Marie JULLIEN, née WOLFSÖHN (1909-1966)
1939-1945. Des années ayant semblé plus longues que la normale ? Probablement. Des années maudites ? Sûrement. Six années. Six longues années de bains de sang, de vies sacrifiées et d’injustice.
Le 30 janvier 1933, le parti nazi arrive au pouvoir en Allemagne. Ce même parti politique qui provoquera cette guerre. Ce même parti politique qui sera l’auteur principal de l’un des plus grands génocides de l’Histoire appelé « Shoah », « Holocauste » ou encore « Hourbane[1]», c’est le génocide des Juifs.
Environ 6 millions de morts et seulement 3 millions de Juifs d’Europe survivants. Parmi ceux-là : des hommes traumatisés, des enfants orphelins, des femmes marquées.
1. Naissance et famille
Marie Wolfsohn voit le jour le 9 janvier 1909 dans le 4ᵉ arrondissement de Paris, chez ses parents au 20 la rue de l’Hôtel de Ville, dans le Marais. Son père, Isaac Wolfshon (dit Jacques), et sa mère, Fanny Dovet-Levy[2], ont chacun 37 ans. Les deux témoins de la naissance de Marie sont des voisins qui résident à la même adresse et, de même qu’Isaac Wolfson, ils savent signer. Et comme les Wolfson, ils sont juifs.
Les Wolfsohn sont arrivés de la ville de Vilna (aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie), alors entité territoriale et administrative de l’Empire russe. Ils sont des Litvaks, des Juifs lituaniens, à la culture riche et ancienne et qui parlent une forme particulière du yiddish.
Nous ne savons pas quand ils sont arrivés en France, mais c’est nécessairement entre octobre 1899 et février 1906. En effet, Marie a une sœur plus âgée qu’elle de quatorze ans, Liba, née le 10 mai 1895[3] à Vilna, en Lituanie. Une autre, Flora, née le 5 octobre 1899[4] à Sventsian, également en Lituanie (Empire russe, aujourd’hui Švenčionys), à la limite de la Biélorussie actuelle. Sa sœur Sarah, en revanche, est née en France, le 6 février 1906, chez ses parents, au 6 rue du Figuier, dans le 4e arrondissement de Paris, en lisière du Marais. Un frère, Robert, naît à l’orée de la Première Guerre mondiale, le 12 juillet 1914, à Paris 13e.
Le père exerce le métier de casquettier. La mère est ménagère.
Bien qu’aucune trace directe de la scolarité de Marie ne subsiste, son futur métier de chapelière laisse deviner une formation artisanale, sans doute acquise au contact de son père, casquettier. Ce savoir-faire manuel, témoigne d’une autonomie professionnelle discrète, mais affirmée, dans un monde où les femmes commencent à prendre leur place dans la sphère économique.
Ils évoluent dans un environnement influencé par la vie communautaire juive du Marais et des alentours, où les rites, les traditions et les engagements tissent l’identité familiale.
Acte de naissance de Marie Wolfsohn, Paris 4, née le 9 janvier 1909
©Archives de Paris.
Bulletin de naissance émis en 1954
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Le 3 décembre 1921, Flora se marie avec Georges Eugène Bristiel[5], et l’on apprend que la famille Wolfson réside désormais au 3 de la rue du Fort, au Kremlin-Bicêtre. On découvre aussi que Fanny ne sait pas écrire (du moins en français) et ne peut pas signer l’acte de mariage de sa fille. Flora est manutentionnaire et son époux chaudronnier. Le milieu est populaire, ouvrier, et différent de celui du Marais.
Le 23 avril 1927, à tout juste 18 ans, Marie épouse André Fernand Jullien[6] au Kremlin-Bicêtre. Ce mariage, dont les détails restent partiellement inconnus, a été rompu avant la guerre, puisque Marie indique qu’elle vivait séparée de son époux au moment de son arrestation en 1944[7]. Le sort d’André après ces événements reste tout aussi flou.
Les liens familiaux continuent de se tisser autour de Marie. En 1929, sa sœur Sarah épouse Lucien Paccioni à Gentilly (département de la Seine, aujourd’hui dans le Val-de-Marne), avec qui elle aura deux enfants avant de décéder prématurément à l’âge de 41 ans, en 1947[8]. Quant à Robert, le petit frère, il se marie en 1935 à Bruxelles avec Paula Itta Trisher, puis en 1972 avec Madeleine Leibovici, une femme aux origines juives roumaines, née en 1916, disparue en 2011 et dont il divorce. Il meurt le 5 septembre 1993, à Paris 4e.
Septembre 1939 : début de la Seconde Guerre mondiale
Juin 1940 : armistice franco-allemande. Les nazis envahissent le pays et imposent leurs règles. Pas facile pour une femme de vivre dans un pays dirigé par des hommes misogynes. Encore moins pour une personne juive de vivre dans un pays dirigé par des antisémites. Malheureusement, Marie Jullien était une femme juive en France en 1940. Comme tous les autres Juifs, français, étrangers ou apatrides qui y résident, elle est soumise aux lois antisémites qui la privent de tous ses droits, même celui d’entrer dans un square ou un cinéma, et l’obligent à se faire recenser comme Juive au commissariat de son quartier.
Mais l’a-t-elle fait ? Alors qu’elle vivait à Paris au 15 rue de Sévigné, dans le Marais, on la retrouvera ensuite à Grenoble et à Lyon. A-t-elle quitté Paris au moment de la Débâcle, avec les milliers de personnes qui ont pris le chemin du sud de peur des Allemands ? Ou a-t-elle passé la ligne de démarcation après que la France a été séparée entre la Zone occupée et la Zone « libre », sous gouvernance du régime collaborationniste de Philippe Pétain ? En l’état actuel de nos connaissances, nous n’en savons rien. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’elle est mariée à un non-juif, ce qui la place dans la catégorie des « conjoints d’aryens », qui confère, en théorie, un statut plus protecteur à celles et ceux qui y ont droit. Ainsi, ils sont (toujours en théorie) « non-déportable ». Le cas de Marie, qui est déportée en étant conjointe d’aryen est loin d’être isolée !
2. Arrestation et internement
L’année 1944 marque un tournant tragique dans la vie de Marie Jullien. Alors que les rafles et les arrestations se multiplient en France et que le débarquement allié a déjà eu lieu en Normandie, Marie, désormais séparée de son époux et sans emploi, est arrêtée le 20 juin. Là les versions divergent. Les archives du camp de Drancy, qui date son arrivée au camp le 4 juillet sont précises : elle donne une adresse à Grenoble, 25 rue Cervan. Or, Marie, en 1954 dans sa demande de statut de Déporté Politique, déclare qu’elle a été arrêtée « à Lyon, par la Gestapo, dans la rue, sur dénonciation ». Son adresse lyonnaise était 27 rue Henri-Martin. L’adresse grenobloise était-elle celle qui figurait sur de faux papiers ? La référence à la dénonciation est très commune, mais invérifiable. Toutefois, Marie signale deux fois cette dénonciation dans sa demande de DP.
Autre problème : Marie indique avoir été internée le 28 juin 1944 à la sinistre prison Montluc, tenue par les Allemands, jusqu’au 15 juillet. Les informations sont barrées d’une croix. Or son certificat de déportation du 26 septembre 1945, donne la date du 3 juillet pour son internement à Drancy. Et surtout les documents de Drancy indiquent qu’elle est passée à la « fouille » du camp le 4 juillet.
Ce même jour, elle reçoit le numéro matricule 24 798.
Elle n’a commis aucun acte hostile envers le régime de Vichy ou l’occupant nazi. Elle est simplement une cible, victime de l’idéologie antisémite et de la mécanique administrative de la persécution.
Extrait de demande d’attribution du titre de Déporté Politique faisant référence à sa dénonciation et portant la signature de Marie Jullien © SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092
Extrait de la demande d’attribution du titre de déporté politique donnant des informations sur l’arrestation © SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092
Arrêtée le 20 juin, où est-elle allée jusqu’au 28 juin, si on assume qu’elle a bien été transférée à cette date à la prison de Montluc, sinistre antichambre de la déportation ? Ensuite, pendant treize jours, du 28 juin au 3 juillet, dans la touffeur de l’été, elle est enfermée dans des conditions inhumaines. Dans une cellule où dix femmes sont entassées alors qu’elle a été construite pour une seule ? Ou bien dans la « baraque aux Juifs », où sont parqués hommes, femmes et enfants ? 1944. L’eau manque. La nourriture se résume à quelques miettes, et l’accès à l’hygiène est presque nul. Les prisonniers sont traités comme des parias, privés d’intimité et de dignité, leur santé mise en péril par la saleté, la faim et la promiscuité. Dans ce lieu, devenu symbole de la répression nazie lyonnaise, Marie partage le sort de centaines d’autres détenus, entre angoisse et résignation.
Extrait de la demande d’attribution du titre de déporté politique faisant référence au transfert à Drancy © SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Avec d’autres détenus du Fort Montluc, elle est transférée au camp de Drancy, principal centre de transit des Juifs avant leur déportation vers les centres de mise à mort en Pologne. Ce trajet, qui relie Lyon à Drancy, dure généralement plus de vingt-quatre heures, parfois davantage selon les décisions des autorités allemandes, les bombardements alliés des voies ferrées et les conditions de transport.
Claude Bloch, déporté dans le convoi 77, a livré un témoignage du transfert de Lyon à Drancy fin juillet : « On les fait monter dans un bus qui les conduit à la gare de Perrache d’où ils prennent un train de voyageurs, dans lequel les femmes sont séparées des hommes, dans des wagons différents. Des cheminots arriveront à informer les détenus à travers les vitres condamnées qu’un attentat contre Hitler a eu lieu, mais qu’ils ne savent pas ce qu’il en est sorti. Le 21 juillet ils font escale à Dijon puis repartent. Le 22 juillet, ils arrivent finalement dans une petite gare de la région parisienne. Un bus les amène alors à Drancy. »
Cette étape marque l’entrée officielle de Marie dans le sinistre processus de déportation. Comme tant d’autres victimes, son passage dans les différentes strates de cette machine répressive fut rapide, impersonnel et souvent mal documenté (car les archives ont été en grande partie des emportées par les nazis et/ou détruites).
Certificat d’internement et de déportation
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
La déportation
Demande de renseignements officiels effectués par Marie concernant son parcours de déportation
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Marie arrive à Drancy le 3 juillet et y reste jusqu’au 31 du même mois. Ces 28 jours constituent une dernière étape avant la déportation vers Auschwitz. Drancy, camp de transit insalubre, est devenu le symbole de la collaboration logistique française à l’extermination nazie. Surpeuplé, violent, désespérant, le camp n’offrait aucun répit. C’est là que l’on dépouillait les détenus de leurs effets personnels. Tout est pris à Marie dès le 4 juillet. Elle a même, ce qui est rare mais pas exceptionnel, deux fiches de fouille. L’une dit qu’à Lyon, 2406 francs lui avaient été confisqués (ce qui est une somme non négligeable pour quelqu’un qui déclare ne pas travailler, les avaient-elle sur elle dans la rue, ou bien la Gestapo a-t-elle perquisitionné son appartement et les y a trouvés ?). La seconde fiche fait état de ses bijoux : « une montre dame bracelet or, une chevalière or, deux boucles d’oreilles or et brillants ».
Fiche de fouille du camp de Drancy attestant du vol subi par Marie Jullien
© Mémorial de la Shoah
Ce vol organisé empêche toute fuite : sans papiers, sans argent, sans objets personnels, les prisonniers étaient totalement absorbés par un système dont ils ne pouvaient plus s’extraire.
Le 31 juillet 1944, avec 1305 autres personnes dont près de 300 enfants, elle est embarquée dans un convoi à destination d’Auschwitz. Le trajet dure trois jours. Les wagons, identiques à ceux utilisés pour le transport d’animaux, sont plombés, surchargés, et privés de tout ce qui permettrait une survie digne. Enfermée avec 59 autres personnes, elle endure les odeurs, les cris, le manque d’air, d’eau. Certains ne survivent pas à ce voyage, tués par la chaleur, la panique ou l’épuisement. D’autres basculent dans la folie. Le train s’arrête parfois sur des voies secondaires, laissant ses passagers attendre dans l’obscurité complète. Le 3 août, le convoi atteint enfin Auschwitz.
Fiche de contrôle de Marie
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
À Birkenau, à l’arrivée, sur le quai, les déportés sont immédiatement sélectionnés. Marie a alors 35 ans. Cet âge, dans une tranche jugée « utile » par les nazis, lui permet d’échapper à une exécution immédiate. Les femmes considérées comme aptes au travail — en général entre 16 et 45 ans — étaient retenues pour des tâches de force ou des travaux forcés. Celles jugées trop âgées, trop jeunes, malades ou enceintes (certaines femmes enceintes étaient sélectionnées pour les expériences) étaient envoyées dès leur arrivée vers les chambres à gaz. Marie franchit donc la sélection non sans souffrance, pour entrer dans l’univers concentrationnaire.
Fiche de contrôle de Marie
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Le lendemain de son arrivée, après la douche froide d’usage, le rasage intégral des poils du corps et des cheveux, la confiscation de ses vêtements, remplacés par des hardes qui proviennent des valises de déportés assassinés, Marie est tatouée. Une déportée inscrit dans sa chair, avec une plume et de l’encre bleue, le numéro A-16.737. Ce matricule remplace son nom désormais ; elle doit l’apprendre par cœur en allemand, ce qui est moins difficile pour elle que pour d’autres si elle a été familière avec le yiddish dans son enfance. C’est à ce numéro qu’il lui faudra répondre lors des interminables appels à l’aube et le soir, ou quand un kapo ou un soldat allemand lui adressera la parole.
Elle est affectée au travail forcé. Ce pourrait être dans une usine, sur des chantiers de terrassement, ou encore dans le tristement célèbre Canada Kommando, où les prisonniers triaient les affaires des déportés et des morts. Peut-être a-t-elle été contrainte de cultiver des champs pour le compte des SS, ou de servir comme domestique dans leurs quartiers. Quelles que soient ses fonctions, elles s’exercent dans un cadre de souffrance : journées interminables, coups, humiliation constante, faim, maladies, pertes humaines autour d’elle… L’expérience de Marie à Auschwitz est marquée par la privation totale de liberté, par l’usure physique, et par une incertitude permanente sur son propre avenir.
Ce récit, encore partiel, restitue la profondeur du calvaire vécu par Marie Jullien, à travers l’horreur des camps, l’organisation méthodique de la déportation, et l’effacement progressif de toute trace individuelle.
Kratzau
Après avoir survécu trois mois à Auschwitz dans des conditions indescriptibles de violence, de faim et d’épuisement, ayant échappé aux sélections pour la chambre à gaz, Marie est transférée à la toute fin d’octobre 1944 vers le camp de travail de Kratzau, situé dans les Sudètes, en Tchécoslovaquie. Ce changement de camp n’a rien d’un sursis : il s’inscrit dans la stratégie nazie de redéploiement des détenus pour répondre au besoin croissant de main-d’œuvre dans les usines de guerre, alors que l’avancée des troupes alliées se fait de plus en plus pressante. Les prisonniers encore jugés capables de travailler sont déplacés vers des camps comme Kratzau, où les tâches sont éprouvantes et les conditions de vie brutales.
Le camp, réservé aux femmes, se trouve près de la ville dont le nom en tchèque était Chrastava. Les Françaises sont regroupées. Elles sont environ 150-200, la plupart sont arrivées par les convois de juin et juillet.
Là-bas, Marie découvre une forme d’enfer : marches forcées pour rejoindre l’usine, journées de travail de douze heures, alternance de travail de jour et de nuit, et nuits glaciales dans les baraquements. Une amélioration mais de taille : ici, il n’existe pas de sélection !
Elle est affectée à la « Spritzerei », un atelier où les déportées doivent polir des grenades, les enduire d’huile antirouille, puis les peindre. Chaque matin à 3h30, les femmes sont réveillées. À 5h20, les détenues entament une heure de marche vers l’usine. Ce rythme exténuant, répété jour après jour, laisse peu de place à la survie. Seule précaution prise : un verre de lait écrémé quotidien pour limiter l’intoxication due aux produits chimiques utilisés dans la peinture.
La journée est rythmée par les appels, les humiliations, les coups, et la faim constante. Les repas sont sommaires : un peu de soupe épaissie avec des épluchures de pommes de terre crues le matin, une ration de pain avec une trace de margarine ou une cuillerée de confiture, un ersatz de café au déjeuner, puis, le soir, une soupe plus épaisse, parfois agrémentée d’un peu de viande ou d’oignons[9] — ce qui constitue une forme de luxe dans cet univers de privation. Les derniers jours au camp sont marqués par la disparition du sel, un détail révélateur du degré de dénuement atteint.
Dans cet environnement où le moindre geste devient douloureux, où chaque nuit pourrait être la dernière, Marie reste en vie. Elle passe sept mois à Kratzau, soumise à l’ordre implacable du camp, à la maltraitance des gardiennes nazis, à la détérioration physique et mentale. Son corps s’affaiblit, sa santé se dégrade, et pourtant, elle tient. Le 9 mai 1945, alors que les forces soviétiques libèrent la région, Marie est enfin délivrée.
Cette libération ne met pas immédiatement fin à sa souffrance : elle sort du camp brisée, épuisée, mais vivante. Et dans ce seul fait — être revenue — réside une victoire silencieuse sur un système qui voulait l’effacer.
4. La libération
Le 9 mai 1945, le camp de Kratzau, dans les Sudètes, est libéré par l’Armée Rouge. Pour Marie Jullien, cette date marque la fin d’un long calvaire. Mais cette libération ne ressemble pas à une délivrance encadrée. Comme l’a relaté Yvette Lévy dans son témoignage, les soldats soviétiques n’ont prêté que peu d’attention aux déportées[10], laissées livrées à elles-mêmes dans un état de profonde détresse physique et morale. La guerre s’achève, mais les déportées doivent encore se battre pour leur survie. Les Soviétiques n’ont rien prévu, ni nourriture, ni moyen de transport pour évacuer les quelques centaines de femmes qui se trouvent dans le camp, alors que les Allemands et les kapos ont fuit la veille.
Le rapatriement vers la France débute dans un climat d’incertitude. À pied, en camion hélés sur le chemin et parfois en train. Entre infrastructures ferroviaires détruites par les bombardements, points de contrôle militaires, arrêts fréquents et état de santé alarmant des rescapés, le trajet entre Kratzau et Sarrebourg dure entre quatre et sept jours. Marie, comme tant d’autres survivants, est transportée par train dans des wagons de rapatriement mal équipés, où chaque mouvement est pénible. Les chemins vers la liberté sont lents, laborieux, marqués par le poids des traumatismes.
Demande de renseignements officiels signalant son rapatriement à Sarrebourg
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Le document ci-joint indiquent les renseignements demandés par l’administration française en 1955 pour contrôler les informations fournies par Marie pour obtenir son statut de Déporté politique
Fiche médicale de Marie
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Fiche médicale de Marie
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092
5. Rapatriement
Après sept mois dans le camp de travail de Kratzau et une libération chaotique le 9 mai 1945, Marie entame son retour vers la France. Le trajet, long de plusieurs jours, la mène jusqu’au centre de rapatriement de Sarrebourg, où elle est prise en charge le 2 juin. On y examine les survivants : identification, soins médicaux, examens sanitaires, délivrance de documents et organisation du retour vers leur domicile. Ces étapes sont vitales, car beaucoup — comme Marie — arrivent dans un état physique et psychique alarmant, souvent sans papiers, affaiblis par la faim et la maladie. Et elles sont indispensables pour faire valoir sa situation de déporté. Les survivants jugés trop faibles sont hospitalisés, d’autres sont dirigés vers Paris où des structures plus spécialisées — hôpitaux militaires ou centres créés pour les anciens déportés — peuvent prendre le relais.
À Sarrebourg, Marie passe ses premiers examens médicaux, indispensables pour détecter les séquelles des camps : radioscopie thoracique, sérologie sanguine, dépistage de la tuberculose, du typhus, etc.
Son état de santé est jugé particulièrement « mauvais ». La mention « mauvais » pour définir l’état d’un déporté est peu fréquente, cependant il est jugé compatible avec un retour en train, assise
La fiche médicale de rapatriement atteste d’un amaigrissement sévère, de gale, de furonculose, de métrorragies (alors que la plupart des femmes déclarent une absence de règles) et des troubles gynécologiques.
Les examens médicaux pratiqués à son retour — radioscopie, radiophoto, sérologie — confirment les séquelles graves laissées par des mois d’insalubrité, de malnutrition, de violences et d’épuisement dus à l’enfermement et au travail forcé.
Or la libération ne signifie pas encore la fin du combat : c’est le début d’un autre chemin, celui de la reconstruction. Il faudra du temps, des soins, et une force intérieure immense pour réapprendre à vivre après l’horreur.
Le 4 juin 1945, Marie rentre enfin à Paris, au 15 rue Sévigné, où elle résidait avant de fuir la ville.
À son arrivée, elle passe par l’Hôtel Lutétia. Des examens complémentaires sont réalisés, probablement dans des établissements comme l’Hôpital du Val-de-Grâce ou l’Hôtel-Dieu, ou l’hôpital Bichat, où les déportés sont accueillis. Un passage par un poste de contrôle sanitaire à la gare de l’Est est également envisageable, tant ces structures ont été essentielles à l’époque pour assurer la prise en charge des rescapés.
À peine rentrée, un nouveau deuil frappe Marie : sa sœur Sarah meurt en 1947, laissant deux enfants.
6. Reconnaissance du statut de déportée politique
Couverture du dossier de Marie pour le ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre portant la mention « déporté politique »
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
À son retour à Paris, le 4 juin 1945, Marie Jullien n’est plus la femme qu’elle était avant la guerre. Brisée physiquement et fragilisée moralement, elle entame une nouvelle vie dans un pays libéré, mais profondément marqué par les cicatrices du conflit. Comme beaucoup d’autres survivants, elle ne témoigne pas tout de suite. Il faut du temps pour réapprendre à vivre, pour refaire confiance à la vie civile, et surtout pour composer avec un passé trop lourd à dire.
Malgré sa profonde fatigue et les séquelles médicales attestées dès son retour, Marie ne se lance pas immédiatement dans les démarches administratives pour faire reconnaître sa déportation. Un premier certificat est délivré le 26 septembre 1945, puis un second en 1947. Mais entre cette reconnaissance initiale et la suite du parcours administratif, près de neuf années s’écoulent. Ce silence, ce délai, sont loin d’être exceptionnels : le traumatisme, le besoin de discrétion, la volonté de reprendre une existence « normale » expliquent souvent l’attente. Parler des camps, c’est revivre leur violence. Et Marie, comme d’autres, choisit peut-être de s’en éloigner pour survivre autrement.
Au printemps 1954, une copie d’acte de naissance est délivrée pour appuyer la demande de Marie du statut de Déportée politique, suivi en février d’un document attestant de son arrestation sous dénonciation.
Cet espace temporel est lié aux différentes lois et mesures prises par les gouvernements français (et allemands) pour octroyer un statut aux déportés, ainsi que leur donner un pécule en fonction du préjudice qu’ils ont subis : temps en prison ou camps en France, temps de déportation. Chaque cas est âprement examiné, la police est sommée de faire des enquêtes, il vaut mieux ne pas avoir fait effacer son tatouage…
Demande d’attribution du titre de Déporté politique adressée au ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Demande effectuée le 02/09/1956 par Marie Jullien elle-même © SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
En 1955, Marie entreprend officiellement une demande de reconnaissance auprès du bureau de l’état civil des déportés. Elle rassemble les preuves, complète son dossier, et le 22 février 1956, le titre de « Déporté politique » lui est enfin attribué.
Document officiel d’attribution du titre de déportée politique
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Avis favorable de la commission départementale concernant la demande d’attribution du titre de déporté politique
© SHD de Caen, DAVCC, Dossier 21 P 578 092.
Elle en fait elle-même la demande, en signant simplement « moi-même » : une affirmation simple, mais puissante, de son existence, de sa survie, de son droit à être reconnue.
Sa dernière adresse connue, au 11 rue Cadet, dans le 9e arrondissement de Paris, inscrit son nom dans les registres. Derrière cette adresse, il y a l’histoire d’une femme qui, après avoir traversé l’indicible, a trouvé la force de revendiquer son passé. L’histoire de Marie, entre silence et persévérance, rejoint celle de tant d’autres survivants qui n’ont pas seulement vécu l’horreur — ils ont aussi porté le poids de devoir la nommer.
7. Mémoire et reconnaissance
Marie, s’éteint le 9 juin 1966, à l’âge de 57 ans, dans le 9ᵉ arrondissement de Paris. Son inhumation est consignée dans les registres du cimetière de Bagneux, à la date du 13 juin 1966.
Registre des décès du cimetière de Bagneux portant le nom de Marie
©Archives de Paris.
Le nom de Marie Jullien, née Wolfsöhn, figure aujourd’hui sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah, inscrit parmi les innombrables victimes du génocide. Ce geste symbolique, sobre mais puissant, rétablit une part de l’identité qu’on a voulu lui arracher. Ce nom gravé dans la pierre est la mémoire de sa résistance silencieuse, le témoignage d’une femme qui a traversé l’abîme.
Nom de Marie Jullien gravé sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah de Paris © Mémorial de la Shoah.
En tant que survivante, Marie est une témoin courageuse de l’horreur qu’elle a traversée. Malgré les ténèbres d’Auschwitz, elle est restée debout — avec une force que même l’horreur n’a pu briser. Son existence, marquée par l’indicible, est devenue un chant de résistance et de mémoire. Survivre, pour elle, n’était pas seulement un miracle, mais une promesse : celle de témoigner, de transmettre, et de faire vivre ceux que l’on a voulu effacer. Par son courage et sa voix, elle a transformé la douleur en lumière — et cette lumière, aujourd’hui encore, éclaire nos consciences.
Biographie rédigée par les élèves de 3e B du collège Les Bons Raisins de Rueil-Malmaison, année 2024-2025, sous la direction de Mme Gabard.
SOURCES
- Archives de Paris. Acte de naissance de Marie Wolfsohn, Paris IV.
- Mémorial de la Shoah. Fiche Drancy, cahiers de mutations et fiche de fouille
- SHD Caen / DAVCC. Dossier Marie Jullien, 21 P 578 092
Témoignages publiés de déportés du convoi 77
- Simone et Lison Bloch, avec Rémy Watery, C’est du rab de vie que tu te tapes là ! : Convoi 77, 1944 (disponible au Mémorial de la Shoah). Et Les petites Juives de Kratzau : Simone & [et] Lison Bloch. conversations avec Rémy Warnery, Éditions Ampelos, 2021.
- Denise Holstein, Je ne vous oublierai jamais mes enfants d’Auschwitz, Édition n°1, 1995, et Le manuscrit de Cayeux-sur-Mer, juillet-août 1945, Le Manuscrit, 2008
- Alex Mayer, Auschwitz, le 16 mars 1945, Le Manuscrit, 2004
- Régine Skorka-Jacubert, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit, 2009,
Pour aller plus loin
Des témoignages vidéo sont disponibles en ligne et au Mémorial de la Shoah.
Notes & références
[1] shs.cairn.info« Hourbane » signifie « désolation, ruine », en hébreu.
[2] Nous n’avons pas trouvé d’autres occurrences du nom Dovet-Lévy, sans doute s’agit-il d’une déformation. Par ailleurs, il est probable que le prénom de naissance de Fanny soit Feiga (ou Faiga), souvent transformé en Fanny au passage de la frontière française.
[3] Elle meurt à Paris, à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière le 13 juillet 1975, à l’âge de 80 ans. Elle était veuve de Isaac Ingerman. Pour en savoir plus sur Sventsian : jewishgen.org
[4] Elle est déjà morte au moment du remariage de son mari en août 1931.
[5] En 1925, elle accouche d’un enfant mort-né. Georges Bristiel se remarie en 1931, alors qu’il est veuf. Il est devenu casquettier et sera peintre ensuite.
[6] André Fernand Jullien est né à Paris 13e, le 4 janvier 1901 Son père s’appelait Antoine Léon et s mère Marie Léonie. Sa fiche militaire indique qu’il mesurait 1,66m et qu’il avait les yeux gris. En novembre 1934, il est domicilié à Villejuif, 4 rue Eugène-Pottier. Marie vivait-elle encore avec lui à cette date ? Il n’est pas mobilisé en 1939 (il habite alors 63 boulevard Kellermann, dans le 13e).
[7] Dossier de demande du statut de Déporté Politique, 20 février 1954. SHD / DAVCC 21 P 578 092.
[8] Elle meurt le 30 septembre 1947, à Villejuif et est inhumée au cimetière parisien de Thiais le 2 octobre 1947. Elle était casquettière. Elle a eu au moins un fils, Louis Lucien, en 1924.
[9] Voir les témoignages publiés, notamment celui de Régine Skorka. Se reporter aux sources en fin de biographie.
[10] Ou trop : au fil du temps, les survivantes ont osé parler et ont évoqué les viols en série perpétrés par les libérateurs, et l’aide de prisonniers de guerre italiens et français pour s’en protéger.
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