Ryawa ERLICH née GOLDMAN
(5 août 1917 – 29 janvier 2012)
La vie est belle
Rywa Goldman est née le 5 août 1917 à Kalisz, en Pologne.
Elle est la fille de Szymon Goldman, né à Zdunska Wola (Pologne) en 1891 et de Hinda Kuchcik, née à Sieradz (Pologne) en 1882.
Le couple a eu cinq enfants : Chana, l’aînée en 1914, puis suivront Rywa et Joseph en 1917, Estera en 1920, et Israël en 1922.
En 1929, son père Szymon, fuyant les pogroms d’une Pologne antisémite, décide de partir seul pour l’Amérique ; mais après trois ans de tentatives infructueuses de mettre les pieds sur le sol des Etats-Unis, il échoue à Cuba tout en essayant de rapatrier les siens. La famille va finalement se réunir et s’établir en 1932 dans le Nord de la France, à Valenciennes.
Les Goldman emménagent au 2 rue Simon-Leboucq, où Szymon exerce le métier de commerçant, tandis que Hinda est mère au foyer. Pour Rywa, alors âgée de 17 ans, c’est un nouveau monde qui s’offre à elle. L’esprit vif et une volonté farouche d’apprendre, Rywa maîtrise rapidement la langue, une acclimatation rendue plus douce par la romance entamée avec un autre immigré polonais, Adolf (Wolf) Erlich.
Les Goldman parviennent à s’intégrer dans ce pays qui les accueille, chacun se trouve une place dans cette région où le contingent juif polonais est bien représenté.
La montée du national-socialisme de l’autre côté du Rhin n’inquiète pas encore la population locale, même si certains esprits, avertis et forts de leurs expériences des actes subis en Pologne, échangent, débattent dans les cafés de la ville.
Le 19 janvier 1938, Rywa épouse Adolf et devient madame Rywa Erlich, un bonheur qui va être bouleversé dès septembre 1939, alors que le chaos est aux portes de l’Hexagone.
En septembre 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne nazie. Valenciennes est mise à rude épreuve, bombardée. Le 17 mai, la ville est évacuée. Le 22 mai, un incendie ravage la ville pendant quatorze jours, notamment le centre.
Après la défaite en juin 1940 et la signature de l’armistice le 22 juin, la France est séparée en plusieurs zones. Valenciennes est placée en « zone interdite » (ou « zone réservée »), sous autorité allemande. Les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont rattachés au gouvernement militaire de Bruxelles. Ces territoires sont destinés à devenir des zones de peuplement allemand.
Le retour des habitants en « zone réservée » étant interdit, on peut en déduire que Szymon et Hinda Goldman ne sont pas partis. En effet, ils sont encore à Valenciennes en 1942.
Destins brisés
Le 11 septembre 1942, au petit matin, l’unité 816 de la feldgendarmerie, accompagnée de policiers français, frappent à la porte des Goldman. Dans l’appartement se trouvent Szymon et Hinda.
Avec la complicité du policier français, et par « chance », seul Szymon est arrêté. Conduit à la gare de Lille-Fives, il attend la prochaine étape de sa déportation.
Transporté jusqu’à Malines (Belgique), il est enregistré à la Kazerne Dossin (le Drancy belge) le 12 septembre 1942.
Le 15 septembre 1942, le convoi numéro 10 pour les autorités belges (numéro 84 pour les sources françaises) part pour un aller sans retour vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau.
Jusqu’à cette arrestation, Rywa et Wolf, devenus parents à deux reprises, réussissaient à survivre dans le Valenciennois sous le joug des autorités nazies.
Photo prise le 8 août 1942 à Valenciennes, Rywa et Wolf posent avec leurs deux filles Suzanne et Marie-Claude.
Mais la déportation de Szymon est le signal d’alarme. Rywa, Wolf et leurs enfants vont fuir clandestinement le Nord de la France pour s’installer à Nantua, dans l’Ain.
Clandestinité
La famille habite rue du collège à Nantua, mais Wolf s’étant engagé dans l’armée secrète (AS, mouvement de résistance) dirigée par Julien Ravier, est souvent absent du foyer.
Le 12 juillet 1944, à la suite de l’activité des maquisards, les autorités allemandes, par représailles, investissent la ville de Nantua. Rywa, déjà suspectée d’être complice des activités de résistance de son époux, est dénoncée par des habitants comme juive.
Avec courage, madame Clément Lucienne, une commerçante vivant également rue du collège, décide de garder Suzanne et Marie-Claude, qui jouaient chez elle au moment de l’arrestation de leur mère.
Mercredi 12 juillet 1944, neuf femmes dont Rywa sont retenues prisonnières durant plusieurs jours dans l’école de Nantua ; elles seront transférées à Drancy.
« Emmenées à Drancy, 8 femmes seront libérées le 17 août par les FFI, juste avant d’être envoyées en Allemagne. Madame Erlich, de confession juive est déportée dès son arrivée à Drancy. » www.resistance-ain-jura.com
Attestation de M. Ravier : Page du dossier DAVCC Erlik Eva*
*Rywa Erlich fut enregistrée par erreur sous le nom « Eva Erlik », c’est d’ailleurs sous cette « mauvaise » identité qu’elle fut inscrite sur le mur des noms, au Mémorial de la Shoah à Paris.
CONVOI 77
Transférée au camp de transit de Drancy, Rywa est enregistrée le 25 juillet 1944 sous le matricule 25 820.
Le 31 juillet 1944, 1306 prisonniers sont embarqués dans des bus pour rejoindre la gare de Bobigny. Cette gare a remplacé celle du Bourget-Drancy pour faire partir les trains de déportation, car elle est dans un emplacement plus discret, à l’abri des regards,
Vers midi, après une longue attente en plein soleil, le convoi quitte Bobigny et prend la direction d’Auschwitz-Birkenau.
Les conditions du « voyage » sont effroyables : 60 personnes se retrouvent entassées dans des wagons à bestiaux, durant 4 jours et 3 nuits. Pour seul « confort » un seau d’eau, une tinette pour les besoins, pleine et débordante au bout de quelques heures. Tout le monde ne survit pas au transport.
Extrait de la liste des déportés du convoi 77. Source convoi77
Un wagon-témoin devant la cité de la Muette, qui servit de camp de transit à Drancy. En face, se trouve le Mémorial de la Shoah de Drancy, avec un espace d’exposition et des documents. Photo du site internet de la mairie de Paris.
BIRKENAU, L’ENFER SUR TERRE
L’arrivée se fait de nuit sur la bahnrampe. Les portes s’ouvrent, les projecteurs éblouissent, les Allemands hurlent, les coups pleuvent, les chiens aboient : un spectacle gravé à vie dans la mémoire de Rywa, qui l’exprimera dans une interview au journal La Voix du Nord :
« Quand on est descendu du train, on marchait sur des cadavres, et comment oublier le sadisme de ce nazi qui a tué un enfant sous les yeux d’une mère implorante. »
Puis, ce sont les mêmes gestes qui se répètent à cet endroit : des hommes en pyjamas rayés s’approchent, se chargent des bagages, les SS procèdent à une première sélection, ils séparent les hommes d’un côté, les femmes avec leurs enfants de l’autre.
Les médecins SS arrivent : rechts, links, rechts, links, (droite, gauche) ce qui signifie, comme on le sait aujourd’hui, la mort pour les uns, la survie pour les autres… Rywa est « apte », sélectionnée pour entrer au camp. Elle est envoyée au « sauna » pour la « desinfektion » : comme ses camarades, elle est déshabillée, battue, rasée des pieds à la tête, puis son corps meurtri est nettoyé au « désinfectant ».
On lui octroie quelques fripes en guise de vêtements, puis on la dirige vers une baraque pour la première nuit…Le lendemain, à 5 heures du matin, le premier appel par la kapo résonne. Les femmes sont rassemblées, devant elles s’alignent trois bureaux de bois, trois hommes assis derrière, une aiguille, de l’encre et c’est un marquage à vie : A-16698 est son matricule. Elle n’a plus ni nom ni prénom. Elle est un numéro, qu’elle doit savoir par cœur en allemand :
Sechzehntausendsechshundertachtundneunzig (seize mille six cent quatre-vingt-dix-huit)
« 1306 déportés composent le convoi 77, à leur arrivée 70% sont conduits directement aux chambres à gaz et 30% sont sélectionnés pour le travail forcé, parmi ces 30%, 183 femmes », indique Anaëlle Riou dans son mémoire universitaire et le catalogue de l’exposition Le temps des rafles.
« Dès mon arrivée, j’ai été battue jusqu’au sang, car j’ai osé m’enquérir du sort de mon père, car depuis septembre 1942, nous n’avions pas de nouvelles », se souvient-elle.
Rywa va essayer de survivre dans cet enfer. Sa connaissance des langues (allemand, polonais, français et yiddish) l’aide à s’en sortir, mais surtout comme elle l’expliquera des années plus tard : « Mon petit appétit et l’espoir de revoir mes enfants m’ont sauvé la vie ».
L’esprit est la seule chose qui reste aux déportés, et Rywa y a trouvé une échappatoire, comme le raconta sa fille Marie-Claude : « Maman aimait les fleurs, les pensées, et partout dans le camp, à chaque occasion elle dessinait une pensée avec ce qu’elle trouvait, un caillou, une craie… ».
Les semaines passent, les cheminées crachent leurs flammes et la mort continue inexorablement son œuvre, mais un nouveau départ se profile.
KRATZAU ET SES KAPOS
Fin octobre 1944 (le 27 ou le 28 selon les souvenirs de rescapées), les médecins SS, dont le tristement célèbre Josef Mengele, procèdent à une nouvelle « sélection ».
Environ 120 femmes sont sélectionnées, de nouveau chargées dans des wagons en partance pour la Tchécoslovaquie, dans un camp nommé Kratzau, camp annexe de Gross-Rosen.
S’installe une nouvelle routine macabre : installation sur des koyas, entre détenues françaises et hollandaises, puis le travail forcé, les appels interminables, la bestialité des gardiennes, la soupe claire.
Rywa, comme ses camarades, va travailler dans une usine d’armement, située à environ 4 km du camp, des marches déjà difficiles pour des femmes affaiblies par les semaines à Birkenau, mais une difficulté accentuée par la violence des kapos et des gardiennes SS.
Douze heures de travail, un maigre repas et retour aux chambrées, la mort plane toujours au-dessus de ces ombres, elle porte les noms de typhus, dysenterie, kapos, SS…
Malgré cela Rywa tient, et le 9 mai 1945, l’armée soviétique entre dans le camp : c’est la libération.
C’est une libération certes, mais amère, car Rywa est livrée à elle-même .Que faire ? Où aller ?
Camp de Weisskirchen-Kratzau, image reprise dans la biographie de Jacqueline Rappoport déportée du convoi 77 © DR.
BONJOUR MES ENFANTS
En juin 1945, à Paris, deux petites filles tiennent la main de leur oncle Marcel et franchissent les portes d’un grand hôtel, le Lutetia.
Elles cherchent, scrutent, les yeux grands ouverts, leurs regards balaient tout l’espace. Mais où est-elle ? Il y a déjà une année de passée, et tous ces gens que les fillettes observent ont une allure particulière : maigres, teint blafard, tenues « bizarres ».
Une silhouette amaigrie apparaît, drapée dans une cape, des sabots aux pieds, les yeux de l’amour portés par une mère ne trompent pas. Marie-Claude court, embrasse sa mère et se cache sous cette cape : « maman ! » Les bras serrent, ne lâchent pas, la peur d’un nouvel « abandon », la petite fille ne le permettra pas.
À présent, il est temps de reconstruire.
L’hôtel Lutetia. Carte postale, années 1940-1950.
© Collection Mémoire Vive.

Des rescapés qui arrivent au Lutetia en mai 1945. © AFP
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