Rosa GEVERTZ

1904 | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Rosa GEVERTZ (1904-1944)

Rosa Henriette Gevertz, née Goldeberg, fut la fille de Léontine Blum et de Salomon Goldeberg. Elle vit le jour en France, à Paris, dans le 5e arrondissement, le 31 octobre 1904, plus précisément dans une annexe de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, au 33 rue de la Bûcherie. Elle n’était pas française par droit du sol car ce droit n’existait pas encore à cette époque.

Photographie de Rosa Gevertz (née Goldeberg), remise par Alain Gevertz, fils de Gérard Gevertz et petit-fils de Rosa

Acte de naissance de Rosa Goldeberg
Source : GEVERTZ Rosa, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-198-7

Solomon Goldeberg naquit le 25 octobre 1877 à Rossieny, en Lituanie (appartenant à la Russie[1]). Il demeurait au 6 passage Saint Pierre dans le 11e arrondissement de Paris, puis devint marchand en 1930, déménageant ainsi au 120 rue Saint Maur. Sa femme, Léontine Blum, vit le jour en 1876, à Rosheim (aucune information n’est disponible sur cette ville[2]), en Russie. Salomon exerçait la profession de tailleur à domicile, et Léontine était couturière. Ces métiers étaient très caractéristiques des familles juives récemment immigrées à cette époque.

Au début du XXᵉ siècle, de nombreux Polonais, dont beaucoup de tailleurs, arrivèrent en France. Ils étaient pour la plupart Juifs. A cette époque, la Pologne n’existait pas encore comme État indépendant, elle était partagée entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. La misère économique sévissait dans les régions rurales polonaises, les conditions de travail étaient très dures, les salaires très bas et les petites exploitations agricoles ne suffisaient plus à faire vivre les familles. Le métier de tailleur était de plus en plus menacé sous l’effet l’industrialisation, les artisans indépendants ne pouvaient pas concurrencer les usines textiles émergentes. C’est ce que l’on nomma la crise de l’artisanat traditionnel notamment à Varsovie et Łódź.

En parallèle, il y avait un fort besoin de main-d’œuvre en France après 1870 et surtout après 1900. La jeune génération cherchait à rompre avec la société traditionnelle et religieuse polonaise pour entrer dans la modernité occidentale[3]. Le prestige de la France était attractif pour un tailleur, en particulier Paris qui était alors le centre technique mondial pour le textile. S’y installer permettait d’accéder à un savoir-faire haut de gamme non-disponible en Europe de l’Est. La France était perçue comme une sorte d’eldorado, terre des Droits de l’Homme et de l’émancipation politique, particulièrement pour les minorités opprimées.

C’est dans ce contexte que Salomon et Léontine arrivèrent en France en 1900. Ils eurent trois enfants, nés sur le sol français. Abraham, né en 1900, Henriette, née le 25 novembre 1902, et Rosa née le 31 octobre 1904 (source : dossier de naturalisation de Salomon Goldeberg). Léontine mourut peu de temps après, le 13 octobre 1906, à Paris dans le 5e arrondissement. Abraham fut quant à lui mobilisé lors de la Première Guerre mondiale.

Salomon se remaria le 20 janvier 1921 avec Rebecca Reichtein, née le 15 juin 1888. Bien que Salomon n’eût pas d’antécédents judiciaires, sa première demande de naturalisation, formulée le 23 juin 1924, fut refusée. Ce refus fut en réalité motivé par les antécédents de son fils Abraham, qui était noté aux sommiers judiciaires en raison de paris aux courses, en 1923. Un sommier judiciaire est un registre qui recense l’ensemble des condamnations prononcées contre une personne. Il constitue l’ancêtre du casier judiciaire national. Sa deuxième demande de naturalisation, qu’il formula aussi pour sa fille, obtint un avis plus favorable de la part du ministre, en partie parce qu’il avait fondé “une famille française” (d’après le décret de naturalisation). Il fut naturalisé alors le 18 novembre 1924, tout comme sa fille Rosa qui avait à ce jour 20 ans.

Son dossier mentionne une “attitude politique correcte” et des “occupations habituelles pendant la guerre”. Mais nous y lisons aussi que Salomon “n’a pris aucune part à la défense nationale” donc ne fut pas mobilisé donc ne s’est pas engagé dans la Légion étrangère lors de pour la Première Guerre mondiale. Abraham est quant à lui mobilisé lors de la Première Guerre mondiale (d’après les informations contenues dans le dossier de naturalisation de Salomon Goldeberg, FRAN_IR_057654, cote BB/11/8228)

La trajectoire de la famille Gevertz présente de nombreuses similitudes avec celle des Goldeberg. Originaire de Pologne, elle se composait du père, Jacob Faivel Gevertz, de son épouse, Braindla Lippel, et de leur fils Wolf Gevertz, né le 12 octobre 1902 à Varsovie. Ce dernier exerçait la profession d’ouvrier spécialisé dans la fabrication de manches de parapluie. Afin de favoriser l’intégration des étrangers, la loi du 10 août 1927 réduisait à trois années de résidence la durée requise pour accéder à la nationalité française. Elle facilitait également l’acquisition de la nationalité pour les enfants issus d’un parent français et d’un parent étranger, une situation alors particulièrement fréquente.

Rosa épousa Wolf Gevertz le 6 novembre 1930 à l’âge de 26 ans à Paris, à la mairie du 11e arrondissement. Leurs témoins furent David Bernstein un marchand, probablement un collègue et ami et Isaac Gevertz, le frère de Wolf.

Acte de mariage de Rosa et Wolf Gevertz
Source : (geneanet.org) ([11M 550_C] – Paris 11e (Paris, France) – État civil (Mariages) 25/10/1930 – 08/11/1930) (consulté le 16 janvier 2026)

Rosa et Wolf eurent 6 enfants :

  • Paul Gevertz né le 20 août 1931
  • Gérard Gevertz né le 8 décembre 1932
  • Roger Gevertz né le 18 avril 1934
  • Henri Gevertz né le 11 juillet 1935
  • Jacques Gevertz né le 11 septembre 1938
  • Madeleine Gevertz née le 26 mai 1940

Photographie de famille Gevertz (Henri, Paul, Gérard, Jacques et Rosa ; Wolf n’y figure pas et Madeleine n’était probablement pas encore née). Document remis par Alain Gevertz, fils de Gérard Gevertz et petit-fils de Rosa.
(Selon nos sources, les noms de Jacques et Henri (enfants en haut à gauche et en bas à gauche) ont été intervertis. De plus, Jacques n’est pas né le 4 septembre 1938, mais le 11 septembre 1938.)

Roger Gevertz, troisième enfant de la famille, décéda en 1936 à l’âge de 2 ans, il fut inhumé au cimetière de Bagneux. En août 1937, le petit Gérard est renversé par un cycliste sur un passage clouté, alors qu’il traversait l’avenue Parmentier avec Rosa. Grièvement blessé, l’enfant est conduit à l’hôpital Saint-Louis, relate L’Oeuvre le 4 août.

La famille Gevertz ne possède aucun document relatif à cette époque si ce n’est les photographies que le fils de Gérard nous a très gentiment données. Ne subsistent que les souvenirs de Gérard qu’il a accepté de nous transmettre. Il nous a livré son précieux témoignage sur son enfance pendant la guerre et l’occupation.

A la suite des lois antisémites de Vichy, les Juifs doivent se faire recenser. Ce que fit une partie de la famille Gevertz en 1940 et 1941, comme l’atteste le document-ci contre. Pendant la guerre, Rosa et sa famille avaient des difficultés pour se nourrir. La famille n’avait à cette époque pas de carte d’alimentation, et allait, vers cinq heures du matin, devant les quelques magasins recevant une livraison pour espérer obtenir de quoi vivre. Cependant, la nourriture sans carte d’alimentation se limitait à des rutabagas et des topinambours. Ainsi, la famille subissait des privations quotidiennes. De plus, Wolf étant recherché car il était résistant, la famille devait souvent se cacher.

Rosa vivait à cette époque au 1 rue Fernand Labori à Paris dans le 18e arrondissement.

Acte de recensement de Rosa Gevertz, 1941
Source : GEVERTZ Rosa, ©Mémorial de la Shoah/Archives
nationales de France, FRAN107_F_9_5612_008705_L

1 rue Fernand Labori à Paris (18e arrondissement),
photographie prise par nos soins en février 2026

D’après le témoignage de Gérard Gevertz, durant son enfance à Paris, avant son départ de la capitale, il lui arrivait fréquemment de devoir se cacher en raison des activités de son père. Toutefois, il ne comprenait pas réellement la nature de celles-ci, les parents évoquant rarement la guerre ou leurs engagements avec leurs enfants à cette époque.

L’instauration du port obligatoire de l’étoile jaune marqua néanmoins un tournant qu’il perçut clairement dans son quotidien scolaire. Les enfants juifs furent alors victimes de discriminations, de moqueries et parfois de violences physiques, attitudes souvent relayées par l’éducation et les préjugés transmis au sein des familles. Par ailleurs, comme de nombreuses familles juives sous l’Occupation, les Gevertz furent confrontés à des pénuries alimentaires qui engendrèrent un sentiment de faim quasi permanent et particulièrement éprouvant.

La situation devenant de plus en plus dangereuse, Wolf pris la décision d’éloigner ses enfants de Paris pour en assurer leur protection. Mais Rosa refusera de se séparer des deux plus jeunes : Jacques et Madeleine, avec qui elle resta à Paris. Gérard nous indiqua que leur frère Paul accompagnait parfois son père dans ses activités de résistance, de ce fait, Wolf ne le fit pas partir. Seuls Gérard et Henri durent quitter la famille, sans savoir qu’ils ne reverraient ni leur mère ni leurs frères et sœur. Ils furent alors envoyés en Touraine par l’intermédiaire de l’association La Caisse de Compensation du Livre. Gérard fut d’ailleurs blessé à la tête par un éclat d’obus durant le trajet. Ils furent logés au Château des Ricordières, près de Continvoir (entre Angers et Tours), qui appartenait au comte de Brie, avec de nombreux autres enfants juif cachés. Gérard décrit la vie au château comme celle d’un quotidien dans un pensionnat. Ils restèrent cachés dans celui-ci deux ans durant, au cours desquels Gérard nous indiqua avoir dû, comme son frère, se convertir au catholicisme en août 1944. Ils firent également leur communion solennelle.

A la fin de la guerre, Wolf alla en Touraine pour récupérer ses enfants et leur annoncer que le reste de la famille n’avait pas survécu. Gérard se rappelle d’un souvenir poignant à son retour dans leur appartement : leur logement avait été pillé durant leur absence (vêtements, draps, meubles), très probablement par des voisins, comme beaucoup de témoignages l’attestent à l’époque.

Carte postale du château des Ricordières à Continvoir
Source : cartorum.fr

Gérard nous a également raconté une partie de la vie de résistant de son père Wolf, qu’il nous a paru pertinent de poser par écrit ici, en la mémoire de cet homme qui s’est battu pour sa femme et ses enfants, pour ses convictions, pour son pays.

Comme le reste de sa famille, Wolf vécut à Paris pendant la guerre et il était recherché depuis 1942, en tant que dirigeant syndical du livre et pour actes de résistance. En effet, il était responsable d’un syndicat des travailleurs de l’imprimerie, de l’édition, des journaux et des métiers liés au Livre et cela donnait à la résistance la possibilité de contrôler l’information et la propagande. Wolf était également responsable FTP c’est-à-dire qu’il était un dirigeant de la résistance communiste, chargé d’organiser des actions clandestines contre l’occupant allemand. Ce statut le rendait très dangereux pour le régime nazi et donc une cicle à abattre. Il semblerait qu’il se faisait surnommer Paul, du nom de son fils.

Photographie de Wolf Gevertz remise par Alain Gevertz,
fils de Gérard Gevertz, petit-fils de Rosa et Wolf

Le fils de Gérard, Alain avec qui nous avons échangé, a ajouté « derrière la porte de Clignancourt, des armes étaient parachutées ». Ils les faisaient parvenir à la Résistance avec l’aide de son fils Paul, qui n’était pas contrôlé lorsqu’il circulait dans Paris.

Wolf a également eu quelques réunions avec d’autres résistants, au cours desquelles ils mettaient en place leurs plans par exemple : abattre un officier et lui voler son arme.

Wolf vivait clandestinement et fut dénoncé par une résistante du 18e arrondissement, qui était également agent de liaison. Cette dernière avait été menacée par les nazis, lui disant qu’ils assassineraient son mari si elle ne livrait pas des informations sur son groupe de résistants. D’après Gérard qui tient évidemment cela de son propre père, cette femme aurait de ce fait dénoncé plus de dix-huit jeunes du quartier de Montmartre. Wolf faisait partie des noms livrés.

Le 20 juillet 1944, Rosa et ses trois enfants, Paul, Jacques et Madeleine, furent arrêtés par la Gestapo[4]. Les documents d’archives précisent que cette mesure fut prise pour « motif racial », conformément aux persécutions antisémites alors en vigueur. Wolf n’étant pas dans l’appartement à ce moment précis, il échappa à la rafle. Rosa et les trois enfants furent internés à Drancy, située à 4 kilomètres de Paris.

Motif d’arrestation
Source : GEVERTZ Rosa, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-198-3

Wolf fut, au moment de son décès, incinéré, à sa demande. Ses cendres furent déposées au cimetière du Père Lachaise, mais il n’avait pris une concession que pour 5 ans. Cela signifie qu’au bout de 5 ans, son caveau fut vidé, ses cendres très probablement transférées dans une fosse commune et la plaque mémorielle retirée. Il n’existe aujourd’hui plus aucun lieu de recueillement pour cette famille.

Quant à Rosa et ses enfants, leur tragique périple se poursuivit jusqu’à la ville de Drancy, occupée par les troupes allemandes depuis juin 1940. Drancy était tout d’abord une ville plutôt ouvrière. Dans celle-ci se trouvait la Cité de la Muette composé d’un grand bâtiment de quatre étages en forme de U ainsi que de cinq tours. Construite en 1932, elle était encore inachevée lorsque la guerre commença. Les lieux servaient de camp d’internement pour des prisonniers de guerre et des civils étrangers. Sous leur impulsion, la Préfecture de police y créa le 20 août 1941 un camp destiné aux Juifs. 4 230 hommes dont 1 500 Français, raflés à Paris entre le 20 et le 25 août, furent les premiers Juifs internés du camp de Drancy, qui fut officiellement mis en service en août 1941.

Entouré de barbelés et surveillé par des miradors, le camp de Drancy était dirigé depuis juillet 1943 par le nazi Alois Brünner, faisant ainsi de toute tentative d’évasion un projet voué à l’échec. Le bâtiment de quatre étages formait une grande cour, et les toilettes étaient dans un bâtiment à part.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il servait de point de transfert des Juifs vers les camps d’extermination après leur rafle. La famille Gevertz fut internée ici pendant une période de 11 jours du 20 juillet 1944 au 31 juillet 1944.

La famille Gevertz fut assignée à la chambrée 3 au niveau de l’escalier 19 puis déplacée en chambre 1 de l’escalier 4 juste avant la déportation pour Auschwitz. Les matricules 25316, 25317, 25318 et 25319 leur furent assignés.

Fiche d’identité de Rosa Gevertz, internée à Drancy
Fichier Drancy adultes Mémorial de la Shoah/Archives nationales de France.
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Plan du bâtiment principal de la cité de la muette.
Source : www.memoire-virtuelle.fr

Les conditions étaient atroces au sein de ce camp d’internement. L’atmosphère était pesante et l’hygiène quasiment inexistante. Les détenus et futurs déportés étaient considérés comme du bétail, des animaux.

Ils étaient surveillés en permanence, avec des règles strictes et des punitions parfois très violentes.

Drancy était en effet un camp de transit : la majorité des prisonniers y restaient avant d’être déportés vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau, comme la famille Gevertz. Cette attente, souvent longue et incertaine, provoque une angoisse constante, aggravée par la séparation des familles, les suicides et les tentatives désespérées d’évasion. Malgré tout, certaines formes de solidarité et d’entraide subsistaient entre internés, mais elles ne suffisaient pas à atténuer la dureté extrême de ce lieu, devenu un symbole de la persécution des Juifs en France.

Rosa et ses trois furent ensuite déportés le 31 juillet 1944 dans le convoi 77 à destination d’Auschwitz-Birkenau. 1 306 personnes furent déportées, dont 324 enfants et nourrissons. Parmi eux, 125 avaient moins de 10 ans. Ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux.

Exemple de wagon à bestiaux pour le transport des déportés, Auschwitz-Birkenau, Pologne
Photographie prise par nos soins lors de notre voyage pédagogique en Pologne en mars 2026.

Itinéraire et étapes du Convoi 77 (31 juillet – 3 août 1944)
Source : convoi77.org

Le trajet dura trois jours, sous une chaleur de plein été particulièrement étouffante. Il est très difficile d’imaginer les conditions dans lesquelles Rosa et sa famille voyagèrent dans les wagons. La promiscuité était telle (environ 60 personnes par wagon) qu’il était impossible de s’allonger ou de dormir correctement. L’absence d’hygiène et les odeurs pestilentielles rendaient l’air irrespirable, de plus il n’y avait pas de lumière, pas de fenêtres et les odeurs d’excréments emplissaient l’espace. La privation d’eau fut l’une des tortures les plus marquantes : les témoignages rapportent qu’un seul seau d’eau était dans le wagon au départ du train ; lors de quelques arrêts, une personne était autorisée à aller remplir le seau, comme en témoignent Régine Skorka et Denise Holstein, survivantes de ce convoi[5]. Cette détresse extrême poussa certains prisonniers jusqu’aux confins de la folie.

« Rarement approvisionnés en eau les déportés étaient enfermés dans des wagons […] dont l’unique lucarne ouvre son maigre rectangle grillagé sur le ciel […] La puanteur ! La première dégradation que nous subissons, c’est d’aller aux toilettes devant tout le monde. […] L’air est infesté, irrespirable. » D’après le témoignage d’Ida Grinspan, déportée le 10 février 1944 par le convoi n° 68. (source: gare déportation de Bobigny, les étapes de la déportations).

Yvette Lévy, elle-même déportée par le convoi 77, a témoigné du caractère insoutenable des conditions de transport. Elle évoque notamment la peur omniprésente, les cris, les odeurs, la faim, la soif, la chaleur étouffante ainsi que la promiscuité qui régnaient dans les wagons. Pour l’ensemble des déportés, ce voyage constitua une expérience profondément traumatisante. Il est donc vraisemblable que la famille Gevertz ait été confrontée aux mêmes souffrances et aux mêmes conditions de déportation.

Rosa et sa famille faisaient partie d’un groupe de déportés très jeune, en effet plus de 75% des déportés avaient moins de 50 ans. Parmi les 324 enfants et nourrissons déportés, 3 étaient les siens : Paul, Jacques et Madeleine. Il est important de notifier que 125 avaient moins de 10 ans, provenant pour beaucoup des maisons de l’UGIF en région parisienne. L’IGIF signifie L’Union générale des Israélites de France. Sa mission est d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics et de prendre en charge les populations juives sans ressources[6]. Beaucoup d’entre eux étaient déjà orphelins, leurs parents ayant été déportés par des convois précédents.

Le convoi atteignit Birkenau dans la nuit du 3 août 1944.

Photographie prise par nos soins à Auschwitz-Birkenau lors de notre séjour pédagogique en Pologne, le 17 mars 2026.

Dès l’ouverture des portes, le processus de sélection est immédiat. Sous l’autorité des médecins SS, les arrivants furent scindés en deux groupes :

– les « inaptes » : principalement les enfants, les mères et les personnes âgées, furent envoyées directement vers les chambres à gaz, camouflées en douches. La date officielle de leur décès fut fixée au 5 août 1944 mais nous savons aujourd’hui que les déportés du convoi 77 assassinés dès leur arrivée l’ont été le 3 août.

– les « aptes » : Ceux qui furent jugés capables de travailler furent tatoués, tondus et envoyés dans des baraquements insalubres.

L’historien Benjamin Ferencz a décrit ces détenus comme étant « moins que des esclaves » : contrairement à l’esclavage classique où le propriétaire a un intérêt économique à préserver la vie de son bien, le système SS visait l’extermination par le travail. Les prisonniers étaient loués à des entreprises privées ou à l’État, mais leur mort était programmée malgré la pénurie de main-d’œuvre.

Source : convoi77.org

À la fin du conflit, le 9 mai 1945, seuls 251 survivants du Convoi 77 furent recensés. Ce transport reste le symbole tragique d’une machine de mort qui continua de fonctionner jusqu’aux dernières heures de l’Occupation.

À leur arrivée à Auschwitz II-Birkenau, Rosa et ses trois enfants furent conduits vers les chambres à gaz. En effet, Madeleine, âgée de seulement 4 ans, et Jacques, qui n’avait pas encore 6 ans, étaient bien trop jeunes pour être considérés comme aptes au travail. De plus, le convoi 77 fut le dernier convoi déporté vers Auschwitz ; à cette période, le régime nazi commençait à s’effondrer. Les nazis cherchaient alors à exterminer le plus grand nombre de personnes possible avant la fin de la guerre. Paul, quant à lui, était âgé de 13 ans. Rosa fut ainsi assassinée avec ses trois enfants, d’après les sources en notre possession, le 3 août 1944.

  1. « Sauna » (Désinfection)
  2. Chambre à gaz et crématorium n° 2
  3. Chambre à gaz et crématorium n° 3
  4. Chambre à gaz et crématorium n° 4
  5. Chambre à gaz et crématorium n° 5
  6. Bûchers crématoires
  7. Fosses communes pour prisonniers de guerre soviétiques
  8. Poste de garde principal
  9. Baraquement pour se déshabiller
  10. Stations d’épuration
  11. Baraquement pour expériences médicales
  12. Fosses à cendres
  13. « Rampe » (Quai de gare)
  14. Chambres à gaz provisoires n° 1

À la fin de la guerre, Wolf Gevertz dut entreprendre de longues démarches administratives concernant les membres de sa famille déportés. Il déclara notamment les décès de sa famille, et en particulier celui de son épouse. Rosa obtient alors le titre de « déportée et politique », ainsi que la mention « victime de guerre, morte pour la France » que l’on peut lire sur son acte de décès. Wolf formula également une « demande de régularisation de l’état civil d’un non-rentré ».

Acte de décès de Rosa
Source : GEVERTZ Rosa, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-198-2

Attribution du titre de déportée politique pour Rosa
Source : GEVERTZ Rosa, ©SHD de Caen, DAVCC-21-P-455-198-10

En plus de devoir accomplir toutes ces démarches administratives, Wolf Gevertz dût également s’occuper de ses deux fils, Gérard Gevertz et Henri Gevertz, qu’il alla chercher en zone libre et avec lesquels il vécut encore au 1 rue Fernand-Labori, dans le 18e arrondissement de Paris. Il dut traverser des années particulièrement difficiles. La vie dans la Résistance, avec tout ce qu’elle impliquait, avait été extrêmement éprouvante, et Wolf avait sans doute été témoin de scènes atroces. Malgré cela, il lui fallait continuer à vivre et assumer son rôle de père auprès de ses deux fils. Ensemble, ils durent aussi faire le deuil des membres de leur famille morts à Auschwitz.

La femme de Gérard raconta d’ailleurs qu’elle se souvenait d’une violente crise de colère et de tristesse de son beau-père Wolf. Lors de ses fiançailles avec Gérard, Wolf s’était soudainement mis à hurler et à pleurer, profondément traumatisé par l’absence de son épouse et de ses autres enfants lors d’un événement qui aurait dû être un moment de joie.

Ce témoignage illustre le profond traumatisme psychologique que Wolf Gevertz conserva toute sa vie après les épreuves qu’il avait traversées.

Il est aujourd’hui essentiel de faire perdurer la mémoire de tous les déportés de guerre, victimes de la Seconde Guerre mondiale, qu’ils soient juifs ou non. Le but est de se souvenir, de ne pas reproduire les erreurs du passé et de ne jamais oublier ces hommes, ces femmes et ces enfants.

Photographie prise par nos soins à Auschwitz-Birkenau lors de notre séjour pédagogique en Pologne, le 17 mars 2026.

Tout au long de l’année, le projet « Convoi 77 » nous a permis de nous intéresser à ce fragment du passé, à la fois majeur et universel, qui a profondément marqué l’Histoire ainsi que de très nombreuses familles. Durant cette période, un trop grand nombre de viesfurent brisées, et il est important de faire vivre le devoir de mémoire pour les victimes, leurs proches, ainsi que pour l’ensemble des populations juives, tsiganes et toutes les personnes déportées durant la Seconde Guerre mondiale.

Au-delà de la découverte d’un pan de l’histoire mondiale, nous avons également découvert l’histoire d’une famille entière. Nous nous sommes plongés dans son parcours, depuis son arrivée en France jusqu’à sa déportation et son décès à Auschwitz en 1944. Plus qu’une simple biographie retraçant leur existence, ce projet nous a permis d’échanger avec les membres de cette famille.

Nous avons ainsi réalisé un arbre généalogique aussi complet que possible au regard des sources disponibles. S’il demeure nécessairement incomplet, il offre aux descendants de Rosa — son fils Gérard, ses petits-enfants Madeleine et Alain — une meilleure connaissance de leurs origines et participe à la transmission de l’histoire familiale, afin que la mémoire de leurs ancêtres ne soit pas oubliée.

Nous remercions chaleureusement Gérard Gevertz ainsi que ses enfants, Madeleine et Alain Gevertz, qui ont accepté de témoigner et de nous guider dans la découverte de leur histoire familiale. Nous espérons que cette famille aura découvert certains aspects de son histoire. Nous remercions également l’association Convoi 77 pour toutes les archives transmises, constituant le point de départ de notre enquête sur la famille Gevertz et plus particulièrement Rosa, ainsi que le mémorial de la Shoah, les archives de Bad Arolsen et le cimetière de Bagneux qui nous ont apporté leur aide et fourni des renseignements et archives complémentaires. Nous adressons nos remerciements à Mireille Ruaud (la grand-mère d’un des élèves de la classe) qui, grâce à son abonnement à geneanet nous a fournis de précieuses informations pour reconstituer la généalogie de la famille Gevertz.

Les mots sont éphémères et les êtres humains ne sont pas éternels, mais nos écrits, eux, resteront.

Biographie réalisée par Jonas Balouzat, Maxime Boisseaux, Noah Boulestin-Leblanc, Elise Buffet, Alexiane Faye, Sarah Fernandez, Bastien Garant, Hugo Moyen, Bastien Sarrut Nathan Sellas et Frédéric Verlain, élèves de la classe de Terminale G2 du Lycée Raoul Dautry, Limoges (France).

Projet encadré par Amélie Burguet, professeure d’histoire-géographie, avec l’aide de Nathalie Chalard, professeure documentaliste.

Année scolaire : 2025-2026

 

Notes & références

[1] La Lituanie fait alors partie de « la zone de Résidence », créée en 1791, qui était imposée aux Juifs, de façon à éviter leur dispersion dans l’empire tsariste. Ce qui eut pour effet de concentrer les populations juives dans un territoire relativement limité.

[2] Il est parfois difficile de situer les villes et villages de naissance des immigrés d’Europe centrale et de l’Est. Les changements fréquents de nationalité des puissances occupantes (empire russe, empire austro-hongrois, Prusse, Allemagne, etc.) les changements de frontières (Ukraine, Pologne, Lituanie, etc.) et les mouvements forcés de population ne simplifient pas la tâche. D’autant qu’au fil des guerres, beaucoup de villages ont disparu. Rossieny est l’ancien nom russe de Raseiniai, où vivait une importante communauté juive. Se peut-il que Rosheim (qui est par ailleurs le nom d’une ville allemande) soit une déformation de Raseiniai ?

[3] Edmond Didier Epelbaum, « Les enfants de papier » : l’intégration des Juifs de Pologne immigrés en France, 1919-1939 : génération charnière, culture de transition ? transmission, thèse de doctorat, EHESS, 1998

[4] D’autres familles juives de l’immeuble sont arrêtées en même temps. La voisine de palier en témoignera après-guerre. Ils sont tous conduits en début d’après-midi au dépôt de la préfecture de police avant d’être convoyés par un policier français, M. Julien, au camp de Drancy moins de deux heures plus tard.

[5] Denise Holstein, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer juillet-août 1945, Le Manuscrit, 2008. Régine Skorka-Jacubert, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit, 2009.

[6] De nombreuses familles juives étaient sans ressources en raison des interdictions de travailler, de l’aryanisation des biens et outils de travail

Contributeur(s)

Biographie réalisée par Jonas Balouzat, Maxime Boisseaux, Noah Boulestin-Leblanc, Elise Buffet, Alexiane Faye, Sarah Fernandez, Bastien Garant, Hugo Moyen, Bastien Sarrut Nathan Sellas et Frédéric Verlain, élèves de la classe de Terminale G2 du Lycée Raoul Dautry, Limoges (France). Projet encadré par Amélie Burguet, professeure d’histoire-géographie, avec l’aide de Nathalie Chalard, professeure documentaliste. Année scolaire : 2025-2026

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