Youssef, dit Joseph, ALLOUCH (1894-1945)
Les origines de Joseph Allouch : grandir dans l’Algérie française
Le 4 février 1894, naît à Constantine, en Algérie française, un enfant déclaré sous le prénom de Youssef, également prénommé Joseph. Il est le fils de Sassy Allouch ben Youssef[1], bijoutier âgé de 31 ans, originaire d’Aïn Beïda, et de Bendkia Brahami, née à Constantine le 3 décembre 1875, qui a donc 18 ans.
Acte de naissance de Youssef Allouch établi le 5 février 1894, Constantine
© ANOM.
Joseph grandit au sein d’une famille juive installée dans l’une des villes les plus importantes d’Algérie, d’où sa mère est originaire. Son grand-père maternel y est commerçant.
À cette époque, l’Algérie est une colonie française depuis plus de soixante ans. Elle est divisée en trois départements français — Alger, Oran et Constantine — et est officiellement considérée comme faisant partie intégrante de la France. Cependant, cette intégration reste profondément inégalitaire. La société est organisée selon un système colonial qui distingue les populations selon leur origine et leur statut juridique. En effet, la situation des Juifs d’Algérie est particulière. Lors de la promulgation du décret Crémieux, du 24 octobre 1870, environ 37.000 Juifs d’Algérie ont obtenu collectivement la nationalité française. Cette décision transforme profondément leur statut : ils deviennent des citoyens français à part entière, avec les mêmes droits civiques que les habitants de la métropole, tandis que les musulmans demeurent des sujets français sans citoyenneté. Cette différence juridique crée des tensions entre les communautés[2], qui seront exploitées par les autorités coloniales.
Joseph naît donc dans une famille française depuis près de vingt-cinq ans. Son père exerce le métier de bijoutier, profession traditionnelle au sein de nombreuses familles juives de Constantine. La ville est alors un important centre commercial où cohabitent populations musulmanes, juives et européennes. Accrochée à un spectaculaire rocher dominant les gorges du Rhummel, Constantine est réputée pour ses marchés, son artisanat et ses nombreuses activités commerciales. Les quartiers juifs y sont particulièrement actifs, avec des commerçants, des artisans, des orfèvres, des tailleurs et des bijoutiers qui participent à la vie économique locale, dans l’ancien ghetto ou qui en sont sortis à la faveur du décret Crémieux.
À la fin du XIXᵉ siècle, la communauté juive de Constantine possède une histoire vieille de plusieurs siècles, on y trouve des tombes de la période romaine. Bien avant la colonisation française, elle occupait une place importante dans la ville, où elle entretenait des traditions religieuses, culturelles et artisanales profondément ancrées. L’arrivée de l’administration française modifie progressivement son mode de vie. Les écoles françaises se développent, et les enfants juifs fréquentent également celles de l’Alliance israélite universelle, qui ouvre plusieurs établissements destinés à favoriser leur instruction et leur intégration dans la société française, tout en mettant en avant un judaïsme « modernisé ». Beaucoup apprennent ainsi le français tout en conservant leurs pratiques religieuses et familiales.
Mais cette période n’est pas exempte de difficultés. La fin du XIXᵉ siècle est marquée par la montée de l’antisémitisme, aussi bien en métropole qu’en Algérie. L’Affaire Dreyfus (1894-1906) ravive les tensions et nourrit des violences contre les communautés juives. En Algérie, certains mouvements politiques coloniaux utilisent ce climat pour opposer les différentes populations[3].
C’est dans cet environnement complexe que grandit Joseph Allouch. Son enfance se déroule entre les traditions familiales et la culture juive constantinoise. Rien ne laisse alors présager que sa vie sera bouleversée par deux conflits mondiaux.
Joseph Allouch et la Première Guerre mondiale : du soldat au prisonnier de guerre
On ne sait pas grand-chose de la jeunesse[4] et de la formation de Joseph. La première trace qu’il laisse dans les archives est liée à son parcours de conscrit.
Extrait de sa fiche militaire : ANOM 3 RM 91 / Allouch Youssef / classe : 1914
© SHD / ANOM
Grâce à ce document d’archive, nous apprenons qu’il mesurait 1,68, avait les yeux et les cheveux « châtain foncé » et un long visage. Il portait une cicatrice de coupure au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Son degré d’instruction était nul (sans doute ne sait-il pas écrire, du moins en français) et il est manœuvre quand il est appelé à l’armée. Il réside 4 rue Varna, à Constantine[5].
Un poilu de la Première guerre mondiale
En 1914, Joseph Allouch a vingt ans et va devenir un soldat plongé dans la « Grande Guerre ». Comme des millions de jeunes hommes de sa génération, il voit sa vie bouleversée par le déclenchement d’un conflit qui va transformer durablement l’Europe et le monde.
Le 28 juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo provoque une crise diplomatique qui entraîne progressivement les grandes puissances européennes dans la guerre. Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le conflit, qui devait initialement être court selon beaucoup de responsables politiques et militaires, devient rapidement une guerre totale, longue, impliquant non seulement les armées mais aussi les économies et les populations civiles.
Dès le début du conflit, la France décrète la mobilisation générale. Près de quatre millions de Français sont appelés sous les drapeaux entre août 1914 et 1918. Joseph est incorporé dans l’armée française le 18 septembre 1914, quelques semaines seulement après le début des hostilités. Il intègre le 3e régiment de zouaves le 20 décembre. En 1915, il rejoint l’Infanterie en métropole. Le 2 mai 1915, il est blessé à La Neuville, par une balle dans le pied droit. Il est évacué du front et hospitalisé à Orléans. Puis il retourne au combat, souffre d’un phlegmon à sa jambe droite et, le 9 août il est envoyé à l’hôpital maritime de Sidi-Abdallah, en Tunisie. Le 19 octobre 1915, il est jugé apte à combattre ; mais il est à nouveau blessé le 19 septembre 1916, au mollet droit. A-t-il pu apprendre, dans ce lointain pays d’Europe centrale, que sa mère était morte le 14 mai 1916 ? Elle avait 40 ans.
Extrait de la fiche militaire de Youssef Allouch : ANOM 3 RM 91 / Allouch Youssef / classe 1914 © SHD / ANOM
Comme lui, des dizaines de milliers d’hommes venus d’Afrique du Nord participent à l’effort de guerre français. Les tirailleurs algériens appartenant aux unités indigènes et des citoyens français d’Algérie, comme Joseph, combattent sur différents fronts, notamment en France métropolitaine et dans les Balkans.
Ces hommes vont faire la difficile expérience d’une guerre industrielle d’une violence inouïe. La Première Guerre mondiale repose sur une mobilisation massive des hommes et des ressources économiques. Les nouvelles armes utilisées — artillerie lourde, gaz chimiques, aviation militaire — provoquent des pertes humaines considérables.
Prisonnier en Serbie
Joseph Allouch, comme tous les soldats mobilisés, affronte donc cette expérience brutale d’une guerre qui devait être rapide, mais qui s’enlise et le 19 septembre 1916, son destin bascule. Juste après avoir été blessé au mollet, il est fait prisonnier par les forces ennemies et envoyé à Skopje, alors située dans le royaume de Serbie occupé et contrôlé par les puissances centrales.
Les prisonniers sont regroupés dans des camps où ils doivent vivre éloignés de leur famille pendant plusieurs années. Ils souffrent du manque de nourriture, de l’isolement, du froid et de l’incertitude concernant leur avenir.
Les conventions internationales imposent certaines règles concernant leur traitement, mais leur application reste très variable selon les lieux de détention. Ainsi l’armée française n’est pas informée officiellement de la « captivité » de Youssef. Arraché à son pays et séparé de ses proches, il passe plus de deux ans derrière les lignes ennemies.
La situation militaire évolue progressivement en faveur des Alliés à partir de 1917. L’entrée en guerre des États-Unis aux côtés de la France et du Royaume-Uni renforce considérablement leurs capacités militaires. En 1918, les puissances centrales s’affaiblissent et Joseph est finalement libéré par les troupes alliées et rapatrié le 1er octobre 1918.
Il revient, muni d’un certificat de bonne conduite délivrée par l’Armée, dans une Europe profondément transformée. La guerre a causé la mort de près de 10 millions de soldats et plusieurs millions de blessés. La France est particulièrement touchée : plus de 1.300.000 soldats français sont morts pendant le conflit. Youssef est mis en congé de démobilisation le 23 avril 1919. Il était dans le 3e Régiment de zouaves. En août, il habite 10 rue Henri-Namia. Et ne semble pas changer d’adresse pendant plusieurs années.
Comme beaucoup d’anciens combattants, Youssef / Joseph porte les stigmates de cette guerre, mais également les signes de reconnaissance de la patrie : il reçoit la Médaille de la Victoire, décoration créée en 1922 pour récompenser les combattants alliés de la Première Guerre mondiale – reconnaissance officielle de son engagement militaire. Par ailleurs, ses blessures témoignent des épreuves traversées.
La Première Guerre mondiale constitue un événement fondateur dans la vie de Joseph Allouch. À vingt ans seulement, il a connu la mobilisation, les combats, les blessures et la captivité. Vingt-cinq ans plus tard, alors qu’il est devenu père de famille et qu’il pense avoir définitivement tourné la page de la guerre, Joseph connaîtra une nouvelle forme de captivité, cette fois dans le système concentrationnaire nazi.
Reconstruire une vie après la guerre : les difficultés de l’entre-deux-guerres
Lorsque Joseph Allouch revient de captivité en décembre 1918, l’Europe sort profondément meurtrie de quatre années de conflit. Comme des millions d’anciens combattants, il doit tenter de reprendre une vie normale après une expérience qui l’a marqué physiquement et sans doute psychologiquement.
La Première Guerre mondiale a laissé derrière elle des sociétés bouleversées. Les pertes humaines sont immenses : des millions de soldats sont morts, des centaines de milliers de familles sont endeuillées. De nombreux anciens combattants reviennent blessés ou traumatisés. En France, l’État met en place une politique de reconnaissance envers ceux qui ont combattu, à travers les pensions d’invalidité, les décorations militaires et le statut d’ancien combattant. Joseph, deux fois blessé durant le conflit et décoré de la Médaille de la Victoire, fait donc partie des « anciens combattants ».
Mais derrière les décorations, le retour à la vie civile est souvent difficile. Alors que les femmes ont été mobilisées pour remplacer les hommes au front, aussi bien dans les fermes, les usines que les bureaux, beaucoup d’hommes sont en porte-à-faux avec cette nouvelle donne. Beaucoup d’hommes doivent retrouver un emploi. Or les emplois manquent. Il faut également reconstruire une famille et réapprendre à vivre après plusieurs années passées dans un univers de violence. Pour Joseph, ce retour marque le début d’une nouvelle étape de son existence : celle d’un homme qui cherche à construire un avenir stable.
Une famille nombreuse
Le 27 décembre 1919, huit mois après qu’il a été rendu à la vie civile, Joseph épouse, à Constantine, Guemara Allouch, née le 22 novembre 1903 dans cette même ville. Elle est la fille de Braham Allouch, bijoutier, né à Guelma le 6 mai 1878, et de Nouna Allouch, née à Aïn Beïda, le 2 décembre 1875. Guemara porte le même nom de famille que Joseph, sans sont-ils de la même famille.
Sur son acte de mariage, il est indiqué que Joseph est « brodeur ». Ses deux parents sont « décédés ». On apprendra dans un document de 1952 que Guemara ne sait ni lire ni écrire, du moins en français.
Acte de mariage de Youssef Allouch et de Guemara Allouch, 27 décembre 1919, à Constantine © SHD 21 P 417.696.
Le couple fonde rapidement une famille, qui va devenir nombreuse :
- Georges, né le 15 août 1922 – mort à Paris le 5 décembre 1994
- Lucien, né le 21 avril 1924 – mort à Paris le 12 novembre 1952 dans le XIIe
- Jeanne, née le 27 janvier 1926[6]
- André, né le 25 juin 1927 – mort à Paris le 23 mars 2019 dans le XIIe
- Pierre, né le 26 mai 1929 – mort à Paris le 14 mars 2017 dans le XVe
- Maurice, né le 22 octobre 1933 – mort à Paris le 8 juillet 2010 dans le XIVe
- Jean-Jacques, né le 20 mars 1940 à Trouville (Calvados) – mort à La Turballe (Loire-Atlantique) le 8 septembre 1996.
Cette famille occupe une place centrale dans la vie de Joseph. Devenu père, il cherche avant tout à assurer la sécurité et l’avenir de ses enfants. C’est sans doute la raison pour laquelle il choisit de rejoindre Paris.
La famille Allouch quitte probablement l’Algérie en 1934/1935 pour s’installer en métropole. Une date qui coïncide avec des événements tragiques, qui ont motivé le départ de beaucoup de Juifs d’Algérie, a fortiori ceux de Constantine.
Fuir l’antisémitisme de Constantine
En effet, le 5 août 1934 débutent des émeutes antijuives très violentes font des dizaines de morts. Depuis plusieurs mois. Le quotidien L’Éclair algérien avait mené pendant des semaines une campagne agressive et haineuse contre les Juifs « responsables de tous les maux du pays et des souffrances de sa population musulmane ». L’objectif était d’attiser la haine entre les communautés juive et musulmane. Par ailleurs le mouvement des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, bien implanté à Constantine, déverse une propagande antisémite qui est l’écho de ce qui se passe en Allemagne depuis l’arrivée au pouvoir du parti nazi d’Hitler.
Les émeutes constantinoises durent plusieurs jours, s’étendent aux petites villes et villages avoisinant, sans que ni la police ni l’armée n’intervienne[7]. Le bilan est lourd : 28 morts hommes, femmes et enfants juifs, 2 morts arabes, près de 50 blessés et 200 boutiques et magasins juifs saccagés ou incendiés[8].
Paris, le Marais
D’après son carnet militaire, Joseph réside à Paris le 12 décembre 1935, au 25 rue de Jouy, dans le 4ᵉ arrondissement.
Or un document de la police indique que Joseph habite depuis le 15 novembre 1935 dans le même pâté de maisons, mais du côté de la rue Geoffroy-l’Asnier, au 15, à deux pas de l’endroit où est implanté aujourd’hui le Mémorial de la Shoah. Leur logement est composé de trois pièces. À cette époque, les immeubles de ces rues, anciens hôtels particuliers ou immeubles construits aux XVIII ou XIXe siècles, sont en mauvais état, délabrés et rongés par l’humidité apportée par la Seine toute proche.
Dans cette partie du Marais, au sud la rue de Rivoli et autour de la rue François-Miron, depuis les années 1920 commence à s’installer une communauté de Juifs séfarades, la plupart originaires d’Algérie[9]. Les heurts sont fréquents avec les jeunes Juifs de la communauté ashkénaze, originaire d’Europe de l’Est, qui sont installés dans le Marais côté rue des Rosiers depuis la fin du 19e siècle.
Dans la capitale française, Joseph travaille comme ouvrier cordonnier. Du 2 janvier 1935 au 9 juin 1936, il est employé chez Hadjaj, Chaussures du Globe, 12 rue Vandrezanne et 8 avenue de la Sœur Rosalie (XIIIe arrondissement). Ce métier correspond à son époque : l’artisanat et les petits ateliers occupent encore une place importante dans l’économie française avant la généralisation de l’industrie moderne. Cependant, les conditions de travail restent souvent difficiles, avec des salaires modestes et une forte dépendance aux variations économiques.
Les conséquences de la crise économique
La situation de Joseph devient particulièrement compliquée en 1936 lorsqu’il perd son emploi[10]. Au chômage depuis le 17 juin 1936, « il perçoit 462 francs tous les 14 jours » et il rencontre des difficultés pour payer son logement de la rue Geoffroy-l’Asnier. Face à cette situation, il adresse une demande de secours au président du Conseil. Cet épisode montre la fragilité économique d’une famille nombreuse durant l’entre-deux-guerres.
Ses difficultés s’inscrivent effectivement dans un contexte plus large de crise internationale : celle de 1929, à laquelle l’arrivée du Front Populaire en 1936 en France va opposer des réformes sociales : les congés payés, la semaine de quarante heures et la reconnaissance des droits syndicaux. Cependant, ces avancées ne suppriment pas immédiatement les difficultés de nombreuses familles, comme celle de Joseph.
Son épouse Guemara exerce le métier de marchande de quatre-saisons, c’est-à-dire de fruits et légumes sur les marchés ou dans la rue. Ce métier est très répandu dans les villes françaises de l’époque. Le 6 mars 1936, elle reçoit une médaille professionnelle n°6041 délivrée par la préfecture de police, lui permettant d’exercer officiellement son activité. Son étal se trouve face au 14 rue Cler, dans le chic VIIe arrondissement. Elle gagne environ 20 francs par jour. Cela montre le rôle essentiel joué par Guemara dans la survie matérielle du foyer.
Bruits de bottes
Pendant que Joseph tente de reconstruire une vie familiale et professionnelle stable à Paris, l’Europe connaît une montée progressive des tensions politiques. En Allemagne, Adolf Hitler est arrivé au pouvoir en 1933. Le régime nazi transforme rapidement le pays en dictature, supprime les libertés, persécute ses opposants et met en place une idéologie politique raciste et antisémite. Les lois de Nuremberg de 1935 retirent notamment aux Juifs allemands une grande partie de leurs droits civiques. Les persécutions s’intensifient avec la Nuit de Cristal en novembre 1938, au cours de laquelle des milliers de commerces et des dizaines de synagogues sont détruits. Ces événements inquiètent l’Europe entière, qui reste toutefois attentiste. Beaucoup espèrent encore éviter un nouveau conflit. Le 30 septembre 1938, la France, le Royaume-Uni et l’Italie signent avec l’Allemagne les accords de Munich qui entérinent l’annexion du territoire des Sudètes tchécoslovaques par Hitler. Il s’agissait de « sauver la paix à tout prix », mais la situation internationale se dégrade rapidement.
À la fin des années 1930, Joseph Allouch, désormais âgé d’une quarantaine d’années, est un homme installé : il est marié, père de famille et travaille pour subvenir aux besoins des siens. Pourtant, en septembre 1939, il va faire face à une nouvelle série d’épreuves qui scelleront définitivement son destin.
La Seconde Guerre mondiale : de la mobilisation à l’Occupation
Comme beaucoup d’Européens de sa génération, Joseph se retrouve une nouvelle fois confronté à un conflit majeur. Cette fois, la guerre ne se déroule pas seulement sur les champs de bataille : elle va bouleverser la société entière, modifier le fonctionnement de la République française et entraîner la persécution de millions de personnes. Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Deux jours plus tard, le 3 septembre 1939, en raison du jeu des alliances, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne. La Seconde Guerre mondiale commence.
Comme des millions d’anciens combattants français, Joseph est concerné par la mobilisation générale décrétée en septembre 1939. Mais il n’a pas rejoint son corps d’armée. Il possède une expérience militaire mais sa situation familiale est désormais très différente de celle de la Première Guerre mondiale. Il n’est plus le jeune soldat de 1914 : les autorités militaires tiennent compte de cette situation et Joseph est finalement dégagé de ses obligations militaires le 22 septembre, car il est père de six enfants. Cette décision lui permet de rester auprès de sa famille. Cependant, cette période de relative stabilité est de courte durée.
Le 20 mars 1940, le petit Jean-Jacques naît à Trouville-sur-Mer, en Normandie. La famille s’y est-elle réfugiée au grand complet ou bien Joseph est-il resté à Paris pour continuer à travailler, alors que de nombreux hommes sont mobilisés ? Nous l’ignorons.
Lorsque la guerre éclate, la France adopte une stratégie principalement défensive, pendant une période désignée sous le terme de « drôle de guerre ». Mais au printemps 1940, la situation change radicalement. Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance une offensive contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, puis la France. En quelques semaines, des millions de civils fuient devant l’avancée allemande : c’est l’Exode. Des familles entières, marquées par les souvenirs traumatisants des exactions de l’armée allemande lors des précédents conflits, quittent leurs régions pour tenter d’échapper aux combats.
Entre le 14 et 15 juin 1940, la ville de Paris est prise, entraînant la fuite du gouvernement, laissant une population livrée à elle-même, dans l’incapacité de riposter face aux attaques allemandes. Le 19 juin 1940, la ville de Lyon, ville industrielle importante pour la France, est bombardée à de nombreuses reprises puis par la suite, tombe aux mains de l’armée allemande. Le gouvernement français, dirigé par le maréchal Pétain, demande l’arrêt des combats. L’armistice est signé le 22 juin 1940.
Après la défaite, la France est divisée en plusieurs zones : le nord et l’ouest du pays sont placés sous occupation allemande, dite zone occupée, tandis que le sud reste officiellement sous l’autorité d’un gouvernement français installé à Vichy, dite « zone libre ». Le 10 juillet 1940, les parlementaires[11] accordent les pleins pouvoirs constituants et législatifs au maréchal Philippe Pétain, qui instaure l’État français, connu sous le nom de régime de Vichy. Le gouvernement doit rédiger une nouvelle constitution. Celle-ci « devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie ». Le 11 juillet, Pétain outrepasse son mandat et avec ses trois premiers actes constitutionnels abolit la République.
La guerre transforme aussi progressivement le quotidien. Les Français doivent faire face aux restrictions alimentaires, aux pénuries, à la hausse des prix, aux difficultés de déplacement, à la surveillance généralisée de la part des autorités. Des restrictions importantes vont également être mises en place dans les villes de Paris et Lyon : on interdit les regroupements de jour comme de nuit, la discrimination des personnes homosexuelles ainsi qu’envers les personnes handicapées s’accentue et s’intensifie.
Différentes mesures vont être mises en place par l’occupant : un couvre-feu, des tickets de rationnements ainsi qu’en mai-juin 1942, en zone occupée, l’obligation du port de l’étoile jaune, puis finalement l’arrestation et la déportation massive des Juifs.
Vichy antisémite
Contrairement à une idée longtemps répandue, ces mesures ne sont pas uniquement imposées par l’Allemagne : certaines décisions sont prises volontairement par les autorités françaises. Le nouveau régime rompt avec les valeurs républicaines héritées de 1789 et met en place une politique de collaboration avec l’occupant nazi, fondée sur la devise « Travail, Famille, Patrie ». Le gouvernement de Vichy mène dès le départ une politique autoritaire et antisémite. Dès le 3 octobre 1940, il adopte le premier statut des Juifs, décret qui les exclut de nombreuses professions et fonctions publiques.
Le 7 octobre 1940, le régime de Vichy abroge le décret Crémieux, retirant la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie qui l’avaient acquise avec le décret Crémieux de 1870. Cette décision concerne environ 130.000 personnes et constitue une rupture majeure dans leur histoire. Et directement Joseph et sa famille.
Le parcours de Joseph prend alors une dimension particulière, car il appartient à une famille juive d’Algérie. Pour lui, cette situation doit être douloureuse. Lui qui était né à Constantine dans une famille juive devenue française grâce au décret Crémieux voit son identité française remise doublement en cause par un régime qui considère désormais ses origines comme un motif supplémentaire d’exclusion. Mais il n’est pas pour autant considéré comme un Juif étranger.
Le second statut des Juifs, le 2 juin 1941 annule le précédent statut et définit juridiquement qui est considéré comme juif et renforce leur exclusion. Les Juifs de France et d’Algérie sont progressivement marginalisés, beaucoup sont déclarés « en surnombre dans l’économie nationale ».
Comme tous les Juifs , Joseph et ses enfants sont soumis aux nouvelles lois et règles, et à l’arbitraire. Interdiction de certaines professions ; recensement obligatoire (ordonnance allemande du 27 septembre 1940) ; interdiction de fréquenter les lieux de loisir (parcs, jardins, cinémas, théâtre, piscine, etc.), exclusion des étudiants des universités ; interdiction de faire ses courses en dehors d’un créneau horaire réservé (15-16h) ; port de l’étoile jaune dans la zone occupée à partir de juin 1942 ; arrestations et internements arbitraires dès 1941 et déportations en 1942, les mesures antisémites s’empilent et rendent infernal le quotidien des Juifs.
Lyon sous l’Occupation : la Résistance, la Gestapo et la répression nazie antijuive
Lyon, refuge en zone libre
Après Trouville-sur-Mer, on retrouve la famille de Joseph à Lyon. C’est-à-dire en zone libre. Comment y est-il arrivé ? Est-ce dans le mouvement de population de mai 1940 qui poussait vers le Sud ? Il est possible que la famille, avec sept enfants dont un nourrisson de deux mois, ait fait le choix de partir sur les routes. Ou bien ont-ils réussi, après l’armistice à passer en zone libre, là où se trouvait Lyon. Quoi qu’il en soit, ils sont installés dans cette grande ville et trouvent les moyens d’y subsister.
Joseph doit continuer à subvenir aux besoins de sa famille dans une période où les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles.
Entre 1940 et 1944, il travaille comme manœuvre à l’usine de textiles artificiels Rhodiaceta à Vaise, dans Lyon. Guemara tient un étal où elle vend ce qui est disponible en produits alimentaires, quai des Célestins.
Durant les premières années de l’Occupation, Lyon devient une « ville-refuge » car elle se trouve dans la zone dite « libre ». La ville accueille de nombreux déplacés et devient progressivement un centre majeur de la Résistance. Cette situation est liée à plusieurs facteurs : sa position géographique centrale ; ses nombreux réseaux de communication ; la présence d’une importante population clandestine et son éloignement initial des autorités allemandes. Des mouvements de Résistance y apparaissent, comme Combat, Libération-Sud ou Franc-Tireur. Ils diffusent des journaux clandestins, organisent des filières d’évasion et collectent des renseignements.
Dans la famille Allouch, deux des fils, Georges (né en 1922) et Lucien (né en 1924), semblent avoir été impliqués dans la Résistance d’après le dossier de reconnaissance du statut de Déporté politique rempli par Guemara après la Libération.
Mais après le débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch en novembre 1942), Hitler décide d’occuper également la zone libre et, le 11 novembre 1942, les troupes allemandes entrent dans Lyon. La ville change alors de visage. La Gestapo s’y installe, les arrestations se multiplient et la répression contre la Résistance devient beaucoup plus violente. Lyon est désormais directement soumise à l’autorité allemande. La répression est bientôt organisée autour d’un acteur central : la Gestapo. La police politique du régime nazi s’installe dans la ville afin de détruire les réseaux de Résistance et d’arrêter les personnes considérées comme dangereuses pour l’Allemagne.
À partir de 1942, la Gestapo lyonnaise est dirigée par Klaus Barbie, officier SS allemand qui deviendra après la guerre tristement célèbre sous le surnom du « Boucher de Lyon » pour son usage de méthodes de torture particulièrement sadiques.
Sous son autorité, la répression atteint une grande violence. Les personnes arrêtées sont interrogées dans les locaux de la Gestapo, notamment à l’Hôtel Terminus situé près de la gare de Perrache, où les méthodes utilisées reposent sur la brutalité et la torture.
Klaus Barbie organise ou supervise plusieurs opérations majeures contre la Résistance et les populations juives. En juin 1943, il participe notamment à l’arrestation à Caluire-et-Cuire de Jean Moulin, le représentant du général de Gaulle en France.
Les autorités allemandes cherchent à démanteler les réseaux de Résistance et utilisent pour cela la surveillance, l’infiltration, les arrestations et les dénonciations. Dans une ville où chacun peut devenir suspect, la peur s’installe progressivement parmi les habitants. Les déplacements sont contrôlés, les couvre-feux limitent les libertés et la population vit sous la menace permanente d’une arrestation. La propagande allemande et celle du régime de Vichy cherchent également à contrôler les informations auxquelles les Français ont accès. La communication était censurée et entravée. Écouter Radio Londres, moyen important de communication de la Résistance, pouvait être un motif d’arrestation pouvant entraîner la mort. Des réquisitions de postes étaient régulièrement opérées. Quant aux Juifs, depuis le début de la guerre, ils n’avaient pas le droit d’en posséder, pas plus que d’avoir le téléphone à leur domicile.
Pour Joseph Allouch, qui vit alors avec son épouse Guemara et leurs enfants au 66, rue Tramassac, dans le Vᵉ arrondissement de Lyon, cette nouvelle situation transforme profondément la vie quotidienne déjà rendue difficile par la guerre, les difficultés économiques et les restrictions. Si le port de l’étoile jaune n’est finalement pas imposé en zone sud, les Juifs y ont l’obligation de se déclarer au commissariat. Le tampon « juif » ou « juive » est apposé sur les papiers d’identité, que les Juifs soient français, étrangers ou apatrides. Dans la rue, il n’y a pas de signe distinctif, mais lors des contrôles d’identité, très nombreux, le risque est de plus en plus important de se faire arrêter.
Les rafles, Drancy et le chemin vers Auschwitz et Mauthausen
C’est dans ce contexte de répression généralisée que Joseph Allouch est arrêté le 8 juillet 1944 sur le stand d’alimentation de son épouse Guemara, quai des Célestins.
Après la guerre, Guemara demande la reconnaissance du statut de son mari comme Déporté Politique (c’est-à-dire « déporté racial »). On lit dans le dossier le témoignage de Prosper Alimi qui pense que Guemara aurait également été arrêtée si lors de la rafle, elle n’était pas partie inspecter son stock à quelques mètres du quai. Au moins quatorze autres personnes sont appréhendées en même temps que Joseph, dont la femme de Prosper Alimi.
Or, l’arrestation de Joseph ne constitue pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large : celui d’une politique de répression menée par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs français afin d’éliminer toute opposition et de persécuter les populations considérées comme ennemies du régime. Les rafles deviennent l’un des principaux instruments de cette politique de terreur.
Les rafles
La persécution a atteint un tournant en 1942 avec la mise en place des grandes rafles organisées en France à l’instar de celle de la rafle du Vel d’Hiv’ ou celle du billet vert.
Le terme rafle désigne une opération d’arrestation collective menée par les forces de police contre une population ciblée. Contrairement à une arrestation individuelle, la rafle vise un grand nombre de personnes en même temps, souvent dans un quartier ou une ville. Ces opérations sont organisées par les autorités allemandes, notamment la Gestapo et la police allemande, mais elles reposent souvent sur la participation des administrations françaises (police, gendarmerie). Le régime de Vichy collabore activement avec l’occupant en fournissant des listes, en organisant des recensements et en mobilisant la police française lors de certaines arrestations.
Cette collaboration joue un rôle essentiel dans la mise en œuvre de la persécution
Même si son arrestation semble davantage liée à des accusations d’activités « terroristes » et de détention d’armes, son appartenance à une population persécutée par le régime nazi ajoute une dimension supplémentaire à son parcours.
À Lyon et sa banlieue, les mesures antijuives et les persécutions ont commencé sous le régime de Vichy. Le 2 août 1942, la grande rafle de Vénissieux a entrainé l’arrestation de 1016 femmes, hommes et enfants (108 enfants sont sauvés par un réseau d’entraide chrétien). L’aryanisation des biens et des entreprises juives est mise en place sous la houlette de l’antenne locale du Commissariat général aux questions juives (CGQJ).
Les arrestations deviennent particulièrement nombreuses après l’arrivée de la Gestapo en novembre 1942. La milice y est très développée, très violente, et Klaus Barbie veille particulièrement à traquer les Juifs avec à la même ardeur qu’il pourchasse les résistants. En plus des arrestations dans la rue, dans les lieux publics ou au domicile de Juifs qui sont déjà connus, car ils se sont fait recenser, soit parce qu’ils sont dénoncés, les rafles se développent.
Le 9 février 1943, rue Sainte-Catherine une rafle est organisée à l’Union générale des israélites de France (UGIF). Le 10 décembre 1943, un attentat est commis par des miliciens dans la grande synagogue du quai de Tilsitt, en plein office religieux. S’il n’y a que quelques blessés, les miliciens et la gestapo reviennent le 13 juin 1944 et arrêtent des personnes qui se trouvent là. Ils seront déportés par le convoi 77. Klaus Barbie[12] est à la manœuvre lors de la rafle de la colonie d’Izieu, le 6 avril 1944, durant laquelle 44 enfants (âgés de 5 à 17 ans) et 7 adultes juifs sont arrêtés puis déportés.
Selon son épouse, après-guerre, le fait que ses deux fils aînés aient été recherchés comme résistants aurait aggravé le cas de Joseph. Cependant, à l’été 1944, alors que les Alliés avancent et que la guerre semble tourner à leur avantage, les départs de convois se multiplient. Les nazis cherchent à envoyer le plus grand nombre possible de prisonniers vers les camps.
C’est ce que confirme, dans le même dossier déposé par Guemara qui se trouve au Service Historique de la Défense de Caen, un rapport du commissaire de police Armand Charrié, adressé au commissaire principal de la Sûreté urbaine de Lyon qui date du 15 janvier 1954.
Le policier confirme que Joseph « fut effectivement arrêté par le 8 juillet 1944, sur le quai des Célestins à Lyon, où il exerçait la profession de revendeur de denrées alimentaires. Cette arrestation aurait été opérée par la Gestapo ou par des membres du PPF à la solde des Allemands. Ce jour-là, paraît-il, 14 israélites furent ainsi appréhendés ».
Le commissaire ajoute : « Notre enquête a permis d’établir que les motifs de l’arrestation de M. Allouch peuvent être considérés comme étant strictement d’ordre racial ». Pour expliquer cette assertion, le policier précise : « En effet, tous les gens appréhendés le même jour que l’intéressé étaient également de race juive. À cette époque de l’année 1944, les arrestations massives d’Israélites avaient constamment lieu dans notre ville ».
En ce début juillet 1944, Joseph est ainsi séparé brutalement de sa famille. Ses enfants, dont certains sont encore très jeunes, voient leur père disparaître.
Après son arrestation, Joseph est conduit au Fort de Montluc, où il rejoint des milliers d’autres prisonniers arrêtés par la Gestapo. Là, à cinquante ans, après avoir déjà connu la captivité pendant la Première Guerre mondiale, Joseph entre une nouvelle fois dans un système carcéral. Mais il ne s’agit plus d’une captivité militaire : il devient la victime d’une idéologie qui vise à éliminer ses opposants et toutes les personnes juives d’Europe.
Prison Montluc, « la baraque aux Juifs » © DR.
La prison de Montluc n’est pas un camp de concentration, mais elle constitue une porte d’entrée vers la déportation. Les prisonniers y sont enregistrés, interrogés et triés selon leur situation. Certains sont exécutés, d’autres libérés, mais beaucoup sont transférés vers des camps de transit avant d’être envoyés en Allemagne ou dans les territoires contrôlés par le Reich.
À Montluc, Joseph est sans doute interné dans la fameuse « baraque aux Juifs », où s’entassent hommes et même enfants de tout âge en attente d’être convoyés à Drancy pour un départ vers Auschwitz. Il est placé dans un baraquement où il va partager une paillasse avec Moïse Karsenty, qui a survécu et a témoigné pour le dossier de Déporté Politique de Joseph dont nous avons parlé plus haut. Les deux hommes vont être transférés ensemble à Drancy le 22 juillet 1944, où ils arrivent officiellement le 24.
Le transfert vers Drancy de Joseph, puis sa déportation vers Auschwitz et Mauthausen, seront les dernières étapes d’une vie stoppée net par la machine concentrationnaire nazie.
Le camp de transit de Drancy
Situé au nord-est de Paris, le camp de Drancy devient à partir de 1941 le principal camp d’internement et de transit des Juifs arrêtés en France. À l’origine construit comme une cité d’habitation, le site est transformé par les autorités françaises puis allemandes en lieu d’enfermement. Des dizaines de milliers de personnes y passent avant leur déportation.
Drancy n’est pas un camp de concentration en soit : il s’agit d’un lieu de regroupement où les prisonniers attendent leur départ vers les camps nazis, parfois pendant des mois. Les conditions de vie y sont très difficiles. Les détenus sont enfermés dans des bâtiments surveillés par des gardes, vivent dans la promiscuité et souffrent du manque de nourriture et d’hygiène. La violence exercée par les gardes nazis, des sbires amenés spécialement par le commandant SS Brunner, est constante.
De plus, vivre à Drancy est un moment d’attente angoissante. Les prisonniers savent rarement ce qui les attend réellement, mais les rumeurs sur les déportations circulent.
Joseph Allouch est enregistré à Drancy le 24 juillet 1944. Son passage dans ce camp est bref, et il est rapidement intégré à un convoi de déportation à destination d’Auschwitz-Birkenau : le 31 Juillet 1944, toujours avec Moïse Karsenty, Joseph quitte Drancy.
En compagnie de 1305 autres Juifs, vieillards, enfants, femmes, hommes, il est placé dans un train de wagons de marchandises à destination d’Auschwitz : le convoi n°77, le dernier à quitter Drancy, via la gare de Bobigny, pour Auschwitz.
Ces convois constituent une part fondamentale du système d’extermination nazi. Les hommes, les femmes et les enfants y sont entassés dans des conditions inhumaines, sans air frais. Les wagons sont fermés de l’extérieur, l’espace est insuffisant et les prisonniers disposent de très peu d’eau ou de nourriture.
Déporté sans sa famille, Joseph a certainement été enfermé dans un wagon dit de célibataires, composé uniquement d’hommes.
Ce voyage marque la rupture définitive avec sa vie passée. Après avoir été père, travailleur, ancien combattant et citoyen français, Joseph va devenir un numéro dans un système qui cherche à effacer l’identité des personnes déportées qu’elle n’a pas tuées à leur arrivée au camp.
Le système concentrationnaire nazi, Auschwitz et Mauthausen : Joseph Allouch face à l’extermination par le travail
Au fil des années, le système concentrationnaire nazi s’est étendu et est devenu un outil majeur de persécution et d’extermination.
Les camps
Les camps nazis ne sont pas seulement des prisons. Ils sont conçus comme des lieux où les détenus doivent être isolés, humiliés, exploités et exterminés. Les nazis y enferment toutes les personnes qu’ils considèrent comme indésirables ou dangereuses : opposants politiques, résistants des pays occupés, Juifs, Tsiganes, homosexuels, Témoins de Jéhovah, prisonniers de guerre soviétiques ou encore personnes accusées de comportements contraires à l’idéologie nazie. À partir du début de la guerre, ces camps prennent une dimension économique. Les déportés deviennent une main-d’œuvre gratuite utilisée par les entreprises allemandes et par l’industrie de guerre du Reich.
Il est également important de distinguer les camps de concentration des centres de mises à mort, même si tous participent à la politique criminelle nazie. Dans des camps comme Mauthausen, Dachau ou Buchenwald, l’objectif principal est l’exploitation des prisonniers par le travail forcé, même si la mortalité y est extrêmement élevée. Dans des centres comme Treblinka ou Sobibor, la fonction principale est l’assassinat à une échelle industrielle de populations entières, en particulier des Juifs d’Europe et des Tsiganes dans le cadre de la Solution finale.
Auschwitz-Birkenau occupe une place particulière dans le système génocidaire nazi. Créé en 1940 en Pologne occupée, ce complexe devient le plus grand centre de mise à mort du régime. Plus d’un million de personnes y sont assassinées, dont une immense majorité de Juifs déportés de toute l’Europe. À leur arrivée, les prisonniers sont soumis à une sélection effectuée par les SS. Ceux qui sont jugés capables de travailler rentrent dans le camp, tandis que les autres, notamment les enfants, les personnes âgées et les malades, sont généralement conduits directement vers les chambres à gaz.
Joseph Allouch arrive de Drancy à Birkenau et, alors qu’il a déjà 50 ans et a été blessé aux jambes, est considéré comme apte au travail, ce qui lui évite d’être assassiné dès sa descente du train. Seuls 291 hommes sont sélectionnés pour le travail, ce 3 août 1945, sur la rampe de Birkenau. Il se retrouve dans la même baraque que Moïse Karsenty, qui devient son camarade de travail forcé.
Lorsque Joseph arrive à Auschwitz en 1944, il perd officiellement son identité aux yeux de l’administration nazie. Comme tous les déportés sélectionnés pour le travail, il est tatoué sur le bras gauche d’un matricule que nous n’avons pas pu encore identifier, mais il commence par B-37. Cette transformation d’un individu en simple numéro constitue l’une des étapes essentielles de la déshumanisation concentrationnaire. Les prisonniers sont dépouillés de leurs vêtements, de leurs objets personnels et de leur nom. Pourtant, derrière ce numéro se trouve toujours un homme avec une histoire : Joseph Allouch, né à Constantine en 1894, ancien soldat français, époux et père de famille.
Les conditions de survie dans le camp sont extrêmement difficiles. Les prisonniers souffrent constamment de la faim, du froid, de la violence et de l’épuisement. La violence fait partie du fonctionnement quotidien des camps. Les coups, les humiliations et les exécutions publiques sont utilisés pour maintenir les prisonniers dans un état permanent de peur.
Les baraquements sont surpeuplés et les maladies se propagent rapidement. Les soins médicaux sont insuffisants et souvent réservés aux détenus que les nazis considèrent encore comme utiles au travail. Pour les autres, l’affaiblissement progressif conduit souvent à la mort. Un ancien déporté, Élie Dahan, témoigne dans le dossier que nous avons déjà évoqué qu’ensemble, Joseph et lui ont été affectés à des travaux de terrassement.
En octobre 1944, Moïse Karsenty est transféré à Boblingen et il se souvient que Joseph était à ce moment-là employé comme cordonnier, un emploi plus à l’abri que celui de terrassier.
Le travail imposé dans les camps n’avait pas seulement une fonction économique : il était aussi un moyen de destruction physique et psychologique. Les détenus savent qu’une faiblesse physique, une maladie ou une incapacité à travailler peut signifier leur disparition.
Le typhus fait rage, véhiculé par les puces. La malnutrition met le système digestif à rude épreuve. Ainsi, en décembre 1944, Élie Dahan a été hospitalisé et à son retour, Youssef /Joseph/ Jozef (selon l’orthographe allemande) Allouch avait été à son tour admis à l’hôpital.
Joseph, âgé de cinquante ans, déjà marqué par les arrestations, la prison de Montluc et la déportation, est finalement envoyé au Sanitätslager, (peut-être le Revier) un secteur réservé aux détenus malades. Malgré son nom qui signifie « camp sanitaire », cet endroit n’est pas un véritable lieu de soins. Il sert surtout à isoler les prisonniers trop faibles pour continuer à travailler. Beaucoup y meurent abandonnés, privés de nourriture suffisante et de traitements efficaces.
Courant janvier 1945, les trois blocs où étaient les malades ont été évacués à cause de l’avancée de l’armée soviétique. C’est le cas d’Éliaou Benyaoun qui partageait le même châlit que Joseph et Moïse à Auschwitz. Il a été dirigé vers Mauthausen où il a appris que Joseph était parti dans un convoi de malades vers une autre destination inconnue.
Le camp de Mauthausen
Créé en août 1938, quelques mois après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, ce camp devient rapidement l’un des plus terribles du système concentrationnaire. Les nazis le classent parmi les camps de catégorie III, destinés aux prisonniers considérés comme particulièrement dangereux et dont le régime de détention est volontairement extrêmement brutal. L’un des éléments les plus connus de ce camp est surnommé « l’escalier de la mort ». Les prisonniers doivent gravir ses nombreuses marches en portant des blocs de pierre parfois très lourds. Beaucoup tombent d’épuisement ou entraînent dans leur chute d’autres détenus.
À la fin de l’année 1944 et au début de 1945, alors que l’Allemagne nazie est en train de perdre la guerre, la situation dans les camps devient encore plus dramatique. Les SS évacuent certains camps menacés par l’avancée alliée et transfèrent de nombreux prisonniers vers Mauthausen. Les troupes américaines qui arrivent à Mauthausen le 5 mai 1945 découvrent un univers de souffrance : des milliers de prisonniers affaiblis, des corps abandonnés et des survivants incapables parfois de se déplacer seuls. La libération ne signifie pas la fin des souffrances. Beaucoup de survivants meurent dans les jours ou les semaines qui suivent, leurs organismes étant trop affaiblis par des années de privations.
Les derniers mois de guerre, les « marches de la mort » et la mémoire de Joseph Allouch
Au début de l’année 1945, l’avancée des armées alliées sur tous les fronts semble annoncer la fin prochaine du régime hitlérien. Pourtant, alors que la défaite allemande semble inévitable, les derniers mois de la guerre sont parmi les plus meurtriers dans l’histoire des camps nazis.
Depuis l’été 1944, les armées alliées progressent en Europe. Face à cette avancée, les responsables nazis prennent une décision criminelle : plutôt que de laisser les prisonniers être libérés, ils organisent l’évacuation de nombreux camps. Les nazis cherchent ainsi à empêcher la libération des détenus et à supprimer les témoins de leurs crimes.
Le bruit courait dans les camps, comme en a témoigné Élie Dahan, que beaucoup de malades étaient fusillés durant ce qu’on appellera plus tard « les marches de la mort ». Les prisonniers, déjà affaiblis par des années de privation, doivent marcher pendant des dizaines voire des centaines de kilomètres sans nourriture, sans vêtements adaptés et sans soins. Beaucoup meurent de froid, de faim ou d’épuisement avant même d’atteindre leur destination. Ceux qui n’arrivent plus à avancer sont abattus par les gardes SS. Ces derniers massacres montrent que, jusqu’à la fin, le régime nazi poursuit sa logique de déshumanisation et d’anéantissement.
Nous pensons que Joseph Allouch a participé à une de ces marches de la mort.
Son nom et son matricule apparaissent dans une liste reconstituée des prisonniers français et belges du camp de Gross Rosen, mais sans indication de date.
Liste officielle n°1 des décédés des camps de concentration. Mauthausen et ses Kommandos
© Bad Arolsen / ITS.
Personne ne sait avec précision où et quand Youssef est mort mais il est noté dans les archives de Bad Arolsen comme étant mort le 25 mars 1945 à MAUTHAUSEN (Autriche) soit quelques semaines seulement avant la libération de ce camp par les troupes américaines le 5 mai 1945. Il est listé sous le nom « Josef Allouche » et porte le matricule 127.423, signe qu’il a été enregistré dans un camp après Auschwitz.
Liste officielle n°1 des décédés des camps de concentration. Mauthausen et ses Kommandos. © Bad Arolsen / ITS.
Youssef dit Joseph Allouch disparaît donc dans les derniers mois du système concentrationnaire nazi, après avoir traversé deux guerres mondiales, connu la captivité pendant la Première Guerre mondiale et été finalement victime de la persécution et de la répression nazies.
L’APRES-GUERRE ET LES FAMILLES AUX PRISES AVEC L’ADMINISTRATION
La découverte des camps nazis par les Alliés révèle au monde l’ampleur des crimes commis par le régime hitlérien. Les images rapportées par les soldats et les témoignages des survivants montrent une réalité que beaucoup ignoraient encore totalement et qui surpasse en horreur les renseignements collectés par les Alliés depuis 1942 : celle d’un système organisé fondé sur la persécution, l’exploitation et le meurtre de masse.
En France, le retour des déportés commence progressivement après la Libération. Mais pour les familles, cette période est souvent marquée par l’attente et l’incertitude. Beaucoup ignorent encore ce qui est arrivé à leurs proches arrêtés pendant l’Occupation. Certains espèrent un retour jusqu’à recevoir une confirmation officielle de leur décès.
De Lyon, Guemara et ses enfants reviennent à Paris, et ils résident 12 rue de Fourcy, toujours dans le Marais. Selon un rapport de police de 1947, truffé d’inexactitudes, la famille y résidait avant de quitter Paris.
Guemara a demandé une pension de victime civile « en raison du décès en déportation de son mari ». Pour la famille de Joseph Allouch, l’absence devient une réalité définitive. Après son arrestation en juillet 1944, son passage par Montluc, son transfert à Drancy puis sa déportation à Mauthausen, Joseph ne rentrera pas auprès de son épouse et de ses enfants.
Son décès est finalement reconnu et la transcription de son acte de décès est réalisée le 31 juillet 1947 à Lyon, dans le Vᵉ arrondissement, sous l’acte numéro 562 bis. Cette reconnaissance administrative permet d’inscrire officiellement sa disparition dans l’histoire familiale et nationale. En 1954, sa veuve, Guemara, obtient pour lui à titre posthume le titre de « Déporté politique » et en 1955, l’inscription « Mort pour la France » est portée sur son acte de décès.
La mort de Joseph ne représente pas seulement la disparition d’un homme. Elle symbolise aussi le destin tragique de nombreux Français arrêtés pendant l’Occupation, déportés parce qu’ils étaient résistants, opposants, Juifs ou simplement considérés comme ennemis par le régime nazi.
Après la guerre, le souvenir de Joseph se mêle à celui des victimes du nazisme et des déportés français. Les anciens camps deviennent progressivement des lieux de mémoire destinés à transmettre l’histoire des crimes nazis aux générations futures. Le travail de mémoire repose notamment sur les témoignages des survivants et sur la conservation des archives permettant de retrouver les parcours individuels derrière les chiffres. Car derrière les millions de victimes de la déportation se trouvent des histoires personnelles. Celle de Joseph Allouch rappelle que la déportation n’a pas seulement détruit des vies anonymes : elle a séparé des familles, interrompu des destins et laissé des générations marquées par l’absence.
Cette biographie a été rédigée par Clélia GAND, élève de Terminale aidée de Louis CARRÈGUES-AUDOUI, élève de Seconde, du lycée du Val d’Argens du Muy (Var). Ce travail a été élaboré sur deux ans avec l’aide de Mme Myriam Lequimener, enseignante d’histoire-géographie.
SOURCES
- ANOM
- Archives de la préfecture de police de Paris, 77 W 596
- Service Historique de la Défense / DAVCC dossier 21 P 417 696
- Archives de Bad Arolsen / ITS : Liste des décédés à Mauthausen, Liste reconstituée des prisonniers français et belges de Gross Rosen ;
ANOM : Youssef dit Joseph ALLOUCH – né le 04/02/1894 à CONSTANTINE Acte 92, p. 18 anom.archivesnationales.culture.gouv.fr
Mémorial de la Shoah : Fiche de fouille, Numéro de carnet de fouille : 157 / Numéro de reçu : 6599
Fils de Sassy ben Youssef ALLOUCH – bijoutier – 31 ans (8/2/1862 à Ain Beida Algérie – acte 4 p 3 anom.archivesnationales.culture.gouv.fr mort avant le 14/05/1916)
— Marié le 13 avril 1892 – MARIAGE PAR UN RABBIN – pas d’acte à Bendkia BRAHAMI,18 ans (3/12/1875 à Constantine – acte 599, p.109 anom.archivesnationales.culture.gouv.fr morte le 14/05/1916 – acte 919, p. 129 ANOM anom.archivesnationales.culture.gouv.fr )
MARIAGE :
le 27 décembre 1919 à Constantine avec Guemara ALLOUCH née le 22 novembre 1903 à Constantine (SHD / DAVCC dossier 21 P 417 696)/ Fille de Braham ALLOUCH – bijoutier – né à Guelma le 06/05/1878 (grand-père Allouch Youssef décédé le 01/02/1889 + Grand-mère : Allouch Guemara morte à Guelma le 15/07/1895) et ALLOUCH Nouna, née à Aïn Beïda le 02/12/1875 (grands parents = ALLOUCH Youssef et ALLOUCH Yermouna à Ain Beida) => mariés le 02/04/1902 à Aïn Beïda anom.archivesnationales.culture.gouv.fr
ENFANTS :
- Georges 18/8/1922 anom.archivesnationales.culture.gouv.fr (p. 281) Mort à Paris le 5 décembre 1994 (acte 517)
- Lucien 21/4/1924 ANOM anom.archivesnationales.culture.gouv.fr (p. 147)
- Jeanne 28/1/1926
- André 25 ou 28/6/1927 – 23/03/2019 Paris XIIe (Acte 507)
- Pierre 26/5/1929 Constantine – 14/03/2017 Paris XVe (Acte 926)
Notes & références
[1] Sassy Allouch ben Youssef est né le 8 février 1862. Ses parents sont mariés uniquement devant le rabbin, et son père et les témoins de sa naissance signent en caractères hébraïques : nous sommes avant le décret Crémieux. Sassy et Bendkia se sont mariés à Guelma le 13 avril 1892.
[2] Surtout du côté des colons français, qui n’acceptent pas que des « coloniaux » accèdent aux mêmes droits qu’eux. Notons qu’à partir de la loi du 26 juin 1889, les Espagnols, Maltais, Italiens d’Algérie, ainsi que tous les étrangers européens qui le demandent sont naturalisés français, avec la citoyenneté pleine et entière.
[3] Ainsi, Édouard Drumont, le fondateur du journal antisémite La Libre Parole, est élu député d’Alger en 1898, après de violentes émeutes antisémites. L’accession de son allié Max Régis à la mairie d’Alger va renforcer une politique locale antisémite exacerbée. La Ligue antijuive et le Parti français local parviennent à faire élire la liste antijuive menée par Émile Morinaud à la mairie de Constantine. À Oran, ce sera en 1897.
[4] Un généalogiste indique que Joseph aurait eu une demi-sœur, née en 1897. Elle serait la fille de sa mère, ce qui impliquerait une séparation des parents.
[5] Fiche des registres militaires, Archives de l’Afrique et d’Outre-Mer (ANOM) en ligne anom.archivesnationales.culture.gouv.fr
[6] Les informations la concernant sont ténues : sa mère Guemara l’indique comme enfant vivant en 1952, dans le dossier pour obtenir le statut de Déporté Politique
[7] Ce qui correspond à la définition d’un pogrom.
[8] Le Provocateur. L’histoire secrète des émeutes antijuives de Constantine (août 1934) de Joshua Cole (traduit de l’anglais), Payot, 2023, et Les Émeutes de Constantine – 5 août 1934, de Robert Attal, Romillat, 2002.
[9]On trouve mention de Joseph et de son fils Pierre dans un article de Jean Laloum, « Le Marais des Juifs du Maghreb, de l’entre-deux-guerres aux années 1950 », Archives Juives 53/1, 2020, pp. 38-65. doi.org
[10] Dossier Archives de la préfecture de police 77W590.
[11] 569 pour, 80 contre. Abstention : 29.
[12] Après une fuite de quarante ans et une traque par Beate et Serge Klarsfeld, Klaus Barbie sera finalement jugé pour ce crime contre l’humanité lors d’un procès devant la cour d’assises du Rhône entre le 11 mai et le 3 juillet 1987. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
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