Irène HENDLER (1937-1944)
Photographie présumée d’Irène Hendler au centre UGIF de Louveciennes en 1944 (©Mémorial de la Shoah, collection Serge Klarsfeld).
Une famille d’immigrés polonais à Metz
Irène Hendler est une jeune fille de confession juive née le 3 décembre 1937à la maternité Sainte-Croix de Metz. Elle est la fille d’Abraham-Jacob, dit Jacques, HENDLER, qui est né le 24 octobre 1884 à Nowy Targ, près de Cracovie, en Pologne. D’après sa fiche domiciliaire, il a immigré en France le 18 octobre 1928 et était menuisier. Jacques a d’abord été marié à Julie Kaufmann, née en 1888 à Cracovie. Julie meurt le 29 février 1936 à Freyming, en Moselle, tout près de la frontière allemande.
Dès le 22 octobre suivant, Jacques se remarie à Metz avec Emma Ellert, une couturière. Beaucoup plus jeune que son mari, puisqu’elle est née le 14 octobre 1913 à Mannheim, en Allemagne. Emma quitte alors le domicile de sa mère, rue de l’Arsenal, pour celui où son mari réside depuis le mois d’avril : 31 rue des Tanneurs. C’est à cette adresse que vit le couple lorsqu’Irène naît en décembre 1937. Quelques semaines plus tard, au tout début de 1938, la famille déménage pour le 30, puis le 44 rue du Champé, probablement pour un logement plus grand.
Fiche domiciliaire de Jacob Hendler, qui permet de le suivre dans ses changements d’adresse (©Archives municipales de Metz).
Acte de mariage d’Abraham Jacob Hendler et Emma Ellert. On note que les deux époux savent signer et qu’un contrat de mariage a été rédigé chez un notaire de Metz. Le nom Ellert est inscrit avec un seul « l », mais Emma l’écrit avec deux. (©Archives municipales de Metz).
Rubrique de l’état-civil du journal Le Lorrain de décembre 1937 annonçant la naissance d’Irène.
La mère d’Irène, Emma, est le cinquième et dernier enfant de Jérémie (Jacmiaz) Ellert et de son épouse Rosa ou Rozka Zucker.
L’aîné, Israël et la deuxième, Elsa Rifka (dite également Esther), sont nés à Bendzin, au sud de la Pologne, lui en 1904, elle en 1908. Les deux suivants ont vu le jour à Lodz (un important centre textile de Pologne), Paul/Maurice en 1910 et Jules en 1911. La famille Ellert a donc dû quitter la Pologne pour l’Allemagne entre 1911 et octobre 1913 et, d’après sa fiche domiciliaire, elle est arrivée à Metz en novembre 1922.
Jérémie, né en 1876, est d’abord venu seul à Metz, en avril 1922. Il exerce la profession de tailleur, mais il meurt le 5 mars 1931 à Metz. Ses fils Israël et Maurice sont aussi tailleurs. En 1926, Israël a eu avec Nelly Lang un fils prénommé Henry. En 1936, Israël part s’installer à Charleville, dans les Ardennes, où il épouse civilement Nelly. Paul semble avoir toujours vécu avec sa mère et son frère Jules, qui exerce la profession de coiffeur. Quant à Esther, elle épouse en 1928 à Esch-sur-Alzette, Samuel Mayer Schwartzmacher, ouvrier né à Varsovie en 1897. Le couple vit à Luxembourg-ville et reste sans enfant. D’après l’association Memoshoah du Luxembourg, le couple est déporté par le premier convoi parti du Luxembourg le 16 octobre 1941 en direction du ghetto de Lodz, où furent entassés de nombreux Juifs de Pologne et de pays avoisinants. Ceux qui ne sont pas morts de faim ou de mauvais traitements ont été tués dans des camps comme le Centre d’extermination de Chełmno ou Auschwitz. Ni Esther ni son mari ne sont revenus.
Fiche domiciliaire de Jarmiaz, dit Jérémie, Ellert
(©Archives municipales de Metz).
Arbre généalogique de la famille d’Irène, avec les convois de déportation.
On ignore tout de la courte vie d’Irène à Metz, si ce n’est qu’elle vivait près de sa grand-mère maternelle et de ses oncles Maurice et Jules.
À la date du 28 mai 1940, la fiche domiciliaire d’Abraham/Jacob indique « nach Frankreich » (pour la France). C’est donc probablement après le déclenchement des hostilités en mai 1940 que la famille quitte Metz. On retrouve se trace en Charente-Inférieure (aujourd’hui Charente-Maritime), où beaucoup de Messins ont trouvé refuge depuis septembre 1939. Toutefois, une mention est ajoutée qu’ils habiteraient au 38 rue des Gau ( ?), d’après un rapport (le reste de la phrase est illisible). Serait-ce l’adresse qu’ils ont indiquée quand ils se sont fait recenser en tant que juifs ?
La famille réfugiée à La Rochelle (mai-novembre 1940)
Les archives départementales de Charente-Maritime conservent plusieurs fiches de recensement montrant la présence de la famille Hendler, ainsi que celle de Rosa et de ses deux fils, Maurice et Jules, à La Rochelle. En effet, suite à l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940, toutes les personnes de religion juive de la zone occupée doivent se faire recenser. Mais la loi du 3 octobre 1940 (le premier « statut des Juifs ») précise qu’est considérée comme « juive toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents si son conjoint est lui-même juif ». Et ce même si les personnes ne sont pas pratiquantes ou converties à une religion.
Le premier des documents que nous avons consultés date du 16 octobre 1940. Il indique qu’Irène et ses parents habitent 9 rue de l’Échelle-Chauvin, sa grand-mère et ses oncles vivent non loin, au 38 rue Saint-Louis. Un « état des Juifs de nationalité étrangère en résidence à La Rochelle », en date du 7 novembre 1940, précise que le père d’Irène et sa grand-mère ont fait des demandes de renouvellement de la carte d’identité d’étranger. Pour la grand-mère, elle a été faite à Ferrières d’Aunis le 16 juin. Cela laisse supposer que la famille est d’abord passée par ce village avant de s’établir à La Rochelle. On note que Jacob a fait une demande de renouvellement de sa carte le 19 juin à La Rochelle, et que, comme sa belle-mère, il n’a qu’un récépissé à présenter. Les frères d’Emma, Maurice et Jules, ne figurent pas sur cette liste où sont inscrites 25 personnes de diverses origines (turque, roumaine, réfugié russe, lithuanienne, mais essentiellement polonaise). Irène, née en France, n’est pas répertoriée comme « étrangère ». 383 Juifs ont été recensés dans l’arrondissement de la Rochelle.
Recensement des Juifs de La Rochelle du 16 octobre 1940
(©Archives départementales de Charente-Maritime, 15W6).
État des Juifs de nationalité étrangère en résidence à La Rochelle du 7 novembre 1940 (©Archives départementales de Charente Maritime, 15W10).
Un autre document, « état des Juifs ayant laissé La Rochelle », date du 17 décembre 1940. Il indique que, comme tous les Juifs listés à La Rochelle, à l’exception de ceux qui sont partis de leur « plein gré » ou sont « partis furtivement » en zone libre et une personne décédée, toute la famille Hendler / Ellert a été « dirigée sur Angoulême » le 23 novembre, soit 15 jours après le recensement des Juifs étrangers à la Rochelle. Cette fois, Irène figure sur la liste, de même que ses deux oncles. La dernière adresse des Hendler à La Rochelle était au 27 rue Brave-Rondeau. Les Ellert étaient restés rue Saint-Louis. On ignore de quel type d’hébergement disposaient les familles et qui réglait le loyer.
C’est sur ordre des autorités allemandes que toutes les familles juives ont été expulsées du littoral en novembre 1940. M. Gérald Sim, professeur d’histoire à La Rochelle a trouvé aux archives départementales de Charente-Maritime un dossier consacré à cette expulsion. Le 21 novembre, le préfet adresse à la Kommandantur la liste des étrangers devant quitter le département le 23 en direction de la Charente ou de la partie de la Dordogne qui lui est rattachée.
En effet, en application des consignes de collaboration décidées par le régime de Vichy, le préfet de la Charente-Inférieure avait dûment envoyé au responsable de la Feldkommandantur la liste des « Polonais devant quitter le Département samedi 23 courant ». Cette liste ne comporte pas que des noms de Juifs, une femme se présentant comme « religieuse ». L’oncle Jules est indiqué comme arrivé à La Rochelle le 19 juin 1940.
En raison de sa situation géographique privilégiée, le port de La Rochelle est un enjeu stratégique pour l’armée hitlérienne. Dès avant l’armistice, la ville est bombardée et dès le 23 juin occupée par les nazis. Bien qu’il y ait peu de Juifs dans cette ville, la préfecture organise un « service des Affaires juives », dont les archives ont subsisté.
En 1941, la zone est placée en « zone interdite » (littoral) pour les « évacués » et les « réfugiés ».
Courrier du 21 novembre 1940 du préfet de Charente-Inférieure à la Kommandantur et extrait de la liste des étrangers devant quitter le département le 23 novembre 1940. (©Archives Départementales de Charente-Maritime, 25W99).
La famille déplacée à Saint-Antoine-Cumond (1940-1942)
C’est dans le petit village de Saint-Antoine-Cumond, dans le quartier du Moulin Neuf, en Dordogne occupée que la famille passe les deux années suivantes. Nous n’avons pas de renseignements précis sur ses conditions de vie durant cette période. Il est probable qu’elle partage la même maison avec la mère et les deux frères d’Emma. Dans le même quartier, se trouve une autre famille Ellert originaire de Metz et probablement apparentée à celle de la mère d’Irène. Israël et Tauba ont trois enfants, Max, Marguerite et Colette.
Découverte d’une photo et identification des personnes
Grâce à madame Monique Hedacq, de Pau, nous avons reçu récemment cette photographie issue d’un album « Genially » consacré par Zelda Sokolowski à l’histoire de sa grand-tante, Régine Szmidt. Régine est née en 1938 à Metz et, avec sa famille, elle a aussi vécu à Saint-Antoine-Cumond. Cette photo date de l’été 1942 et, d’après Guy Peyronnet issu du village voisin de Festalemps, elle a dû être prise au lieu-dit Porcherac, lieu habituel de baignade des enfants dans la rivière Dronne.
Alain Brunwasser a reconnu sa mère, Marguerite Ellert, deuxième à partir de la gauche, et son oncle Max, le grand jeune homme à droite. Régine est tout à droite, elle tient la main de sa mère. Il nous semble que c’est la même petite fille que sur la photo de Louveciennes qui tient l’autre main de Mme Szmidt. Ce serait donc Irène, et elle était probablement amie avec Régine. L’album « Genially » montre d’autres photos de la famille Szmidt pendant les deux années passées à Saint-Antoine. Elles témoignent d’une vie familiale qui se poursuit de façon quasi-normale avec des fêtes et des moments de loisirs, notamment pour les enfants. On suppose donc qu’il en était de même pour la famille Hendler.
Photo de baignade prise à Saint-Antoine-Cumond à l’été 1942 (©Collection de la famille Szmidt) https://view.genially.com/66114b12d3eeb700142d2298.
Grâce à Corine Kalifa, du Comejd (Conseil National pour la Mémoire des Enfants Juifs Déportés), nous disposons de plusieurs lettres conservées au CAHJP (Archives centrales de l’histoire du peuple Juif) de Jérusalem qui ont été citées par l’historien Paul Lévy dans son livre Élie Bloch : être Juif sous l’Occupation[1].
Au printemps 1942, plusieurs demandes d’aide ont été adressées au rabbin Élie Bloch par plusieurs réfugiés juifs depuis Saint-Antoine-Cumond et le camp de Rouillé (dans la Vienne). Ancien rabbin de la jeunesse à Metz, le rabbin Élie Bloch est réfugié à Poitiers au début de la guerre, d’où il apporte toute l’aide qu’il peut à ses coreligionnaires lorrains[2]. Grâce à ces lettres et au témoignage écrit de Marguerite Ellert transmis par son fils Alain Brunwasser, on apprend que tous les hommes juifs du Moulin Neuf ont été accusés de se livrer au marché noir et ont été internés au camp de Rouillé le 13 novembre 1941. Parmi eux, se trouvent Abraham/Jacob Hendler, Jules Ellert et Israël Ellert, leur lointain cousin et père de Marguerite. Une première lettre est écrite par Emma et sa mère le 19 février. Elle explique être alitée après être tombée sur la route. D’après elle, le mercredi précédent, M. Brokovnik, un des internés, a pu sortir du camp et rentré au Moulin Neuf grâce à l’intervention du rabbin. Elle s’étonne que des hommes plus âgés soient encore internés. Elle lui demande donc d’intercéder en faveur de son mari et de son frère Jules, qui souffre d’épilepsie. Elle explique aussi que l’allocation de réfugié qu’elle perçoit est sa seule ressource et qu’elle ne peut plus envoyer de colis. Il semble que cette demande ait abouti pour Abraham/Jacob puisque le 31 mars, un des internés, Jankel Frajermann, écrit au rabbin depuis le camp. Il explique que « Monsieur Hendler » lui a indiqué des démarches à effectuer en vue de la libération des cinq hommes encore détenus. Le 18 avril suivant, c’est la mère d’Emma qui écrit à nouveau au rabbin pour demander la libération de son fils Jules. Elle dit avoir fourni un certificat, peut-être en relation avec ses crises d’épilepsie. Jules a probablement été libéré, car il fait partie des déportés du convoi n°8 parti d’Angers le 20 juillet 1942. Il devait alors être en visite chez son frère aîné Israël, réfugié dans cette ville avec sa femme Nelly et leur fils Henri. Tous ont été déportés par ce même convoi.
Lettre d’Emma Hendler et de Rosa Ellert au rabbin Bloch le 19 février 1942
(©CAHJP, P89b).
Lettre de Jankel Frajermann au rabbin Bloch, le 31 mars 1942, qui évoque la libération de « M.Handler » pour demander au rabbin d’intercéder en sa faveur ; (©CAHJP, P89b).
Lettre de Rosa Ellert au rabbin Bloch, le 18 avril 1942, en faveur de la libération de son fils Jules, détenu au camp de Rouillé. (©CAHJP, P89b).
Dans son courrier au rabbin Bloch, Emma n’indique pas qu’elle attend un deuxième enfant. L’absence de son mari doit être d’autant plus inquiétante pour elle, et cela a pu jouer en faveur de la libération d’Abraham. C’est à l’hôpital Beaulieu d’Angoulême qu’elle accouche d’Elisa le 14 juillet, soit à plus de 50 kilomètres de Saint-Antoine-Cumond. Le parcours d’une telle distance se justifie-t-il par une grossesse difficile ? Cet événement a-t-il été heureux, sachant que quelques jours plus tard, Jules, Israël, Nelly et Henri sont déportés depuis Angers ? Comment se passent les premiers mois de la vie d’Élisa alors que toute la famille doit vivre dans l’inquiétude et sans doute l’angoisse en l’absence de toute nouvelle des disparus ? Emma et sa mère sont-elles informées du décès « d’un probable arrêt cardiaque » de Jules à Auschwitz le 26 septembre suivant ?
Copie intégrale de l’acte de naissance d’Elisa Hendler, née le 14 juillet 1942, à Angoulême. (©Archives municipales d’Angoulême).
Acte de décès de Jules Ellert à Auschwitz le 26 septembre 1942, établi le 4 janvier 1955 d’après les archives retrouvées du camp d’Auschwitz. (©Archives ITS / Bad Arolsen).
Le 9 octobre, Emma, Abraham/Jacob, Elisa, Maurice, Rosa et probablement Irène sont arrêtés lors de la grande rafle qui concerne tous les Juifs étrangers de Charente et Dordogne occupée. Ils sont transférés à la Salle Philharmonique d’Angoulême, qui sert alors de prison, avec plus de 400 autres Juifs. À Saint-Antoine-Cumond, une stèle rappelle le nom de toutes les personnes arrêtées.
Stèle commémorative de Saint-Antoine-Cumond.
La famille disloquée par la rafle d’Angoulême (octobre 1942)
Irène étant la seule de toute sa famille à être de nationalité française, elle a pu échapper à l’arrestation, comme les autres enfants juifs en résidence surveillée à Saint-Antoine. Il est aussi possible qu’elle ait été arrêtée, mais « libérée » très vite sur présentation de ses papiers le 11 octobre. Elle quitte alors définitivement les siens.
Les Archives nationales conservent les fiches d’internement à Drancy de tous les membres de la famille, y compris celle d’Élisa – qui n’a que trois mois. Celle d’Emma est particulièrement intéressante. Elle mentionne une nationalité « allemande » (alors qu’elle est de nationalité polonaise sur le recensement de La Rochelle) et son numéro de matricule, le 31.344, qui suit celui d’Élisa, le 31.343. Elle précise qu’elle est arrivée d’Angoulême (et non de Poitiers, comme c’est indiqué par erreur) le 16 octobre, comme la grande majorité des personnes arrêtées lors de la rafle. Mais contrairement à eux, les Hendler-Ellert ne sont pas déportés par le convoi 40 du 4 novembre. Au dos de la fiche d’Emma, il est mentionné en effet qu’elle est « évacuée » vers l’hôpital Rothschild le 10 novembre. Le registre de l’hôpital conservé aux archives de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris confirme son arrivée et celle d’Élisa à cette date. Cet hôpital était spécialisé dans l’accueil de femmes enceintes ou venant d’accoucher. La santé d’Emma ou celle d’Élisa était peut-être mauvaise et a dû justifier cette hospitalisation. Ou a-t-elle bénéficié de cette mesure aussi étonnante qu’absurde et cruelle qui a maintenu parfois des mères et leurs bambins à la maternité Rothschild jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de cinq ou six mois, date fatidique qui signe le renvoi de la mère et de l’enfant à Drancy pour faire partie du prochain convoi de déportation[3] ?
Est-ce cela qui a permis à Abraham/Jacob, Rosa et Maurice de ne pas être déportés par le convoi 40 ? La mère et la fillette retournent à Drancy le 22 février 1943. Le registre de l’hôpital précise qu’elles sont « sorties par la préfecture ». La mention « TAA 25 mars » sur la fiche signifie « transférée aux autorités allemandes », autrement dit déportée (elle figure au dos de la fiche et peut donc être postérieure à la libération du camp de Drancy). Toute la famille est en effet déportée par le convoi 53, qui est l’un des quatre seuls à partir de Drancy vers le centre de mise à mort de Sobibor (dans l’est de la Pologne).
Fiche d’internement d’Emma Hendler à Drancy (©Archives nationales).
Registre des admissions de l’hôpital Rotschild (©Archives de l’APHP, 709W50).
Le destin d’Irène
Après sa sortie de la Salle Philharmonique, Irène fait partie de la vingtaine de fillettes prises en charge dans un premier temps par la communauté des sœurs du Bon Pasteur d’Angoulême, comme Régine et Paulette Wietrzniak. Elle y reste jusqu’au 15 décembre où, à la demande du rabbin Bloch, elle est confiée à une famille juive française, les Lambert. C’est grâce aux élèves de Mme Boelle, du lycée Fabert de Metz, que nous disposons de cette dernière information. Ils nous ont en effet communiqué un courrier de Régine Breidick, la secrétaire du rabbin Bloch, accompagnant la liste des enfants juifs français placés dans des familles juives françaises dans toute la Charente à la date du 1er juin1943. Cette liste est établie en vue de leur transfert à Paris. Selon Gérard Benguigui, historien spécialiste de la rafle d’Angoulême, la famille Lambert domiciliée au 11 rue de la Mutualité comprenait six femmes, Aline (née Bloch, en 1891, en Pologne) et ses filles : Andrée, Ginette et Josette, ainsi que Berthe (née en 1872) et Blima (née en 1896). Elles étaient originaires de l’est de la France et ont toutes été arrêtées et déportées en février 1944, par le convoi 68.
Registre de la Communauté du Bon Pasteur d’Angoulême, avec le calcul des sommes dues pour la pension. (©Archives de la Communauté du Bon Pasteur)
Courrier de Régine Breidick du 1er juin 1943 accompagné de la liste des enfants de Charente devant être transférés à Paris. (©Archives de Yad Vashem https://collections.yadvashem.org/en/documents/4411777)
Courrier de Régine Breidick du 1er juin 1943 accompagné de la liste des enfants de Charente devant être transférés à Paris. (©Archives de Yad Vashem https://collections.yadvashem.org/en/documents/4411777)
Irène dans les foyers UGIF (1943-1944)
Tous ces enfants sont envoyés au centre UGIF Lamarck à Paris, situé à Montmartre, où ils arrivent le 9 juin 1943. Tous les enfants confiés à l’UGIF de la région parisienne passent par ce centre (N°28) où sont évalués leur état de santé et leurs besoins (carte de ravitaillement, étoiles jaunes, chaussures, vêtements, etc.). À chaque déplacement d’un centre à l’autre, ils repassent par le foyer Lamarck[4]. Irène y reste jusqu’au 1er août, quand elle est envoyée au centre 44 de Montgeron pour trois jours. Ce centre était un préventorium, un centre de soins pour des patients susceptibles de développer la tuberculose. Visiblement, c’était une fausse alerte puisqu’elle en revient dès le 4 août. Le lendemain, elle est envoyée à la pouponnière de Neuilly, où sont hébergés les enfants jusqu’à environ 5 ans. Elle y reste jusqu’au 3 septembre où elle revient à Lamarck. Enfin, le 12 octobre, elle part pour le centre de Louveciennes qu’elle ne quitte plus par la suite.
Le centre UGIF de Louveciennes[5], dit aussi « Séjour de Voisins » ou centre 56, créé en juin 1943, est d’abord hébergé dans un vaste ancien orphelinat agricole, puis est déplacé en janvier 1944 dans une petite villa. Situé à 23 km de Paris, actuellement dans les Yvelines, il a une quarantaine de pensionnaires, en juillet 1944, des « enfants bloqués », sur les listes des nazis, dont presque tous les parents ont été déportés.
Elle est scolarisée à l’école primaire au cours préparatoire dans la classe de Mlle Schoen. Le registre d’absences de l’école montre qu’elle a été absente une fois en décembre, huit jours en janvier pour un rhume, une journée en février, seize jours en mars pour un mal à la gorge, six jours en avril à cause d’une angine et d’un rhume et enfin trois jours en mai. Sa santé reste donc fragile. C’est à Louveciennes que, d’après le site Find a Grave, aurait été prise la seule photo existante d’Irène qui est présentée au début de cette biographie. Cette photo fait partie de tout une série prise au printemps 1944.
Ce registre et cette photo évoquent une vie à peu près normale pour ces enfants qui ignorent tout de ce qui est arrivé à leurs proches et tout de ce qui les attend. Cette normalité cesse le 22 juillet 1944 au matin.
Procès-verbal des entrées et sorties du centre Lamarck le 9 juin 1943. On note que l’orthographe du nom d’Irène est devenue « Haendler ». (©Archives du YIVO).
Procès-verbal des entrées et sorties du centre Lamarck le 1er août 1943. (©Archives du YIVO).
Procès-verbal des entrées et sorties du centre Lamarck le 4 août 1943 (©Archives du YIVO).
Procès-verbal des entrées et sorties du centre Lamarck le 5 août 1943 (©Archives du YIVO).
Registre des entrées au centre Lamarck aux dates des 2 et 3 septembre 1943 (©Centre Israélite de Montmartre).
Page « décembre » du registre d’appel de l’école primaire de filles de Louveciennes, année 1943-1944. (©Archives de l’école Leconte de Lisle).1944
22 juillet 1944, Irène est raflée
Le 22 juillet à l’aube, comme le rappelle la plaque commémorative apposée au 18 rue de la Paix où le centre UGIF était établi, Irène, 33 autres enfants et leurs 5 moniteurs, sont arrêtés
« Un matin de juillet 1944, j’entends sonner au portail et je vois par la fenêtre un officier allemand et des civils portant l’étoile ; un autobus est garé devant la porte. Je me précipite chez le directeur qui me reçoit très mal, mais l’Allemand est déjà là et il faut se rendre à l’évidence : il vient nous arrêter, aidé par des internés, je le saurai plus tard. Il s’agit d’un commando de volontaires qui aident les Allemands lors des arrestations. Personne ne se méfie ; on leur ouvre la porte sans aucune appréhension, et les nazis sont derrière », écrit Denise Holstein, en 1995[6].
Tous les occupants de la villa sont transférés à Drancy. Irène est affectée à l’escalier 7 dans la chambrée 1 et reçoit le numéro matricule 25.723, comme le mentionnent sa fiche d’internement et le cahier de mutation. Ces deux documents sont les ultimes traces de vie d’Irène avant sa déportation.
Plaque commémorative de la rafle du 22 juillet 1944, apposée au 18 rue de la Paix à Louveciennes.
Cahier de mutation du camp de Drancy en date du 22 juillet 1944. La lettre R en rouge signifie que ces déportés sont revenus des camps. (©Archives nationales / Mémorial de la Shoah de Paris).
Fiche d’internement d’Irène Hendler à Drancy/ La lettre B au crayon bleu indique que la personne est déportable par le prochain convoi.
(©Archives nationales / Mémorial de la Shoah de Paris).
Le 31 juillet 1944, Irène est déportée
Le 31 juillet, au matin, Irène descend de sa chambrée, où elle était avec presque tous ses camarades de Louveciennes et leur monitrice Denise Holstein, dans une petite cour, à l’écart dans le camp. Ils se retrouvent en compagnie des pensionnaires des autres foyers de l’UGIF de la région parisienne, tous raflés sur ordre du directeur du camp de Drancy, le SS Aloïs Brunner. Ils sont conduits en autobus à la gare de Bobigny, où ils sont immédiatement enfermés dans des wagons à bestiaux, avec leurs accompagnatrices et quelques personnes qui ont eu l’autorisation de monter dans ces wagons un peu moins inconfortables que les autres wagons du convoi.
« On nous conduit dans la petite gare de Bobigny. Les autobus s’arrêtent devant des wagons à bestiaux. On a déjà entassé des victuailles, des matelas, des seaux. Les wagons sont à moitié pleins, il ne reste que peu de place, et il faut s’entasser à soixante. Nous étions quarante-huit enfants et douze grandes personnes. Je suis la seule monitrice, la seule que les enfants connaissent. Tout de suite, les pleurs commencent. Ils ont peur, sans savoir de quoi et les adultes sont rapidement odieux, les repoussent méchamment. J’essaie de les faire asseoir et de les calmer, mais on verrouille les portes et nous sommes plongés dans le noir. Peu de temps après, le train s’ébranle et le calvaire commence, les petits ont peur, ils ont soif. Les quelques récipients d’eau sont rapidement vidés. Il fait chaud, nous sommes en juillet, la porte est verrouillée et il y a juste deux petits orifices par lesquels les grands peuvent venir respirer un peu. Mais pour les malheureux petits, il n’en est pas question », raconte Denise Holstein[7].
Pendant trois jours et deux nuits, le train file en direction de la Pologne occupée par l’Allemagne. Le 3 août dans la nuit, le train stoppe au camp d’Auschwitz-Birkenau.
« Brutalement, le train s’arrête. Que se passe-t-il ? On entend des cris, tout le monde se réveille, on ouvre les portes et des hommes habillés en bagnards entourés par des Allemands et leurs chiens hurlent des ordres en allemand : “Raus, schnell !” Tout le monde comprend que le voyage est terminé. » Denise Holstein raconte la fin du voyage pour les enfants de l’UGIF, dont ne survivront que quelques garçons et des jeunes filles pensionnaires du foyer de la rue Vauquelin. Et elle-même.
Les enfants et leurs monitrices et directeurs de centre sont conduits vers des camions avec les personnes âgées de plus 45 ans, les parents avec enfants, les personnes qui ne veulent pas abandonner leur famille, les malades, les handicapés et tous ceux que les SS ne veulent pas sélectionner pour le travail forcé dans le camp d’extermination d’Auschwitz.
Sur les 1306 déportés du convoi 77, 836 sont, dès leur arrivée à Auschwitz le 3 août, dirigés vers les chambres à gaz. Leurs corps sont ensuite incinérés dans les fours crématoires d’Auschwitz-Birkenau.
Irène était du nombre.
L’ensemble des recherches a fait l’objet d’une exposition, dont vous trouverez ci-dessous le déroulé.
L’exposition a été réalisée avec la professeure de Sciences Physiques, Edith Nicolas, et le professeur de Sciences de la Vie et de la Terre, Damien Loiodice. Les panneaux complètent le travail strictement biographique en montrant la façon dont les nazis ont dévoyé les sciences pour justifier leur idéologie antisémite et mettre en œuvre la Shoah. Et comment les principes d’une éthique scientifique internationale ont été proclamés après les procès de Nuremberg.
Cette biographie est le fruit de recherches de la classe de Seconde 13 du lycée Louis-Vincent de Metz, sous la direction de leur professeur d’histoire Bruno Mandaroux et des professeurs documentalistes Karen Djambourian et Matthieu Testa, durant l’année 2025-2026.
Ce travail et celui consacré à la biographie de Michel Westreich ont été couronnés lors de la huitième édition du prix de la Fondation Ernest et Claire Heilbronn du prix 2026 de l’Éducation contre le racisme et l’antisémitisme.
Les élèves remercient, en particulier, Corinne Kalifa, du Comejd, Monique Hedacq, Gérald Sim, professeur d’histoire à La Rochelle, et la famille Sokolowski à Avignon… et Laurence Klejman, pour ses précieux conseils, et Georges Mayer, pour son engagement constant.
SOURCES
- Archives Départementales de Charente-Maritime
- Archives Municipales de Metz
- Service Historique des Armées (SHD) / Caen, dossier 21 P 482 691
- Archives du Yivo
- Archives familiales Sokolowski / Szmidt
- Mémorial de la Shoah / Archives nationales : archives du camp de Drancy
- Archives municipales de Louveciennes
- Album « Régine. Itinéraire d’une enfant miraculée. Sa vie en photos », album sur Régine Szmidt, épouse Sokolowski.
- https://view.genially.com/66114b12d3eeb700142d2298
Denise Holstein, pensionnaire puis monitrice à Louveciennes, elle a survécu à sa déportation et n’a eu de cesse de transmettre la mémoire des enfants disparus dont elle a eu la charge.
Denise Holstein :
« Louveciennes, été 1944. Les enfants de Louveciennes déportés sur l’ordre d’Aloïs Brunner Convoi 77 – 31 juillet 1944 », Le Monde juif, 1995/3, n°155, https://shs.cairn.info/revue-le-monde-juif-1995-3-page-20?lang=fr
Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Calmann Levy, 1995.
Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer juillet-août 1945, Le manuscrit, 2008.
Jean Laloum,
« Les maisons d’enfants de I’UGIF : le centre de Saint-Mandé », Le Monde juif, 1995.
L’U.G.I.F. et ses maisons d’enfants : « l’enlèvement » d’une enfant. Propos recueillis par Jean LALOUM, Le Monde juif, 1986.
Notes & références
[1] Paul Lévy, Élie Bloch : être Juif sous l’Occupation, éditions Geste, 1999, disponible en pdf.
[2] Voir VRID Mémorial (Vienne Résistance Internement Déportation) https://www.vrid-memorial.com/ils-ont-aide-des-enfants-juifs-ii/
[3] Voir la biographie d’Eugénie Yahia https://convoi77.org/deporte_bio/eugenie-yahia/
[4] Voir Jean Laloum, « L’U.G.I.F. et ses maisons d’enfants : témoignages », Le Monde juif, 1990/3, n°139, https://shs.cairn.info/revue-le-monde-juif-1990-3-page-121?lang=fr
[5] Voir Denise Holstein, « Louveciennes, été 1944. Les enfants de Louveciennes déportés sur l’ordre d’Aloïs Brunner Convoi 77 – 31 juillet 1944 », Le Monde juif, 1995/3, n°155, https://shs.cairn.info/revue-le-monde-juif-1995-3-page-20?lang=fr et Denise Holstein, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer juillet-août 1945, Le manuscrit, 2008, et Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Calmann Levy, 1995.
[6] Denise Holstein, « Louveciennes été 1944 », op. cit.
[7] Op. cit.
English
Polski











































