Hiam HENCHIS (1909-1994)
Hiam Henchis est l’une de ces figures dont la vie entière semble portée par les grands tourbillons de l’histoire du XXe siècle : les pogroms, l’exil, la guerre, la déportation, la Résistance, puis la renaissance.
Né en Bessarabie en 1909, mort à Paris en 1994, il traversa l’Europe seul étant enfant, survécut aux camps de mise à mort nazis et devint l’un des plus grands producteurs de spectacles de son époque, des scènes parisiennes aux casinos de Beyrouth et de Las Vegas. Sa vie fut marquée par le secret, la multiplicité des identités et une discrétion absolue sur ses épreuves — une façon, peut-être, de survivre encore une fois.
ORIGINES ET JEUNESSE (1909-1937)
1. Naissance en Bessarabie
Hiam Henchis[1] naît le 15 août 1909 à Glinaia — localité aussi transcrite Hlinaia ou Linduid selon les documents — dans la région de Bessarabie, alors partie de l’Empire russe et aujourd’hui rattachée à la Moldavie.
Il est issu d’une famille juive russe. Des documents attestent de sa « confession israélite » (demande de naturalisation, document n°77). Son père, Salomon Henchis (aussi appelé Saïmon ou Soliman), décède en 1920, laissant Hiam orphelin à onze ans. Sa mère se prénommait Tatiana Robinovick, aussi orthographiée Robinovich ou Tamara ou Tobel Roubanovitch dans différents documents[2]. On ignore la date et les circonstances de son décès.
Hiam vit à Glinaia jusqu’en 1921 et grandit dans un environnement à la croisée des traditions juives et orthodoxes slaves.
2. La fuite de Russie et l’errance en Europe
Selon le témoignage recueilli auprès de proches de Hiam[3] ce dernier quitte l’Europe de l’Est très jeune, aux alentours de 12 ans, pour fuir les violences antisémites, très probablement dans le contexte des pogroms qui ravagent alors la région. Sa famille entière aurait péri au cours de ce voyage périlleux, laissant Hiam seul, sans nationalité, adolescent orphelin errant à travers l’Europe. Ces informations, transmises par son ami de longue date, ne peuvent cependant pas être pleinement confirmées par les archives officielles, qui ne mentionnent que le décès du père en 1920, sans aucune autre précision.
La chronologie des déplacements de Hiam entre 1921 et 1937 varie selon les sources.
Certains documents dans ses demandes de naturalisation indiquent une vie itinérante entre 1923 et 1937 : un séjour en Roumanie de 1923 à 1927, des passages par l’Autriche, l’Allemagne et l’Italie de 1927 à 1932 puis une installation en Belgique de 1932 à 1937. (dossier de naturalisation, document n°92).
Document joint à sa deuxième demande de naturalisation (document N°23)
Hiam passe donc plusieurs années à Bruxelles, où il développe sa carrière artistique dans des salles réputées : le théâtre de la Gaîté, l’Alhambra et l’Ancien Belgique. Ces expériences scéniques précoces forgent un artiste complet, à l’aise dans les arts du spectacle, du cirque et de la danse. Il perfectionne également sa maîtrise du français, de l’allemand et du russe — un don pour les langues qui jouera un rôle décisif lors de la Seconde Guerre mondiale.
Documents : archiviris.be
3. Arrivée en France (1937)
En avril 1937, Hiam Henchis arrive en France et s’installe au 14, rue de Mazagran, dans le 10e arrondissement de Paris, près de la Porte Saint-Denis, un quartier où vit une communauté juive assez dense. Il est alors apatride, voyageant avec un passeport Nansen — document délivré par la Société des Nations aux réfugiés sans nationalité. À Paris, il intègre rapidement le milieu du spectacle et travaille notamment pour le Cirque d’Hiver et l’Olympia. C’est le Cirque d’Hiver qui dépose une demande de carte d’identité de travailleur étranger pour lui, pour une durée de trois ans à dater du 19 mars 1937. Ce qui lui est accordé en avril[4].
Le 14 mars 1939, il s’embarque à Bordeaux à bord du Massilia pour l’Argentine dans le cadre d’une tournée théâtrale avec Joséphine Baker[5] — première incursion internationale qui préfigure la carrière mondiale qu’il construira après-guerre. Il rentre en Europe par Anvers le 16 août 1939, soit quelques semaines seulement avant le déclenchement de la guerre, et joue encore au théâtre de la Gaîté à Bruxelles jusqu’au 20 février 1940.
LA GUERRE — ENGAGEMENT ET RÉSISTANCE (1939-1944)
1. L’engagement militaire de 1940
Le 1er mars 1940, Haim Henchis souscrit un engagement volontaire dans l’armée française à Rouen, sous le prénom de Henri (ou Henry). Les documents relatifs à ce service sont cependant contradictoires : certains l’indiquent incorporé au 12e Régiment Étranger à Sathonay (Rhône) en juin 1940, puis démobilisé le 26 septembre 1940 ; d’autres, émanant du secrétariat d’État aux Forces Armées en 1951, font état de l’impossibilité de retrouver sa trace dans les registres militaires[6]. Il aurait également prétendu avoir servi à la Légion Étrangère, mais son nom n’y figure pas.
Ces contradictions sur le service militaire doivent être signalées. Les sources officielles
ne permettent pas de trancher définitivement, bien qu’un document du Général Lehr atteste qu’il semble avoir appartenu à une organisation de résistance à partir de 1943.
2. Les années à Caussade (1942–1944)
De 1942 à 1944, Hiam est incorporé dans un groupe de travailleurs étrangers dans le camp de Septfonds, (le GTE 302), même si son nom ne figure pas sur les listes du camp, un camp de travail réservé aux volontaires étrangers démobilisés, la plupart étant juifs. Beaucoup d’artistes y sont internés, dont la plupart seront conduits à Drancy fin août 1942 et déporté à Auschwitz. Les autres s’étaient évadés. Il réside à Caussade, dans le Tarn-et-Garonne, cours Didier Rey, où il enseigne la musique. Parallèlement, il travaille pour la Société Parisienne de l’Industrie, au 85, boulevard Haussmann à Paris, au début des années 40 (demande de naturalisation, document n°93). Durant cette période de l’Occupation, il circule avec une fausse carte d’identité française — mesure de survie courante pour les Juifs étrangers menacés de rafles et de déportation.
3. La résistance au groupe Morlot
À partir du 12 juillet 1943, Hiam Henchis rejoint le maquis Bir-Hakeim (7e compagnie) dans le Tarn-et-Garonne, le département dans lequel se trouvait le camp de Septfonds. Le 3 mai 1944, il est mis à la disposition du groupe de Résistance Morlot qui l’envoie à Paris. Sa maîtrise parfaite de l’allemand lui confère un rôle particulièrement risqué et précieux : il revêt un uniforme d’officier allemand pour mener des missions de renseignement au cœur de l’ennemi, et transporte de faux papiers militaires appartenant au réseau Morlot.
Attestation du Lieutenant Fernand, chef d’équipe au groupe Morlot (1947) / avis concernant une demande de naturalisation (1951) documents joints à ses demandes de naturalisation (documents n°133 et n°82/83)
Ces faits de résistance sont attestés par une déclaration signée du lieutenant Fernand, chef d’équipe du groupe Morlot, à Toulouse le 29 août 1947. Si la véracité de ces actes a été mise en doute lors de ses demandes de naturalisation, un document du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage) daté du 3 septembre 1952 conclut que son attestation de résistance semble être authentique. Le général Lehr, dans un document de l’État-Major, confirme également qu’il semble avoir appartenu à une organisation de résistance entre 1943 et juin 1944.
Par ailleurs, la nature même de son arrestation ultérieure en dit long : selon des témoignages proches, il fut arrêté très probablement à la fois pour sa judéité et pour ses actes de résistance, possiblement à la suite d’une dénonciation. Un triangle rouge visible sur le fragment de tissu portant son numéro de déporté, soigneusement conservé par un ami proche, confirme qu’il fut classé comme déporté politique pour fait de résistance.
ARRESTATION, INTERNEMENT ET DÉPORTATION (1944)
1. L’arrestation par la Gestapo
Hiam Henchis est arrêté à Paris par la Gestapo à l’été 1944, le 10 juillet précisément, dans le cadre d’une rafle. Son arrestation tient à deux motifs concomitants : sa judéité et son appartenance au groupe Morlot, sans doute signalée par une dénonciation. Selon le témoignage de Lucie Marques, sa compagne, il avait déjà été interpellé par des inspecteurs qui avaient repéré sa fausse carte d’identité, mais qui ne l’avaient pas arrêté à ce moment-là. (demande de naturalisation, document n°78)
Soumis à de nombreux interrogatoires et à des tortures, Hiam ne révèle ni l’origine des faux papiers militaires qu’il transporte, ni l’identité de ses contacts au sein du groupe Morlot. (demande de naturalisation, document n°77). Des notes manuscrites rédigées par des compagnons d’infortune à Drancy et conservées précieusement par des amis proches témoignent du courage et de la bravoure qu’il manifesta tout au long de cette épreuve.
Livre « Drancy La Juive ou la deuxième inquisition », conservé par la famille proche d’Hiam HENCHIS (famille qui ne désire pas être nommée dans cette biographie) et contenant les dédicaces suivantes :
« Fraternellement, à notre camarade Henchis Henri en souvenir de nos misères communes et de la grande dignité et du courage qu’il a montré au cours de son internement et de sa déportation. Ce 9.11.48. Jacques Darville »
« À notre bon camarade Henchis Henri de tout cœur ces souvenirs de notre internement commun dans ce camp d’angoisse, en hommage fraternel et sincère pour sa dignité et son courage. De tout cœur et bien sincèrement. Paris le 9.11.48. Simon Wichené »
2. L’internement au camp de Drancy
Le 15 juillet 1944, Hiam est interné au camp de Drancy, près de Paris (aujourd’hui en Seine-Saint-Denis), convoyé depuis le dépôt de la préfecture de police par un policier parisien, en compagnie d’autres détenus.
En juillet 1944, le camp de Drancy est commandé par Aloïs Brunner, officier SS et proche membre du parti nazi depuis 1931 et des SS depuis 1938. Il dirige le camp de Drancy de juillet 1943 à août 1944. Sous son autorité, environ 24 000 Juifs sont déportés depuis Drancy vers les camps de mise à mort, soit près d’un tiers des Juifs déportés de France. Après la guerre, il parvient à échapper à la justice et trouve refuge en Syrie, où il bénéficie de la protection du régime jusqu’à sa mort présumée vers 2010.
Même après le débarquement en Normandie des alliés, le 6 juin 1944 et le début de la libération progressive de la France, les déportations continuent.
Fiche de fouilles ©Mémorial de la Shoah
3. Le Convoi 77 – 31 juillet 1944
Le 31 juillet 1944, Hiam Henchis est déporté dans le Convoi 77, dernier grand convoi à quitter la France depuis Drancy. Ce convoi emporte 1 306 personnes, dont plus de 300 enfants, vers Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Hiam figure parmi les rares survivants[7]. Ce sera l’un des derniers convois de déportation à quitter la France avant la libération de Paris le 25 août 1944.
4. Le parcours concentrationnaire
Hiam arrive à Auschwitz-Birkenau le 3 août 1944, où il reçoit un numéro de matricule (les sources indiquent une fourchette entre B3673 et B3963 selon les documents). Il est ensuite transféré au camp de Gross-Rosen à l’automne 1944, lors de l’évacuation d’Auschwitz devant l’avancée soviétique.
Le 13 février 1945, il arrive au camp de Flossenbürg, où il est enregistré sous le nom de Henchis Henryk avec le matricule 49122. Le 10 mars 1945, il est transféré directement au Kommando d’Ohrdruf, dépendant du camp de Buchenwald, où il reçoit le numéro de détenu 137357 (inscrit sur la liste du 24 mars 1945 sous le nom Henhis Henry).
Le 4 avril 1945, le camp d’Ohrdruf est libéré par les forces américaines. Hiam Henchis est vivant.
Un fragment de tissu portant son numéro de prisonnier, avec le triangle rouge bien visible, fut soigneusement conservé pendant des décennies par un ami avocat très proche de Hiam. Ce modeste morceau d’étoffe, transmis après le décès de cet ami en 2022 à sa famille, constitue aujourd’hui l’un des rares témoignages matériels de l’incarcération de Hiam dans les camps nazis — un objet d’une puissance symbolique considérable (même si ces derniers étaient persuadés que ce matricule provenait d’Auschwitz, alors qu’il provenait en réalité du camp de Flossenbürg).
LE RETOUR EN FRANCE ET LE RECONSTRUCTION (1945-1955)
1. Le rapatriement
Les sources indiquent des dates de rapatriement divergentes : le 1er ou 2 mai 1945 selon les archives de Bad Arolsen et le certificat du ministère des Anciens Combattants ; le 12 mai selon un autre document ; le 26 mai 1945 selon la fiche de l’association des déportés de Flossenbürg. Cette incertitude doit être signalée.
Hiam Henchis rentre en France dans les premières semaines de mai 1945, vraisemblablement le 26 mai selon la source la plus précise. D’après les informations fournies par M. Pequeriau, qui travaille pour une association de déportés et de familles de disparus du camp de concentration de Flossenbürg, il passe par l’Hôtel Lutetia à Paris, qui sert alors de centre d’accueil pour les déportés rapatriés — lieu chargé d’émotion où des milliers de familles cherchent des survivants parmi les fantômes qui reviennent des camps. Sa carte de rapatrié porte le numéro 1 274 153.
2. La vie avec Lucie Marques
De retour à Paris, Hiam reprend ses quartiers au 14, rue de Mazagran (10e arrondissement). Depuis le 1er mai 1945, il vit maritalement avec Lucie Marguerite Marques, née le 16 janvier 1920 à Cahors, gérante d’une teinturerie au même 14, rue de Mazagran. Lucie a une fille, Josette, née le 1er avril 1940 à Cahors, d’une union précédente. Hiam déclare son intention de l’épouser dès qu’il sera naturalisé.
Cette vie de couple dure jusqu’à la mort de Lucie, en 1991. Leur relation n’est pas exempte de complications administratives : en 1946, Hiam est condamné à une amende de 1 000 francs pour concubinage, à la suite d’un constat d’adultère demandé par l’ex-mari de Lucie, qui divorce officiellement de lui le 4 juillet 1947, accusation dont il est plus tard gracié.
Sur la guerre et les camps, Hiam garde un silence absolu. Ce silence n’était pas l’expression d’une indifférence, mais le signe d’une douleur indicible. Il ne parla jamais ni à Lucie, ni à ses amis, de ce qu’il avait vécu. Seuls quelques gestes imperceptibles trahissaient parfois ce passé : un bras tendu, un numéro tatoué montré sans un mot.
3. La première demande de naturalisation (1948–1954)
En 1948, Hiam dépose une première demande de naturalisation française (dossier n° 26576X48). Il souhaite également changer l’orthographe de son nom en Henchet
— demande refusée au motif qu’Henchis n’a pas de consonance assez étrangère pour que cela soit un frein à son intégration. La demande de naturalisation est finalement rejetée le 10 février 19 54, (document n°54)en raison de ses trop fréquentes absences du territoire national liées à son activité professionnelle.
Les rapports de police de l’époque reconnaissent cependant qu’il a toujours observé une stricte neutralité en matière politique et que sa conduite et sa moralité n’ont pas fait l’objet de critiques.
Lettre manuscrite que Hiam joint à sa première demande de naturalisation (1947)
Entre 1951 et 1953, Hiam est mis en cause pour avoir proposé à des artistes des engagements insuffisamment rémunérés à l’étranger sans autorisation préfectorale. Une amende de 500 francs est prononcée en 1952. Ces accusations pèsent dans ses dossiers de naturalisation, mais les enquêtes précisent que ses agissements n’avaient aucun autre but qu’artistique. Il organisait des tournées artistiques de danseuses dans des cabarets en Grèce, Italie, Égypte, notamment. Il s’y produisait lui-même parfois.
4. Une conversion après la guerre?
Arrêté à la fois pour ses activités de résistance et en raison de sa confession israélite, il existe cependant un document laissant penser qu’il s’est converti à l’Église orthodoxe russe : un certificat paroissial de l’église de la rue Daru à Paris, daté du 6 avril 1949, en atteste.
Les raisons de cette conversion, intervenue après la guerre, demeurent toutefois inconnues et ne peuvent faire l’objet que d’hypothèses. Peut-être a-t-il continué à subir l’antisémitisme persistant dans l’Europe de l’après-guerre? Peut-être a-t-il craint d’être de nouveau inquiété en raison de sa religion juive et a t-il recherché, à travers cette conversion, une forme de protection pour l’avenir? Il est également possible que ce choix ait répondu à une conviction personnelle ou à un désir ancien de se rapprocher de l’Église orthodoxe.
Aucune de ces hypothèses ne peut cependant être confirmée en l’état des sources. Nous ne disposons pas non plus de la date exacte de sa conversion. Le certificat du 6 avril 1949 atteste uniquement que celle-ci était déjà effective à cette date, ce qui permet de situer avec certitude son appartenance à l’Église orthodoxe russe à la fin des années 1940.
Attestation d’appartenance à l’église orthodoxe (1949), document joint à sa première demande de naturalisation
UNE CARRIÈRE INTERNATIONALE (1937-1975)
1. Formation et débuts
Hiam Henchis ne possède aucun diplôme officiel, mais il s’est formé auprès de professeurs privés et forgé sur les planches de l’Europe. Il est décrit (par lui-même ainsi que par diverses personnes ayant rédigé des courriers pour alimenter ses demandes de naturalisation) comme enseignant d’art chorégraphique et professeur de musique. Avant la guerre, il avait déjà travaillé au Cirque d’Hiver et à l’Olympia à Paris, ainsi que dans plusieurs théâtres bruxellois. En 1939, la tournée en Argentine avec Joséphine Baker témoigne d’une réputation déjà bien établie dans le milieu du spectacle.
2. L’après-guerre : de professeur à producteur
De 1955 à 1971, Hiam donne des cours d’art chorégraphique dans un local rue du Cardinal Mercier (Paris 9e). En parallèle, il commence à produire des spectacles à
l’étranger. Entre 1949 et 1952, ses créations sont présentées en Égypte (aux Pyramides), en Italie (théâtres Puccini à Milan, Rupe Tarpéa à Rome), au Liban (Casino Lido à Beyrouth), en Irak (Casino Abdullah à Bagdad) et en Grèce (théâtre Papaioannou, à Athènes). Il adopte alors le pseudonyme de « Charley ».
Son spectacle itinérant, baptisé Ballet Revue Charley, se compose de deux tableaux de quarante-cinq minutes chacun : Paris 1900 et Paris Cocktail. À partir de décembre 1959, il participe aux revues du Casino de Paris sous la direction du légendaire Henri Varna, contribuant notamment à Plaisirs avec Line Renaud et à Frénésies avec Mick Micheyl. Il produit ensuite des spectacles au Moulin Rouge et au Lido, et travaille à Las Vegas, notamment aux côtés de l’actrice Diana Dors.
3. Le Casino du Liban : le sommet de la carrière
Le point culminant de la carrière de Hiam Henchis se situe au Casino du Liban, à Maalmeltein, près de Jounieh, sur la côte libanaise. Cette institution est, dans les années 1960 et 1970, l’un des établissements de divertissement les plus réputés au monde, attirant une clientèle internationale exigeante.
Hiam y produit trois spectacles monumentaux. Le premier, Mais Oui, reste à l’affiche pendant trois ans et huit mois, avec 1 158 représentations. Il est suivi de Hello ! (1968–1973) puis de Flash (à partir de 1973). Ces créations mobilisent des ressources artistiques et techniques exceptionnelles. Sur scène pouvaient se trouver simultanément sept chevaux avec des cascadeurs équestres français, des motos dans des cages, une patinoire artificielle, des éléphants défilant sur la passerelle à travers le public, un tigre, des astronautes circulant en véhicule, des dauphins de Floride, des derviches égyptiens, des cosaques russes — et, en apothéose, une pluie artificielle qui s’abattait sur le devant de la scène après l’éruption d’un volcan et une cascade d’eau. Il fait appel à des compositeurs de renom, dont Michel Legrand.
La salle elle-même était conçue pour ces effets grandioses : une passerelle circulait depuis la scène jusqu’au milieu de la salle, utilisée par les artistes à cheval, les astronautes et les danseurs pour se mêler au public assis à leurs tables. L’ingéniosité scénique de « Charley » n’avait pas de limites — l’espace se transformait, se remplissait d’eau, se couvrait de glace, se peuplait de bêtes sauvages. C’était, de l’avis unanime de ceux qui y travaillèrent, le meilleur spectacle au monde.
Peter J. Venison, dans ses mémoires sur l’hôtellerie internationale, décrit le Casino du Liban comme élégant, son cabaret rivalisant avec tout ce que Las Vegas pouvait offrir. Des publications de mode libanaises mentionnent Hiam, sous le nom de « Charlie Henchis », comme l’un des grands producteurs qui ont contribué à faire du Liban le Paris de l’Orient. En 1974, il produit au Casino du Liban La Revue du Liban et prépare un nouveau spectacle à Las Vegas.
Mais Oui, 1965
Hello, 1968 / Flash, 1973
Flash, 1973
Flash, 1973
Flash, 1973

Flash, 1973

Flash, 1973

Flash, 1973
Courrier de Charles R. Hacker, versé au dossier de demande de naturalisation d’Hiam Henchis, pour prouver son professionnalisme, sa rigueur et la qualité de ses spectacles.
4. Les témoignages des artistes : portraits de Charlie Henchis
La mémoire de Charlie Henchis est aujourd’hui vivante dans le souvenir de nombreux artistes qui ont travaillé à ses côtés au fil des décennies. Leurs témoignages convergent sur l’essentiel : un homme de génie, exigeant et secret, dont les spectacles n’ont jamais été égalés.
Judith Benson, danseuse britannique
Judith Benson, aujourd’hui âgée de 80 ans, et avec qui vous avons pu longuement échanger par téléphone, a travaillé six ans aux côtés de Charlie Henchis. Elle le décrit comme intelligent, brillant, passionné par son travail, mais aussi comme un homme solitaire, réservé, peu extraverti, assez timide — sauf quand il montrait des pas de danse. C’était un patron exigeant : les danseuses avaient peur de lui, mais il respectait celles qui savaient s’affirmer. Il cherchait toutefois de la compagnie et emmenait parfois Judith au cinéma voir des westerns, ou au restaurant. Il lui a montré un jour, sans un mot, le numéro tatoué sur son avant-bras.
« C’est un grand honneur d’avoir connu cet homme et d’avoir travaillé pour lui » — Judith Benson
Judith se souvient aussi de Charlie avec une tendresse mêlée d’humour : debout derrière elle dans les loges, il lui avait dit un jour « Pourquoi tu ouvres la bouche quand tu mets ton mascara ? » — une anecdote qu’elle n’a plus jamais pu oublier depuis. Il était romantiquement intéressé par Judith au début de leur collaboration à Beyrouth, mais elle refusa toujours de mélanger vie professionnelle et vie personnelle. Il la licencia deux fois — et la rappela à chaque fois, car il avait besoin d’elle.
Sandra Jones Payne, danseuse
En 1969, Sandra Jones Payne se rend à Beyrouth en vacances pour rendre visite à son amie Lindy Foster, danseuse au Casino du Liban dans le spectacle Hello !. Lindy lui apprend que Charlie Henchis cherche des danseuses pour combler un poste laissé vacant. Sandra intègre immédiatement la troupe.
« C’est Charlie lui même qui supervisait mes répétitions. Il était charmant et me rappelait Einstein dans son apparence. » — Sandra Jones Payne
Elle se souvient des répétitions que Charlie dirigeait lui-même, de l’ambiance cosmopolite de la troupe — elle effectua notamment des répétitions en polonais avec une danseuse qui ne parlait pas un mot d’anglais, et se souvient encore soixante ans plus tard de compter en polonais. Le spectacle avait un orchestre complet, des éléphants défilant dans le public sur la passerelle, des chevaux avec des cascadeurs équestres français, des motos dans des cages. Elle note que Charlie semblait recruter beaucoup d’artistes polonais, peut-être en raison de ses propres origines d’Europe de l’Est.
« À ce jour, je n’ai toujours pas vu de spectacle aussi brillant que ceux de Charlie. C’était une légende. » — Sandra Jones Payne
Sandra aurait volontiers repris du service pour le spectacle suivant, mais la guerre civile libanaise mit fin à ses projets en 1975.
Carrie Richardson, patineuse artistique australienne
Carrie Richardson et son partenaire Joop formaient le duo de patinage artistique du Casino du Liban — ils évoluaient sur un bassin de glace artificiel installé sur scène, qui se transformait ensuite en bassin d’eau pour les numéros suivants. Pour Carrie, le Casino du Liban était simplement le meilleur spectacle au monde — meilleur que le Lido de Paris, meilleur que Las Vegas.
« Quand Joop et moi avons assisté à la répétition avant la première, nous sommes restés bouche-bée. Parfaitement spectaculaire. » — Carrie Richardson
Elle décrit avec précision la mécanique prodigieuse de la salle : la passerelle qui s’étendait jusqu’aux tables du public, utilisée par les astronautes en véhicule, par les éléphants lors du numéro africain, par les danseurs ; le toit qui s’ouvrait en coulisses pour laisser glisser la patinoire ; le bassin qui se remplissait d’eau et voyait naviguer un bateau lors du numéro africain ; le volcan qui entrait en éruption, la cascade, et enfin la pluie artificielle qui tombait sur la scène — un crescendo visuel d’une rare intensité.
Carrie conserve deux programmes du spectacle. Son témoignage sur la personnalité de Charlie est plus nuancé : lorsque leur contrat d’un an arriva à son terme et qu’ils souhaitèrent rentrer en Hollande rejoindre la mère malade de Joop, Charlie refusa de leur accorder le visa de sortie, souhaitant les retenir jusqu’à trouver un autre numéro de patinage. La situation devint si tendue qu’ils durent faire appel à un avocat pour obtenir leur liberté.
« Charlie était un génie avant tout. Concevoir et produire un spectacle tel que celui du Casino, c’était vraiment unique et brillant. » — Carrie Richardson
Un danseur australien ami de Carrie, qui travailla également au Casino, offrit en revanche un portrait très différent : Charlie était toujours agréable en répétition, avait de vraies conversations avec lui, et lui rendit même visite à l’hôpital lors d’un bref séjour. La personnalité de Hiam Henchis avait donc plusieurs facettes — exigeant et parfois inflexible avec ses collaborateurs les plus proches, attentionné avec ceux qui lui témoignaient de la loyauté.
Betty Herbert, danseuse
Betty Herbert fait partie des danseuses qui travaillèrent pour Charlie Henchis et contribuèrent à construire la réputation internationale de ses spectacles. Son témoignage s’inscrit dans ce portrait collectif d’un homme qui suscitait tout à la fois de l’admiration et une certaine crainte, mais dont le génie créatif était reconnu par tous sans exception.
IDENTITÉ, NOMS MULTIPLES ET NATURALISATION
1. La question des noms
Tout au long de sa vie, Hiam Henchis a utilisé de multiples prénoms, reflets de ses différentes identités et de son adaptation aux pays et aux contextes. Hiam ou Haïm est son prénom d’origine hébraïque. Henri est le prénom qu’il utilise dans les documents administratifs français. Henryk apparaît dans les registres des camps de concentration. Charley, Charlie ou Charles est le nom sous lequel il signe sa carrière artistique. Le prénom Euthime figure également dans un certificat de l’Église orthodoxe russe. En 1974, il demande officiellement que la mention « dit Charley Henchis » figure sur ses papiers d’état civil, ce qui lui a toujours été refusé.
Cette multiplicité de noms n’est pas seulement administrative : elle reflète profondément son parcours de réfugié apatride venu de Russie, contraint de s’adapter à chaque pays, chaque langue, chaque contexte. Elle témoigne d’un art de la survie autant que d’une personnalité « caméléon ».
2. La naturalisation française (1975).
Après le rejet de son premier dossier en 1954, Hiam dépose une seconde demande de naturalisation en 1974 (dossier n° 2989X75). À cette époque, il réside au 11, rue du Cardinal Mercier (Paris 9e), avant de déménager, en mars 1975, au 12, avenue Montaigne (Paris 8e). Il est titulaire d’une carte OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), numéro 124 644-01/1710.
En juin 1975, après plus de trente-cinq ans passés en France, Hiam Henchis obtient enfin la nationalité française, sous le nom d’Henri Henchis. Dans son dossier, il exprime avec émotion son attachement à sa patrie d’adoption : il ambitionne, pour une raison purement affective, de faire « partie intégrante de la Famille Française ».
3. Vie personnelle et question de la descendance
Sur ses documents officiels, Hiam est décrit comme célibataire et sans enfant. Il partage pourtant sa vie pendant de longues années avec Lucie Marguerite Marques, décédée en 1991 et enterrée à Pradines, dans le Lot. Il entretient également des relations avec plusieurs femmes au fil des années — une Australienne, une Britannique, une Polonaise — dont certaines issues de ses troupes.
Une danseuse allemande, Sharon Fischer, affirme avoir eu une fille de Hiam Henchis.
Selon les témoignages, Hiam aurait d’abord refusé de reconnaître cet enfant, jusqu’à ce que des tests ADN prouvent sa paternité. Il aurait toujours souhaité un fils, et n’aurait reconnu l’enfant que sous la contrainte. Sharon Fischer et sa fille, aujourd’hui quinquagénaire, vivraient à Titisee-Neustadt, en Forêt-Noire (Allemagne). Cette information reste à confirmer par des recherches complémentaires car toutes nos tentatives pour les retrouver n’ont pas abouti.
LES DERNIÈRES ANNÉES ET LE MYSTÈRE DE LA SÉPULTURE
1. Les dernières années
Après sa naturalisation en 1975, Hiam vit au 12, avenue Montaigne, dans le 8e arrondissement de Paris — l’un des quartiers les plus élégants de la capitale, à quelques pas des Champs-Élysées. Ce choix de résidence finale illustre la trajectoire accomplie : de réfugié apatride venu du fin fond de la Bessarabie, Hiam Henchis était devenu un homme riche et établi, reconnu dans les cercles du spectacle international.
Hiam Henchis décède le 12 juillet 1994 à Paris, 8e arrondissement, selon les données de l’INSEE. Il avait 84 ans. Ses funérailles sont célébrées à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, cathédrale orthodoxe russe au 12, rue Daru (Paris 8e) — confirmant son appartenance à l’Église orthodoxe.
2. Le mystère du lieu de sépulture
Deux versions s’affrontent sur le lieu de sépulture. Selon des amis proches, et selon son vœu, son corps aurait été transféré à Pradines (Lot) pour reposer auprès de Lucie Marques. La mairie de Pradines confirme l’existence d’une tombe au nom de Marques-Henchis dans le cimetière communal, mais ses registres n’indiquent que le nom de Mme Marques. Judith Benson affirme quant à elle, avec certitude, qu’il est enterré au cimetière de Montmartre à Paris — où elle dit être allée se recueillir sur sa tombe à deux reprises, n’y trouvant qu’une planche en bois et une plaque mentionnant son acte de résistance, avant une rénovation ultérieure.
Ce mystère autour de sa sépulture n’est peut-être pas anodin. Il résonne comme le prolongement d’une vie entière marquée par le secret, les identités multiples et le refus de se laisser définir par une seule appartenance. Hiam Henchis, qui avait traversé l’Europe clandestinement enfant, résisté sous un uniforme ennemi, survécu à Auschwitz sans jamais en parler, repose aujourd’hui dans un lieu incertain — comme pour préserver, jusque dans la mort, sa part d’ombre et de mystère.

Sépulture à Pradines / Sépulture à Montmartre
UNE REVANCHE SUR LA VIE
La vie de Hiam Henchis embrasse les grandes tragédies et les grandes métamorphoses de l’Europe du XXe siècle : l’antisémitisme et les pogroms, l’exil, la guerre, la Résistance, la déportation, et enfin la renaissance. Elle témoigne d’une résilience extraordinaire : après avoir survécu aux camps de mise à mort nazis, Hiam a reconstruit non seulement une existence, mais une carrière internationale flamboyante, portant le spectacle français jusqu’aux scènes du Moyen-Orient et de Las Vegas.
Les témoignages des artistes qui travaillèrent avec lui sont unanimes : Charlie Henchis était un génie. Ses spectacles au Casino du Liban, avec leurs éléphants, leurs cascades, leur pluie artificielle et leurs orchestres complets, n’ont jamais été égalés. C’était un homme de mille idées par minute, comme le prouve son ambition non concrétisée d’acquérir le Windmill Theater, dans le West End londonien après la guerre. Il était un visionnaire qui savait transformer une salle de spectacle en univers total.
Homme aux multiples visages — Hiam, Henri, Henryk, Charlie, Charley —, il sut s’adapter à chaque époque, chaque pays, chaque contexte, sans jamais perdre de vue cette part intime qu’il gardait jalousement pour lui. Il n’a presque jamais parlé ni de la guerre, ni des camps. Mais le triangle rouge cousu sur un fragment de tissu, conservé pendant des décennies par son ami avocat, dit tout ce qu’il ne voulait pas dire.
Son histoire est celle d’un homme qui a vécu plusieurs vies en une seule, et qui mérite de ne pas être oublié.
Cette biographie d’Hiam Henchis a été reconstituée grâce aux recherches menées par des élèves français (collège Le Plantaurel – Cazères), allemands, (St-Ursula Realschule – Attendorn), ukrainiens (Kamianka School « Intelect » – Zaporizhzhia) et roumains (Colegiul Național Pedagogic – Constantin Brătescu, Constanta) dans le cadre du projet citoyen et mémoriel eTwinning Memory Keepers. Les élèves ont travaillé en équipes internationales et ont fait des recherches dans des archives historiques, des documents administratifs et ont rassemblé des témoignages pour restaurer une part de l’identité d’Hiam Henchis, déporté à Auschwitz par le Convoi 77, et préserver sa mémoire.
Ce projet a été mené en anglais tout au long de l’année scolaire 2025-2026. La biographie a donc été rédigée par les élèves en anglais et les élèves français se sont ensuite chargés de la réécriture de la biographie en français.
SOURCES ET RÉFÉRENCES
Sources officielles et administratives
- Archives Nationales. Dossiers de naturalisation n° 26576X48 (1948, rejeté en 1954) et n° 2989X75 (1974, naturalisé en 1975) et certificat du ministère des Anciens Combattants, 2 février 1950.
- Archives de la Préfecture de Police de Paris (1948–1975). APP CC2-8, consignations des entrées au dépôt de la Préfecture de police 13 juillet 1944.
- Archives du Service historique de la Défense (SHD) dossier GR 16 P 289 399.
- SDECE, 3 septembre 1952. Document de l’État-Major, signé du général Lehr. Acte de notoriété de Caussade, 29 août 1947.
- INSEE : décès le 12 juillet 1994, Paris 8e.
Sources des camps de concentration
- Archives de Bad Arolsen (ITS). Liste du camp de Buchenwald, 24 mars 1945 (matricule 137357). Liste du camp de Flossenbürg (matricule 49122, arrivée le 13 février 1945, départ le 10 mars 1945).
- Données du CDJC. Fiche de l’Association des Déportés et Familles de Disparus du camp de concentration de Flossenbürg & Kommandos (M. Pequeriau)
Sources relatives à la résistance
- Attestation du lieutenant Fernand, groupe Morlot, Toulouse, 29 août 1947 (demande de naturalisation, document n°133). Feuille de rapatriement n° 1 274 153. Notes manuscrites de compagnons de Drancy conservées par la famille d’un ami proche.
Sources relatives à la carrière artistique
- Lettre de Charles R. Hacker, Radio Coty Music Hall Corporation, New York.
- Publications Lebanese Fashion History / Casino du Liban. Venison Peter J., Shadow of the Sun: Travels and Adventures in the World of Hotels.
Témoignages
- Témoignage de la famille d’un ami avocat proche de Hiam (entretien dans le cadre du projet ; la famille a demandé à ne pas être nommée dans la biographie).
- Témoignage de Judith Benson, danseuse britannique (entretiens téléphoniques et échanges par courriel).
- Témoignage de Sandra Jones Payne, danseuse (échanges écrits).
- Témoignage de Carrie Richardson, patineuse artistique australienne (échanges écrits, programmes du Casino du Liban).
- Témoignage de Betty Herbert, danseuse. (entretiens téléphoniques), Informations de M. Pequeriau, association des Déportés et Familles de Disparus du camp de Flossenbürg.
Photos d’identité issues de documents de la préfecture de police faisant partie du dossier de naturalisation/réintégration (documents n°116 et 5)
ANNEXE MUSICALE
Nous joignons à la biographie de Hiam Henchis la création musicale originale intitulée Echoes of the Past – Voices for the Future, composée dans le cadre de notre projet eTwinning Memory Keepers. Cette œuvre a été créée par nos partenaires du Conservatoire de Toulouse, classes CHAM (Classe à Horaires Aménagés Musique) du collège Michelet, sous la direction de leur professeur Lionel Abadie, à partir des interviews menées par les classes européennes partenaires.
Les élèves de ces quatre classes (France, Allemagne, Ukraine, Roumanie) ont recueilli au cours de l’année des témoignages sur l’histoire et l’héritage de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les personnes interviewées figurent Léon Placek, survivant du camp de concentration de Bergen-Belsen ; Igor Shchupak, historien ukrainien et directeur de l’Institut ukrainien d’études sur la Shoah ; Peninah Zilberman, fille de survivants roumains de la Shoah et directrice de la Fondation Tarbut Sighet ; ainsi que Lorenz Hemicker, auteur de Mon grand-père, le bourreau.
Inspirés par la création musicale Different Trains de Steve Reich, les élèves musiciens ont intégré des extraits de ces entretiens dans une œuvre musicale qui mêle langues, générations et regards européens autour de la mémoire et de la responsabilité.
Quelques clés d’écoute
Cette création est le fruit d’un important travail collectif mené par deux classes de troisième à horaires aménagés musique.
Après avoir étudié Different Trains, œuvre dans laquelle Steve Reich transforme les témoignages de survivants de la Shoah en matériau musical, les élèves se sont approprié sa démarche. Le compositeur retranscrit les intonations de la parole en mélodies, en respecte le rythme naturel et confie ces motifs aux instruments d’un quatuor à cordes, faisant de la voix un véritable instrument. Les élèves ont repris ces procédés en les réinterprétant avec leur propre sensibilité.
Comme chez Steve Reich, le train constitue le fil conducteur de la composition. Les sons de locomotives à vapeur se mêlent aux instruments à cordes dans une écriture répétitive, immersive et évocatrice. Mais ici, chaque témoin possède son propre train : sa vitesse suit le débit de la parole et sa hauteur sonore reflète la tessiture de la voix enregistrée.
Vous entendrez plusieurs violons, un alto, des violoncelles, ainsi qu’une mandoline qui apparaît à la fin de l’œuvre. L’instrumentation est complétée par une flûte traversière, un saxophone alto et un basson. Chaque timbre a été choisi collectivement afin de prolonger au plus près les caractéristiques de chaque voix.
À travers cette création, les élèves rendent hommage aux témoins rencontrés et montrent que la mémoire peut aussi se transmettre par la musique. En faisant dialoguer les voix du passé avec la création contemporaine, ils invitent chacun à réfléchir aux conséquences de la guerre, aux persécutions d’hier et d’aujourd’hui, ainsi qu’à la nécessité de défendre la dignité humaine et les valeurs de solidarité.
Vous pouvez écouter notre création musicale sur la WAT (Webradio de l’Académie de Toulouse) :
Memory Keepers – un projet eTwinning citoyen et mémoriel – RadioEducation.or
Classe ukrainienne: élèves du Kamianka School « Intelect » à Zaporijia accompagnés sur ce projet par leur enseignante Tetiana Shypko. Seuls trois élèves ont pu être présents pour la photo. Les autres élèves ont dû rester confinés chez eux du fait des attaques sur la ville.
Classe roumaine: élèves du Colegiul Național Pedagogic – Constantin Brătescu à Constanta accompagnés sur ce projet par leur enseignante Cristina Gila.
Classe allemande: élèves de l’école St-Ursula Realschule d’Attendorn accompagnés sur ce projet par leur enseignante Tanja Burkhardt.
Classe française: élèves du collège Le Plantaurel de Cazères accompagnés sur ce travail biographique par leurs enseignantes Marie Boyer, Marie Fournès Kyrylyszyn et Anne-Laure Même.
Notes & références
[1] Sa demande de carte d’identité d’étranger en France, retrouvée dans le « fonds de Moscou » des Archives nationales indique bien ce prénom, qui semble être une version fautive du prénom juif classique Haïm.
[2] Dossier de demande de naturalisation, documents 16, 24, 25, 26, 72 et 95, Archives de la Préfecture de police 77W4830
[3] La famille a souhaité ne pas être nommée dans cette biographie par souci de discrétion, mais elle a fortement contribué à sa richesse
[4] Demande de carte d’identité (professionnelle d’étranger), « Fonds de Moscou », Archives nationales.
[5] Il est présenté comme un « danseur célèbre » sous le pseudo de « Henchis Estes », dans l’article de Pedro Cravinho, « The ‘Black Angel’ in Lisbon : Josephine Baker Challenges Salazar, Live on Television », EU-topías. A Journal on Interculturality, Communication, and European Studies, vol. 18, p. 121-131, 2019.
[6] Il ne figure pas dans la base Mémoire des hommes, mais son passage à Septfonds semble confirmer son engagement.
[7] À la fin de la guerre, le 9 mai 1945, seuls 252 déportés ont survécu : 94 hommes et 158 femmes.
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