Regina FLAMM (née Friedmann), 1898-1944
Regina Friedmann Flamm ©SHD Caen 21 P 450 448
Une enfance au cœur du Maramureș
Regina (ou Reghina, et plus tard Régine) Friedmann voit le jour le 10 février 1898 dans une famille profondément attachée aux traditions juives.
De nationalité hongroise, elle naît dans le petit village de Copalnic, près de Cluj-Napoca, en Transylvanie, une région qui appartient alors à l’Empire austro-hongrois. Après la Première Guerre mondiale, l’Empire disparaît et Copalnic est rattaché à la Roumanie en 1918.
Son père, Mór (ou Mauritiu) Friedmann, est négociant en bétail. Originaire de Bükkösfalva (aujourd’hui en Slovaquie), il est marié à Göbel Záli, femme au foyer. Selon les archives, le prénom de sa mère apparaît également sous les formes Lolti Srobel ou Sröbel Lále. Ces variations s’expliquent probablement par la transcription manuscrite des actes d’état civil et par la coexistence de plusieurs langues dans cette région d’Europe centrale. L’acte de naissance de Regina mentionne également les prénoms Rifke Lea, témoignant de son héritage juif.
Ces variations rappellent que reconstituer une biographie à partir d’archives demande souvent de comparer des documents rédigés dans plusieurs langues et selon des orthographes différentes.
Les premiers Juifs s’installent à Copalnic-Mănăștur au début du XIXᵉ siècle, venus de Galicie. La première synagogue est construite en 1867. Au recensement de 1930, la communauté compte environ 350 membres sur une population totale de 1 200 habitants. La plupart parlent le yiddish comme langue maternelle et vivent de l’agriculture, de l’élevage ou du petit commerce.
L’année 1944 marque la disparition presque totale de cette communauté : ses membres sont déportés et la plupart sont assassinés pendant la Shoah. Aujourd’hui, seul l’ancien cimetière juif rappelle leur présence.
Après la Première Guerre mondiale, le Maramureș est partagé entre la Roumanie et la Tchécoslovaquie. Ce nouveau découpage bouleverse la vie économique locale. Dans les villages, les conditions de vie sont difficiles et de nombreux enfants quittent tôt l’école pour apprendre un métier.
Acte de naissance
Archives nationales de Roumanie
Pourquoi quitter son pays pour Paris ?
Nous ignorons quand et pourquoi Regina quitte sa région natale pour la France. Cherche-t-elle de meilleures perspectives professionnelles ? Suit-elle des proches déjà installés à Paris ? Les archives ne permettent pas de répondre à ces questions.
À cette époque, la France accueille de nombreux Juifs venus d’Europe centrale et orientale. En 1940, près de 300 000 Juifs vivent en France, dont environ la moitié sont des étrangers, la plupart installés dans la région parisienne.
Construire une vie malgré les menaces
Le 9 septembre 1939, quelques jours après la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, Regina épouse Ladislas Flamm, originaire de Hongrie. Né le 28 février 1902 à Egyek, il travaille dans la confection, probablement comme tailleur[1].
Le mariage est célébré à la mairie du 2ᵉ arrondissement de Paris, où les deux époux résident déjà.
Mariage à la mairie du 2e arrondissement
© Archives de la Ville de Paris
Les recensements montrent qu’ils vivent ensemble dès 1936 au 96 rue d’Aboukir, dans le quartier Bonne-Nouvelle. Regina travaille comme couturière tandis que Ladislas est employé dans la confection. Ils travaillent tous deux chez le confectionneur « Robert ». Régine a déclaré « roumaine » comme nationalité, et Ladislas, « hongroise ». Ils sont les seuls étrangers recensés dans leur immeuble.
Recensement Paris 2 1936 96 rue d’Aboukir
©Archives de la Ville de Paris.
L’acte de mariage indique que le père de Regina est décédé, alors que sa mère vit toujours à Copalnic. Les parents du marié vivent à Budapest.
Les élèves se sont interrogés sur les circonstances de ce mariage, quelques jours après la déclaration de guerre. Ladislas s’est-il engagé comme « volontaire étranger » pour combattre aux côtés des Français ? Leur union permettait-elle à Regina d’obtenir le statut d’épouse d’un soldat ? La réponse est positive. Si son prénom ne figure pas sur les documents lacunaires de la base Mémoire des Hommes des engagés volontaires hongrois, un Szazbo Flamm, né à la même date et dans la même ville est enregistrée sur la « liste n°1 » [2]. Quand on se souvient que Ladislas Flamm a partagé une chambre avec un ami qui se prénommait Szabo, on devine d’où vient ce prénom d’emprunt.
Le couple n’a pas d’enfant.
À partir de 1940, la situation change brutalement. Sous l’Occupation, les autorités allemandes imposent des mesures antisémites, appliquées en France par le régime de Vichy. Les Juifs sont recensés, leurs droits sont progressivement supprimés et les arrestations se multiplient.
Conformément à l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940, Regina et Ladislas vont se faire enregistrer début octobre 1940. En 1943, une liste administrative mentionne encore leur adresse rue d’Aboukir[3]. Pourtant, en face du nom de Ladislas figure la mention « parti sans adresse ». S’est-il enfui pour échapper aux persécutions ? Le couple était-il séparé ? Là encore, les archives ne permettent pas de conclure.
Regina est-elle-même introuvable le 26 novembre 1943. La police anti-juive s’est-elle présentée pour l’arrêter ? En tout cas, elle n’est pas à son domicile ce jour-là. La fiche issue du « fichier juif » indique par ailleurs que Regina est « surdi-mutilée ». Est-elle entièrement sourde ou en partie. Est-ce que le terme « mutilé » renvoie à un accident spécifique ? Nous l’ignorons.
© Archives de Bad Arolsen, ITS.
Fichier « juif », ©Archives nationales / Mémorial de la Shoah.
En tout cas, cette particularité, rarement mentionnée dans les autres documents, a probablement rendu son quotidien encore plus difficile et accru sa vulnérabilité face aux persécutions.
Nous ignorons si elle a regagné son appartement après novembre 1943 ou si elle s’est cachée. En 1944, elle a une autre adresse, qu’elle n’a pas signalée à la police.
Les derniers jours de liberté
En juin 1944, Paris est toujours occupé. Les Juifs vivent dans la peur permanente d’être arrêtés.
Une note manuscrite dans le dossier du SHD indique que Regina est arrêtée rue du Faubourg-Saint-Denis le 6 juin 1944. Pourtant, les registres de la Préfecture de police indiquent une autre chronologie. Ils montrent qu’elle arrive dès les premières heures du 4 juin au dépôt de la préfecture, amenée par la police des Affaires juives. Elle et six autres femmes sont remises aux mains des sœurs qui assurent la garde des femmes au dépôt.
Pourquoi a-t-elle été dirigée vers le bureau des Affaires juives ? En raison de sa nationalité hongroise, alors que, en Hongrie, entre mai et juin 1944, les déportations de Juifs vers Auschwitz-Birkenau sont massives ?
Le lendemain matin, elle est conduite à nouveau au bureau des Affaires juives[4], pour interrogatoire, avant d’être ramenée au Dépôt dans la soirée. Peut-être la police cherche-t-elle à savoir où est son mari et pourquoi elle a déménagé, ce qui était formellement interdit aux Juifs. En effet, au moment de l’arrestation, deux adresses figurent dans son dossier : le 96 rue d’Aboukir et le 54 rue du Faubourg-Saint-Denis. Était-elle cachée à cette seconde adresse ? Ces questions demeurent aujourd’hui sans réponse.
Consignations des entrées et sorties du dépôt de la préfecture de police de Paris 4 juin 1944
© APP CC 2
Le 5 juin, Regina est finalement envoyée au camp de Drancy avec plusieurs autres personnes arrêtées. Au lieu d’être « convoyées » à Drancy par un policier ordinaire, ces sept détenus le sont par un inspecteur aux « Affaires Juives » (Commissariat Général aux Questions Juives). Pour quelles raisons ? Vont-elles être conduites à la prison du camp de Drancy ?
À Drancy, Regina reçoit le matricule 23. 684.
Fiche de fouille de Regina Friedman Flamm 6juin 1944
© Mémorial de la Shoah
Sur la fiche de fouille du camp de Drancy, elle est d’abord enregistrée sous le nom de « Friedmann » (sic), puis de Flamm. Elle indique la rue du Faubourg-Saint-Denis comme son adresse. Mais, étonnamment, cette simple couturière a sur elle la somme de 5.208 francs. Cela représente une somme importante en ces temps où les Juifs ne pouvaient quasiment pas travailler. L’hypothèse de fonds appartenant à la Résistance peut être évoquée, mais rien ne vient pour l’instant la confirmer. Le mystère demeure.
Son mari indique dans le dossier qu’il remplit le 28 mai 1966 pour une demande d’attribution du titre de Déporté politique posthume de Régine, avoir eu des dernières nouvelles de sa part le 20 juin de Drancy. Par quel moyen, nous l’ignorons.
À cette époque-là, le camp de Drancy est commandé par Aloïs Brunner, officier SS et membre du parti nazi depuis 1931 et des SS depuis 1938. Il dirige le camp de Drancy de juillet 1943 à août 1944. Sous son autorité, environ 24 000 Juifs sont déportés depuis Drancy vers les camps de mise à mort, soit près d’un tiers des Juifs déportés de France. Après la guerre, il parvient à échapper à la justice et trouve refuge en Syrie, où il bénéficie de la protection du régime jusqu’à sa mort présumée vers 2010.
Même après le débarquement en Normandie des alliés, le 6 juin 1944 et le début de la libération progressive de la France, les déportations continuent. Le Convoi 77 est l’un des derniers convois de déportation à quitter la France avant la libération de Paris le 25 août 1944.
Le convoi 77 : le voyage sans retour
Le 31 juillet 1944, Regina est déportée à Auschwitz par le convoi 77. Ce convoi transporte 1 306 personnes, dont plus de 300 enfants. Il est l’un des derniers grands convois quittant la France avant la Libération de Paris.
Elle arrive à Auschwitz dans la nuit du 3 août 1944. Pendant longtemps, plusieurs documents administratifs l’ont pourtant associée au convoi 76, parti le 30 juin 1944 (date trouvée sur plusieurs documents relatifs à Regina), parti un mois plus tôt. Les recherches menées par l’association Convoi 77 ont permis de confirmer qu’il s’agissait bien du convoi 77. Cette contradiction est sans doute liée aux nombreuses difficultés rencontrées lors de la reconstitution des archives après la guerre, même si aucune preuve définitive ne permet aujourd’hui de l’affirmer. Il est cependant étonnant qu’elle n’ait pas été déportée plus tôt.
Âgée de quarante-six ans, Regina a déjà été éprouvée par plusieurs semaines d’internement à Drancy. Dans le système concentrationnaire nazi, son âge et son état de santé réduisent considérablement ses chances de survie. Pourtant, elle échappe d’abord à la sélection immédiate et est admise dans le camp de Birkenau.
Elle est affectée au bloc 13. Comme les autres déportées, elle est confrontée à des conditions de vie extrêmes : la faim, les maladies, le surpeuplement, le travail forcé, les violences quotidiennes et l’épuisement deviennent son quotidien.
En mars 1949, Katalin Steiner, arrêtée en Hongrie le 10 avril 1944 et survivante d’Auschwitz, témoigne avoir été internée dans ce « block » avec Regina depuis septembre 1944. Elle affirme que celle-ci est morte « subitement » le 25 novembre 1944, victime de fatigue et d’épuisement. Une autre déportée, Irène Slukberg (ou Glukzelig), confirme ce témoignage.
Une mémoire préservée par les survivants
Après la guerre, Ladislas Flamm reste à Paris et entreprend de longues démarches pour faire reconnaître officiellement la disparition, puis le décès, de son épouse. Nous en concluons donc qu’ils n’étaient pas séparés au moment de l’arrestation de Regina.
Grâce aux documents conservés par le ministère des Anciens Combattants et des Victimes de guerre, Regina est officiellement déclarée décédée par le tribunal civil de la Seine le 8 juillet 1949 Elle reçoit le statut de déportée politique le 5 octobre 1966, quelques mois à peine après que son mari a déposé son dossier.
Les témoignages de survivantes, comme celui de Katalin Steiner, permettent aujourd’hui encore de transmettre son histoire.
Le parcours de Regina Flamm, qui n’a vécu que quarante-six ans, illustre celui de milliers de Juifs victimes de la Shoah. Derrière les documents administratifs et les listes de déportation apparaît le destin d’une femme dont la vie a été brisée par la persécution nazie.
Au-delà des archives administratives, ce sont aussi les témoignages des survivantes qui permettent aujourd’hui de redonner une place à Regina Flamm dans l’histoire. Son nom rappelle également celui de toute une communauté juive de Transylvanie presque entièrement anéantie pendant la Shoah. Grâce aux documents conservés et à notre travail de recherche mené cette année, son histoire continue d’être transmise.
Continuer à chercher, pour continuer à se souvenir
Pendant longtemps, Regina Flamm n’a été qu’un nom inscrit sur une liste de déportés. En retraçant son parcours, nous avons découvert une femme née dans un petit village de Transylvanie, devenue couturière à Paris, arrêtée parce qu’elle était juive, puis déportée à Auschwitz par le convoi 77.
Nous avons aussi pris conscience des limites de notre enquête.
Nous ignorons pourquoi elle a quitté son pays, à quel moment elle est arrivée en France, si elle se cachait lors de son arrestation, pourquoi Ladislas avait quitté leur domicile ou encore pourquoi certaines archives se contredisent.
Ces incertitudes ne rendent pas son histoire moins importante. Elles rappellent au contraire que reconstituer la vie d’une victime de la Shoah exige de confronter de nombreuses sources, d’accepter les zones d’ombre et de distinguer avec rigueur les faits établis des hypothèses.
Cette biographie est le fruit des recherches menées par des élèves français (collège Le Plantaurel – Cazères), allemands, (St-Ursula Realschule – Attendorn), ukrainiens (Kamianka School « Intelect »- Zaporizhzhia) et roumains (Colegiul Național Pedagogic- Constantin Brătescu, Constanta) dans le cadre du projet européen eTwinning – Memory Keepers.
En rassemblant des archives conservées dans plusieurs pays, nous avons cherché à redonner un visage et une histoire à une femme que les nazis avaient voulu réduire à un simple numéro.
Écrire aujourd’hui l’histoire de Regina, c’est rappeler que derrière chaque nom inscrit sur une liste de déportation se trouvait une personne, avec une famille, un métier, des espoirs et une vie brutalement interrompue.
Tant que son nom sera lu, raconté et transmis, Regina Flamm ne sera pas oubliée.
Classe ukrainienne: élèves du Kamianka School « Intelect » à Zaporijia accompagnés sur ce projet par leur enseignante Tetiana Shypko. Seuls trois élèves ont pu être présents pour la photo. Les autres élèves ont dû rester confinés chez eux du fait des attaques sur la ville.
Classe roumaine: élèves du Colegiul Național Pedagogic – Constantin Brătescu à Constanta accompagnés sur ce projet par leur enseignante Cristina Gila.
Classe allemande: élèves de l’école St-Ursula Realschule d’Attendorn accompagnés sur ce projet par leur enseignante Tanja Burkhardt.
Classe française: élèves du collège Le Plantaurel de Cazères accompagnés sur ce travail biographique par leurs enseignantes Marie Boyer, Marie Fournès Kyrylyszyn et Anne-Laure Même.
SOURCES
Les informations proviennent des sources suivantes :
Sources officielles et administratives
- Service historique de la défense (SHD) à Caen / DAVCC, dossier 21 P 450 448
- Archives de la préfecture de police; APP CC2-8, cahier de consignation des entrées au dépôt, 4/6 juin 1944.
- Archivele Naționale ale României (Archives nationales de Roumanie) arhivelenationale.ro
- Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre
- FranceArchives – Victimes de la répression – Lettre F (AC21P) francearchives.gouv.fr
- Témoignage de Katalin Steiner (DAVCC)
- Base de données de Yad Vashem
- Book of Names (Auschwitz)
Sources relatives aux camps de concentration
- Archives d’Arolsen (ITS – International Tracing Service) : nom et prénom sous différentes graphies (Regina Flamm / Regina Flamm, née Friedmann)
- Listes de déportation Drancy–Auschwitz
- Archives du Mémorial de la Shoah (Paris)
Notes & références
[1] En 1926, il est enregistré comme « monteur-ajusteur » alors qu’il réside dans le quartier de La Monnaie, à Paris, au 6 de la rue Grégoire-de-Tours, dans un « garni », avec Alexandre Flamm, chimiste (en peinture) né en 1903. Ils sont « parents ». En 1931, Ladislas vit toujours dans la même rue, au 9, et partage un appartement avec Ladislas Zabo, un Roumain né en 1910. Ils sont tous les deux « étudiants ». Recensements, ville de Paris. Alexandre Flamm a échappé à une rafle en 1942. Sa fille, Gisèle Lehmann, enfant cachée née en 1936, a enregistré un témoignage pour l’Association, des enfants cachés en 2000 : cf. Mémorial de la Shoah. Elle est morte en 2011.
[2] La naturalisation « rapide » en août 1947 de Ladislas s’explique : les soldats engagés ont vu leur demande de naturalisation traîner moins longtemps que celle des autres. Il faudrait également consulter son dossier aux Archives nationales, ce que nous n’avons pas pu faire, pour en savoir davantage.
[3] Cette liste est établie par les Français et comporte les noms des ressortissants italiens et hongrois (des pays alliés de l’Allemagne nazie) qui se sont déclarés. Ces ressortissants juifs sont, pour un temps, protégés par les arrestations.
[4] Six personnes parmi celles qui sont arrivées avec elle à la préfecture prennent le même chemin, alors que M. Touvya Lokiec reste au Dépôt jusqu’au 10 juin avant que le convoyeur Julien ne l’emmène à Drancy. Aucun ne sera déporté par le convoi 77.
This biography of Regina FLAMM has been translated into English.
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