Lise RUNDBERG, née SEGAL (1904-1951)
Lise Sigal, épouse Rundberg, est née le 27 décembre 1904, à Anvers (Belgique).
Elle est la fille d’Israël Sigal, né le 21 décembre 1867 à Jassi (Roumanie), dont le père était Moïse Sigal et la mère Freida Haïa, et de Zahra Illouz (dite Rose), née le 31 janvier 1872 à Oran, fille du négociant Abraham Illouz et de Messaouda Illouz.
UNE FRATRIE NOMBREUSE
Après leur rencontre en Algérie, Israël et Zahra se marient à Oran le 3 avril 1895. Un contrat est passé devant notaire. Les mariés signent en caractères français leur acte de mariage, mais un témoin signe en caractères hébraïques. Nous n’avons pas d’information sur la cérémonie religieuse.
Le couple s’installe en France au 92 rue de la République à Marseille[1], où est domicilié Israël au moment de leur mariage[2].
Le père de Lise, Israël exerce d’abord la profession de charpentier (au moment de son mariage), puis de casquettier, et enfin de fabricant de pantoufles. Zahra est « sans profession » au moment du mariage.
Le couple a trois premiers enfants à Marseille : Moïse, né le 31 décembre 1895 ; Charles, né le 29 avril 1897, et Abraham, né 12 décembre 1898 (qui meurt en 1900).
Après cette parenthèse marseillaise, les Sigal quittent la France et s’installent le 20 janvier 1899 au 12 rue des Alouettes à Anvers, en Belgique. Lors de ce séjour en Belgique, Zahra donne naissance à quatre enfants : Joseph, né le 7 août 1901 ; Mina née le 10 juin 1903, puis Lise en 1904, et Abraham, né le 20 octobre 1906.
En 1909, alors que Lise a 4 ans, les Sigal reviennent en France et s’installent à Paris, 18 rue Fagon dans le 13e arrondissement[3]. Durant cette période parisienne, le couple a trois enfants : Léon[4], né le 11 avril 1910 dans le 13e ; Salomon né le 25 novembre 1912, et Marie, née le 5 janvier 1915.
C’est donc dans le 13e arrondissement que Lise a dû suivre une partie de sa scolarité.
La famille Sigal déménage une nouvelle fois et s’installe à Lyon[5]. En 1921, ils vivent au 36 rue de l’Arbre sec, dans le 1er arrondissement, non loin des quais du Rhône.
Finalement, Israël et Zahra décident de quitter la France pour retourner vivre en Belgique, à Anvers, où ils arrivent le 25 décembre 1922 avec des papiers en règle validés par le consulat belge général à Paris le 24 décembre 1922[6]. Leur demande de séjour permanent est reçue favorablement le 18 janvier 1923. On ignore ce qui a motivé ce départ. Lise a alors 16 ans.
Dans un premier temps, Lise vit avec ses parents à Anvers, puis elle se marie à l’âge de 22 ans.
Le 19 novembre 1927, elle épouse Isidor Rundberg, né le 22 octobre 1897 à Varsovie. Elle s’installe avec lui au 85, rue de Liverpool, à Anderlecht[7].
Huit ans plus tard, le couple a une petite fille, Monique, qui est née le 27 janvier 1935 au 31 rue Rossini, à Anderlecht[8]. Il est représentant.
À compter du 30 mars 1939[9], le couple s’installe au 52 rue des Minimes, à Bruxelles. C’est à cette adresse qu’ils apprennent, le 3 septembre la déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre, alors que la Belgique déclare sa stricte neutralité. Toutefois, après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, la Belgique avait mobilisé d’urgence son armée par paliers dès la fin août 1939 pour protéger ses frontières.
LA GUERRE ET L’OCCUPATION ALLEMANDE EN BELGIQUE
Le destin de la famille Rudenberg bascule après l’Occupation allemande de la Belgique. Le 10 mai 1940, la Wehrmacht envahit la Belgique, en violation de sa neutralité, ouvrant l’offensive occidentale par une double manœuvre : l’attaque aéroportée sur le fort d’Eben-Emael au nord, et la percée décisive du Groupe d’armées A à travers les Ardennes. Après dix-huit jours de combats, le roi Léopold III capitule sans conditions le 28 mai 1940. Bruxelles, occupée dès le 17 mai, devient le siège de l’administration militaire allemande (Militärverwaltung) confiée au général Alexander von Falkenhausen et à l’administrateur civil Eggert Reeder — un régime d’occupation militaire, et non civil comme aux Pays-Bas voisins, qui façonnera durablement le rythme et les formes de la persécution antijuive en Belgique.
Pour la famille installée dans la capitale, cette occupation signifie l’entrée en vigueur, dès l’automne, d’un arsenal réglementaire d’exclusion : l’ordonnance du 28 octobre 1940 impose une définition raciale du « Juif » calquée sur les lois de Nuremberg et oblige chaque personne concernée à se faire enregistrer auprès de sa commune — à Bruxelles, ce sont notamment les administrations de Saint-Josse-ten-Noode, de Schaerbeek et d’Anderlecht, quartiers où se concentre alors une part importante de la population juive de la ville, qui tiennent ces registres spéciaux.
ARRESTATION À BRUXELLES
Le 21 décembre 1940, Lise et Isidor sont internés dans la section allemande de la prison de Saint-Gilles et sont mis à disposition des autorités allemandes. Ils sont libérés le 20 janvier 1941[10]. On ignore le motif de l’arrestation et la raison de leur libération. Le surlendemain, le 22 janvier 1941, Lise et Isidor se font recenser en application de l’ordonnance allemande sur le registre juif à Bruxelles[11]. Ce qui laisse supposer qu’ils ne s’étaient pas fait enregistrer, motif possible de leur arrestation et leur emprisonnement pendant un mois.
À une date inconnue, Lise et Isidor Rundberg décident de quitter clandestinement la Belgique pour se rendre en France. Les archives disponibles ne permettent ni d’appréhender leur parcours, ni de savoir s’ils se sont soumis aux différentes ordonnances afférentes aux populations juives en France. Néanmoins, tout laisse à penser que Lise et Isidor, conscients des risques d’être identifiés comme juifs ont fait en sorte de se dissimuler dans la capitale parisienne.
Lise, dont une partie de la fratrie était née en France, avait-elle des frères et sœurs installés à Paris qu’ils ont rejoint ? Aucun de ses frères, en tout cas, n’est déporté de France. Comment ont-ils réussi à vivre dans Paris occupé et soumis à des rafles antijuives fréquentes, aussi bien dans les lieux publics que chez les particuliers ? Nous l’ignorons.
ARRESTATION ET CAMP DE TRANSIT DE DRANCY
Le 21 juillet 1944, les deux époux, de nationalité belge, sont arrêtés à leur domicile parisien, situé au 76 bis boulevard Barbès, dans le XVIIIe arrondissement. Les circonstances exactes de cette arrestation demeurent cependant difficiles à établir. Leur situation présente en effet une particularité : ils ne semblent pas avoir été recensés comme Juifs auprès des autorités françaises et, dans l’état actuel des recherches, aucun document antérieur à leur arrestation ne permet d’établir qu’ils étaient identifiés comme tels par les services de police.
Dès lors, la manière dont les autorités ont eu connaissance de leur présence et de leur judéité reste inconnue. L’hypothèse d’une dénonciation ne peut pas être écartée, mais aucun document retrouvé à ce jour ne permet de l’étayer. Leur arrestation peut également avoir résulté d’autres circonstances — contrôle, enquête ou renseignements obtenus par les services allemands ou français — qu’il est actuellement impossible de préciser. Il convient donc de conserver toute la prudence nécessaire sur ce point.
Une autre interrogation concerne leur fille, Monique. Le 21 juillet, celle-ci n’est pas arrêtée avec ses parents et ne semble pas se trouver au domicile familial au moment de l’interpellation. Cette absence a peut-être assuré sa survie. Avait-elle déjà été confiée à des proches ou placée à l’abri en raison de l’intensification des persécutions antijuives ? Ses parents avaient-ils pris la précaution de la cacher dans les jours précédents ? Là encore, les archives actuellement disponibles restent silencieuses. Aucun document ne permet pour l’instant de déterminer ni où se trouvait Monique au moment de l’arrestation de ses parents, ni si son absence relevait d’une mise à l’abri organisée. Ce silence documentaire laisse ainsi ouverte la question des circonstances dans lesquelles la fillette de 9 ans échappa à l’arrestation du 21 juillet 1944.
Après son arrestation, Lise est internée au camp de Drancy avec son mari sous le matricule 25.341. Le jour de son arrivée, Lise dépose la somme de 507 francs, une broche en or massif, une montre bracelet en métal blanc, et une bague en or et pierres.
Carnet de fouilles 158, n° de reçu 6661, 507 francs Lise Rundberg
©Mémorial de la Shoah.
Le 31 juillet 1944, Lise monte dans le convoi n°77 à la gare de Bobigny, sans doute aux côtés de son mari Isidor. Les gendarmes ne laissent aucun répit : les wagons à bestiaux se referment presque aussitôt sur des dizaines de corps entassés, hommes, femmes et enfants confondus, sans que quiconque ait eu le temps de comprendre ce qui se jouait. Le couple est projeté dans la cohue du wagon, sans savoir ni où le convoi les mène, ni pour combien de temps. Pour tout confort : un seau d’eau à partager entre tous, un autre pour les besoins, une lucarne minuscule et condamnée qui laisse à peine filtrer la lumière du jour. À mesure que les heures s’accumulent, les corps s’épuisent, les seaux débordent sous les à-coups des freins. Dans la nuit du 2 au 3 août, le train s’arrête enfin : le convoi franchit directement les portes de Birkenau, sous les aboiements des chiens et les ordres hurlés en allemand.
Sur la rampe, dans la confusion des cris et des chiens, les SS opèrent la sélection qui va séparer les arrivants en trois files. Les femmes jeunes d’un côté, les hommes jeunes et « bien portants » de l’autre ; tous les autres, enfants compris, sont dirigés vers des camions.
C’est à cet instant, sans un mot d’adieu possible, qu’Isidor ne rejoint pas la file des hommes jugés aptes au travail — un jugement sans appel qui, Lise ne le comprendra que plus tard, signifiait la mort immédiate. Elle-même est dirigée, avec les autres femmes sélectionnées, vers les baraquements du Zentralsauna (les douches), seule désormais, sans même avoir pu se retourner une dernière fois vers son mari.
AUSCHWITZ-BIRKENAU
Ce qui l’attend dans ces baraquements relève d’un dépouillement systématique. Mise à nu devant des inconnus, elle éprouve, comme toutes les femmes du convoi, une humiliation d’autant plus violente que la pudeur était, dans le monde d’avant, une évidence intouchable. Personne ne proteste : il faut obéir. Après une douche sans serviette pour se sécher, les coiffeurs rasent les détenues jusque dans les zones les plus intimes — dernière étape d’un processus pensé pour briser toute part d’humanité, et éviter l’infestation par les poux de corps, véhicules du typhus et grande terreur dans le camp.
Les vêtements personnels, confisqués, sont remplacés par un tas de hardes disparates ; Lise récupère les restes d’une robe longue. Rien, désormais, ne la rattache plus à sa vie d’avant, ni même à la présence d’Isidor. Le lendemain matin, des détenues tatoueuses enregistrent les arrivantes par ordre alphabétique. Lise a la chance de tomber sur une jeune Hongroise qui, avec discrétion, lui fait un tatouage à peine visible en lui glissant qu’elles font partie des derniers arrivages et qu’une chance de survie existe encore — à condition de ne pas trop se faire remarquer. Sur son avant-bras s’inscrit désormais un matricule : A16.829.
Lise est ensuite conduite, avec les autres femmes, dans un des blocks du Zigeunerlager, à Birkenau, jouxtant la rampe d’arrivée des convois et les crématoires : l’odeur de chair brûlée devient un fond permanent, tout comme la vue des nouveaux arrivants conduits vers les chambres à gaz. Les châlits à trois étages, garnis d’une paille informe, accueillent plusieurs détenues par couchette, si serrées les unes contre les autres qu’un simple mouvement de l’une oblige toutes les autres à se retourner en même temps. Chaque jour, les déportés tremblent. La crainte qu’une « sélection » soit annoncée (les déportés sont évalués collectivement physiquement, ceux qui sont jugés faibles sont envoyés à la chambre à gaz), la peur de tomber malade et d’être envoyé au « revier » (l’infirmerie, le plus souvent antichambre de la mort) ou encore d’être battu à mort pour un ordre pas compris ou un geste mal interprété, quand ce n’est pas d’épuisement après des journées de travail épouvantablement dures et longues, précédées et suivies d’appel interminables dans le froid du petit matin et du soir, rendent plus durs encore le manque de nourriture et l’absence d’hygiène.
KRATZAU
Le 28 octobre 1944, une sélection décide de l’aptitude au travail de chacune. Jugée apte, Lise est envoyée avec d’autres femmes vers un kommando de Gross-Rosen, à une centaine de kilomètres de Prague. Le transfert se fait dans des conditions plus rudes encore que pour le trajet de Paris à Auschwitz : cent détenus s’entassent par wagon et nombre d’entre elles ne survivent pas au trajet. Arrivée dans une ancienne fabrique transformée en camp de travail pour femmes juives, près de Kratzau, à Weißkirchen, Lise est logée dans un baraquement face aux cuisines, sur des châlits identiques à ceux de Birkenau. Mais cette fois, il y a davantage de place : on est à une ou deux personnes par lit, le matelas est de meilleure qualité et chaque détenue a droit à une couverture. Les « Françaises », c’est-à-dire les femmes déportées depuis la France sont ensemble à un étage. Il y a même un peu de chauffage, expliquent deux évadées du camp, déportées également par le convoi 77 : Anna Sussmann et Lili Segall. Arrivées en Suisse, elles ont écrit un rapport qui relate les conditions de vie au camp et de travail dans l’usine où la plupart des déportées sont employées.
Le rythme quotidien s’organise autour d’un semblant de café et d’une soupe claire et d’un quignon de pain le matin, d’une soupe un peu plus épaisse et de quelques pommes de terre à l’eau le soir — pour prix de journées ou de nuits de travail de douze heures. Chaque matin, l’appel réunit les détenues par rangs de cinq avant la marche de quatre à cinq kilomètres vers Kratzau, où Lise est affectée à une usine de munitions.
Si les conditions matérielles — faim, épuisement, maladie, poux — restent mauvaises, la disparition des sélections change la donne psychologique : la peur permanente d’être désignée pour la chambre à gaz s’efface, remplacée par une survie au jour le jour où chacune s’organise comme elle peut — entraide, ruse, parfois larcins — pour tenir.
À l’usine où travaillent les femmes du camp, d’autres travailleurs (prisonniers de guerre, personnes déplacées pour différentes raisons, habitants tchèques) font passer des informations. L’avancée russe n’est pas loin, début mai. Pourtant les nazis ne quittent pas le camp. La directrice, une jeune femme, indique même à certaines déportées[12] qu’elle va miner les bâtiments et tout faire sauter. Des déportées imaginent un stratagème pour l’en dissuader. Un matin, au réveil, les femmes découvrent que les gardiennes et gardiens du camp ont disparu, de même que les soldats en arme qui les accompagnaient tous les jours le long des quatre kilomètres de parcours jusqu’à l’usine.
LIBÉRATION DU CAMP ET RETOUR
Peu de temps après, le 8 mai 1945, les soldats russes arrivent dans le camp, et, dans le village, les résistants tchèques. C’est la confusion, rien n’a été prévu pour prendre en charge ni les femmes déportées, ni les prisonniers de guerre. Ils s’organisent entre eux, les femmes cherchent à fuir les soldats russes et leurs violences sexuelles.
Lise ne raconte pas comment s’est effectué son retour de Kratzau à Prague. A-t-elle bénéficié d’un des rares trains encore en route, d’un camion de troupes alliés ? Mais, le 22 mai 1945 ; elle est rapatriée en France[13]. Son examen médical fait à Longuyon avant de rejoindre Paris indique un état de santé qualifié de « moyen »[14]. Elle accuse en effet une perte de poids de 10 kilos et présente des œdèmes aux membres inférieurs, signes caractéristiques des carences prolongées, de la dénutrition et des conditions sanitaires dégradées subies durant l’internement et la déportation. Comme la plupart des déportées, elle souffre d’aménorrhées et de problèmes dentaires.
Sur sa fiche médicale, il est également indiqué qu’elle se rend à sa sortie chez M. Veiner, rue des Halles, dans le Ier arrondissement de Paris. Est-ce la personne qui a assuré la protection de Monique pendant la déportation de ses parents ? Les archives disponibles ne permettent pas de le déterminer. C’est en tout cas une des adresses qui est associée aux documents d’Isidor Rundberg au camp de Drancy.
On note que sur sa fiche médicale de retour, elle indique que son père se prénomme Robert et sa mère Rose. Était-ce les prénoms qu’ils utilisaient ou l’expression tenace d’une crainte de la part de Lise de révéler les prénoms hébraïques de ses parents ?
©SHD Caen, DAVCC, dossier 27 P7540 (ancien classeur).
Après un court passage par Paris, Lise retourne en Belgique accompagnée de sa fille, le 13 décembre 1945, et s’installe au 107, de la rue Albert[15], puis déménage le 12 février 1946 au 3, rue Georges-Moreau. Plus tard, elle réside 102 rue Joseph-II à Bruxelles, toutefois son acte de décès stipulera qu’elle est « domiciliée en Pologne » (voir illustration).
LOURDES DÉMARCHES ADMINISTRATIVES
Dès son retour, Lise entreprend des démarches administratives pour faire reconnaître sa déportation et celle de son mari, révélatrices des enjeux matériels et symboliques de l’après-guerre. Le 26 mars 1946, elle adresse une lettre manuscrite au ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre dans laquelle elle sollicite l’envoi d’une attestation certifiant la déportation de son mari Isidor depuis Drancy, en précisant qu’il « n’est pas revenu »[16]. Cette formulation, à la fois sobre et lourde de sens, témoigne de l’incertitude persistante qui entoure encore le sort de nombreux déportés à cette date. La demande s’inscrit dans un cadre administratif précis : il s’agit d’obtenir une reconnaissance officielle permettant l’accès à des droits, notamment des primes ou indemnisations. Lise précise d’ailleurs explicitement cet enjeu, évoquant la nécessité d’obtenir ce document pour sa déportation et celle de son mari. Elle justifie également le délai de sa démarche par son état de santé, elle précise : « ayant été malade jusqu’à présent, je n’ai pas pu faire le nécessaire plus tôt »[17].
Cette correspondance met en lumière la lenteur et la complexité des procédures administratives de l’immédiat après-guerre, mais aussi la nécessité pour les victimes de prouver leur statut, dans un contexte où l’État cherche à organiser la reconnaissance des différentes catégories de déportés et repérer de faux déportés ou des déportés de droits communs.
Le 7 mai 1946, Lise envoie une nouvelle lettre, dans laquelle elle demande s’il est possible de récupérer les bijoux qu’elle avait laissés à Drancy[18]. Cette requête révèle une autre dimension du retour : la tentative de récupérer des biens spoliés ou abandonnés dans l’urgence. Dans sa lettre, Lise demande au ministère des Anciens Combattants : « pourriez-vous me faire savoir si je puis avoir mes bijoux que j’ai laissés à Drancy. Ceux-ci étant restés là, étant donné que 3 semaines plus tard Paris était libéré ». La mention du fait que Paris était libéré « trois semaines plus tard » suggère une conscience du décalage temporel entre la libération du territoire et la possibilité concrète pour les victimes de retrouver leurs biens. Cette demande illustre les difficultés liées à la restitution des biens, souvent perdus, volés, détruits ou dispersés dans les circuits de spoliation[19].
Enfin, le 16 mai 1946, le chef du 4e bureau de la sous-direction de l’état civil et des recherches répond à sa demande[20]. Dans cette réponse administrative, il lui est demandé de renvoyer deux questionnaires en vue de l’obtention du titre de « déporté politique », catégorie juridique essentielle dans le système de réparation mis en place après la guerre. Toutefois, la réponse apporte également un élément particulièrement révélateur : un certificat de déportation est bien délivré pour son mari, mais il est précisé qu’à la date du 16 mai 1946, celui-ci n’est pas rentré de déportation. Cette formulation administrative, prudente, traduit l’absence d’information définitive sur le sort des disparus et l’extrême lenteur du processus de confirmation des décès dans les camps. Lise souscrit à une demande de naturalisation ordinaire auprès de l’État belge le 19 août 1949, qui ne semble pas aboutir avant son décès.
LE RÊVE AMÉRICAIN ?
Des documents datés d’avril 1951 émis par le Service des étrangers des Etats-Unis, indique que Lise a fait une demande de visa pour les Etats-Unis.
Le formulaire évoque une présence à Auschwitz « 1942-1946 ». La demande « urgente » cherche une « preuve de l’incarcération ».
Rundberg Lise TD223 673 © BAD AROLSEN / ITS.
Le 11 mai 1951 réponse est négative : l’ITS n’a pas pu trouver la trace de « Lise Rundberg, née le 27 décembre 1904 à Anvers en Belgique », malgré une « recherche soigneuse ». Vera Samsonoff, la cheffe qui signe cet étrange missive précise néanmoins que les archives d’Auschwitz sont « incomplètes ».
Lise allait-elle voir de la famille ? Comptait-elle émigrer, avec Monique ? On sait que son frère Léon est parti au Transvaal. D’autres membres de sa nombreuse fratrie ou parmi ses oncles et tantes avaient-ils émigré en Amérique du Nord, ou du Sud ?
Lise n’ira pas aux Etats-Unis. Elle meurt le 27 novembre 1951, à l’Institut médico-chirurgical, 26 rue des Éperonniers (2e division) à l’âge de 48 ans[21]. Elle est ensuite inhumée dans le cimetière juif d’Anvers.
Biographie réalisée par la classe de terminale ST2S du lycée Jean-Bouin, à Saint-Quentin (Aisne), sous la direction du professeur d’histoire Damien Bressoles, durant l’année scolaire 2025-2026.
SOURCES
- Dossier d’étranger de la famille Sigal, Archives de la ville d’Anvers, Belgique.
- Dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
- Dossier de Lise et Isidore Rundberg, 27 P 7540 (ancien classeur), SHD Caen.
- Recensement de 1921 de la ville de Lyon, Archives départementales du Rhône.
- Mémorial de la Shoah
- Acte de mariage, état civil européen d’Algérie, Archives nationales d’Outre-Mer en ligne.
- Archives de la ville de Paris, l’état civil.
- Archives de Bad Arolsen / ITS.
- Régine Skorka-Jacubert, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit.com, 2009.
Notes & références
[1] Avis d’arrivée dans la ville d’Anvers de la famille étrangère Sigal (7 février 1899), dossier d’étranger de la famille Sigal, Archives de la ville d’Anvers
[2] Acte de mariage, état civil européen d’Algérie, Archives nationales d’Outre-Mer en ligne, « Oran ».
[3] Autorisation de résidence dans la commune d’Anvers de la famille Sigal signée par le commissaire de police de la ville (17 janvier 1923), dossier d’étranger de la famille Sigal, Archives de la ville d’Anvers.
[4] Il se marie en 1947 au Transvaal (Johannesburg). Son frère Salomon/Raymond, agent commercial se marie à Paris 18e en 1946 avec une jeune femme belge. Léon, négociant, est son témoin. Archives de la ville de Paris, l’état civil.
[5] Archives de la ville d’Anvers et recensement de 1921 de la ville de Lyon, Archives du Rhône.
[6] Ibidem.
[7] Mariage d’Isidor Rundberg et de Lise Sigal (19 novembre 1927), extrait des actes de mariage de la ville d’Anvers, dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
[8] Acte de naissance de Monique Rundberg (2 février 1935), dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
[9] Avis d’arrivée de la famille étrangère Rundberg dans la commune de Bruxelles (30 mars 1939)
[10] Note de la 3e direction générale, police des étrangers au sujet de l’internement puis de la libération de Lise Rundberg (s.d), dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
[11] Enregistrement de la déclaration de Lise Rudnberg sur le registre des Juifs de Belgique, vol.223 P 52 (22 janvier 1941), dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
[12] Voir Régine Skorka-Jacubert, Fringale de vie contre usine à mort, Le Manuscrit.com, 2009.
[13] Fiche récapitulant le parcours concentrationnaire de Lise Rundberg (s.d), dossier de Lise et Isidor Rundberg, 27 P 7540, SHD Caen.
[14] Fiche médicale de Lise Rundberg à son retour des camps (s.d), dossier de Lise et Isidor Rundberg, 27 P 7540, SHD Caen.
[15] Suivi du déménagement de Lise et Monique Sigal, rédigé par la Police des étrangers de la commune de Forest, (s. d.), dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
[16] Lettre manuscrite de Lise Rundberg au sujet de sa déportation et celle de son mari, adressée au 4e bureau de la sous-direction de l’état civil et des recherches (26 mars 1946), dossier de Lise et Isidor Rundberg, 27 P 7540, SHD Caen.
[17] Ibid.
[18] Lettre manuscrite de Lise Rundberg au sujet de sa déportation et celle de son mari, adressée au 4e bureau de la sous-direction de l’état civil et des recherches (7 mai 1946), dossier de Lise et Isidor Rundberg, 27 P 7540, SHD Caen.
[19] Sur ce thème, voir le rapport officiel d’Annette Wieviorka, Les Biens des internés des camps de Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande, publié en 2000 par La Documentation française pour la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, disponible en ligne.
[20] Certificat de déporté non rentré d’Isidor Rundberg émis par le chef du 4e bureau de la sous-direction de l’état civil et des recherches (16 mai 1946), dossier de Lise et Isidor Rundberg, 27 P 7540, SHD Caen.
[21] Acte de décès de Lise Segal émis par la ville de Bruxelles (29 novembre 1951), dossier d’étranger de la famille Rundberg, Archives nationales de Belgique.
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