sont déjà de retour ! » », a-t-il raconté.

Malgré cet accueil hostile, Henri s’engage pleinement dans un travail de sensibilisation aux crimes nazis et dans un travail artistique de mémoire. En 1946, il participe à l’exposition « Niemals Vergessen » (« N’oublie jamais ») au Künstlerhaus de Vienne, où il expose des œuvres dénonçant l’horreur des camps.

Son travail artistique se poursuit. En 1978, il réalise les vitraux du mémorial autrichien à Auschwitz-Birkenau, un projet marquant qui immortalise l’engagement des Autrichiens contre le nazisme.

Distinctions et reconnaissance

Bien qu’il se soit installé en Autriche, Henri Sussmann dépose un dossier en France auprès du ministère de la Guerre, à la direction des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, pour faire reconnaître sa déportation à partir de la France et son arrestation comme résistant.

Un certificat du Front national (Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, créé par le Parti communiste français (PCF) par un appel publié le 15 mai 1941) atteste après la guerre qu’Henri Sussmann a lutté « contre l’Armée Allemande, en liaison avec la M.O.I. Missions périlleuses. Renseignements auprès des soldats allemands pour le compte de la résistance française FTPF. Arrestation : rechercher par la Brigade Spéciale et la Gestapo pour ce travail contre l’armée allemande ». Après un long parcours dans les dédales de l’administration française, Henri obtient la reconnaissance du statut de Déporté Résistant, en novembre 1962. Sa carte de couleur rouge lui est remise alors.

Carte de Déporté Résistant de Henri SUSSMANN
©Archives familiales.

Auprès des autorités militaires, il fait également valoir son engagement au côté de l’armée française et obtient, en 1964, le statut de soldat de seconde classe, déporté. Enfin, en 1985, il reçoit une décoration de guerre.

Son engagement dans la Résistance autrichienne et française est aussi reconnu par les autorités autrichiennes.

Dernières années et héritage

Henri et Anni Sussmann continuent à témoigner publiquement jusqu’à la fin de leur vie. Dans un entretien en 1985, ils défendent l’importance de parler de la Shoah face à ceux qui souhaitent « tourner la page ». « Auschwitz mérite d’être inscrit dans l’histoire. Je pense qu’il est nécessaire, surtout pour les jeunes, de le savoir », dit Henri Sussmann.

Henri Sussmann meurt à Vienne le 12 décembre 1986. Après sa mort, la Fondation Anni et Heinrich Sussmann est créée pour préserver son héritage artistique et politique. Elle décerne des bourses à de jeunes artistes dont le travail est dans une optique de liberté.

Cette biographie a été rédigée par la classe de Première du Lycée professionnel Martin Nadaud de Saint-Pierre-des-Cors sous la direction de M. François Huguet, en 2024-2025.

Sources

  • Archives fournies par l’association Convoi 77. Ce dossier, disponible aux archives du SHD à Caen, regroupe plusieurs documents émanant de différentes administrations françaises, notamment les services du ministère des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre. Dossier Henri Sussmann 21 P 679 279
  • Archives de la Ville de Paris, état civil, mariages, 1937, Paris 19e.
  • Archives de la Préfecture de police, dossier consulté au mémorial de la Shoah, interrogatoire du 2 juin 1944. APP. Gb 87 et consignation des Internés. CC2
  • Mémorial de la Shoah, cahier de mutations juillet-août 1944 et fiche de fouilles.
  • Archives Nationales, F9-5588, témoignage d’Henri Sussmann à son retour de camp, 14 juin 1945.
  • Archives de l’ITS, Bad Arolsen : nom, barré sur une liste manuscrite, probablement celle d’un « transport » prévu.
  • Blog sur le camp d’étrangers en 1939 à Colombes, campdesindesirables.blogspot.com
  • Ö1 Anna und Heinrich Sussmann, Fälscher der Resistance,
  • Ö1, entretien avec Anna et Heinrich Sussmann, diffusé le 09/02/1985. mediathek.at
  • Centre de documentation de la Résistance autrichienne (DÖW) , Article : « Heinrich Sussmann : Meslay 1940 » URL : doew.at
  • Heinrich Sussmann, Ich erinnere mich wieder an Auschwitz, Vienne
  • Exposition « Niemals Vergessen » (1946, Künstlerhaus de Vienne)
  • Gerhard Botz, Nationalsozialismus in Wien – Machtübernahme und Herrschaftssicherung 1938/39, DVO, Buchloe,
  • Sophie Lillie & Arye Wachsmuth, Im Schatten der Veränderung (dans Dépossession, Künstlerhaus Vienne, 2021)
  • Maitron en ligne maitron.fr
  • dossier SUSSMANN

[1] Référence à la tentative d’évasion qui a tourné court, organisée avec la résistance du camp de Drancy. Utiliser la fonction recherche sur ce site pour trouver les biographies qui mentionnent cet événement.

Contributeur(s)

Cette biographie a été rédigée par la classe de Première du Lycée professionnel Martin Nadaud de Saint-Pierre-des-Cors sous la direction de M. François Huguet, en 2024-2025.

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