Ida ROSENBERG (épouse AJZENBERG)
30 janvier 1924, Metz – 26 septembre 1999, Caluire-et-Cuire
Ida Rosenberg, ©Mémorial de la Shoah, Coll. Sylvia Kesbi
Jeunesse et famille
Ida Rosenberg est née le 30 janvier 1924 à Metz, dans une famille juive. Elle est la fille de Golda Chaïa Herszbaum et de Zeilik Rosenberg.
Sa mère, Golda Rosenberg, est née le 18 mai 1901 en Pologne, alors sous domination russe, sixième d’une fratrie de sept enfants. Elle est originaire de Bałuty, un quartier populaire de Lodz, essentiellement peuplé de Juifs, qui deviendra un ghetto en 1940. Son père, Chaim Herszbaum (Heszbajn ou Herszbein), né en 1867, était ouvrier minotier. Sa mère, Czarna Pulvermacher (née en 1868 à Lutomiersk), rejoint ses six enfants en France après la mort de son mari.
Zeilik Rosenberg, le père d’Ida, est né en décembre 1897 ou le 12 janvier 1898 à Grojec, au sud de Varsovie, en Pologne. Fils d’Abraham Rosenberg et de Faïga Braitmann, il exerce le métier de tailleur à Lodz. Durant la Première Guerre mondiale, en 1915, il est fait prisonnier, puis libéré en 19171. Par la suite, il émigre en France et travaille comme ouvrier d’usine à Hagondange, en Moselle, non loin de Metz. On ignore quand il retourne en Pologne, mais c’est à Konstantynów, un faubourg de Lodz, que naît en 1918 la première fille du couple qu’il forme avec Golda Herszbaum.
En 1919, Golda et Zeilik Rosenberg quittent la Pologne et s’installent à Paris, d’abord dans le Marais, puis dans le quartier de la Roquette, près de la Bastille, avec leur fille aînée Faïga, dite Fanny. Après la naissance de leur deuxième fille, Rosa (dite Rosette), à Paris 12e le 22 septembre 1920, ils déménagent en mars 1921 dans l’est de la France, à Metz.
Au moment de la naissance d’Ida, la famille vit dans cette ville qui compte une forte communauté juive depuis plusieurs siècles. Ida naît au 41 rue Chambière, à Pontiffroy, le quartier juif de Metz. Selon les sources, Zeilik exerce alors le métier de tailleur ou travaille comme commerçant ambulant.
Le 3 janvier 1924, les parents Rosenberg se marient civilement à Metz (le mariage religieux étant alors jugé suffisant en Pologne). À cette date, Zeilik avait déjà perdu ses parents. Le père de Golda réside à Metz, tandis que sa mère vit à Constantinople, en Turquie.
Le 18 décembre 1926, Zeilik fait, devant le juge de paix de Metz, une déclaration de nationalité française pour Ida, qui devient ainsi citoyenne française[1]. Parallèlement, il entreprend les démarches pour que sa femme et lui, ainsi que leur fille aînée née en Pologne et Rosa, née à Paris, soient eux aussi naturalisés, ce qui est officiellement accordé le 24 octobre 1928.
Zeilik renonce à son prénom d’origine et adopte le prénom français Georges[2]
Ida Rosenberg, ©Mémorial de la Shoah, Coll. Sylvia Kesbi
Ida grandit à Metz et, selon son témoignage en 1995 à Caluire, connaît une « enfance heureuse ». Elle fréquente l’école de la République et réussit en juin 1936 le Certificat d’études primaires de l’école préparatoire de jeunes filles, rue Poncelet, avec la mention « bien »3. En juillet 1938, une Rose Rosenberg obtient également la mention « bien [3] au « certif » pour l’école israélite de Metz-Paixhans ; il pourrait s’agir de la sœur cadette d’Ida.
Ida poursuit ses études au-delà du Certificat d’études et entre à l’École normale pour devenir professeur de français. Sa sœur Fanny devient sténodactylo et suit des cours de sténographie afin de pouvoir « exercer plus rapidement un métier ».
On ne sait pas si Ida a participé à un mouvement de jeunesse juif, sportif ou culturel, mais plusieurs de ses cousins et oncles maternels étaient des sportifs accomplis dans les clubs juifs de Metz.
La sœur aînée, Fanny Rosenberg, se marie le 22 octobre 1938 à Metz avec Léon Lerner, comptable. En 1941, le couple s’installe temporairement à Paris, dans un appartement prêté du XXᵉ arrondissement, avant de poursuivre son chemin vers Lyon.
LYON, la guerre, l’Occupation, les mesures antijuives et la Résistance
En septembre 1939, Zeilik Rosenberg, le père d’Ida, est mobilisé. Comme de nombreux Messins, la famille fuit devant l’invasion allemande et se réfugie à Châtelaillon, en Charente-Maritime, près de La Rochelle, où des pavillons en bordure de mer sont réquisitionnés pour accueillir les réfugiés. Finalement, Zeilik est démobilisé, étant père de trois enfants et dans une situation financière difficile.
Exode
Après l’occupation de la France, la famille s’installe à Poitiers, dans un petit deux-pièces. Zeilik y ouvre une boutique de tailleur, sur la devanture de laquelle est collée l’affichette « Entreprise juive », en vertu de la première ordonnance allemande du 27 septembre 1940. En 1941, ils réussissent à passer en zone libre, via Châtellerault, grâce à un paysan qui accepte d’être payé pour leur faire franchir la ligne de démarcation.
Pendant ce temps, en 1942 Rosa, dite Rosette, la sœur cadette, se rend à Angoulême et, grâce à l’aide de Francine Merlin, amie des sœurs Rosenberg qui a emprunté à ses parents leur livret de famille, parvient à faire sortir en cachette de l’hôpital son cousin germain Rodolphe Ellert. Les parents de Rodolphe, eux, ont été arrêtés. Rodolphe est caché à Saint-Sauveur, en Saône et Loire, chez des amis, les Chevallier, qui tiennent une ferme. La famille accueille également Fanny Lerner, la sœur aînée d’Ida, alors enceinte de six mois de son deuxième enfant ; malheureusement, le bébé ne survivra pas.
Les parents Rosenberg, Ida et Rosette et leur grand-mère finissent par s’installer à Lyon.
Lyon
À Lyon, où la famille s’est donc réfugiée, la vie est d’abord moins difficile qu’en zone occupée. Si les Juifs sont soumis, comme partout en France, aux mesures discriminatoires prévues par les deux Statuts des Juifs en 1940 et 1941, promulgués sous l’autorité de Vichy et appliqués avec plus ou moins de zèle par l’administration française, ils ne sont cependant pas contraints de porter l’étoile jaune (imposée en zone occupée en mai 1942), ce qui rend leurs déplacements un peu plus faciles, malgré les contrôles organisés en ville.
Les parents d’Ida s’installent au 29 chemin Saint-Eusèbe, dans le 3ᵉ arrondissement de Lyon. Ida trouve un emploi chez Delle, une importante usine de métallurgie à Villeurbanne, où elle travaille comme agent technique. Cependant, après son arrestation, elle sera enregistrée sous la fonction de sténodactylo.
LES STATUTS DES JUIFS (3 octobre 1940 – 2 juin 1941)
Premier statut des juifs 3 octobre 1940. (Loi portant statut des juifs)
Les décrets sont promulgués, sans aucune demande de l’Allemagne, par le gouvernement
de Vichy et signé par Philippe Pétain, chef de l’État français et publié au Journal officiel le
18 octobre 1940.
- Il donne une définition « raciale » du Juif. « Est considéré comme Juif : toute
personne issue de trois grands-parents de race juive, ou de deux grands-parents de
race juive si son conjoint est lui-même juif. » C’est une définition
biologique/raciale, et non religieuse car on ne parle pas de croyance, mais d’origine
familiale. - Il met en place l’exclusion professionnelle. Le texte interdit aux personnes définies
comme « juives » d’exercer toute fonction publique (administration, magistrature,
armée), des postes dans l’enseignement (écoles, lycées, universités) ; des métiers
d’information et de culture (presse, radio, cinéma, théâtre). L’objectif étant
d’éliminer les Juifs de la vie publique et intellectuelle. - Le texte prévoit le contrôle et le fichage des Juifs avec la création de fichiers pour
identifier les Juifs et le recensement dans les administrations et certaines
professions.
Deuxième statut des juifs 2 juin 1941
Il renforce, toujours sans demande précise de l’Allemagne, le premier statut, en durcissant
la définition du « Juif » et en élargissant les exclusions professionnelles.
- Ce texte donne une nouvelle définition plus stricte : « Est considéré comme Juif
toute personne issue de trois grands-parents juifs, ou de deux grands-parents juifs si
elle appartient à la religion juive. » Il supprime certaines possibilités de
« dérogation » qui existaient dans la loi de 1940.
o On assiste à une extension des exclusions professionnelles. Désormais il est interdit
aux Juifs d’exercer presque toutes les professions : fonction publique,
enseignement, armée, justice, professions libérales (médecins, avocats, architectes,
journalistes), commerce, industrie, artisanat, direction d’entreprise.
L’objectif : rendre les Juifs invisibles et dépendants économiquement. - Création du Commissariat général aux Questions Juives, organisme administratif
français par la loi du 29 mars 1941. Le CGQJ est d’abord dirigé d’abord par Xavier
Vallat (mars 1941-mars 1942), puis par Louis Darquier de Pellepoix (mai 1942-
février 1944) et enfin par Charles Mercier du Paty de Clam (février-mai 1944. Sa
mission : recenser les Juifs, appliquer les lois d’exclusion, organiser et superviser,
via le SCAP, « l’aryanisation économique », soit la spoliation de leurs biens. Le
CGQJ supervise la confiscation et la vente forcée des biens appartenant à des Juifs :
entreprises, immeubles, commerces, oeuvres d’art, instruments de musique et même
simples machines à coudre. Ces biens sont « aryanisés » c’est-à-dire transférés à
des « Aryens » (Français non juifs) à prix réduit ou gratuitement.
L’objectif : effacer la présence juive dans la société française. - Création du Service de Police aux Questions juives, plus communément appelé
« Police aux Questions juives » (PQJ), par un arrêté du gouvernement de Vichy du
19 octobre 1941. - À Lyon, à partir de de janvier 1942, il existe une section active du CGQJ, dirigée
par M. Carrel-Billard, qui agit de concert avec la police antijuive locale, devenue
ensuite la Section d’enquête et de contrôle.
L’ÉTOILE JAUNE
L’obligation de porter l’étoile jaune a été imposée par les autorités allemandes d’occupation, non par le gouvernement de Vichy. Elle a été décidée par l’ordonnance du 29 mai 1942, applicable à partir du 7 juin 1942.
Elle concernait uniquement la zone occupée (le nord de la France, dont Paris). Dans la zone sud (dite « libre »), sous contrôle direct de Vichy, l’étoile jaune n’a jamais été rendue obligatoire, même après l’invasion allemande du 11 novembre 1942. Les autorités allemandes, et même la Gestapo, jugeant que ce n’était pas nécessaire car les fichiers juifs établis par Vichy suffisaient déjà pour identifier et arrêter les Juifs et des rafles avec la collaboration de la police française avaient déjà été menées. Les autorités de Vicy craignaient aussi que la population ne l’accepte pas, plusieurs protestations ayant eu lieu à Paris lors de la promulgation de l’ordonnance allemande.
La mort de Rosa
Le 29 mai 1944, Rosa, la cadette de la famille, qui travaillait au magasin du Printemps, meurt à Lyon, où elle résidait place Jules-Guesde, dans le 7e arrondissement. Son acte de décès porte la mention : « Mort pour la France », en date du 2 octobre 1947. Les circonstances exactes de sa mort —bombardement, arrestation ou fusillade — restent à préciser. Le 26 mai 1944, un bombardement allié (US Air Force) qui visait à détruire la gare de Perrache, celle de triage de Lyon-Mouche, celle de Lyon-Vaise et le siège de la Gestapo à l’école de santé militaire a fait près de 1000 morts et plus de 1100 blessés dans la population civile.
À cette période, Lyon est devenue la capitale de la Résistance, même après que l’armée allemande eut franchi la ligne de démarcation en novembre 1942.
Ida entre en résistance
LA RÉSISTANCE À LYON
Après la défaite de 1940, la France est coupée en deux :
- Zone occupée au nord, sous contrôle allemand ; et sur les côtes.
- Zone sud dite « libre », administrée par le régime de Vichy.
Lyon, située en zone sud, devient rapidement un centre de la Résistance, car elle se trouve:
- À proximité de la ligne de démarcation,
- Bien reliée par le rail,
- Elle a une population urbaine et universitaire.
- Un plan d’urbanisme particulier. La ville célèbre pour ses « traboules » regorge
d’immeubles à plusieurs entrées et d’un réseau de ruelles imbriquées qui favorisent
les déplacements discrets.
Jusqu’à novembre 1942, Lyon est donc moins surveillée par les Allemands, ce qui permet à
de nombreux résistants de s’y réfugier et d’y organiser leurs réseaux.
Plusieurs mouvements importants y sont actifs dès 1940-1941
- Combat (fondé par Henri Frenay),
- Franc-Tireur, fondé en 1940 sous le nom France Liberté pour s’opposer à
l’armistice. Jean-Pierre Lévy lui a donné une dimension nationale ; notamment
avec la création du journal clandestin Franc-Tireur, - Libération-Sud (fondé par Emmanuel d’Astier de La Vigerie).
Ces groupes diffusent des journaux clandestins : Combat, Libération, Franc-Tireur, qui
informent sur les lois antisémites, les avancées militaires des Alliés et de la France Libre,
dénoncent Vichy et appellent à la lutte.
Jean Moulin et Lyon : un rôle central dans la Résistance. Ex préfet d’Eure-et-Loir, envoyé
par Charles De Gaulle pour organiser la Résistance intérieure, il arrive à Lyon en janvier
1942. En 1943, Jean Moulin crée le CNR et rassemble les mouvements, partis politiques et
syndicats. Grâce à lui, Lyon devient la « capitale de la Résistance ». Arrêté le 21 juin 1943,
à Caluire-et-Cuire, par la Gestapo, emprisonné à la prison de Montluc, il est torturé par
Klaus Barbie, mais meurt sans avoir parlé le 8 juillet 1943 dans le train qui le déportait
vers l’Allemagne.
Ida s’engage dans le mouvement juif de résistance, l’UJRE (Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide), où elle exerce les fonctions d’agent de liaison. Son beau-frère, Léon Lerner, mari de Fanny, fait partie du réseau gaulliste Gallia-RPA, spécialisé dans le sauvetage et l’évasion des aviateurs alliés abattus en fournissant des cachettes, des faux papiers et des itinéraires d’évasion vers la zone libre ou la Suisse.
LA RÉSISTANCE JUIVE EN FRANCE (1940-1944)
- Contexte : Après les statuts des Juifs (1940-1941), qui impose le recensement, la
spoliation (aryanisation des biens) et l’exclusion de très nombreuses professions,
puis l’ordonnance qui impose le port de l’étoile jaune en 1942, les Juifs sont exclus
de la vie publique et pourchassés. Dès 1941, des rafles les ciblent à domicile
(« rafle du Billet vert », « rafle des notables », rafles parisiennes d’août 1941, rafle
du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 et rafles en province à l’été 1942, suivie
d’arrestations quotidiennes, à domicile ou dans les lieux publics. - Actions principales : cacher et protéger les Juifs traqués (enfants, familles), diffuser
des informations, publication de journaux clandestins, Participer à la résistance
armée et au sabotage, Aider à l’évasion vers la zone libre, la Suisse ou l’Espagne. - Réseaux majeurs : Armée Juive (AJ) : organisation armée clandestine juive,
Éclaireurs Israélites de France (EIF) (dite la Sixième) : protection et sauvetage
d’enfants juifs, UJRE (Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide).
Par ailleurs, de nombreux membres importants de différents réseaux étaient juifs, comme
Jean-Pierre Lévy, déjà cité, ou encore Serge Ravanel (Serge Ascher), polytechnicien
compagnon de la Libération, chef national des Groupes francs et colonel FFI libérateur de
Toulouse à l’âge de 24 ans.
C’est à la suite de cet engagement dans la Résistance que la famille Rosenberg est arrêtée le 22 juin 1944.
Le récit qu’Ida fera après-guerre, ainsi que les différents témoignages recueillis pour confirmer son arrestation, permettent d’en retracer les grandes lignes[4].
Tout commence par l’arrestation d’un contact de Léon Lerner. Un jeune homme de son réseau, avec lequel il avait rendez-vous, est appréhendé par la Milice. Torturé, il finit par révéler plusieurs noms, dont celui de Léon Lerner, qui résidait au même domicile que les parents d’Ida et sa grand-mère, Czarna Hersbzein née Pulvermacher. Les miliciens se précipitent au 29 chemin Saint-Eusèbe et arrêtent toutes les personnes présentes.
Ida, qui n’était pas à l’appartement au moment de l’arrivée des miliciens, est prévenue, sur son lieu de travail, par une voisine, Mme Sarah Mogenet née Kasriel, boulangère. Son réflexe est de courir chez elle, où des miliciens l’attendent. « Lorsque j’ai été arrêtée, raconte-t-elle dans une déposition à la police du 19 novembre 1952, la Milice a trouvé chez moi des cachets pour des cartes d’identité et des tracts », ce qui a confirmé son engagement actif dans la Résistance.
Après la guerre, plusieurs témoins attesteront de cette arrestation : Mr Wolmen, résidant au 29 rue Eusèbe, à Lyon, Mme Francine Sanchez (née Merlin), résidant au 26 rue du Nord, à Villeurbanne
Francine Merlin, membre de l’EIF, se rend à l’appartement des Rosenberg. Dans une déposition du 17 octobre 1953 au commissaire principal du commissariat Bourse-Bellecour à Lyon, elle raconte que Léon Lerner, qu’elle connaissait sous le pseudonyme de « Pelletier », est venu l’informer de l’arrestation et lui a demandé de se rendre dans l’appartement des Rosenberg pour tenter de récupérer des photos et souvenirs de famille. À son arrivée, elle précise que « tout avait été pillé ».
Léon Lerner meurt dans une mission, le 5 novembre 1944 à Villars-les-Dombes.
« Après un premier interrogatoire par Francis André, un terrible milicien surnommé Bouche tordu, ce sont les Allemands qui nous ont pris en charge et dirigés vers le fort Montluc », raconte Ida en 1954 [5]. En effet, les quatre membres de la famille — Ida, ses parents et sa grand-mère — après leur arrestation par la Milice sont remis à la Gestapo, place Bellecour et conduite à la prison Montluc. Ida, sa mère et sa grand-mère sont incarcérées dans la même cellule, la 13, tandis que Zeilik est emprisonné avec des hommes.
Cette arrestation illustre la manière dont, dans la France occupée, le régime de Vichy et la Milice collaborent activement avec les autorités nazies pour livrer les Juifs aux Allemands.
Les conditions d’emprisonnement sont particulièrement dures et l’hygiène y est déplorable. Les minuscules cellules sont surpeuplées, on ne peut pas s’y allonger. Quant à la « baraque aux Juifs », des hommes, femmes et enfants de tous âges y sont entassés. C’est dans ce contexte qu’Ida rencontre plusieurs figures marquantes de la Résistance et de la déportation : Régine Skorka[6] et Esther Minkowski (épouse Majerowicz).
LE FORT DE MONTLUC
Construit à la fin du XIXᵉ siècle pour protéger Lyon, devient, à partir de 1942, un lieu central de répression en zone occupée. Sous le contrôle des Allemands et de la Gestapo, il sert de prison.
- Pour les résistants : Montluc accueille ceux qui participent à la lutte clandestine
contre l’occupant, qu’ils soient membres de mouvements politiques, syndicaux ou
réseaux armés. Ils subissent des interrogatoires brutaux et des tortures, et beaucoup
sont transférés vers d’autres camps ou exécutés sommairement. - Pour les Juifs : une section spécifique, souvent appelée “Baraque des Juifs”, est
réservée aux personnes juives arrêtées lors des rafles. Elles y subissent des
conditions de détention très dures (surpopulation, privations, humiliations) avant
d’être envoyées vers Drancy puis les camps d’extermination comme Auschwitz.
Les détenus étaient interrogés pour obtenir des informations sur d’autres Juifs ou
résistants
Montluc est un des symboles de la machine répressive nazie en France. Un Mémorial y a
été ouvert au public.
DRANCY : CAMP DE TRANSIT VERS LA DÉPORTATION
Le 30 juin, les familles Rosenberg et Skorka sont transférées ensemble par train de la gare de Perrache à Paris et conduites au camp de transit de Drancy.
À son arrivée à Drancy, Ida, âgée de 19 ans, découvre un environnement oppressant : un ensemble de bâtiments disposés en fer à cheval, initialement conçus comme logements sociaux, désormais entourés de barbelés et de miradors, surveillés par des soldats allemands et des SS.
Comme tous les nouveaux arrivants, Ida Rosenberg est immédiatement recensée et dépouillée de tous ses biens de valeur. Elle est ensuite entassée avec d’autres prisonnières dans un bâtiment. Lors de la fouille, Zeilik Rosenberg, ayant reçu le numéro de matricule 24 744, dépose pour sa famille des objets de valeur : « 1160 francs, une chevalière d’homme marquée R.Z., deux boucles d’oreilles en or avec pierre, deux pendentifs en or et deux médaillons en or.[7]
La vie au camp est particulièrement difficile. Ida et sa famille sont confinées dans des chambrées surpeuplées, séparées entre hommes et femmes. Ida partage sa chambrée avec sa mère, sa grand-mère et son amie Ida, dans des conditions de promiscuité extrême et de surveillance constante. La nourriture y est insuffisante et conditions sanitaires déplorables. Les internés du camp de Drancy vivent dans l’attente angoissante d’un départ.
À partir de 1943, et jusqu’en 1944 le rythme des convois partant de la gare de Bobigny est intense afin d’accélérer la « solution finale » en France. Chaque convoi transporte en moyenne
1 000 à 1 500 personnes, hommes, femmes et enfants. Les conditions dans les wagons étaient extrêmement difficiles, avec surpopulation, manque d’eau et de nourriture, chaleur ou froid intenses.
Même après le Débarquement en Normandie (6 juin 1944) et l’avancée des troupes alliées, le commandant SS chargé du camp de Drancy, Aloïs Bruner, insiste pour organiser le départ des déportés. Cette décision illustre la persistance du régime nazi dans la mise en œuvre de la « solution finale », malgré la défaite imminente et la logistique méthodique et implacable de la déportation des Juifs depuis la France occupée.
Ida Rosenberg est inscrite sur l’une des nombreuses listes établies par les autorités nazies, avec la collaboration de l’administration française. Quelques jours avant le 31 juillet, Ida et ses parents sont informés de leur déportation par une fiche officielle. Ils sont transférés dans un bâtiment isolé, éloigné des autres détenus, où les familles sont réunies. La dernière nuit avant le départ, les maris et les femmes et familles peuvent se retrouver une dernière fois.
Le lendemain, le 31 juillet, les déportés sont conduits en bus à la gare de Bobigny. Vers midi, le convoi n°77 quitte la gare et est arrivé à Auschwitz dans la nuit du 3 au 4 août 1944. Le trajet a donc duré 3 jours. Ce convoi transportait 1 306 personnes, dont 324 enfants, entassées dans des wagons à bestiaux dans des conditions extrêmement difficiles : surpeuplement, manque d’eau et de nourriture, chaleur intenses, absence de sanitaires. De nombreuses personnes sont mortes pendant le voyage, d’autres sont devenues folles.
LA SELECTION – AUSCHWITZ
Dans la nuit du 3 août 1944, Ida Rosenberg arrive avec sa famille au camp d’Auschwitz-Birkenau. Sa grand-mère, malgré les conditions déplorables du transport, a réussi à résister à cette terrible épreuve.
À l’arrivée, les déportés sont contraints d’abandonner leurs bagages, souvent seuls témoignages de leur vie d’avant. Immédiatement, les familles sont séparées. Les SS distinguaient les hommes des femmes et triaient les personnes selon leur apparence physique et leur capacité supposée à travailler. Les enfants, les personnes âgées et les malades étaient souvent envoyés directement vers les chambres à gaz. Golda et la grand-mère de Rosa sont envoyées du côté des camions menant aux chambres à gaz et aux fours crématoires.
Sur la rampe de Birkenau, à l’arrivée du convoi, un déporté qui était chargé de débarquer les valises des déportés pour les emporter au « Canada », la remise nazie des biens volés, a conseillé à Régine Skorka de s’éloigner des enfants et des personnes âgées. Ceux-là étaient immédiatement envoyés vers les chambres à gaz. Elle tire Ida avec elle du côté des femmes jeunes. Ida et Régine survivent ainsi à la première sélection et entrent dans le cycle brutal du travail forcé de Birkenau. Elles ne se quitteront plus, leur amitié devenant un lien vital dans l’enfer du camp
Zeilik, quant à lui, entre dans le camp, mais meurt rapidement. En effet, d’après le témoignage après-guerre d’Esther Majerowicz, déportée en même temps qu’Ida, Zeilik n’aurait pas été gazé dès son arrivée à Birkenau, ayant encore été aperçu dans le camp environ un mois après son arrivée. Il a été officiellement déclaré mort le 20 septembre 1944.
LE CAMP DE KRATZAU
En octobre 1944, alors que l’armée soviétique avance vers l’ouest, les nazis réorganisent les camps. Ils ont besoin de force de travail pour l’armée et dispatchent les hommes et femmes valides dans différents camps et « kommandos ».
Ida Rosenberg est transférée depuis Birkenau vers un camp annexe du camp de Gross-Rosen situé à Kratzau, en Tchécoslovaquie, alors occupée par le Reich allemand (actuele Tchéquie). C’est un camp de femmes juives. Elle y est envoyée avec son amie Régine Skorka ainsi qu’avec plus d’une centaine de déportées « françaises » (c’est-à-dire déportées de France).
Les détenus y étaient affectés à la production de moteurs d’avions pour le compte de la société BMW, dans une usine située à proximité contribuant ainsi à l’effort de guerre allemand. Ce travail était pénible et dangereux : les déportées, souvent affaiblies par la malnutrition et les mauvais traitements, devaient respecter des cadences élevées et manipuler des machines sans protection. Les conditions de sécurité étaient quasi inexistantes, et les accidents fréquents. Ce type de travail illustre la manière dont le régime nazi exploitait les déportés pour soutenir son industrie militaire, transformant des hommes et des femmes en main-d’œuvre contrainte, épuisée et exposée à la mort.
Malgré la fatigue, la faim, le froid et la menace constante des coups, Ida et ses compagnes font preuve d’une grande résilience. Dans ce camp, il n’y a pas, comme à Auschwitz, de sélections qui envoient les déportés mal en point aux chambres à gaz et aux fours crématoires.
Le soutien mutuel entre les déportées, notamment entre Ida et Régine, constitue un élément essentiel pour survivre à cette épreuve.
Ida reste à Kratzau jusqu’à la fin de la guerre, le 8 mai 1945, lorsqu’elle est finalement libérée avec les autres déportées. Les gardiens du camp ont fui et l’armée russe arrive.
LA LIBERATION et LE RETOUR EN FRANCE
Ida Rosenberg est libérée le 8 mai 1945, cependant, elle doit attendre jusqu’au 30 juin pour pouvoir regagner la France.
Son expérience dans les camps, marquée par le travail forcé, les privations extrêmes et la peur constante de la mort, reflète celle de millions de Juifs persécutés et déportés sous le régime nazi.
La libération des camps
En mars 1945, les Alliés lancent leur ultime offensive contre l’Allemagne nazie. Les troupes britanniques, américaines et françaises progressent vers l’est, tandis que les forces soviétiques continuent leur avancée vers l’ouest, malgré les dernières résistances de la Wehrmacht. Au fur et à mesure de leur avancée, les armées alliées libèrent camps de concentration provoquant un véritable choc : les déportés hagards et squelettiques, survivent au milieu des cadavres.
Les rapatriements sont organisés selon les moyens de transport disponibles, les priorités des Alliés et l’état de santé des déportés : les plus valides sont rapatriés dès avril 1945, tandis que les plus fragiles restent sur place jusqu’à ce que leur état permette le voyage. Malheureusement, beaucoup ne survivent pas assez longtemps pour regagner leur pays.
Le ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, dirigé par Henri Frenay, fondateur du mouvement Combat, organise les rapatriements. Paris devient alors la plaque tournante des retours : la gare d’Orsay est le principal centre de réception mais les personnalités et les personnes les plus malades arrivent à l’aérodrome du Bourget.
Les déportés sont accueillis à l’hôtel Lutetia, réquisitionné par les nazis en 1940 et repris par le gouvernement provisoire pour y accueillir les « rentrés » des camps de concentration.
Sur les 1306 déportés du Convoi 77, seuls 251 ont survécu et peuvent retrouver la France.
RECONTRUIRE SA VIE
À son retour de déportation, Ida Rosenberg est jugée en « bon » état. Cependant, comme beaucoup de femmes ayant survécu aux camps, elle souffre de séquelles physiques : elle n’a plus ses règles et présente des problèmes dentaires importants, indique la fiche de soins qu’elle a reçue après un examen (non daté) avant d’avoir l’autorisation d’être rapatriée en France par train.
Pour reprendre des forces et se réadapter à une vie « normale », elle séjourne alors dans un centre pour femmes déportées à Foncine-le-Bas, dans le Jura, où elle retrouve d’autres survivantes et bénéficie d’un suivi médical et psychologique adapté.
Dès 1946, Ida Rosenberg s’installe définitivement dans la région lyonnaise, où elle réside successivement au 56 rue de Cuire et au 5 rue de la Poulaillerie, à Lyon. En 1954, elle vit au 109 avenue de Saxe, où elle tient un commerce. Elle s’installe ensuite à Caluire-et-Cuire, au 9 allée Maryse-Bastié.
Elle épouse Anatole (dit Tony) Ajzenberg et ils ont deux fils : Georges, comme le prénom français du père d’Ida, et Patrick.
Ida et Fanny ont entrepris des démarches pour obtenir le statut de déporté pour leurs parents[8]. Leur carte est délivrée le 19 octobre 1953 (en janvier 1967, Ida déclare avoir perdu sa carte de déportée et celle de ses parents).
Elle a également entrepris des démarches en son nom. En octobre 1953, elle est reconnue « déportée politique ». Son activité résistante est passée sous silence., alors qu’une distinction est établie entre les déportés « raciaux » dits « politiques », et les déportés résistants. Elle a pourtant été arrêtée, comme l’exige la loi française, dans le cadre d’une affaire de résistance. Mais les actions des réseaux d’entraide aux Juifs pourchassés ne sont pas alors considérés pleinement comme des actes de résistance, même si les IEF, auxquels elle était rattachée, ont rejoint la Résistance pour des actions plus larges que le sauvetage.
Le 22 mars 1954, Ida reçoit le pécule des déportés : 14.400 (anciens) francs.
Des oncles et tantes maternels d’Ida et Fanny, ils ne restent aucun survivant. La plupart de leurs cousins et cousines sont morts. Le petit Rodolphe, sauvé par Rosette, est adopté après la guerre par une famille américaine ; il est mort en 2015[9].
Les époux Chevallier et Francine Merlin, épouse Sanchez, qui l’ont mis à l’abri et caché, ont été honorés le 28 février 1993 par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem, recevant le titre de « Juste parmi les Nations »[10].
UN ENGAGEMENT POUR LA MÉMOIRE
Ida Rosenberg a consacré sa vie à préserver la mémoire des victimes de la Shoah, en particulier celles déportées depuis la France. Son expérience personnelle de déportation l’a conduite à s’intéresser aux rafles à Paris, à la déportation des Juifs français et au destin tragique des convois vers les camps d’extermination nazis.
Pendant des années, elle a conservé en elle les souvenirs de la déportation et a cherché à transmettre la mémoire de ceux qui n’étaient jamais revenus. Elle a collaboré avec des associations mémorielles et des institutions telles que le Mémorial de la Shoah à Paris et le musée commémoratif de l’Holocauste à Washington, contribuant à la collecte et à la préservation des témoignages de survivants.
Ida s’est également impliquée dans l’éducation, intervenant dans des écoles et des universités pour partager l’histoire de la Shoah et sensibiliser les jeunes générations à la nécessité de préserver la mémoire et de combattre l’antisémitisme.
Elle est morte le 26 septembre 1999, à son domicile de Caluire-et-Cuire, à l’âge de 75 ans.
Aujourd’hui, son témoignage et son histoire continuent de vivre, faisant d’elle un symbole de courage et de mémoire.
Le parcours d’Ida Rosenberg illustre de manière concrète la politique de persécution nazie. En tant que juive, elle a été arrêtée, déportée et enfermée dans des camps uniquement en raison de sa prétendue « race ». Elle a survécu, mais au prix de souffrances profondes, tant physiques que psychologiques, qu’aucun dossier médical ne peut mesurer. Son histoire rappelle que le nazisme n’est pas une abstraction : il a détruit des vies concrètes, brisé des familles et anéanti des destins. À travers Ida, c’est la voix de toutes les victimes de la Shoah que l’on entend. Se souvenir de son parcours, c’est refuser que de tels crimes se reproduisent et rester vigilant face à la haine, au racisme et à l’antisémitisme.
Biographie rédigée par Zeliha, Nohaila, Ines, Remi Selya, Lola, Zakaria, Johara, Amel, Sajida, Eva, Louis, Fanny, Zaccharia, Esteban, Margot, Justine, Léane, Clémence, Rafaëlle, Yanis, Furkan, Victor, Oriane, Lucas, Célia, Muhammed, de la classe de Mme Balthazard du lycée Jean-Victor-Poncelet à Saint Avold (Moselle).
Notes & références
[1] La naturalisation est enregistrée sous le numéro 22368 x 26.
[2] Comme indiqué dans un document du dossier SHD d’Ida Rosenberg, cote : 21 P 696 182 et le sien 21 P 532 708.
[3] La Tribune juive, 8 juillet 1938.
[4] Dossier SDH à Caen, 21 P 696 182
[5] Dossier SHD Caen Zeilik ROSENBERG, 21 P 532 708.
[6] Régine SKORKA-JACUBERT, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit, 2009.
[7] Mémorial de la Shoah, ROSENBERG Zeilik, 4 juillet 1944,
[8] ROSENBERG Zelik (sic) 21 P 532 708 et ROSENBERG née HERSZBAUM Golda 21 P 532 668 ; SHD Caen.
[9] Cf. CPRD Landes, Mont-de-Marsan, op. cit cprd-landes.org
[10] [10] Francine (Merlin) Sanchez a été nommée Juste parmi les Nations en 1993, à Yad Vashem. C’est elle, en 1942, qui a aidé à sauver le petit cousin Rodolphe de Rosa et Ida. « emprunté » le livret de famille de ses parents afin de permettre à Mlle ROSENBERG Rosette de passer en zone occupée pour récupérer son petit cousin Rodolphe qui était hospitalisé à Angoulême sous la surveillance des SS, qui avaient déjà déporté ses parents. Ce livret de famille comportait en plus du nom d’une jeune fille celui d’un petit garçon de 6 ans, ce qui permit à Mle ROSENBERG de repasser en zone libre après avoir « kidnappé » l’enfant ». yadvashem-france.org
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