Hélène GOLDFARB (1940-1944)
Récit fictif d’Hélène Goldfarb
Je m’appelle Hélène, Hélène Goldfarb [1].
Mais je suis ou je ne suis pas Hélène Goldfarb ?
Et j’ai très chaud [2].
Soif aussi.
Mais le pire, c’est pipi. Et je n’ose pas demander.
Nous sommes tous et toutes debout, on ne peut pas s’asseoir. J’aimerais bien, mais ma maman m’a toujours dit qu’il fallait laisser les places assises aux personnes âgées… ou aux personnes malades… ou aux femmes enceintes… ou aux femmes tenant un bébé dans les bras.
Moi, je ne suis pas un bébé, je vais avoir quatre ans cette semaine.
Mais nous sommes tous et toutes debout, on ne peut pas s’asseoir. Alors, le pipi, il attendra !
Debout et serré.es. Il n’y a rien pour se tenir.
Moi, j’ai de la chance, je suis agrippée à ma maman. Elle a créé un petit pont au-dessus de ma tête : je suis entre ses jambes et chacun de mes bras enlace une de ses jambes. Comme ça, je suis toujours en train de lui faire un câlin.
Et même si j’ai trop chaud.
Moi, je suis contente, j’ai ma maman avec moi. En la tenant ainsi, j’ai l’impression d’être dans le métro : ça tangue, ça freine…
Le métro ? Bien sûr que je connais ! J’habite à Paris et je connais même mon adresse : 54 bis rue Ordener dans le 18 arrondissement [3] ! Ma maman et mon papa m’ont toujours répété qu’il fallait que je connaisse mon adresse par cœur ! Au cas où…
Je ne sais pas ce que veut dire éaukazoué…Mes Babouchka [4] et mes Dziadek [5] ont parfois des mots que je ne comprends pas surtout lorsqu’ils parlent entre eux [6] ou avec mes parents.
J’ai faim aussi.
Je ne sais plus quand on nous a donné à manger…peut-être hier, peut-être avant-hier. Que de la soupe…mais pas souvent [7].
Avant de prendre le bus qui nous a emmenées à la gare [8], nous avons dû attendre dans l’escalier 19 toute la nuit [9]. J’ai dormi sur les genoux de Maman. Il y avait beaucoup de monde. Des gémissements, des prières (je crois). Je n’ai pas pleuré.
Avant l’escalier, nous étions dans un grand dortoir, au 3e étage. Ça sentait vraiment mauvais. Peut-être que moi aussi, je sens mauvais : je n’ai pas changé d’habits au moins depuis…
Dans le wagon, il n’y a pas de siège. Mais il y a un seau. Rempli. Beurk, du caca et du pipi. Et puis, ça déborde, et puis, ça n’arrête pas de faire flic-flac.
J’ai chaud.
Heureusement que nous sommes près de la seule de la fente d’aération. Nous avons un peu d’air. Pas beaucoup mais un peu.
Il y en a un monsieur qui m’a regardée : il avait un sourire triste alors je lui ai fait un signe de la main. Il a regardé ailleurs.
Je commence à ne plus me souvenir d’avant. Le visage de mes frères commence à devenir flou. Mais le pire, c’est mon papa. Maman a dit qu’il était parti travailler [10]. Moi, je l’attends toujours.
La dernière fois que j’étais dehors, c’était avec Maman au lavoir [11]. J’adore aller au lavoir. Enfin avant… je crois. En tout cas, ce soir-là, Maman m’a dit de ne pas faire de bruit parce que nous n’avions pas le droit d’être là : c’était la loi [12]. Nous ne sortons pas beaucoup. Claude et Georges jouent à cache-cache, ailleurs [13]. Selon Maman, je suis trop petite pour un si grand cache-cache. Ils sont partis. Papa est parti. Nous jouons aussi, mais que toutes les deux.
Ce soir-là, très tard, Maman a dit : « Sois silencieuse, reste près de moi, nous allons au lavoir ». Des étoiles jaunes [14] dans la nuit. Les rues étaient désertes, mais quelques ombres longeaient les murs. Comme nous.
Je suis grande. J’ai compris. Il y a des méchants dans la rue.
Et ils nous ont attrapées. Sur la place publique. En sortant du lavoir. Ils ont beaucoup crié. Poussé. Frappé. Ils ont hurlé des mots, mais je ne les ai pas compris. Maman m’a tenue contre elle, m’a enveloppée de ses jupes. Elle me cachait le regard, mais j’ai tout entendu. J’ai senti le corps de Maman trembler : elle ne pouvait plus s’arrêter. Et moi, j’ai eu très peur, car le rempart était fragile.
Ce n’était pas une rafle [15]. Maman m’a soufflé, plus tard, au poste de Police [16], que l’on aurait peut-être été dénoncées. C’est ce qui était arrivé à Moschek [17], un ami de ma grand-mère Feiga. C’est à ce moment-là que les grands jeux de cache-cache avaient commencé…
Nous avons dormi au dépôt de la préfecture de police, par terre. Il y avait des barreaux. J’avais tellement sommeil. J’avais tellement faim. J’avais tellement chaud. Je ne sais plus si j’avais encore peur.
Le lendemain, nous avons pris un petit car avec des policiers et nous avons traversé Paris : je regardais par la fenêtre, mais nous étions invisibles. « Même pas un regard » a dit Maman, d’une voix qui m’a brisé le cœur. Nous sommes arrivées à Drancy dans l’après-midi et nous avons dû rester assises jusqu’à ce que les policiers français nous disent (crient ?) de descendre. Ils nous ont accompagnées jusqu’à la grille d’entrée, puis sont repartis. « Le service des effectifs » [18] a donné le numéro d’un dortoir et a pris tout l’argent de Maman [19] !
Fatiguée, elle a juste toisé ces hommes – enfermés comme nous, sales comme nous, maigres comme nous – a signé et m’a attrapé la main.
Drancy ? Je connais. Maman lisait et relisait les cartes que Papa écrivait [20]. Elle les rangeait ensuite dans une boîte à biscuits en fer blanc. C’était rigolo, les mots sentaient le gâteau, le sucre. Maman avait toujours le sourire gourmand dès qu’elle nous en lisait des passages. Et puis ça s’est arrêté. Plus de cartes. Plus de sourire. Que de l’attente. Et Papa n’est jamais revenu. Ni le papa de Papa [21]. Ils ont tous les deux habité ici.
Nous avons longtemps espéré. Puis, un jour, un gendarme français nous a dit : « Ouste, allez-vous-en, demandez à l’UGIF [22], laissez-nous faire notre travail ! ».
Il n’y a jamais eu de réponse.
La vieille dame à côté de moi ne bouge plus.
Un vieux monsieur n’arrête pas de gémir qu’il a perdu ses lunettes.
Ma robe est souillée : plus de place dans le seau. Je ne suis pas la seule. Personne n’a pu se retenir aussi longtemps, même ma maman chérie.
Elle a beaucoup pleuré.
Elle a beaucoup prié.
Beaucoup de silence.
J’ai la langue gonflée.
Le bruit des roues sur les rails seulement.
Beaucoup d’arrêts sans jamais sortir.
J’ai soif, soif, soif !
J’ai les lèvres qui saignent.
Mes joues, dans ma bouche, collent.
Mal de gorge.
Toujours dans les bras de Maman.
Je suis ou je ne suis pas Hélène Goldfarb ?
Soudain, un arrêt brutal. La porte du wagon qui s’ouvre.
La lumière qui fait mal, mal, mal.
Des cris, des mots que je ne comprends pas.
Maman ne me lâche pas. Elle ne m’a jamais lâchée. Ma Maman…
Des aboiements. Des chiens qui tirent sur des laisses.
La lumière qui fait mal, mal, mal.
Tout le monde descend.
Tout le monde ?
Je regarde derrière moi : que des personnes âgées, des femmes, des enfants. Dans l’obscurité, je ne les voyais pas. Je les ai entendu.es…au début.
Nous mettons notre main devant les yeux. Il fait nuit mais le quai est éclairé.
Pourtant, nous ne sommes pas dans une gare [23].
Les wagons déversent un flot immense de personnes. On doit être au moins…mille [24] !
Quand Maman nous disait, avant de nous endormir, mes frères et moi, « Je vous envoie mille baisers pour la nuit ! », nous savions que le dernier baiser nous atteindrait lorsque mes frères se lèveraient pour partir à l’école.
Mille qui titubent, s’accrochent.
Moi, je trébuche : j’ai perdu une de mes chaussures en descendant.
Maman essaie de me porter pour m’éloigner des chiens, mais elle n’a plus de force.
Il y a des hommes en pyjama qui nous demandent de laisser nos valises…qu’on les retrouverait plus tard.
La valise de Maman est toute petite. Elle l’a trouvée à Drancy avant de partir.
Elle inscrit nos noms à la craie qu’elle a trouvée par terre. Chacun.e note son nom. « C’est important un nom », disait Grand-père Chaïm.
Les hommes en pyjama ramassent tout, les hommes en uniforme font des signes en hurlant : un rang d’hommes, un rang de femmes et d’enfants, de vieillards.
La main de Maman, humide et moite, dans la mienne.
Je lève la tête, il neige. De la neige noire ? Un pays que personne ne connaît ? Ça existe ? Mais bon, cette neige s’accroche partout : sur ma robe, sur mes cheveux. Elle refuse de fondre, même sous mes doigts : je ne l’aime pas. Et puis, ça ne sent pas très bon…une odeur de cuisine brûlée, ça pique dans la gorge.
Autour de nous, il y a deux grosses usines avec des cheminées qui fument. Il fait pourtant nuit, les gens travaillent encore ?
Nous sommes poussées dans un grand vestiaire. La grosse maison avec une des cheminées nous a avalé.es.
Nous devons nous déshabiller. Il y a des patères pour déposer nos habits.
Se déshabiller ? Mais, je n’ai jamais vu ma maman toute nue !
Je m’accroche à sa jambe. Tous les enfants s’accrochent aux jambes de leur mère. Parce que c’est toujours solide une jambe de maman. Même quand une tempête se lève. Surtout quand une tempête se lève.
« Ce n’est qu’une douche », nous ont assuré les hommes en pyjama.
La salle pour se laver est très grande, mais l’on doit se serrer.
Se serrer ?
Pour se laver ?
Des mères se mettent à crier, à attraper leurs petits dans les bras. Certaines supplient, tentent de retourner vers la porte d’entrée.
Ma maman a désormais la force de me soulever. Elle ne me quitte pas des yeux. « Je t’envoie mille baisers ! » me dit-elle calmement.
Des petits ronds de lumière apparaissent au-dessus de nos têtes [25].
Je suis ou je ne suis pas Hélène Goldfarb ?
Je suis Hélène Goldfarb.
Après la guerre, faire exister Hélène dans la mémoire de la Shoah
Le 16 septembre 1946, Feiga Goldfarb dépose un dossier pour faire obtenir la régularisation de l’état civil d’un « non rentré ». Elle indique qu’Hélène a été arrêtée sur la « place publique », le 6 juillet.
Feiga habite 35 rue de la Briche à Saint-Denis. Après la mort de leurs parents, elle est devenue la tutrice des deux frères survivants d’Hélène, Georges (né en 1935) et Claude (née en 1938) Goldfarb.
L’acte de disparition d’Hélène est émis le 19 avril 1947.
Georges Goldfarb, demeurant 11 boulevard Gallieni à Villeneuve-Saint-Georges, reçoit le 12 janvier 1955 l’information que l’acte de décès à l’état civil du 18e d’Hélène portera la mention « Mort pour la France ».
Le nom d’Hélène est gravé sur le mur des noms du Mémorial de la Shoah ; celui de l’année 1944, à côté de celui de sa maman.
SOURCES
[1] Hélène Goldfarb, née le 05/08/1940, au 170 bd Ney Paris 18e à l’hôpital Bichat.
[2] Déportée le 31/07/1944, dans le convoi 77 SHD / DAVCC / Caen. Dossier 21 P 33.647
[3] En 1944, Hélène habite avec sa famille au 54 bis rue Ordener Paris 18e, dossier loc. cit.
[4] Les grands-mères d’Hélène sont respectivement Feiga Goldfarb, née Markovsky, et Marie Perkan, née Movckovitch / Moschovitz / Moskovitz / Moscovitz, en Bessarabie.
[5] Les grands-pères d’Hélène sont Chaïm Goldfarb et Maurice (Moschek) Perkan, né à Odessa, mort à Paris 18e, en 1942, à l’âge de 62 ans. archives de Paris. Il était brocanteur et vivait en 1936 rue Frédéric Schneider, dans le 18e, près de chez Berthe et Maurice Goldfarb ; source état civil de Paris, et Filiae.
[6] Feiga est née en Pologne, Marie en Russie (actuelle Ukraine). Chaïm et Maurice sont nés respectivement en Pologne et Russie (actuelle Ukraine).
[7] Conditions de vie à Drancy, Mémorial de la Shoah.
[8] Gare de Bobigny.
[9] Conditions de vie à Drancy, Mémorial de la Shoah. Les conditions de vie ont changé entre l’année 1942 et l’été 1943, date à laquelle Aloïs Brunner a pris le commandement du camp. C’est l’UGIF qui est responsable de l’alimentation des détenus, de leurs vêtements. Le service médical, indigent, est assumé par des médecins juifs internés.
[10] Arrêté le 23/08/41, déporté le 05/06/1942. Drancy puis convoi n°2 pour Auschwitz.
[11] DAVCC Caen. Hélène et sa mère sont arrêtées le 6 juillet 1944, pour être sorties du lavoir alors qu’il y avait une alerte.
[12] Lois de 1940 restreignant les libertés de toute personne de confession juive.
[13] Georges et Claude deviennent des enfants cachés, selon des sources familiales.
[14] Port de l’étoile jaune rendu obligatoire par la loi du 29/05/1942.
[15] La Gestapo (SD/Sipo). Le SSAJ (Service Spécial des Affaires Juives, dit « brigade Permilleux ») : une brigade de la police judiciaire créée par René Bousquet pour traquer les Juifs pour le compte de la Gestapo, qui jusqu’en août 1944 arrêta plus de 5 000 personnes. Des délations transmises à la Gestapo ou aux RG, qui déclenchaient des arrestations ciblées. Des contrôles d’identité nocturnes par des équipes mixtes franco-allemandes. Et avec l’appui non négligeable de la Milice, surnommée la Gestapo française.
[16] Postes de police possibles dans le 18e arrondissement : Le commissariat central du 18e arrondissement se trouve au 79 rue de Clignancourt, 75018 Paris ; le commissariat de secteur au 32 rue de l’Évangile (commissariat Hébert), dans la partie nord du 18e. Elles sont emmenées par la gendarmerie allemande au dépôt de la préfecture.
[17] Moschek Goldfarb, né en Pologne le 25/02/1898 à Parysow, sources familiales.
[18] Aloïs Brunner mit en place une nouvelle administration germanophone dont Robert-Félix Blum, Georges Schmitt et Emmanuel Langberg étaient les représentants. En pratique, ce sont des internés juifs désignés — le « service des effectifs » — qui remplissent concrètement les formalités d’accueil.
[19] Archives nationales / Mémorial de la Shoah, fiche de fouilles du 7 juillet 1944 : Berthe Goldfarb a déposé 91 francs en rentrant à Drancy, soit l’équivalent de quelques euros.
[20] En 1941/42, les détenus avaient le droit d’écrire des cartes à leurs familles afin de demander du linge et autres nécessités. Cela passait par La Croix-Rouge française tous les 15 jours environ. Recherches personnelles. Cf. « C’est demain que nous partons. » Lettres d’internés, du Vel d’Hiv à Auschwitz, exposition de mars 2022 au Mémorial de la Shoah de Drancy, billetterie.memorialdelashoah.org
[21] Goldfarb Chaïm, beau-père de Berthe et grand-père d’Hélène, né le 20/09/1879 à Parysow (Pologne), déporté le 25/03/1943 à Sobibor, convoi n°53. Il demeurait également dans le 18e arrondissement, 17 rue Nicolet.
[22] UGIF : Union Générale des Israélites de France. L’UGIF, fondée par les Autorités d’occupation, ont remplacé toutes les associations et organisations juives d’avant-guerre, qui ont été officiellement dissoutes et interdites. En étroit contact avec les Allemands, elle est chargée de l’aide aux démunis, de gérer des maisons d’enfants à Paris et en Province. Sa proximité avec les autorités allemandes a valu à ses dirigeants de passer devant un jury d’honneur après la Libération. De nombreuses personnes l’ont mise en cause notamment pour les rafles des maisons d’enfants des 22 et 24 juillet 1944. Plus de 250 enfants et adolescents se sont ainsi retrouvés ans le même train pour Auschwitz que Berthe et Hélène, le convoi 77.
[23] En 1944, les travaux d’Auschwitz ont permis de prolonger les rails jusqu’à Birkenau.
[24] Le nombre de déporté-es du Convoi 77 est de 1306 personnes, âgées de 15 jours à 87 ans.
[25] Cheminées à couvercle dans le plafond pour permettre au gaz toxique Zyklon B d’être diffusé. Ce dernier ne pouvait être efficace que s’il y avait dans la pièce une chaleur suffisante.
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