Florette KRIMOLOWSKI (1931-1944)
Florette Krimolowski est née le 14 octobre 1931 à Paris, dans le 12e arrondissement, à la maternité de l’hôpital Rothschild.
Florette KRIMOLOWSKI acte de naissance, Paris XIIe, état civil 1931
© Archives de Paris.
Elle a une sœur ainée, Rosette, née en 1930.
Les deux fillettes sont françaises par déclaration[1], leurs parents, en revanche, sont des immigrants de nationalité polonaise.
Le père de Florette se nomme Moïse Aron (dit Maurice) Krimolowski, né le 13 juillet 1900 à Łaskarzew (à une soixantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie où vit alors une importante communauté juive), et sa mère est Tema (dite Thérèse ou Emma) Feldman (ou Feldzman), née le 14 juin 1906 à Varsovie. Ils sont tous deux juifs, venus de Pologne en France dans l’entre-deux-guerres. Comme beaucoup, ils fuient l’antisémitisme, la France représentant l’espoir d’un avenir meilleur[2]. Ils parlent polonais et surtout yiddish. Selon le témoignage de Rosette, ils ne sont pas pratiquants. Toutefois, Tauba, la maman de Tema, qui est à Paris avec eux, est pieuse. À son arrivée en France, elle portait un sheitel (perruque des femmes mariées hassidiques, qui doivent couvrir leurs cheveux), mais elle l’a enlevé rapidement, car elle sentait, dit sa petite-fille Rosette, le poids des regards sur elle, bien qu’elle vive dans un quartier à forte population juive askénaze.
L’immigration est, comme souvent, familiale et Rosette Krimolowski l’explique dans des entretiens : « Mes parents sont venus bien avant-guerre. Le frère de ma mère est arrivé le premier, puis il les a tous faits venir. Il y avait quatre frères et une sœur. Ils ont tous rejoint Paris. C’est ici que ma mère a rencontré mon père[3]. »
Nous ne connaissons pas la date exacte de l’arrivée de Moïse et Tema en France, ni comment ils se sont rencontrés, mais nous savons qu’ils se marient le 18 juillet 1929 dans le 20e arrondissement à Paris[4].
Maurice est ouvrier dans le cuir, maroquinier. La vie est difficile dans ce milieu ouvrier, d’autant que la crise économique va frapper de plein fouet l’Europe après les États-Unis. « Mon père était maroquinier dans le quartier de la République. Il n’était pas à son compte. Il travaillait pour quelqu’un. Même le soir, il travaillait pour quelqu’un d’autre. Les dimanches également pour gagner sa vie simplement. Il avait commencé à faire un petit atelier à lui, mais après ça il s’était arrêté, c’était fini[5]. »
Tema, qui était cartonnière au moment de son mariage en 1929, n’exerce plus d’activité professionnelle après la naissance de ses filles.
Le couple, à la date du mariage en juillet 1929, était domicilié 47, rue Bisson, à Belleville. Un immeuble avec une forte densité de locataires étrangers, aux professions ouvrières ou d’artisans, mais au moment de la naissance de la sœur aînée de Florettte, la famille déménage au 5-7 rue Corbeau, dans le 10e arrondissement. C’est donc dans ce minuscule appartement que Florette va faire ses premiers pas.
5-7 rue Corbeau
Le 5-7 rue Corbeau[6] (aujourd’hui rue Louvel-Tessier) était un ensemble de deux grands immeubles de rapport construit en 1860 dans le 10e arrondissement. En 1927, Abraham Chmoulovsky[7], un Juif russe, achète l’immeuble, qu’il modernise et agrandit[8]. L’immeuble comporte 168 logements d’une pièce. Certains enfants l’appelaient « la maison jaune », car la façade crépie était peinte en beige soutenu, presque jaune.
« Au 5-7, les Juifs en provenance de Pologne constituaient plus de 80% des familles. (…) Se loger au 5-7 rue Corbeau n’était pas le fruit du hasard. C’était un lieu où l’on s’installait en attendant des jours meilleurs, c’est-à-dire des revenus plus élevés, une situation professionnelle plus solide. Mais la plupart des familles ne parvenaient pas à s’arracher à la misère, elles n’avaient pas d’autre choix que d’y rester[9]. » Les chefs de famille exercent les professions de cordonnier, tailleur, emballeur, maroquinier, chiffonnier et autres activités de récupération[10].
Le 5-7 rue Corbeau est le 3e immeuble à gauche
Contrat de location de la famille Krimolowski
© Collection Rosette Krimolowski Greenbaum
Le document ci-dessus est un contrat signé par Moïse Krimolowski avec Abraham Chmoulovsky, le 20 septembre 1930, pour la location d’un logement au 2e étage du 5-7 rue Corbeau. Nous apprenons ainsi le montant du loyer (320 francs) et des charges (48 francs ; gaz 10,50 francs et eau 12,50 francs). Le logement sera meublé par le locataire, qui devra aussi réaliser lui-même toutes les réparations et ne pourra prétendre à aucune dans les espaces communs ! Même si le prix du loyer est attractif, le confort est spartiate : une pièce-cuisine sans eau ni électricité, des WC immondes, absence d’eau courante à l’intérieur des logements, pas d’entretien de l’immeuble[11].
Au regard des souvenirs de Rosette Krimolowski sur l’immeuble de la rue Corbeau, nous comprenons dans quel dénuement vivaient la famille. « Il n’y avait pas grand-chose. Il y avait un lit pour mes parents, un lit-cage pour moi et ma sœur-cadette, née un an plus tard, une armoire, peut-être quatre chaises et un réchaud à gaz. C’est tout ce qu’il y avait…[12] »
Les sœurs Krimolowski avec leurs parents et leur grand-mère maternelle vers 1935
© Collection Rosette Krimolowski Greenbaum.
La vie au 5-7 rue Corbeau
Les habitants du 5-7 rue Corbeau menaient une vie dure du fait de leur statut de Juifs étrangers et de leurs conditions sociale et économique précaires. L’immeuble insalubre peut être considéré comme un monde à part et replié sur lui-même, un microcosme à part entière ne favorisant pas l’intégration dans la société française[13]. Mais de nombreux témoignages le montrent au contraire comme « un cocon protecteur et solidaire[14] », rappelant par certains côtés « un shtetl reconstitué[15] ».
Le shtetl est le mot yiddish qui désigne les villages polonais en grande majorité peuplés de Juifs.
« On formait une grande famille où pratiquement tout le monde parlait yiddish ! Donc la langue courante de l’immeuble était le yiddish ! On était heureux d’être dans ce ghetto juif en vivant en toute liberté. C’était la Pologne juive dans un immeuble à Paris[16] », indique un témoin du livre 5-7 rue Corbeau, hommage à Annette Zaidman, de Sabine Zeitoun.
Sans verser dans une idéalisation nostalgique, nous pouvons dire qu’un véritable esprit communautaire d’entraide et de solidarité existait ; la promiscuité devait évidemment créer des tensions et affecter l’intimité de chacun, mais les bonnes relations de voisinage régissaient le quotidien des habitants.
Rosette et Florette (sur le tabouret) Krimolowski, vers 1935
« … les locataires étaient tous très chaleureux. D’ailleurs je pense que toutes les vieilles dames étaient comme ça. Quand je jouais avec les deux sœurs Rosette et Florette, on se retrouvait des fois chez leur grand-mère au même étage de mon logement de l’autre côté du couloir. Elle nous offrait des petits gâteaux. Elle était contente de nous accueillir avec d’autres petites camarades. Elle avait un sourire magnifique[17]. »
Rosette évoque aussi cette atmosphère empreinte de simplicité accueillante : « Tous les enfants se connaissaient. On n’était jamais seuls. Les parents se connaissaient. Je me souviens, quand ma mère faisait rôtir un poulet, elle le préparait et je traversais avec, à la boulangère d’en face pour qu’elle le mette au four. On n’avait pas de four[18]. »
L’école de la République
Florette et sa sœur sont inscrites très jeunes à l’école maternelle du 155 avenue Parmentier[19]. Elles y apprennent le français, tout en maîtrisant leur langue maternelle, le yiddish – ce qui représentera un avantage pour Rosette en août 1944.
Registre d’admission des écoles maternelles et élémentaires de l’avenue Parmentier
© Archives de la Seine/Paris. 1848-1973
De gauche à droite, 1er rang, 7e Fleurette Krimolowski. 1937-1939. École élémentaire de filles, 159 avenue Parmentier © Mémorial de la Shoah/Coll. Eva Rappaport.
Puis, comme sa sœur, Florette sera élève de l’école élémentaire de filles, située au 159 avenue Parmentier. Juste en face de leur appartement, l’atelier de maroquinerie de son père, Maurice Krimolowski, avait une fenêtre qui donnait sur la cour de l’école et la maman des deux fillettes, en bonne « mère juive » (yiddish mame) leur envoyait « toutes sortes de choses quand elles étaient en récréation », se souvient Rosette.
Photo de classe, école maternelle Parmentier.
Au premier rang, à partir de la gauche : 2e Rosette, 3e Florette.
Année scolaire 1936-1937
© Collection Rosette Krimolowski Greenbaum.
Florette et Rosette Krimolowski, 1939-1940
© Collection Rosette Krimolowski Greenbaum
La déclaration de guerre, la défaite et la collaboration du régime de Vichy avec les nazis
Florette a 8 ans un peu plus d’un mois après la déclaration de guerre. Maurice, qui a 39 ans, tente-t-il de s’engager dans la Légion étrangère, comme le firent alors de très nombreux Juifs non naturalisés ? La famille a-t-elle pris un temps le chemin de l’exode, sur les routes de France ?
En tout cas, en 1942, elle est à Paris. Moïse a fait au commissariat la déclaration de « Juifs » pour lui et les siens, selon l’obligation de l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940, puis celle du 29 mai 1942[20], qui impose un nouveau recensement et le port de l’étoile jaune pour les Juifs âgés de plus de 6 ans. Fleurette est concernée. Rosette se souvient l’avoir portée.
Les enfants devaient porter l’étoile sur leur blouse à l’école, sur leur manteau dans la rue et également dans le camp de Drancy.
Les 16 et 17 juillet 1942, la police et la gendarmerie françaises, en coordination avec les autorités d’occupation nazies, organisent une immense rafle de Juifs, à Paris et en banlieue parisienne. 13.152 personnes de tout âge sont arrêtées, beaucoup sont des Juifs étrangers, mais pas uniquement. Près de 8 000 personnes (dont environ 4 000 enfants) sont enfermées pendant cinq jours dans les locaux du Vélodrome d’Hiver.
« Je sais que les gens pleuraient autour de moi. Je ne comprenais pas trop pourquoi. Les gens couraient au Vel d’Hiv’. Je ne savais pas pourquoi. », racontera Rosette, alors que ses parents ont échappé à la rafle meurtrière.
Elle précise que son père avait un permis de travail et de circuler le soir, malgré le couvre-feu et les mesures discriminatoires imposées aux Juifs. « Et mon père essayait de pas se faire arrêter. Il avait trouvé un travail (…) qui lui donnait la permission de marcher le soir. Vous savez il fallait rentrer avant huit heures. »
Mais la protection du permis de circuler et les précautions ne suffisent pas : » Et puis on l’a arrêté. On est venu les chercher tous les deux mes parents quand je n’étais pas à Paris. Ils les avaient arrêtés[21] », raconte-t-elle dans un documentaire.
L’arrestation a lieu le 12 septembre 1942, alors que les deux fillettes sont hors de Paris, en vacances (la rentrée des classes était alors en octobre).
« L’été mes parents nous envoyaient hors de Paris, à Corbeil ; une dame qui nous prenait en quelque sorte en pension, que l’on payait. On restait tout le temps des vacances pour ne pas être à Paris », explique Rosette.
Après l’arrestation des parents, la pension des fillettes n’est plus payée. « Comme cette dame ne se faisait plus payer, elle nous a ramenées à Paris. J’avais une grand-mère, qui habitait également rue Corbeau au numéro 7. C’est elle qui nous a recueillies. Sur l’appartement de mes parents, les scellés étaient apposés. Ma grand-mère réussit à louer une chambre au 5, rue Corbeau, au-dessous de l’appartement dans lequel nous habitions. Là, on nous laisse tranquilles jusqu’au mois de février 1943 : on portait l’étoile, ma sœur et moi allions toujours à l’école Parmentier, je ne me rappelle de rien de marquant », dit encore la sœur aînée de Florette.
Février 1943 : l’arrestation de Florette et Rosette
La police française vient chercher la grand-mère et ses petites-filles. En pleine nuit, comme cela se pratiquait la plupart du temps.
« … en février 43, où à ce moment on a tapé à la porte au milieu de la nuit. On nous a emmenés tous avec ma grand-mère au commissariat de police », raconte Rosette, qui poursuit son récit :
« Ma grand-mère avait peut-être 74 ans. Le lendemain, on nous amène à Drancy. À Drancy, on est dans une grande pièce où il n’y avait pas de lits, il y avait seulement du foin, c’est là qu’on a dormi. On n’avait pris aucune nourriture, aucun vêtement. Ce dont je me souviens, c’est qu’il y a eu une sorte d’inspection. Un monsieur est passé nous regardant – il paraît que c’était un docteur – il nous regardait, il nous posait des questions, et je me souviens qu’il nous avait dépassées. »
Le camp d’internement de Drancy est dirigé par le SS-Obersturmführer Heinz Röthke et la gestion administrative et la sécurité quotidienne du camp sont encore assurées par la Préfecture de police de Paris et des gendarmes français, agissant sous les ordres des autorités d’occupation. Les médecins sont des médecins français internés dans le camp.
C’est alors que Florette a une réaction magnifique : « Ma sœur qui avait un an de moins que moi a couru derrière lui et lui a dit : “Monsieur, monsieur, ma grand-mère a 74 ans, elle est vieille, elle est malade !” L’homme revint sur ses pas, la regarda et il lui répondit : “D’accord, on l’enverra à l’hôpital.” Une maison de vieillards, je pense que c’est à l’hospice Rothschild qu’ils l’ont envoyée et ils l’ont rayée de la liste. »
Rosette a treize ans, Florette en a douze. Elles sont séparées de leurs parents, elles ne savent pas qu’elles ne les reverront plus, elles ont perdu leur logement et tout ce qui faisait leur quotidien. Leur grand-mère n’est plus avec elles…
« On se retrouve donc à Drancy toutes seules » explique Rosette. Parce qu’elles sont françaises, les deux jeunes filles sont confiées à l’UGIF, qui s’occupe des enfants de parents déportés.
L’UGIF (Union générale des Israélites de France) est un organisme créé par une loi française du Gouvernement de Vichy du 29 novembre 1941, à la demande des autorités nazies. Il lui incombe de gérer des maisons et foyers qui accueillent des enfants et adolescents, le plus souvent « français », dont les parents ont été déportés sans eux. Quand ils étaient passés par le camp de Drancy, ces enfants étaient dits « bloqués » : ils étaient suivis au jour le jour par l’administration de l’UGIF, qui en référait au Commissariat Général aux Questions Juives. Soi-disant « libres », ces enfants et adolescents étaient en fait dans une nasse.
Mars 1943 : le centre 28 UGIF de la rue Lamarck, puis celui de Saint-Mandé
« Et de là, on nous fait sortir pour rejoindre le centre Lamarck[22]. » Le centre de la rue Lamarck est celui par lequel passent tous les pensionnaires de l’UGIF avant d’être affectés dans un autre centre, ou bien de rester dans celui-ci, sur la butte Montmartre. Les deux sœurs y arrivent le 31 mars 1943. Commence alors un périple entre les centres qu’ont connu beaucoup des jeunes pensionnaires. Elles vont ensuite au centre Guy-Patin, 9 rue Guy-Patin dans le 10e arrondissement, l’ancien foyer d’étudiants juif Le toit familial. Puis le 17 avril, elles rejoignent à nouveau le centre de la rue Lamarck. De là, le 1er juin, Rosette et sa sœur sont envoyées au centre 64, à Saint-Mandé, tout nouvellement créé près du bois de Vincennes et qui n’accueille que des filles.
La petite maison se situe en lisière du bois de Vincennes, 5 rue Granville, à Saint-Mandé, et à quelques centaines de mètres de Paris.
Là, Florette et les autres pensionnaires sont bien traitées, elles retrouvent un rythme de vie « normal », mangent à leur faim, vont à l’école publique Paul-Bert. Les mois passés dans le centre ressemblent à une « pause » dans le saccage de leur enfance.
Si ce n’était l’étoile juive cousue sur leur blouse, rien ne les distinguerait de leurs camarades d’école.
Le document ci-dessous est particulièrement émouvant ; il est signé par Rosette, Fleurette et une jeune Alice, toutes trois pensionnaires à Saint-Mandé. Laquelle a prêté son écriture ? Comment ont-elles choisi ? Peut-être ont-elles désigné celle qui avait la plus jolie graphie ? Ou bien la meilleure orthographe ? (Nous remarquons d’ailleurs que le document comporte seulement trois erreurs.) Qui a eu l’idée d’écrire ? Leurs mots traduisent l’attachement pour ces deux femmes qui s’occupent d’elles avec la bienveillance d’une mère. Dans les deux lettres, une même expression poignante : « vous remplacez notre mère/notre maman ». À Saint-Mandé, ce ne sont pas seulement les besoins vitaux en nourriture, logement, chauffage qui sont assurés ; Fleurette et toutes les fillettes trouvent gentillesse, chaleur et attention.
Lettre adressée par trois pensionnaires du centre de Saint-Mandé : Rosette et Fleurette (Krimolowski) et Alice (Steinweis) à l’occasion de l’anniversaire de Marguerite Ziboulsky, le 21 mai 1944
© Collection Marguerite Ziboulsky (Micheline Baron). Mémoires Juives – Patrimoine photographique.
21 mai 1944
A notre surveillante
Ces quelques mots en l’honneur de la fête des mères
Sont fait pour exprimer la reconnaissance
Que nous avons pour vous qui remplacez notre mère ;
Et comme à elle nous vous devons obéissance.
Nous ne pourrons jamais assez vous remercier
De tous ce que vous faîtes dans ce pénible moment
Plus tard nous ne pourrons jamais vous oubliez
Toujours nous parlerons de vous à nos parents
Fleurette Alice Rosette
21 mai 1944
Chère Madame Marguerite
Comme vous remplacez notre maman nous vous offrons pour la fête des mères ces petits cadeaux en espérant qu’ils vous feront plaisir.
L’année prochaine, nous espérons que vous serez réunis avec votre famille et nous avec la nôtre et nous fêterons ensemble cette fête.
Nous vous remercions pour tout ce que vous faites pour nous et nous savons que lorsque vous nous attrapez c’est pour notre bien.
Chère Madame Marguerite, nous vous embrassons toutes trois bien bien fort.
Rosette Fleurette Alice
Sur la photographie ci-dessous prise en décembre 1943[23], nous pouvons constater que Rosette, qui n’a qu’un an de plus que Florette, se démarque physiquement des autres élèves : elle n’a pas l’apparence d’une petite fille, et c’est ce qui lui sauvera la vie. « Rosette, déjà à 14 ans elle faisait déjà petite jeune fille, avec des cheveux longs bouclés, mignonne comme tout. (…) Et Florette, onze mois de moins, une enfant … », dira leur cousine Fleurette.
Les vingt fillettes du centre de Saint-Mandé photographiées à l’école primaire du 17, rue Mongenot à Saint-Mandé, le 18 décembre 1943.
Cette photographie est devenue un symbole : elle représente l’horreur du crime génocidaire. Toutes les petites filles sur la photographie ont été déportées ; une seule est revenue, Rosette Krimlowski, la sœur de Fleurette.
Le dimanche, les pensionnaires du centre sont autorisées à sortir avec un membre de leur famille ou de la communauté juive qui devient leur correspondant[24]. Florette et sa sœur sont prises en charge par leur cousine Fleurette Feldman[25], à peine plus âgée qu’elles. Fleurette Feldman, née en 1927, est livrée entièrement à elle-même depuis un an et demi : son père fait partie des victimes de la rafle du « Billet vert [26]» du 14 mai 1941 et sa mère a été arrêtée lors la rafle du Vel d’Hiv’ et déportée par le convoi n°11. Elle va très régulièrement chercher ses deux cousines le dimanche au centre Lamarck, puis au centre de Saint-Mandé[27].
« Je venais les chercher tous les dimanches. Je les amenais chez moi à déjeuner, à Paris 166 rue de Charonne, où il y avait énormément d’immigrés juifs. Je me suis également occupé de notre grand-mère, Tauba Feldman, qui une fois sortie de Drancy et placée à l’hospice de Rothschild a pu venir habiter chez moi. Elle y est restée jusqu’à la Libération. Dans les dernières semaines, la résistance juive m’a procuré un logement où je me suis réfugiée avec ma grand-mère[28] », raconte Fleurette Feldman-Havranek.
Nous avons eu la chance de rencontrer Fleurette, qui fêtera très bientôt ses 101 ans ; nous lui avons demandé de nous parler de ses deux cousines.
« Je vais dimanche matin, comme d’habitude ! Et je trouve la maison close… »
« Mais alors le choc… le choc… », se souvient-elle.
La rafle des enfants de l’UGIF : la nuit du 21 au 22 juillet 1944
« Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, à 2 heures du matin, un Allemand en uniforme accompagné de quelques civils est venu chercher tout le monde et les a conduits au camp d’internement de Drancy. » Cet Allemand en uniforme, c’est Aloïs Brunner en personne, le commandant du camp de Drancy. Les vingt fillettes pensionnaires du centre ainsi que le personnel d’encadrement, dont Thérèse Cahen, la directrice, sont amenés à Drancy. La rafle concerne les six centres de l’UGIF situés à Paris et en région parisienne. Elle intervient soi-disant en représailles à un attentat commis contre des officiers allemands ; pour Aloïs Brunner, rien n’est au-dessus du sang d’un soldat allemand et les enfants juifs ne sont à ses yeux que de « futurs terroristes. »
Certes, le centre de Saint-Mandé représenta une protection pour les fillettes, mais une protection temporaire et finalement illusoire.
Rosette et les autres enfants restent une semaine à Drancy. Le 31 juillet, le dernier grand convoi de déportation de Juifs part de la gare de Bobigny. Il emporte 1306 déportés parmi lesquels 334 enfants en dessous de 18 ans. Le train arrive dans la nuit du 3 août 1944 à Auschwitz.
Rosette raconte le transport dans des wagons de marchandise bondés, sans air. « Je me trouvais dans le même wagon que ma sœur Florette. Nous étions très serrés. Il y avait des enfants et des adultes. J’avais de la nourriture. Trois jours de transport durant lesquels on n’ouvre pas le wagon. Nous étions une bonne soixantaine. Il n’y avait pas où s’asseoir. Il y avait des gens malades, je m’en souviens. Les grandes personnes regardaient par les interstices du wagon lors des arrêts du train et elles faisaient des commentaires. On avait tous très soif, il n’y avait plus d’eau. »
Elle décrit l’arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau et la sélection.
« On arrive à Birkenau. On nous fait sortir. Tout ce qu’on avait, je me souviens qu’il fallait le laisser. On laisse tout dans le wagon. On crie les ordres. On nous dit de nous mettre en rang par cinq. On était avec des enfants de Saint-Mandé parce que je me souviens de l’une d’elles avec qui j’étais amie. On s’était dit, que ma sœur reste avec moi, moi j’étais au bord – je me vois encore – ma sœur au milieu, et cette fille qui était amie avec moi aussi. On se sépare des hommes. Il ne reste que les femmes et les enfants. Il y avait quelqu’un qui était là à nous regarder et en s’approchant, il me dit, en allemand :
– Quel âge as-tu ?
Et je me souviens avoir répondu,
– 16 ans.
Je ne sais pas pourquoi, j’ai dit 16 ans. Je me souviens, j’étais assez formée, j’avais les cheveux qui me cachaient la figure et alors il m’a fait signe de partir d’un côté et les quatre autres d’un autre. On croyait qu’on allait dans d’autres classes. Je n’ai même pas eu le temps de me retourner. Quand je l’ai fait effectivement, je ne sais pas s’ils étaient montés en camion, mais il n’y avait plus personne. Il fallait que je rejoigne les femmes. J’étais la plus jeune. »
Florette est partie vers les camions, avec les enfants, les personnes de plus de 45-50 ans, celles en mauvaise santé, handicapées ou qui tenaient un enfant par la main. Sa vie s’arrête quelques heures plus tard, le 3 août 1944, dans les chambres à gaz du camp d’extermination d’Auschwitz. Son nom n’est pas même enregistré dans les tablettes du camp. On ne prend pas cette peine pour ceux qui vont mourir.
La date de son décès sera ultérieurement fixée au 5 août 1944, comme celui de ceux dont on n’a plus eu de nouvelles après l’arrivée du convoi 77.
Rosette entre dans le camp et commence son terrible périple de déportée. Sa biographie se trouve sur ce site.
Se souvenir
Le nom de Florette, de sa sœur et de leurs camarades figurent sur le mur de l’école Paul-Bert et le mur des Noms du Mémorial de la Shoah.
Celui de Moïse et Thérèse (sic) Krimolowski, sont gravés sur le mur des Noms du Mémorial de la Shoah, ainsi que sur celui du monument de Neuilly-Plaisance, dit des Nocéens morts en déportation ». Est-ce parce qu’une sœur de Thérèse y résidait ?
Rosette, installée en Angleterre, ne cessera pas de témoigner de ce qu’est la Shoah.
Notes & références
[1] Service Historique de Défense/DAVCC, Caen, 21 P 482 694.
[2] « Même si chaque parcours humain est par nature unique, le point commun entre ces nouveaux immigrés est la volonté d’accéder à un meilleur niveau de vie et d’avoir la possibilité de vivre en sécurité sans renoncer à leur judéité. Or la France, terre d’asile, incarne à leurs yeux le pays des droits de l’Homme, celui des Lumières ; un pays où les Juifs français ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que leurs autres concitoyens. Ce statut, tant envié par les Juifs de l’Est, n’est pas sans lien avec l’expression populaire yiddish : Gliklekh vi Got in Frankraykh (« Heureux comme Dieu en France »). », Sabine Zeitoun, 5-7 rue Corbeau, hommage à Annette Zaidman, p. 58.
[3] Témoignage de Rosette Krimolowski, épouse Greenbaum, pour l’historien Jean Laloum, Paris, le 3 septembre 1993.
[4] Archives de Paris, état civil, mariages, 1920, XXe arrondissement.
[5] Témoignage de Rosette Krimolowski, pour Jean Laloum, op. cit.
[6] 664-paris-paris-rue-corbeau-avenue-parmentier.jpg (1600×1027)
[7] L’immeuble, où les Juifs polonais sont majoritaires, sera « aryanisé » en 1942 et son propriétaire déporté sans retour, comme 115 habitants de l’immeuble. Après-guerre, la famille Chmoulovsky reprendra la gestion du bâtiment, qui finira par devenir un des plus grands taudis et squats de Paris. Il a été démoli en 1998.
[8] « Les étages initiaux disposent dès lors du gaz et de l’électricité. La partie des deux bâtiments donnant sur la rue est rehaussée et totalise dorénavant sept étages. (…) Les étages supplémentaires bénéficient de l’eau courante et de toilettes en plus grand nombre que sur les paliers des étages inférieurs, soit deux WC pour huit appartements. Le 5-7 compte désormais 168 logements d’une pièce », Sabine Zeitoun, 5-7 rue Corbeau, hommage à Annette Zaidman, Éditions Le Manuscrit / Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2026, p. 49. Annette Zaidman, née en 1934 et rescapée de la Rafle du Vel d’Hiv’ vivait à cette adresse ; elle a été membre fondatrice et secrétaire de l’association des Fils et filles de déportés juifs de France. Elle est morte en octobre 2022.
[9] 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 62.
[10] 5-7 rue Corbeau, op.cit., p. 95.
[11] Pour le détail des conditions de vie, voir 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 101 à p. 112.
[12] Témoignage de Rosette Krimolowski recueilli par Thomas Pendzel, 2006 – Voir le documentaire 5-7 rue Corbeau, 4 mn 04 sec – 4 mn 28 sec
[13] « Pour Maurice Pendzel, l’immeuble n’était pas différent du reste de la rue en termes de misère mais l’était par sa population du fait de sa forte concentration juive. », in 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 135-136.
[14] 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 115 et suivantes.
[15] 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 121.
[16] 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 121. De nombreux Juifs polonais ne parlaient que le yiddish.
[17] Témoignage d’Eva Rappaport in 5-7 rue Corbeau, op. cit., p. 118. C’était une pratique courante, aussi bien en ville qu’à la campagne et pas spécifique à la communauté juive.
[18] Témoignage de Rosette Krimolowski recueilli par Thomas Pendzel, 2006 – Voir le documentaire 5-7 rue Corbeau, 16 mn 18 sec – 16 mn 36 sec
[19] On note que l’école est également fréquentée par un Marcel Krymolowski, que nous n’avons pas identifié. En revanche un Joseph, né en 1926, français par déclaration, a été déporté le 9 février 1943 par le convoi 46, avec Estera (sa mère ?) Ils résidaient dans ce même immeuble du 5-7 rue Corbeau, cf. Mémorial de la Shoah, base des déportés.
[20] Les personnes concernées devaient venir retirer trois étoiles par personne, en échange d’un point-textile sur la carte de ravitaillement. La décision prend effet le 7 juin 1942. Un tout petit plus qu’un mois avant la rafle du Vel d’Hiv’.
[21] Témoignage de Rosette Krimolowski recueilli par Thomas Pendzel, 2006 – Voir le documentaire 5-7 rue Corbeau, 32 mn 51 sec – 33 mn 28 sec
[22] Jean Laloum, « Les maisons d’enfants de I’UGIF : le centre de Saint-Mandé », Cairn.info, 1995, p. 75.
[23] Pour lire une très intéressante réflexion sur l’utilisation et la signification attribuée à cette photographie, lire l’article de Jean Laloum déjà cité, disponible en ligne.
[24] Seuls les enfants dits « bloqués » sont concernés par ces sorties. Ce sont des enfants qui ont été arrêtés et se retrouvent isolés dans un camp (c’est-à-dire sans famille avec eux dans le camp). Ils sont « libérés » du camp et placés dans un centre de l’UGIF ; ces enfants sont sous le contrôle des Allemands et de Vichy. Ces libérations ne sont pas systématiques et elles sont contingentées. Rosette et Fleurette font partie de cette catégorie d’enfants « bloqués ». Voir pages 70 à 75, op. cit.
[25] Tema, la maman de Rosette et Florette, est la sœur du père de Fleurette, Avrom/Abraham Feldman.
[26] Voir le livre de Lior Lalieu et Jean-Marc Dreyfus, La Rafle du « Billet vert » 14 mai 1941. Les photos retrouvées, Calmann-Levy, Mémorial de la Shoah, 2026.
[27] « Les maisons d’enfants de I’UGIF », op. cit., note 1, p. 86.
[28] Jean Laloum, « Les maisons d’enfants de I’UGIF », op. cit., p. 86.
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