Yvan Leclère : « Les déportés sur lesquels nous avons travaillé continuent de m’accompagner »

Yvan Leclère, professeur d’histoire-géographie au Lycée International Français de Vilnius, en Lituanie, et ses élèves, ont travaillé sur six biographies de déportés : celles de Berthe, Doba et Henri Levin, Aron Simanovitch, Walter Zavadier, Zofia Borensztej et Abraham Delberg. Ce travail fait partie des onze projets européens sélectionnés par le ministère de l’Education nationale.

Pouvez-vous vous présenter et nous présenter votre classe ? 

Je suis professeur d’histoire géographie. J’étais très motivé par ce projet car j’aime bien les romans policiers. J’aime quand on tire le moindre fil qui dépasse de la bobine pour résoudre une enquête. Je l’ai mené avec 20 élèves de troisième.

Ce sont en grande partie des élèves lituaniens, et certains sont issus de familles binationales franco-lituaniennes. Je les ai eus de la sixième à la seconde et j’ai été leur professeur principal, il y avait donc un lien particulier entre nous. C’était une classe assez dynamique, avec laquelle on pouvait se lancer dans ce genre d’aventure.

Comment avez-vous organisé ce travail collectif dans le cadre du projet Convoi 77 ?

J’ai formé des groupes de deux-trois personnes. On a travaillé sur plusieurs biographies en même temps.

On a commencé par se poser des questions : pourquoi ces personnes sont-elles venues en France ? Se sont-elles intégrées à la société française ? Quel effet cette intégration a-t-elle eu sur elles ?

Pour chaque déporté, les élèves élaboraient des questions à partir des données du recensement. Par exemple, Zofia Borensztejn avait toute une famille mais a été déportée toute seule… Pourquoi?

Un groupe d’élèves a également écrit au centre d’archives.

Puis le premier confinement a été décrété. A partir de là, j’ai rassemblé un maximum d’informations sur Internet en correspondant à droite à gauche, en tirant le plus de ficelles possible. Les élèves ont ensuite reçu les documents que j’avais rassemblés et ils ont dû élaborer une biographie. Ils ont travaillé là-dessus pendant environ trois semaines. Il y a eu de tout : certains travaillaient très bien avec peu d’aide, d’autres avaient davantage besoin d’être cadrés.

En juin, nous avons effectué un travail de contextualisation, c’est-à-dire un travail de recherche important pour comprendre certains événements historiques, comme la guerre des Boers ou la création de l’Etat d’Israël. Les élèves ont également travaillé sur un diaporama vidéo dans lequel ils ont croisé les destins des huit déportés que nous avions étudiés. Il s’agissait de présenter le contexte général, le rapport des juifs avec la Lituanie pour les juifs,et les ressources sur lesquelles on s’était appuyé.

Puis on a déroulé les histoires familiales par ordre chronologique. Les élèves ont dû chercher des images en faisant attention au droit à l’image. Il y a également eu un travail de traduction en anglais et en lituanien. Ma collègue de français nous a aidés pour la partie rédaction et la mise en forme.

Chose importante : j’ai fait en sorte de finir le programme d’histoire géographie en avance afin de pouvoir nous consacrer aux biographies durant les derniers mois de l’année scolaire.

Quel a été l’impact de ce travail, d’un point de vue individuel (en ce qui vous concerne, en ce qui concerne les élèves…) mais aussi plus largement (au niveau de l’école, de la municipalité ou autres) ?

Plusieurs familles ont été touchées par ce travail. Des descendants de Doba Levin, par exemple, nous ont contactés après la publication des biographies et nous ont donné beaucoup d’informations supplémentaires ainsi que des photos. On a également été en contact avec les descendants d’Abraham Delberg.

C’est difficile d’évaluer l’impact de ce travail sur ces élèves car nous avons passé beaucoup de temps en confinement et je ne les ai pas vus. J’ai davantage compris l’impact que cela avait pu avoir l’année d’après quand je les ai eus en seconde. Plusieurs m’ont dit qu’ils avaient été marqués et émus par les histoires de ces familles.

Votre travail a été sélectionné parmi les projets les plus remarqués, quel sentiment cela vous procure/cela procure aux élèves ?

Les élèves ont été très contents. Mais ils espéraient qu’on puisse tous aller à Paris, on leur avait promis que nous ferions ce voyage tous ensemble, hélas cela n’a pas été possible [la cérémonie initialement prévue à l’Elysée le 27 janvier 2021 a été annulée en raison de la situation sanitaire, ndlr].

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à d’autres enseignants qui souhaiteraient participer au projet ?

Déjà je conseille de le faire car c’est vraiment très marquant, notamment le moment des recherches. On avait juste un nom, une adresse et une date de naissance, c’est très émouvant d’arriver à reconstruire un destin à partir de ça. Ce sont des personnages auxquels je pense encore aujourd’hui. Ce sont des gens qui continuent de m’accompagner.

En termes de conseils pratiques, je recommanderais de beaucoup s’appuyer sur les organisateurs du projet qui aident énormément sur le plan documentaire.

Il faut par ailleurs se méfier de certains éléments inscrits sur la liste des déportés : la date de naissance, la ville de naissance… Il faut avoir conscience que beaucoup de déportés sont arrivés en France à un moment où il n’y avait pas de carte d’identité et où on pouvait passer les frontières sans passeport. Ils pouvaient s’inventer une identité en arrivant en France.

Cela peut provoquer des différences entre les informations contenues dans les documents d’archives et la réalité. Par exemple, parmi les huit déportés sur lesquels nous avons travaillé, cinq ou six étaient censés être nés à Vilnius : en fait, nous n’en avons retrouvé qu’un seul à Vilnius. Pour les archivistes, le fait que nous ne les avons pas retrouvés est le signe qu’ils sont soit nés soit sous un autre nom, soit nés ailleurs.

Autre conseil : si vous travaillez sur quelqu’un qui a beaucoup voyagé, les sites de généalogie sont extrêmement riches. Comme sites gratuits, il y a celui de la communauté juive Jewishgen; ou celui des Mormons, Familysearch, sur lesquels on peut trouver beaucoup de documents. Si vous disposez d’un petit budget (quelques dizaines d’euros), un abonnement à un site comme Ancestry peut être une bonne idée.

Internet regorge d’énormément d’informations mais il faut être acharnés. Il ne faut pas hésiter à essayer plusieurs orthographes du prénom, du nom de famille, ou à essayer de retrouver le prénom hébreu. Henri Levin, par exemple, s’appelait en fait Henoch Lewin.

Pour visionner le diaporama vidéo fait par les élèves d’Yvan Leclère, cliquez ici.

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