Evelyne KANN

1928- | Naissance: | Arrestation: | Résidence:

Evelyne KANN

Nous sommes des élèves de troisième du collège « les blés d’or » et nous allons vous expliquer la vie de Evelyne Kann déportée lors de la 2nde Guerre mondiale. Nous avons choisi cette jeune fille car elle avait un âge proche du nôtre. Pour comprendre toute cette période, nous avons eu la chance de partir à Berlin et de visiter le camp de Sachsenhausen. Nous avons également visité le camp d’internement de Drancy et lu de nombreux livres sur la déportation des Juifs tels que « Retour à Birkenau » de Ginette Kolinka. Nous travaillons avec l’association convoi 77 pour rendre vie aux déportés du convoi 77, partis le 31 juillet de Bobigny. Ce qui nous a beaucoup aidé pour faire la biographie d’Evelyne Kann, ce sont les documents envoyés par l’association mais aussi la vidéo qui a été tournée par le Mémorial de la Shoah. Enfin nous avons choisi d’écrire à la première personne pour lui redonner une existence.

Je suis née à Paris dans le 17e arrondissement le 13 avril 1928 et j’ai vécu au temps de la shoah. Mon père s’appelait Robert Kann et ma mère Lotte Mosehem. Ils se sont connus sur la quai de la gare de Zurich de façon tout à fait hasardeuse. Je suis fille unique. Mon père était un homme d’affaires et il gagnait bien sa vie J’ai commencé à aller dans une école privée catholique à Neuilly où je n’ai jamais suivi de cours de catéchisme, on m’en avait dispensé. Mon éducation a été très laïque car je n’ai jamais pratiqué ma religion, c’est-à-dire le judaïsme. J’ai vécu une enfance heureuse bien que j’aie perdu ma mère à l’âge de six ans et demi car elle souffrait d’asthme, et que mon père soit parti deux ans plus tard. Là je me suis retrouvée dans la misère complète ! J’avais bien des grands-parents qui habitaient Berlin mais ils ne voulaient pas me faire venir là-bas en plein cœur du fascisme et de l’antisémitisme allemand. Ils auraient mieux fait mais ils ne s’en doutaient pas à l’époque. En effet j’avais un oncle protestant, ce qui a protégé ma famille jusqu’à sa mort en 1939. A son enterrement, ma tante décide de partir avec ma mère car mon grand-père est mort en 1935, direction l’Ecosse où on avait de la famille également. Elles ont eu la chance d’obtenir un visa et de monter dans le dernier avion faisant la liaison Berlin-Londres. Mais elles n’ont pas réussi à me récupérer en France.

J’ai été rapidement mise à l’orphelinat de Rothschild où on m’a fait faire des études secondaires. Donc je n’ai pas trop souffert. J’ai eu une éducation très religieuse, j’ai appris l’hébreu, fait ma Bat-mitsva, j’allais à la synagogue toutes les semaines. Les seuls souvenirs qui me reviennent sont les chansons religieuses chantées. On s’occupait très bien de nous. Les garçons étaient séparés des filles, chacun à un étage.

En 1939, nous avons été emmenés à Berk où nous avons dû rester jusqu’en 1940 à cause de la guerre. La baronne de Rothschild avait même affrété un bateau pour partir au Canada mais nous avons été rattrapés par l’avancée allemande et nous avons été empêchés. Je suis restée à l’orphelinat jusqu’en février 1943. Nous continuions à très bien manger. Nous étions une centaine d’enfants, dont une dizaine d’Allemandes et une dizaine d’Autrichiennes qui étaient arrivées en 1938 pour être sauvées de Vienne et il y avait d’autres nationalités encore. Moi j’étais J3, c’est-à-dire je faisais partie des adolescents de 13 à 18 ans donc on avait de bonnes rations. Mais j’avais conscience de ce qu’il pouvait nous arriver du fait de ma situation familiale : ma grand-mère m’écrivait et je recevais ses lettres par la Croix-Rouge jusqu’à ce qu’elle meurt en 1943. D’autre part j’ai assisté au centre à deux vagues d’arrestation : en juillet 1942, ils sont venus chercher les Allemandes et les Autrichiennes, on a donc été confronté aux policiers, à leurs ordres criés. De bonnes copines sont alors parties. Et en février 1943, dans les dortoirs, on a vu des lumières partout, des cris et les protestations de notre directeur, monsieur Cohen qui tentait de les raisonner en leur disant : « Vous n’avez pas honte ? » Les policiers ont répondu qu’ils faisaient leur devoir, lui a rétorqué que c’était plutôt leur métier ! Nous avons tous été choquées et en même temps contentes d’avoir un tel directeur. Après cette date, l’orphelinat a été fermé, nous avons été mis dans les différentes maisons d’enfant de l’UGIF rue Lombardie puis rue Lamarque.

Malgré le changement d’adresse, je continuais à aller au même collège dans le 12è arrondissement, en face de la mairie. En revanche les professeurs m’avaient montré une issue de sortie par derrière au cas où on viendrait m’arrêter. En classe je cachais mon étoile et quand je prenais le métro et continuais à pied pour aller à l’école, je portais mon étoile avec des livres devant et je me plaçais dans le dernier wagon du métro pour ne pas provoquer. En même temps, j’étais blonde aux yeux bleus donc je n’attirai pas l’attention. Je ne suis pas certaines qu’il y avait d’autres juives dans mon collège. Cette année 1943 s’est passé de façon assez simple pour moi, avec une scolarité normale, j’étais une bonne élève.

Cette même année j’ai été envoyée rue Vauquelin car j’étais trop âgée pour rester dans mon centre. Le quotidien était très similaire. Je me souviens qu’au coin de la rue, il y avait un commissariat et ils ne nous embêtaient pas même quand ils voyaient qu’on cachait les étoiles.

En 1944 a lieu un évènement majeur dans le déroulé de la seconde guerre mondiale : le débarquement des alliés en Normandie dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Ces alliés étaient constitués d’Américains, d’Anglais, de Canadiens et de quelques Français. Ils ont réussi à repousser les Allemands et ont commencé la libération de la France. Après avoir entendu cette nouvelle, nous nous sentions sauvés et nous pensions pouvoir être bientôt libres de l’occupation allemande. Après cet évènement, des gens travaillant à Drancy sont venus voir la directrice afin de lui conseiller de nous éparpiller pour ne pas se faire arrêter, cela paraissait inquiétant de rester trop nombreux. Seulement quelques-unes sont parties car nous voulions finir notre année scolaire en étant tranquilles car on espérait vraiment qu’on n’y passerait pas !

Brutalement, le 22 juillet 1944 à cinq heures du matin, sont arrivés Aloïs Bruner et deux officiers allemands : ils avaient parcouru le quartier à la recherche de Juifs à arrêter. Après n’avoir trouvé personne, ils sont venus au centre pour nous arrêter. A côté du centre se situait un couvent pour nous réfugier en cas d’arrestation allemande mais lors de l’arrivée des Allemands la concierge a trop ouvert les portes rendant le passage possible. Alors que les Allemands fouillaient le centre, nous dormions au dernier étage. Un des Allemands s’était placé à l’entrée des marches au 2è étage lorsqu’une monitrice a voulu monter. Le soldat lui a demandé ce qu’elle allait faire ce à quoi elle a répondu qu’elle allait me réveiller moi et deux autres filles. Le soldat fut étonné et c’est comme cela que nous avons été découvertes. C’est dommage, on aurait peut-être pu ne pas être arrêtées ! Tout le monde a été embarqué, même la directrice. On nous a demandé de nous dépêcher de s’habiller en vitesse et nous sommes partis, enfants et tous les encadrants.

Nous avons donc été amenés à Drancy dans le bloc des déportations. Nous connaissions déjà le nom de ce camp de transit et nous savions que nous allions être emmenés quelque part en déportation. Nous y sommes restés une semaine mais je garde peu de souvenirs. Nous restons entre jeunes. Nous n’avions presque pas le droit de bouger juste descendre dans la cour au pied du bloc où nous nous trouvions, bloc 3 pour la déportation. Une semaine plus tard nous avons été embarqués en bus pour la gare de Bobigny avec d’autres gens qui avaient arrêtés avant ou après mais nous ne savions pas où. Le commandant du camp de Drancy a fait en sorte de nous donner de la nourriture en plus et notre wagon à bestiaux n’était pas plombé. Nous étions environ 60, tous très serrés. Il y avait beaucoup de jeunes mais aussi des familles notamment une famille composée de deux enfants et des parents. Seul le garçon a été sélectionné pour le travail, il a réussi à sortir vivant des camps, c’était le cousin du président de l’association Convoi 77, Georges Meyer. Notre convoi était le numéro 77 et nous étions le 31 juillet 1944. Nous avons passés trois jours dedans et deux nuits. Il faisait très chaud, les petites ouvertures du wagon ne suffisaient pas à nous donner de l’air. L’odeur était suffocante même si les portes étaient ouvertes dans certaines haltes en gare. Comme j’avais écouté Radio Londres lors d’une période de deux mois où on nous avait cachés chez des gens pour éviter une rafle, je savais où on allait et je me disais que je n’avais que 15 jours à vivre ! Mais j’avais 16 ans et j’étais inconsciente !

 

Lorsque nous sommes arrivés, nous étions à l’arrière entre deux camps, nous n’avons pas vu la porte que l’on montre toujours en arrivant à Auschwitz. Tout de suite des ordres « Raus » étaient hurlés. Heureusement, je comprenais quelques mots d’allemands ce qui me servait à comprendre et à traduire les ordres à mes camarades. Il ne fallait pas bouger. A notre arrivée, j’ai été choquée d’entendre un déporté qui nous « accueillait » hurlait « Maman » car elle se trouvait dans notre convoi. Cela m’a traumatisé ! Comme nous étions en bonne santé, nous avons été sélectionnées pour le travail mais sans vraiment se rendre compte que les autres, nous ne les reverrions pas, ça s’est passé trop vite ! Je suis arrivée dans un grand local, où nous devions nous déshabiller devant des hommes mais comme nous sommes des jeunes adolescente nous sommes gênées. Nous nous sommes déshabillées et nous sommes allées à la douche. Après cela nous nous sommes allées nous faire raser de partout. Pendant ce temps, nous avons demandé aux déportés qui étaient autour de nous où étaient les autres et ils nous ont montré le ciel. Donc nous avons tout de suite compris ce qui était en train de leur arriver ! Ensuite nous sommes entrées dans le camp des femmes. Yvette Levy m’a raconté ensuite qu’avant que nous arrivions au camp, le camp était plein ils ont donc été obligés de gazer 2000 Tsiganes pour faire de la place. Après avoir pris une douche désinfectante, on nous a jeté des haillons, ils nous ont emmenées dans une baraque pour une mise en quarantaine et nous avons été immatriculées deux semaines après et pour moi le fait d’être immatriculé, était pour moi le fait qu’ils nous gardaient et j’ai donc repris espoir à partir de ce moment. Mes copines disaient tous que nous allions mourir mais moi j’insistais et je disais que nous n’allions pas mourir car nous étions immatriculées et qu’ils n’auraient pas fait cela pour nous tuer ! Quelques jours après, un autre convoi est arrivé et je crois que c’est le convoi 78 qui venait de Montluc et les filles de ce convoi ont été mises avec nous. Dans Birkenau, la baraque où j’étais était la seule baraque française. Comme nous étions jeunes, nous avons voulu croire en l’avenir et cela a permis à toutes les femmes de la baraque d’avoir un peu le moral. Nous nous disions que nous étions les derniers convois et qu’ils avaient encore besoin de main d’œuvre, il fallait donc tenir ! D’autant plus que la nouvelle que Paris était libérée est vite arrivée ! Des Italiennes sont arrivées quelques temps après et nous avons sympathisé avec elles. Elles nous ont confirmé la nouvelle. C’est pendant l’appel qui durait des heures que les nouvelles circulaient.

Dans le camp qui jouxtait la voie ferrée, nous avons vu débarquer les déportés de Térézin et notamment les musiciens qui ont été gazés et tous les Hongrois. Nous sommes restées trois mois à Auschwitz où on nous demandait parfois de porter des briques d’un endroit à un autre mais comme nous étions en quarantaine, nous restions dehors sans être affectées à un kommando.

Je me rappelle aussi qu’un moment donné j’ai été emmenée à l’infirmerie car j’avais attrapé des boutons rouges (sur la fiche médicale est noté « roséole ») partout et j’y suis restée deux semaines, le temps que cela passe. De l’autre côté, il y avait celle qui avait le typhus. J’ai eu de la chance car à l’infirmerie il y avait du lait. Dans mon bloc, il y avait une chef de bloc qui était polonaise et elle était gentille et même la seule chef de bloc gentille. Je me rappelle aussi que Mengele venait nous voir pour sélectionner certaines lorsque nous étions alignées 5 par 5 sur la place d’appel: j’ai failli mourir car j’avais eu une opération de l’appendicite avant mon départ et donc j’avais une grosse cicatrice, les SS regardaient donc ma cicatrice et hésitaient à m’envoyer à la sélection mais je n’ai jamais été envoyée là-bas. J’étais blonde aux yeux bleus et le teint clair et donc je n’avais aucun problème avec les SS et je n’ai donc reçu qu’un seul coup pendant toute ma déportation. Côté moral, ma grande chance était d’être orpheline et de ne pas avoir à penser à ce qu’ils ont pu faire à ma famille, à mes parents comme certaines copines qui y pensaient souvent ! Cela entamait tout de même leur moral. Mais parmi mes copines, on s’en est toutes sorties.

Pour mon poids, je faisais un peu plus de 53kg à mon arrestation et 43kg quand j’ai été libérée : je n’étais pas très gourmande et cela m’a bien servi. Je n’ai jamais été tondue après l’arrivée donc je suis rentrée en France avec des cheveux et cela est exceptionnelle car la première fois, cela m’a vraiment marqué ! Mon tatouage a été fait par une femme qui écrivait très bien et très petit, il était fait à l’intérieur du bras et donc j’ai réussi à l’oublier. Ce tatouage ne m’a pas affecté tant que ça car pour moi c’était signe d’espoir car s’ils nous marquaient, cela voulait dire qu’ils allaient nous garder et j’ai donc pu oublier ce tatouage après la sortie des camps.

Nous sommes restées 3 mois à Birkenau et trois jours avant notre départ pour un autre camp, je me rappelle que nous sommes allées à pied de Birkenau à Auschwitz ce qui fait 3km de marche juste pour se doucher là-bas et nous sommes revenues aussi à pied très poussiéreuses. Les douches, nous n’y allions pas souvent, juste quand ils voulaient nous désinfecter, sinon nous essayions de rester correctes en nous débarbouillant à l’aide de robinets rouillés installés dans les baraques. Pour partir, ils nous ont donné d’autres vêtements et nous sommes parties en train pour l’Allemagne. On se demandait où nous allions. Finalement c’était la Tchécoslovaquie. C’était une sorte de grande ferme avec un bâtiment de 3 étages, transformée en camp et il n’y avait pas de four crématoire. Elle était entourée de barbelés, il y avait une porte, des douches. Dans les dortoirs, il y avait des couchettes en bois sur 3 étages, pour manger les gardes apportaient notre soupe, c’était aussi mauvais voire pire qu’à Birkenau : certaines comme moi se forçaient à manger. Je chaussais du 36 et il était difficile de me trouver des chaussures à ma pointure, ce qui fait que j’ai eu un pied gelé à cause de l’hiver très rude. Nous étions une centaine de femmes, françaises et belges. Un homme est venu dès le premier jour sélectionner celles qu’ils voulaient pour travailler. J’ai eu la chance d’être prise pour travailler à l’intérieur car avec des – 30° celles qui travaillaient dehors à charrier des armes ont souffert. Nous avons alors commencé vraiment à travailler. L’usine était à Kratzau dans les Sudètes.

La journée était organisée de la façon suivante : le matin lever à 5 heures, on partait en rang à l’usine qui était à 3 ou 4 kilomètres dans la nature. Dans l’usine, je me suis retrouvée devant un tour pour fabriquer des armes. L’usine était une ancienne bonneterie qui avait été réquisitionnée à un Tchèque. Nous travaillions toute la journée et on repartait en rang en fin d’après-midi vers notre camp où nous étions de nouveau comptées sur la place d’appel. Ensuite nous pouvions repartir dans notre baraque. Dans la journée, nous avions la présence d’ouvriers tchèques qualifiés autour de nous. Nous nous arrangions pour faire tomber les machines en panne. Nous pouvions un peu discuter avec eux mais discrètement car nous étions surveillées par des gardes allemandes. Nous faisions les trois huit : certaines faisaient 6h -14h… pour que l’usine tourne 24h sur 24.

Un jour, nous sommes revenues du camp avec Yvette (Lévy), Suzanne, Janine, 2 autres et moi et une SS gifle Janine : Janine l’a giflée à son tour et après cela je pensais que c’était fini pour nous, que j’allais passer aux crématoires. Et en fait, la garde n’a rien dit. J’étais surprise.

Une autre fois nous avions organisé un « vol » de pommes de terre dans la cuisine. Comme je travaillais à ce moment-là à la forge, j’ai demandé à l’Allemand forgeron de me les faire cuire et je suis revenue au camp pour les partager entre nous. Nous étions une quinzaine de Vauquelin et nous formions un vrai petit groupe bien soudé.

Nous étions au courant de l’avancée des Alliés. Les informations que j’avais de la guerre venaient de l’usine, des Tchèques ouvriers qui y travaillaient. Il y avait aussi des Lorrains arrêtés qui avaient été emmenés en déportation qu’on croisait de temps en temps et on s’échangeait des informations car il n’y avait pas d’autres moyens d’en avoir. Grâce à cela on était au courant d’un peu tout. Vers février ou mars 1945, nous entendions les canons donc nous espérions tous les jours.

Il y a eu des tentatives d’évasion, des Tchèques : la première fois, la fille est directement arrivée dans une maison de SS donc elle est revenue au camp mais la seconde fois, deux autres Tchèques déportées de France se sont évadées et ont réussi à aller jusqu’en Suisse où elles ont communiqué des informations sur nous.

Une fois notre groupe a eu une chance, on était à 90 km de Dresde et on a assisté aux bombardements qui nous ont rempli de joie car c’étaient les Allemands qui se faisaient attaquer. C’était une vengeance : certes des innocents allemands se faisaient tuer mais ne faisaient-ils pas la même chose avec nous ? Qu’avions-nous fait à part être juives ? Un jour une SS a demandé à une de mes copines pourquoi nous étions là : « Il parait que vous êtes des criminelles ? » et ma copine répondit :« Non, on est là parce que on est juive, on n’a rien fait, on est juste juive !». Les gardes étaient choquées et ça les a fait beaucoup réfléchir mais rien n’a changé.

Un matin, personne n’est venu nous réveiller et tout d’un coup une personne de notre groupe est venue et a dit « C’est fini, on est libre, la guerre est finie ». Nous sommes restées là mais nous nous méfions des Russes. Nous sommes rentrées en contact avec le maire de Kratzau, certaines filles allaient chercher de la nourriture pour la rapporter au camp pour qu’on puisse continuer à se nourrir. Mais il ne fallait pas trop manger car certaines sont tombées malades à force de trop manger. Ils ont mis en place un train pour qu’on rejoigne la zone américaine. Nous avons pris le train, arrivées à Prague, nous avons poursuivi en train après nous sommes allées à pied de la zone russe à la zone américaine. Arrivées dans la zone américaine à Pilzeine, au début les Américains voulaient nous mettre dans un camp mais nous avons refusé en disant que nous ne voulions plus entendre parler de camp. A six ou sept filles, nous nous sommes débrouillées et avons rencontré des soldats français qui nous ont proposé de prendre le prochain train qui partait pour la France : nous avons bien entendu accepté tout de suite. Ensuite arrivées jusqu’en Allemagne, comme les lignes de chemin de fer étaient cassées, nous sommes parties dans le sud de l’Allemagne en camions américains. Ensuite nous avons recroisé l’armée française qui nous a remis dans un train pour arriver à Metz. là, on triait les gens mais vu qu’ils n’étaient pas au courant pour notre groupe, ils nous ont renvoyées directement à Paris. Nous sommes arrivées le 24 mai à Paris au Lutétia avec toujours les mêmes affaires sur nous depuis le début. Certaines de mes copines étaient vraiment maigres, elles pesaient 28 kilos mais moi j’avais très peu maigri je pesais 43 kilos.

Au Lutétia, on nous a posé des questions car nous n’avions pas nos papiers. Nous n’avions rien sur nous. Ces questions posées servaient pour nous rediriger. Nous avons tout de suite été emmenées dans un centre de jeunes de l’OSE. Nous étions mineures, nous avions 16 ans donc le gouvernement ne pouvait pas nous laisser dans la rue. Nous nous sommes retrouvées au centre de la rue Montévidéo. Ma tante qui était en Ecosse a été informée de ma présence. J’avais un cousin à Paris qui était très connu ,il s’appelait Robert Javelon. Il avait travaillé pour sauver des enfants avant la guerre, en les envoyant par convois à l’étranger. Ma tante lui a demandé de faire les démarches : elle-même a dû batailler avec l’administration britannique pour pouvoir travailler et obtenir un salaire car il fallait qu’elle attende de devenir citoyenne britannique, cela a pris beaucoup de temps et elle ne pouvait m’accueillir chez elle. Moi, on m’avait mise dans une maison de l’OSE. Ceux qui avaient de la famille repartaient en famille et ceux qui n’en avaient pas allaient en maisons d’enfants. A la maison d’enfant, on m’a poussé à reprendre mes études, moi je ne voulais pas car j’allais me retrouver avec des filles de deux ans moins que moi mais finalement j’ai retrouvé une autre déportée, Hélène Vexler, et des enfants de déportés dans un collège de Saint-Germain, je n’étais donc pas seule dans ce cas. J’ai continué mes études jusqu’au Baccalauréat. A Saint Germain, une directrice connaissait des jeunes qui avaient fait de la résistance, m’a mise en contact avec ce groupe. C’est là que j’ai fait la connaissance de mon futur mari, Albert : dans sa famille, seule une personne a été déportée et les autres ont été cachés.

J’avais une bourse pour avoir de l’argent de poche mais c’est l’OSE qui m’a pris en charge jusqu’à ma majorité soit 21 ans à l’époque. Après il fallait que je trouve un métier pour gagner de l’argent. Je suis devenue secrétaire. Je me suis mariée le 20 février 1954 et suis devenue Mme Szpirglas, j’ai eu deux garçons mais je ne voulais pas parler à mes enfants de ce que j’avais vécu, c’était trop pour eux. C’est mon fils ainé qui, un jour, à l’âge de cinq ans, a vu mon bras et il m’a demandé ce que j’avais : il ne comprenait pas pourquoi on lui interdisait de s’écrire sur le bras et moi, j’avais cette écriture ! J’ai répondu que c’étaient des personnes très méchantes qui avaient fait ça. Mes fils me rapportaient que je faisais des cauchemars la nuit, j’hurlais et mes enfants me le racontaient, mais moi je n’en revenais pas que je rêvais encore de ça. Je sais qu’ils en ont souffert mais c’était trop pénible pour moi d’en parler et même si j’ai voulu les épargner, je sais qu’ils en ont souffert.

Avec mes copines de la guerre, nous nous sommes d’abord perdues de vue puis retrouvées 15 ans après et depuis nous nous retrouvons tous les ans au 8 mai parce que c’est l’anniversaire d’une copine à nous. Pendant ces quinze ans, j’ai voulu oublier. J’ai accepté de parler dans les interviews pour faire plaisir à Yvette Lévy. Elle était avec moi à Vauquelin et elle était venue après le bombardement de Noisiel. Ses parents se cachaient car ils étaient recherchés. Elle venait dormir à Vauquelin. Elle s’est occupée d’enfants juifs. C’est comme ça qu’on s’est connue. Nous avons été déportées ensemble et on est restées amies. C’est Yvette Deyfrus épouse Lévy qui m’a poussé à faire mon devoir de témoigner. Je n’ai pas vraiment souffert pendant cette guerre en comparaison à tous ceux qui l’ont vécue et qui ont eu moins de chance que moi.

Je suis très pessimiste sur l’avenir. Je suis persuadée que c’est aux professeurs de faire ce travail de mémoire maintenant que nous sommes très âgés et que nous allons bientôt partir.

En 2020, Evelyne était interviewée par France Info et devait partir avec son fils Bruno, professeur de musique au Mans accompagner une classe à Auschwitz.

Sources

  1. documents d’archives donnés par Convoi 77
  2. témoignages de Evelyne Kann, de Marceline Loridan et d’Yvette Levi présents sur le site du mémorial de la Shoah
  3. livres de Simone Veil, Jeunesse au temps de la Shoah ; de Ginette Kolinka, Retour à Birkenau; d’Henri Borlant, Merci d’avoir survécu et de Ida Grinspan, J’ai pas pleuré 

Contributeur(s)

Benjamin, Flavio et Joris élèves de la 3è1 au collège les Blés d’or de Bailly-Romainvilliers (77) et Mmes Garillière et Jorrion
1 commentaire
  1. Szpirglas 1 mois ago

    Bonjour,

    Eveline Kann (oui sans « y » ) est ma maman, 94 ans aujourd’hui et toujours vivante.

    Je suis très troublé et ému de ce travail.
    Nous serions également intéressé par les moyens que vous avez utilisés pour réaliser cette biographie.
    Nous restons également à votre disposition.

    Amitiés

    Bruno Szpirglas

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