Élise KORSSIA (1940 – 1944)
La courte vie d’Élise Korssia
Avant-Propos
Nous sommes un groupe de douze élèves de 3e. Nous avons décidé de retracer la vie d’Élise Korssia, petite fille juive déportée à Auschwitz. Pendant sa courte vie, elle a habité dans notre ville, Marseille. Nous avons voulu lui redonner vie à travers nos recherches, nos réflexions, nos dessins et nos mots.
Dans notre parcours, nous avons été accompagnés par la dessinatrice Kim Consigny. Pendant six rencontres, elle nous a fait réfléchir à la manière de transformer une histoire vraie et tragique en un récit où l’imaginaire a sa place. Elle nous a initiés aux codes de la bande dessinée : le story-board, le découpage, la construction des personnages, les dialogues et les textes. Comment articuler tout ça ? Quelle place faire à l’imagination face à un tel événement tragique ?
Nous avons beaucoup discuté en classe sur les éléments à retenir dans notre récit, sur comment les organiser, les représenter :
Nous avons aussi étudié les documents d’archives fournis par l’association Convoi 77. Nous les avons interrogés et croisés avec d’autres lectures. Chacun de nous a donc lu des textes documentaires ou des bandes dessinées sur la Shoah. Nous nous sommes aussi penchés sur la vie de la communauté juive à Marseille avant son brutal effacement.
Voici le résultat de notre travail. Il ne veut être ni exhaustif ni définitif. Nous espérons au contraire que d’autres élèves le poursuivront.
Élise Renée Korssia naît le 14 décembre 1940 à Marseille, dans une famille juive originaire d’Oran, en Algérie.
Ses parents, Yaya (né le 16 janvier 1902)[1] et Tamar Fortunée (née Korchia, le 7 août 1904), se sont mariés à Oran le 4 février 1920. En 1936, à la naissance de sa fille Marcelle Camille, Yaya est ébéniste. La famille réside rue du Général-Cérès, à Oran.
Acte de naissance de Yaya KORSSIA, à Oran en 1902
©ANOM – Oran
Ils sont déjà parents de six enfants quand ils s’installent à Marseille en 1939. Le 23 avril de cette même année, Claude naît à Marseille, suivront Élise et Paulette.
Ils ont fui un contexte déjà marqué par l’antisémitisme en Algérie et les incertitudes de la guerre.
La famille habite alors 16 quai du Maréchal-Pétain, aujourd’hui quai du Port, à Marseille. Ils seraient propriétaires de leur maison expliquera en 2000, dans une lettre, la dernière-née de la famille, Paulette Reine (épouse Dorflaufer).
La famille Korssia s’inscrit dans une communauté juive séfarade bien implantée dans la ville. En 1939, des Juifs d’Algérie qui débarquent à Marseille découvrent une grande ville française à la fois familière par la langue et profondément déroutante par son ambiance et ses tensions. Nous avons imaginé que les Korssia découvrent une ville populaire, marquée par la pauvreté de nombreux quartiers, les ruelles insalubres du vieux centre et les pensions bon marché près du port.
Ils entrent, en tant qu’Algériens juifs, dans une société très cosmopolite, avec des Italiens, des Espagnols, des Arméniens, des Nord-Africains, et où la diversité peut à la fois rassurer et dérouter.
Nous avons imaginé une lettre écrite par Yaya, le père, à sa famille restée en Algérie :
Les Korssia sont une famille nombreuse. Son destin sera tragique : la folie nazie va les effacer de l’histoire. Toutefois, certains membres échapperont à la déportation : Fortunée, Paulette, Jacques (Jacob) et Jacqueline. D’autres, en revanche, subissent la persécution nazie aux côtés d’Élise. Parmi eux figurent l’aînée, Gabrielle, (née en 1929), Simone Alice (1935), Marcelle (1936) et Claude (1939), ainsi que leur mère Tamar et leur père Yaya.
La fratrie et leur mère, Tamar, seront déportés par le convoi 77.
Notre première tâche a été de représenter le personnage principal de notre histoire, Élise Korssia : comment la dessiner ? Quel visage, quelle posture, pour cette petite Marseillaise ?
Peut-être qu’elle portait une étoile jaune, nous sommes-nous demandés. Mais, non en fait, parce qu’en zone libre, plus tard zone Sud, l’étoile juive n’a jamais été imposée, même après que les Allemands ont passé la ligne de démarcation. Par ailleurs, en zone occupée / zone Nord, l’étoile était obligatoire à partir de l’âge de 6 ans. Élise aurait été trop jeune. Elle n’a jamais eu 6 ans.
En revanche, comme tous les Juifs algériens qui avaient acquis la nationalité française depuis 1871 et l’application du décret Crémieux, Élise n’est plus française. En effet, les lois antisémites prises en 1940 par le régime de Vichy, collaborateur avec l’Allemagne nazie, sont entrées en vigueur en Algérie, avec petit plus : le gouvernement de Vichy a abrogé le 7 octobre 1940 le décret Crémieux et, de ce fait, supprimé la citoyenneté française de milliers de Juifs algériens.
En novembre 1942, l’armée allemande envahit la zone libre de la France, jusque-là administrée par le régime de Vichy. Marseille, passe sous occupation allemande (en en « zone sud ») : c’est un tournant dramatique pour les familles juives qui y vivent ou y sont réfugiées.
L’armée allemande sur le Vieux Port le 24/1/1943© D.R.
En janvier 1943, l’« Opération Sultan » conduit à des rafles massives et à la destruction du quartier du Vieux-Port, où habite la famille Korssia. La famille est internée dans le camp militaire de Fréjus, dans le Var, puis est libérée.
Destruction du Vieux Port ©D.R.
Tamar et ses enfants se réfugient alors à quelques kilomètres d’Aubagne, dans le village de La Destrousse, entre Aubagne et Aix-en-Provence. Mais Yaya vient travailler à Marseille.
Voici la planche réalisée par Kim Consigny qui met en scène le départ de la famille de Marseille :
Au printemps 1943, la persécution s’intensifie. En mars, Yaya Korssia, le père, est arrêté puis déporté par le convoi 52 du 23 mars vers le camp d’extermination de Sobibor, en Pologne. Comme la plupart des déportés de ce camp, il n’en reviendra pas.
En mai 1944, Tamar, la mère d’Élise, est arrêtée à l’hôpital de Marseille où elle a accompagné sa fille Paulette, née en 1943. Le bébé échappe à l’arrestation grâce à une infirmière qui la cache. Dans le même temps, le jeune Jacques est lui aussi caché par la secrétaire de mairie de La Destrousse, Ginette Martin. Ces actes témoignent du courage de ces « Justes » qui ont risqué leur vie pour en sauver d’autres.
Mais, le 4 mai 1944, Élise, Alice, Marcelle et Claude sont aussi arrêtés par la Gestapo à La Destrousse[2]. Ils sont emprisonnés à la prison des Beaumettes à Marseille, lieu de détention pour de nombreux résistants et Juifs arrêtés.
Le 19 mai 1944, Tamar et ses enfants sont transférés au camp de Drancy, principal camp d’internement en France. Drancy sert de point de transit vers les camps d’extermination nazis.
Camp de Drancy © D.R.
Nous avons lu quelques lettres envoyées de Drancy par des prisonniers. Des textes forts, déchirants, parfois très simples, où les conditions d’internement sont racontées. Nous avons alors imaginé que Tamar, la maman des Korssia, avait écrit une lettre à une voisine juive qui avait échappé aux rafles. La voici :
Au camp de transit de Drancy, Élise reçoit le matricule 22.366.
Le destin des Korssia, comme celui de nombreux autres prisonniers, est sans issue. Le 31 juillet 1944, la famille est conduite à la gare de Bobigny d’où partira le Convoi 77 : 1.306 femmes, hommes et enfants y sont entassés à destination du camp d’extermination d’Auschwitz. Une seule consolation pour la petite Élise dans ce moment d’horreur, où on étouffe dans un wagon surpeuplé (60 personnes y sont serrées, sur de la paille,) où tous les âges sont mélangés, et les gens malades aussi bien que les valides, et où on n’a pas assez à boire alors qu’il fait une chaleur épouvantable en cet été 1944. : Élise n’a pas été séparée de sa mère, de ses sœurs et de son frère.
Trajet Bobigny- Auschwitz©Convoi77.
Le convoi arrive dans la nuit du 3 août. 847 déportés sont conduits directement à la chambre à gaz. Parmi eux, la famille Korssia. Toutes les personnes avec des enfants et tous les enfants seuls (et il y en avait beaucoup dans ce convoi, car le commandant SS de Drancy, Aloïs Brunner, avait fait rafler tous les pensionnaires des maisons de l’UGIF où vivaient des orphelins juifs) étaient orientés vers des camions qui les emmenaient à la chambre à gaz où ils furent assassinés, sans doute le jour-même.
Élise est déclarée officiellement morte le 5 août 1944. Elle avait seulement trois ans et demi. Son acte de décès est établi le 9 janvier 1948 et retranscrit à la mairie de La Destrousse le 23 janvier.
Après-guerre, les enfants Korssia survivants, qui n’ont plus de grands-parents et n’ont qu’un seul oncle vivant, sont mis sous tutelle de l’Office départemental des Anciens Combattants et de la Guerre des Bouches-du-Rhône. C’est au nom de Paulette que l’Office dépose une reconnaissance du statut de Déporté Politique pour Élise, le 28 mars 1953. Il y est précisé que la fillette a été arrêtée en raison de ses « origines israélites ».
En juin 1951, le maire de La Destrousse se souvient de la famille « des braves gens », mais pas de leur arrestation. Ginette Lan épouse Martin, la secrétaire de mairie dont nous avons déjà parlé, témoigne avoir « très bien connu la famille, réfugiée du Vieux-Port de Marseille ». Elle témoigne devant les gendarmes qui enquêtent, que « courant mai 1944, des agents de la Gestapo ont procédé, à La Destrousse, à l’arrestation des enfants Korssia ». Elle pense que Madame Korssia a dû être arrêtée à Marseille. Les agents de la Gestapo savaient où ils devaient se rendre : ils sont allés directement au domicile où se trouvaient les enfants.
Les noms et prénoms, ainsi que la date de naissance d’Élise et ceux des membres déportés de sa famille, sont gravés sur le mur des noms du Mémorial de la Shoah à Paris.
Nous avons décidé de terminer notre travail avec la seule photo qui nous reste de cette famille marseillaise. Une photo où on voit une maman avec ses enfants, habillés pour la fête, à la campagne, heureux.
Les documents d’archive consultés : SHD, dossier 21 P 470 106, dont :
- Certificat du ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre (30/03/1953)
- Rapport de gendarmerie (2/06/1951)
- Certificat de domicile de la mairie de La Destrousse (23/01/1948)
- Demande d’attribution du titre de Déporté politique (28/03/1953)
- Extrait acte naissance d’Élise (pas de date)
Bibliographies consultées
- Pascal Croci, Auschwitz, Paquet 2015.
- Ici même. Marseille 1940-1944, Éditions Jeanne Laffitte, 2013.
- Renée Dray-Bensousan, Les Juifs à Marseille, Les Belles lettres, 2004.
- Renée Dray-Bensousan, Les Marseillais pendant la Seconde guerre mondiale, Gaussen, 2013
- Marseille, Vichi et les nazis. Le temps des rafles, la déportation des juifs, Le temps de l’histoire, 2008.
- Serge Klarkseld, Adieu les enfants, Mille et une nuits, 2005.
- Art Spiegelman, Maus, Flammarion, 2012.
Un travail réalisé en mars-avril 2026 par les élèves : Ahmed, Ilyes, Danya, Eva, Sophia, Leny, Yanis, Amoury, Zoubir, Yanni, Hector, Cécile, Fares, en classe de 3e au collège du Sacré-Cœur à Marseille.
Intervenante artistique : Kim Consigny
Coordination du projet : Irène Mordiglia
[1] Yaya est issu d’une nombreuse fratrie dont plusieurs membres ont survécu à la Shoah. Son père, né en 1859 et exerçant le métier de colporteur, se prénommait Moïse ; et sa mère, née en 1861, s’appelait Messaouda Chiche.
[2] Voir le témoignage de la secrétaire de mairie, Mme Martin.
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