Berthe GOLDFARB (1910-1944)
Voici la biographie de Berthe Goldfarb. Nous avons choisi de mêler fiction et événements réels afin de rendre notre travail plus accessible aux élèves. Nous n’avons pas pu nous résoudre à relater des faits juste… factuels.
Je m’appelais Berthe Goldfarb
« Il fait nuit. La lumière pénètre à peine par les petites fenêtres hautes aux barreaux métalliques. Il fait nuit et je suis terrifiée.
Je m’appelle Berthe. Berthe Perkan, épouse Goldfarb. Et je suis ici parce que je suis juive. Je n’ai pourtant jamais embêté personne, je ne suis ni dangereuse ni violente, j’ai toujours respecté la loi… Mais je suis juive.
Je n’ai jamais eu la prétention de réussir. j’ai eu une enfance plutôt tranquille et heureuse. Grâce à mes parents qui ont fui les pogroms en Russie à Odessa (Ukraine aujourd’hui). J’ai six frères et sœurs : Rebbeca, Samuel Roger, Charles, Raymond, Abraham et Sophie. J’aurais dû en avoir huit si Bernard et Rosalie n’étaient pas morts alors qu’ils n’étaient que des bébés. Les deux plus grands, Rebecca et Samuel-Roger, sont nés à Odessa, en Russie.
Puis il y a eu les pogroms, notamment celui 1905. Alors mes parents sont partis, ils sont venus se réfugier en France à Paris ; c’est là que je suis née en 1910. Mon père, selon le recensement parisien de 1936, était brocanteur.
Ils sont même devenus français en 1923. Et moi aussi, je suis française parce que je suis née sur notre terre d’accueil. Mais aujourd’hui cette terre d’accueil, elle nous déteste.
Et puis il y a eu Maurice. Il fabrique et vend des chapeaux et des vêtements sur les marchés. Il était beau. Très beau. Alors forcément j’ai fini par tomber amoureuse, nous nous sommes mariés, c’était en 1934. L’un des plus beaux jours de ma vie, j’étais si heureuse. Le mariage juif s’est tenu à la synagogue de la rue Notre-Dame-de Nazareth, dans le IIIe arrondissement, le dimanche 24 janvier. Très loin du 18e arrondissement. Mais c’est une si belle synagogue ! Nous nous sommes installés au 54 bis de la rue Ordener, dans le 18e arrondissement, au quartier près de la Porte de Clignancourt, où commençaient à s’installer beaucoup de Juifs fuyant la Russie.
L’entrée du 54 bis rue Ordener, Paris XVIIIe.
Photo personnelle
L’escalier intérieur et la cour du 54 bis rue Ordener, Paris XVIIIè.
Photo personnelle
Et puis il y a eu les enfants en 1935 d’abord, notre premier garçon, Georges et en 1938, Claude.
Les garçons sont rentrés à l’école, rue Ferdinand-Flocon : Georges au printemps 1939, juste avant le début de la guerre, et Claude en 1942.
L’école maternelle et primaire Ferdinand-Flocon, Paris XVIIIe.
Photo personnelle
J’aurais aimé avoir une fille et c’est finalement arrivé. Hélène est née en 1940, elle est si adorable avec ses petites boucles et ses yeux espiègles. Je n’ai pas pu la scolariser. Notre quartier, ainsi que le nord de Paris, a été bombardé par les Alliés, le 21 avril 1944 et l’école a fermé.
Souvent, les enfants jouent dans la petite cour de l’immeuble après l’école. Lorsqu’il fait très chaud l’été, ils aiment s’asperger avec l’eau de la fontaine qui se trouve au fond de la cour.
Elle est là avec moi, ma petite fille. Je sens ses mains qui s’accrochent à mes jambes. Je sens qu’elle se pose plein de questions, qu’elle ne comprend pas ce que nous faisons ici dans ce wagon sombre.
Il fait chaud, une chaleur insupportable. Certains vieillards sont déjà assis et montrent des signes de faiblesse. Nous ne sommes pourtant partis de Drancy qu’hier. Tout le monde s’interroge : où nous conduit-on ?
Et malgré la chaleur, j’ai froid. Très froid. Mais je ne le montre pas à Hélène, je ne veux pas qu’elle ait peur. Alors j’ai fait un pont avec mes mains au-dessus d’elle pour qu’elle ne soit pas écrasée par la foule qui vacille au gré des mouvements du train.
Une bétaillère. On nous a chargés dans une vulgaire bétaillère : comme si nous n’étions que des animaux et même moins que cela. Je sais qu’Hélène se retient et moi aussi, mais il faudra bien à un moment que nous satisfassions nos besoins naturels, là, au milieu de ces gens. Réserve-t-on ce sort à des animaux ? Je n’en suis pas sûre.
Le train s’arrête parfois alors certains jettent un coup d’œil par la petite fente tout en haut du wagon. Moi, je n’ose pas bouger, j’ai trop peur de perdre notre place à Hélène et moi. Mais ceux qui ont vu égrènent le nom des gares : Châlons, Metz, et nous voilà à Sarrebruck, en Allemagne. Jusqu’où vont-ils nous emmener à l’est ?
J’ai été arrêtée avec Hélène, au début du mois de juillet, le 6 juillet très précisément. Nous avons pourtant pris toutes les précautions mais ça n’a pas suffi. Nous étions dans la rue, revenant du lavoir. Il y avait une alerte au bombardement. Les policiers se sont approchés et nous ont demandé nos papiers. Évidemment, avec mon étoile juive sur la poitrine et ma carte d’identité, portant la mention juive, ils nous ont conduites au commissariat. Puis de là, on nous a remises à la gendarmerie allemande. À 23h30, nous sommes entrées dans le sinistre dépôt de la préfecture de police de Paris. Deux ou trois autres personnes avec une étoile jaune ont également remises aux policiers français. Tout le monde était mélangé à l’arrivée, des voleurs, des hommes et femmes amenés par la « Mondaine », la police des mœurs…
Heureusement, Claude et Georges n’étaient pas avec nous. Heureusement, depuis la disparition de leur père, je me suis arrangée pour qu’ils puissent être mis à l’abri.
Le lendemain à 15h, Hélène et moi avons été transférées au camp de Drancy par un policier français avec les personnes qui portaient aussi l’étoile jaune qui nous distingue.
La cité de la Muette est un énorme complexe de bâtiment. Je me souviens du bruit, de la promiscuité. A la fouille, on m’a pris tout ce que j’avais sur moi : juste 91 francs. Puis on nous a laissé là, à croupir. Nous avons été affectées à l’escalier 19, chambrée trois.
Hélène m’a demandé pourquoi les policiers nous ont arrêtées. Je n’ai pas su lui dire, je n’ai pas su lui dire que la seule chose qu’on nous reprochait, c’était notre religion. Elle ne sait même pas encore ce que c’est qu’une religion. Ce n’est qu’une enfant. elle n’a même pas encore l’âge pour entrer à l’école. Et pourtant elle a déjà fait un séjour en garde à vue. Quelle ironie !
Moshek Goldfarb.
Source familiale
Alors je lui ai dit que les policiers avaient des nouvelles de son père, Maurice. Maurice a été arrêté. C’était il y a longtemps. Le 20 août 1941. Il y a une éternité. Durant cette grande rafle de l’est parisien, ils n’avaient pris que des hommes. Hélène venait tout juste de faire ses premiers pas. J’ai frappé à toutes les portes, tenté d’avoir des renseignements par tous les canaux possibles. J’ai finalement réussi à obtenir quelques informations par Sarah Goldfarb, la femme de Mochek. Sarah est une connaissance de la mère de Maurice, Feidja Markowsky.
Mochek Goldfarb a été raflé en même temps que mon Maurice, sous les yeux de sa fille, Madeleine. Il s’est enfermé aux toilettes, tant la peur était forte. Sarah a fait monter Madeleine, pour qu’elle ne voit pas les policiers emmener son père. Puis, Mochek a été envoyé à Drancy. Sarah reçoit parfois des lettres de Mochek : il lui raconte les conditions de vie dans le camp. Elles étaient déplorables, bien pire que maintenant, et pourtant, c’est loin d’être convenable.
Lettre de Mochek Goldfarb, écrite depuis Drancy, à sa femme Sarah.
Source familiale
Grâce à Sarah, j’ai appris que Maurice a été emmené à Drancy, lui aussi, puis le 29 avril 1942, ils l’ont transféré au camp de Royallieu, à Compiègne. J’ai eu des nouvelles de lui jusqu’au 4 juin 1942. Puis plus rien. Cela fait deux ans que ce silence dure, interminable. J’ignore ce qu’il est devenu.
Alors j’ai dit à Hélène, que les policiers nous aidaient à le retrouver. Et cela a semblé la convaincre. J’aimerais être aussi naïve qu’elle.
Mais je sais. Je sais que nous allons là où il a été conduit, je sais aussi que là-bas loin, à l’Est, nous ne le retrouverons pas. Cela fait trois ans qu’ils me l’ont enlevé. Trois ans. C’est beaucoup trop long pour survivre là-bas, à « Pitchipoï », comme disent les enfants. Parce que Pitchipoï, « Pétaouchnok », ce n’est pas juste un trou perdu. Non, d’après certains, Pitchipoï désigne des camps dans lesquels on fait travailler les prisonniers. Certains racontent que le travail est si dur qu’on n’y survit pas plus de trois mois. Si c’est le cas alors, je ne reverrai pas Maurice. Je suis dévastée, mais je me console en me disant que je pourrai au moins le pleurer dignement sur sa tombe.
Mais je m’interroge. Si Pitchipoï est un camp de travail : que vont-ils faire d’Hélène ? Elle n’a pas encore quatre ans : je me demande bien quel type de travail elle pourra faire là-bas…
Peut-être y a-t-il des jardins d’enfants, pour que les petits puissent s’occuper pendant que leurs parents travaillent ? Je l’espère. Mais le comportement agressif de certains policiers et de ces soldats allemands, avec leurs chiens ; et les conditions de notre transport ; et les rumeurs qui circulent à Drancy et dans ce wagon me laissent peu d’espoir. Je ne veux pas croire que ce qu’ils disent est vrai.
C’est le matin du deuxième jour, il fait un peu plus frais aujourd’hui. Nous nous rapprochons encore de la Pologne. Nous avons quitté Gorlitz. Et la rumeur enfle. On va en Pologne !
Extrait du registre du convoi de déportation, portant les noms de Mochek Goldfarb et de Maurice Goldfarb. ©ITS. Bad Arolsen.
J’ai peur. Pas pour moi. Non, j’ai peur pour Hélène. J’ai peur qu’elle ne puisse jamais grandir. J’ai peur qu’elle ne soit jamais amoureuse, qu’elle n’ait jamais le cœur brisé qu’elle ne connaisse pas la joie d’avoir un enfant. J’ai peur pour Claude et pour Georges. Que vont-ils devenir sans père et sans mère ?
Nous voici arrivées. Les soldats en hurlant faisaient des files. Il faisait nuit, les lumières nous aveuglaient. Je tenais bien serrée la main d’Hélène. Alors, on nous a envoyées en direction du bout de la voie ferrée. On nous a fait descendre dans un vestiaire, en sous sol. J’étais tellement gênée de me déshabiller devant Hélène et devant tous ces gens que je ne connaissais pas. Puis nous sommes rentrés dans cette grande pièce sans fenêtre, pour prendre notre douche. Mais je ne vois pas d’eau couler. Non, mais il y a une légère odeur d’amande amère, qui irrite ma gorge. On nous a menti… Ce ne sont pas des douches normales. Je serre Hélène contre moi. Je vais mourir. Nous allons mourir. Comme Maurice, comme Mochek… Comme tous ces gens qui sont ici, avec nous. Simplement parce que nous sommes Juifs. Et j’ai peur pour ce monde qui est devenu fou. »
Stèle dédiée aux tout petits enfant juifs déportés, square Serpolet, Paris, XVIIIe
Le nom d’Hélène Goldfarb figure sur cette stèle. Photo personnelle
SOURCES :
- Archives de l’état civil de Paris (actes de naissances, décès, mariage).
- Archives du Service historique de la défense (dossier individuel de Berthe et Hélène Goldfarb)
- Décrets de naturalisation, Archives nationales,
- Archives du mémorial de la Shoah
- Archives ITS / Bad Arolsen
- Archives familiales et témoignages oraux des descendants de Moshek
- Photographies personnelles, prises lors de notre excursion à Paris en février 2026.
Les élèves et leur professeur remercient chaleureusement la famille de Berthe et Hélène qui nous ont permis de lire des documents familiaux et ont apporté leur précieux témoignages.
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