Henri Maurice WIND (29/04/1907 – 31/07/1944)
Henri Wind, ca 1940
© SHD de Caen DAVCC, Dossier n°21P 550 695
L’enfance meurtrie
En 1920, Henri Maurice Wind n’est âgé que de treize ans lorsqu’il est reconnu pupille de la nation par la République française. Engagé dans le 130e régiment d’infanterie au moment de la Bataille de la Marne, Saül Wind[1], son père, a été « tué à l’ennemi » le 28 septembre 1915 à Épine- de-Vedegrange, en Champagne, alors qu’il allait fêter ses trente-deux ans.
Né sous l’empire austro-hongrois le 25 décembre 1883 et naturalisé français le 11 mars 1911[2], Saül laisse une veuve, Rosalie Wind née Lévy[3], ainsi que leurs trois enfants, Herman, Henri et Simonne. Sur son acte de décès militaire est mentionné comme lieu de naissance l’énigmatique ville d’« Echedranoff [4]», en Autriche, mais sur son acte de décès reporté à l’état civil de la mairie de Paris IVe, c’est bien « Tchéchanof » qui est mentionnée dans une correction en marge du document.
Acte de décès de « Saüle » Wind
www.memoiredeshommes.defense.gouv.fr
Herman, l’aîné de la fratrie Wind, est né le 20 février 1906, à Paris XIIIe. Un peu plus d’un an après, le 29 avril 1907, Henri voit le jour à la maternité de Port-Royal, dans le XIVe arrondissement de Paris. Ses parents, Saül et Rosalie, ont alors 23 et 24 ans, et résident avenue des Gobelins, dans le XIIIe. Lui exerce la profession de casquettier et elle, native de Valenciennes dans le Nord, est commerçante et couturière. Six ans plus tard, le 1er juin 1913, une petite Simonne vient agrandir la famille.
La Première Guerre mondiale a donc fracturé cette harmonie familiale, plongeant dans le deuil Rosalie et ses trois enfants. L’acte de décès de Saül Wind est dressé le 22 février 1917 par la mairie du IVe arrondissement. Au cours de l’année 1920, les enfants acquièrent le statut de pupilles de la nation, statut officialisé depuis la loi du 27 juillet 1917 afin d’offrir aux orphelins de guerre une protection particulière. L’État prend en charge l’éducation, l’entretien, la formation professionnelle, et leur apporte parfois des bourses scolaires et un soutien financier. (Ce statut permet aussi à ceux qui ne le sont pas d’être naturalisés français.)
Rosalie et ses enfants résident toujours dans un appartement situé 11 rue du Renard, à quelques pas de l’Hôtel de Ville de Paris, en bordure du quartier du Marais.
L’armée et le retour à Paris
En 1926, le recensement indique que les Wind sont toujours domiciliés à cette adresse. Herman exerce la profession d’ouvrier mécanicien (chez Alcolet) et Henri celle d’ouvrier électricien. Rosalie ne travaille pas. Un an plus tard, jugé apte à remplir ses obligations militaires alors qu’il vient de fêter son vingtième anniversaire, Henri est classé dans le service armé et intègre le 152e régiment d’infanterie[5], installé à Colmar depuis 1919. Surnommé « Les diables rouges », ce régiment s’est particulièrement illustré durant la Première Guerre mondiale en menant des combats violents dans des conditions climatiques et géographiques difficiles. En 1927, la présence du 152e régiment d’infanterie à Colmar marque le retour militaire et souverain de la France dans une région frontalière toujours sensible et soumise à de vives tensions.
Les « Diables rouges », 152e régiment d’infanterie à Colmar en 1935
© wikimaginot.eu
Henri est affecté à la deuxième compagnie du 158e bataillon du Génie dont le rôle des soldats est essentiellement technique. Ils doivent construire des abris et des tranchées, s’assurer du bon fonctionnement des liaisons entre unités. Leurs missions consistent aussi à soutenir les militaires en zone de combat en ouvrant des passages ou en déminant les terrains dangereux. Ils peuvent poser des barbelés, détruire des routes ou des ponts en cas d’invasion. En novembre 1928, Henri est libéré de ses obligations militaires et rentre à Paris.
En 1931, son frère Herman a quitté le logement familial pour s’installer rue de la Pierre-Levée, à proximité de la place de la République. Il suit des études de commerce. Henri disparaît des registres du recensement. Rosalie et Simonne sont désormais les seules résidentes de l’appartement de la rue du Renard. Rosalie est mentionnée comme journalière, statut de travailleuse précaire payée à la journée. Sa fille, âgée de 18 ans, travaille comme sténo dactylo dans le Xe arrondissement. Comme de nombreuses jeunes filles juives, elle s’est investie dans sa scolarité et a pu rejoindre le contingent d’employées du tertiaire, signe évident d’émancipation.
Henri réside à côté, au 246 rue Saint-Denis, avec Raymond Blum, qui a son âge. Son nom apparaît sur un sommier judiciaire daté du 23 juin 1932[6] et dans un entrefilet de la rubrique faits divers du Petit-Parisien. Arrêté en mai 1932 pour vol à l’étalage et à la roulotte en bande organisée et recel de beurre au préjudice d’approvisionneurs et commerçants du quartier des Halles et de Saint-Merri, conduit au Dépôt, Henri écope d’une peine de 4 mois de prison avec sursis pour vol.
Henri Wind arrêté pour vol de beurre aux Halles. Le Petit Parisien 26 mai 1932. ©Gallica/BNF
L’existence de ce jeune homme élevé sans père semble alors ponctuée de petites magouilles et de larcins.
Entrée en guerre, mariage et démobilisation
En 1937, Henri Wind est embauché comme manœuvre pour le commerce « Aux Alouettes » situé 124 rue Lafayette, dans le Xe arrondissement. Il gagne environ 300 francs par semaine. Cette même année, le 6 janvier, Yvonne Le Peton, Finistérienne originaire de Lambézellec, au nord de Brest, divorce de Gabriel Jacques Cozian. Le couple a un fils de six ans prénommé Auguste. Le divorce d’Yvonne a-t-il été précipité par sa rencontre avec Henri ? Toujours est-il que les deux amants s’installent dans un petit immeuble étriqué au 14 rue au Maire, une artère étroite et lépreuse du cœur de la capitale. Le fils d’Yvonne est resté chez sa grand-mère paternelle, en Bretagne.
Dix ans après son incorporation dans l’armée, en novembre 1938, Henri Wind est légalement libéré de ses obligations de réserviste du service actif. Toutefois, comme bien d’autres hommes, il est rappelé après l’entrée en guerre de la France le 3 septembre 1939 pour être intégré au sein de la deuxième compagnie du 158e bataillon du Génie. Dès le 5 septembre, il est affecté au même type de tâches qu’en 1927, sa troupe étant chargée de travaux techniques essentiels sur le terrain, probablement des préparatifs défensifs. Le bataillon est déployé dans le Nord-Est de la France, à proximité de zones en lien avec la Ligne Maginot.
Cette incorporation forcée semble décider le couple à se marier. Dans la matinée du 5 décembre 1939, le jour même de son départ sur le front[7], Henri et Yvonne Léonie s’unissent à la mairie du IIIe arrondissement. L’une des témoins n’est autre que la belle-sœur d’Henri, Émilienne, la femme d’Herman, qui demeure 14 rue au Maire[8].
Henri Wind reste neuf mois dans l’armée. À la suite de l’offensive allemande de mai 1940, la « bataille de France », puis de la signature de l’Armistice le 22 juin 1940, il est démobilisé le 1er août à la caserne des Minimes à Paris, dans le IIIe arrondissement. Battue, l’armée française est alors contrainte de limiter son effectif à 100 000 hommes, ce qui provoque une dissolution de la majorité des unités et le renvoi des réservistes à la vie civile. Il rentre dans son foyer, 14 rue au Maire.
La défaite française permet au gouvernement de Philippe Pétain de se voir confier les pleins pouvoirs constituants par les deux chambres réunies en Assemblée nationale, vidées de l’opposition communiste. La République française est désormais supplantée par le régime de l’État français, collaborationniste.
Le traité signé par Philippe Pétain coupe la France en deux zones. La France, amputée du département du Nord rattaché à la Belgique sous occupation allemande, est occupée du Nord jusqu’à la Loire. Au Sud est instaurée une zone dite « libre ». Le littoral français est également occupé. L’Alsace et la Moselle sont annexées et deviennent territoires allemands. Une « ligne de démarcation » sépare les deux zones. Le quotidien des Français en est affecté. Celui des Juifs va être bouleversé.
Lois anti-juives
Dès le 22 juillet 1940, l’administration française entreprend une campagne de révision des naturalisations, jugée trop généreuses depuis la loi du 10 août 1927. 900.000 personnes, des Italiens, Belges, Allemands, Russes, etc., voient leurs dossiers réexaminés. Les Juifs sont particulièrement visés.
Les premières lois anti-juives décrétées par le Régime de Vichy sont instaurées le 27 septembre 1940 afin de « satisfaire » une ordonnance allemande. Le recensement des Juifs devient obligatoire en zone occupée, avant de l’être pour l’ensemble du territoire à la demande du gouvernement de Vichy. Les entreprises « juives » doivent être déclarées. Les Juifs qui ont quitté la zone occupée, notamment pendant la Débâcle, ne sont plus autorisés à y revenir.
Le 18 octobre, un « statut des Juifs » est publié au Journal Officiel, cette fois sans exigence particulière du régime nazi, marquant ainsi un tournant dans la politique de collaboration du gouvernement Pétain : « Est regardé comme juif […] toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. » Les Juifs sont donc exclus de la fonction publique (3500 personnes), de l’armée, de la presse, du cinéma, des théâtres, du barreau et de la magistrature, ainsi que de l’enseignement, primaire, secondaire et supérieur. Le 4 octobre, une loi autorise (et préconise) l’internement des Juifs étrangers dans des camps. Vingt-six camps sont ouverts en zone occupée, quinze en zone « libre », regroupant environ 50.000 Juifs. Le gouvernement antisémite démontre ainsi la volonté de contrôler et de surveiller cette partie de la population que l’on juge responsable de la défaite. L’État français dispose désormais de listes permettant de localiser les familles juives.
Tandis que cette politique antisémite s’intensifie, Henri travaille comme porteur aux Halles et comme « homme de charge » dans un café, au 40 rue de Turbigo, non loin de chez lui. La loi interdisant le contact entre Juifs et « aryens », il ne travaille pas directement avec la clientèle.
L’antenne parisienne du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), place des Petits-Pères, dans l’ancienne banque Léopold-Louis-Dreyfus © DR / in Wikipedia
La création du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) le 29 mars 1941 officialise et durcit la politique anti-juive du gouvernement de Vichy, notamment à travers le recensement et la spoliation. De nombreux Juifs étrangers sont arrêtés à Paris le 14 mai 1941 lors de la « Rafle du billet vert », avant d’être conduits au camp de Pithiviers, dans le Loiret, sous la surveillance de la police française. Dès l’été, les entreprises et biens appartenant aux Juifs sont confisqués. Peut-être Henri pense-t-il qu’il sera épargné en tant que Juif français et pupille de la nation ? Tiraillée entre inquiétude et illusions, une partie de la population juive a déjà compris qu’élaborer des stratégies pour se cacher ou pour fuir était indispensable.
Un rapport dressé en 1942 par le service des Renseignements Généraux indique qu’Henri Wind a effectué une déclaration de perte de sa carte d’identité le 29 octobre 1941 et qu’il se « conforme aux lois et ordonnances concernant les juifs ». Il s’est donc assurément déclaré comme juif. Sa femme, non juive, est décrite comme une personne aux « mœurs légères », peut-être en raison de son divorce suivi de sa relation hors mariage. Le couple Wind reste localisé 14 rue au Maire. Leur loyer s’élève à 800 francs annuels.
Début 1942, Vichy impose la mention « juif » sur les cartes d’identité sous la forme d’un tampon rouge, puis en mai, le port de l’étoile jaune, après la publication d’une ordonnance allemande.
Henri héberge désormais son beau-frère, sa femme et leurs trois enfants, dans l’appartement de la rue au Maire. Yvonne et lui logent provisoirement à l’hôtel Pan situé 53 rue du Maine, près de la gare Montparnasse. Il est alors en infraction avec la loi, qui interdit à tout Juif de déménager sans en demander l’autorisation.
Document de la préfecture de Seine-et-Oise présentant l’ordonnance relative à l’instauration du port obligatoire de l’étoile jaune en public pour tous les Juifs âgés de plus de 6 ans, 1er Juin 1942 www.yadvashem.org
La rafle du Vel d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942, durant laquelle 13.000 Juifs dont 6000 femmes et 4000 enfants sont arrêtés, sonne le début des déportations massives vers les camps d’extermination, via le camp de transit de Drancy, ouvert un an plus tôt.
Étoile jaune et arrestation
Selon un rapport de police du 17 janvier 1953, Henri aurait été arrêté le 18 juillet 1942 pour « port non apparent de l’étoile jaune ». Or, une note manuscrite datée du 26 août 1942 précise qu’il est arrêté ce jour-là vers 8 heures par des « gardiens en civil » de la police française devant le 75 de la rue Beaubourg, à deux-cents mètres de chez lui. L’étoile jaune, que les Juifs ont dû acheter en l’échange d’un point de textile sur leur carte de rationnement et qui leur est fournie en trois exemplaires par personne, doit être solidement cousue sur le côté gauche du vêtement et bien visible. Celle d’Henri aurait été simplement « cachée par une gabardine », selon sa femme lors d’une demande formulée afin d’obtenir la régularisation de l’état civil de son mari en septembre 1949.
Toutefois, le rapport de 1953 fait état d’un premier rapport dressé le 20 (le 21, en fait) juillet 1942 en relation avec l’arrestation du 18 juillet. Henri avait donc déjà été arrêté un mois plus tôt, puis libéré, avant de se retrouver entre les mains des « gardiens en civil ». Était-il dès lors dans leur viseur ? Tout permet de le penser.
Dans la note du 20/21 juillet 1942 des Renseignements Généraux, il est indiqué qu’Henri et un commerçant du nom d’Ignace Kass ont été dénoncés par « une lettre anonyme » pour être des « communistes dangereux » se livrant à de la « propagande contre le Gouvernement », à un endroit où « des Juifs se réunissent tous les matins aux abords du carreau du Temple ». Il s’agit d’une grande halle Baltard abritant un marché de fripes et de vêtements bas de gamme pouvant accueillir 2000 vendeurs situé près de la mairie du IIIe arrondissement, où la plupart des commerçants étaient des Juifs d’Europe de l’Est. Si Kass, Juif ex-polonais, est assurément un militant communiste de longue date doublé d’un escroc, Henri Wind et sa femme sortent disculpés de l’enquête comme l’indique le rapport : « Il n’a pas jusqu’ici attiré l’attention de nos services [et] ne semble pas avoir appartenu au parti communiste, et, actuellement l’enquête n’a pas révélé qu’il se livrerait à une quelconque activité politique [9] ». Son arrestation pourrait bien découler de cette dénonciation, preuve du zèle collaborationniste de la police française chargée de rafler le maximum de Juifs sur ordre des autorités allemandes en cet été 1942. Après-guerre, deux hommes se déclareront témoins de cette arrestation. Il s’agit de Paul Joly, qui réside 44 rue des Gravilliers, et de Lucien Lubeigt domicilié au 10 rue Barbette, là où vit Yvonne quand elle remplit le dossier de demande de titre de déporté politique pour son mari.
Le 26 août 1942, Henri Wind, « vendeur en confection », est donc conduit à 14h20 au dépôt de la Préfecture de police.
1942-1944 : les camps d’internement
Le 27 août 1942, lendemain de son arrestation, Henri Wind est transféré au camp d’internement de Drancy. Depuis la rafle du Vél’ d’Hiv’, les déportations massives pour Auschwitz se sont intensifiées, puisqu’un convoi quitte désormais la France tous les deux ou trois jours en direction du camp d’extermination nazi en Pologne.
Henri reste à Drancy jusqu’au 1er septembre, date à laquelle il est transféré au camp de Pithiviers, dans le Loiret.
Le 21 septembre, le dernier convoi à destination d’Auschwitz depuis le camp de Pithiviers, le convoi 35, emmène 1.000 Juifs, hommes, femmes et enfants, vers la mort. Ensuite, le gouvernement de Vichy et les autorités allemandes choisissent de centraliser les déportations raciales depuis Drancy. À compter de cette date, Pithiviers devient un camp où sont regroupés les détenus politiques.
Henri est alors envoyé le 30 septembre 1942 dans le camp voisin de Beaune-La-Rolande, où sont rassemblés des communistes, des personnes n’ayant pas respecté la législation anti-juive ou encore des conjoints d’aryens. Ce camp est maintenu afin d’alléger de manière temporaire les effectifs de Drancy. On y accueille des prisonniers avant qu’ils ne soient réorientés en banlieue parisienne pour y être déportés.
Fiche d’arrestation d’Henri Wind, arrêté pour « étoile jaune non apparente » le 26 août 1942, à Paris IIIe. © Archives de la préfecture de Police de Paris, Dossier n°7W366.
La fiche de camp de Beaune-La-Rolande stipule qu’Henri est transféré à Drancy le 23 mars 1943. En réalité, il est mis à la disposition de la Sipo-SD de Maisons-Laffitte pour laquelle il est chargé d’effectuer des travaux agricoles à Orgeval[10]. Ce traitement de « faveur », Henri le doit au statut spécialement créé par les autorités, celui de « conjoint d’aryenne », puisqu’il est marié à une Française non juive. Cela n’empêche en rien de nombreuses exceptions à cette règle ; des conjoints et conjointes « d’aryen » ayant été envoyés à Auschwitz, comme l’ont été également les « demi-juifs » censés être protégés eux aussi.
Début 1944, Rosalie Wind a connaissance de l’endroit où se trouve son fils, la Maison Grise d’Orgeval, une maison réquisitionnée par la Sipo-SD servant de lieu d’interrogatoire et de centre de détention temporaire. Le 1er mars, elle adresse un courrier au maréchal Pétain pour lui demander d’intervenir afin de faire libérer son fils. Parallèlement, elle sollicite le retrait des scellés apposés sur la porte de son appartement. Le Commissariat Général aux Questions Juives « l’informe qu’il n’est pas possible de réserver une suite favorable à la demande de libération de son fils » et qu’en « ce qui concerne les scellés, seuls les services allemands de l’avenue d’Iéna sont compétents en la matière[11] ».
Le 10 juillet 1944, pour des raisons qui ne sont pas connues, décision est prise de renvoyer Henri à Drancy. Sa fiche d’internement précise qu’il est marié à une aryenne et qu’il est déportable immédiatement. Il reste interné trois semaines dans le camp avant d’être déporté par le Convoi 77, avec 1305 personnes âgées de 15 jours à 87 ans. Déporté sans famille, il a sans doute été enfermé dans un des wagons dits de « célibataires », des hommes uniquement[12].
Sa trace se perd à cette date. A-t-il été gazé au moment de la sélection à l’arrivée du train, dans la nuit du 3 août ? A-t-il été sélectionné pour entrer dans le camp d’Auschwitz et affecté à des travaux sur ce camp ou un autre ? Son âge, 37 ans, et son apparente forme physique peuvent laisser supposer qu’il a survécu quelques temps. Le 3 janvier 1945, un courrier émanant du ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés est envoyé à sa mère, l’informant de la déportation d’Henri. Ce sont les dernières nouvelles qu’elle reçoit à propos de son fils.
Le combat pour la reconnaissance
Le 8 mai 1945 sonne le début de l’attente pour les familles de déportés. Une photo d’Henri accrochée à une carte[13] est remise au service qui tente d’établir le sort des déportés. Sur cette fiche est indiqué le nom de « Wind Henri, dit Robert », pseudonyme déjà rapporté par la presse lors de son arrestation en 1932[14]. L’adresse mentionnée n’est ni celle de sa mère, ni celle de sa femme. Cette fiche permet en tout cas de mettre un visage sur le nom d’Henri « Robert » Wind.
Restée sans nouvelles, Rosalie Wind engage en mars 1946 des démarches auprès du ministère chargé des déportés et victimes de la guerre afin de retrouver la trace de son fils. Elle réside toujours dans l’appartement de la rue du Renard. Sur une de ses demandes, il est indiqué qu’Henri a été arrêté dans la rue par la police française car de confession israélite. Une enquête est lancée pour savoir s’il est bien décédé en déportation. En mars 1946, l’administration française remet à Rosalie Wind une attestation de déportation, un certificat modèle « M ». Un acte de disparition est établi le 31 octobre 1949.
En 1949, Yvonne Wind, sa veuve, entame à son tour une procédure afin que soit attribué à Henri le statut de Déporté Politique à titre posthume (c’est-à-dire déporté pour raison « raciale », les autorités françaises ont établi une différence entre les déportés pour faits de résistance (DR) et tous les autres, à l’exception des droits communs), nécessaire pour procéder à la « liquidation éventuelle d’une pension » en sa faveur par le ministère des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre. Le dossier, complété, est reçu en septembre 1950. Yvonne est toujours domiciliée dans le Troisième arrondissement mais au 10 rue Barbette, et n’a pas reçu de nouvelles de son mari depuis son arrestation. Elle sait juste qu’il a transité par les camps de Pithiviers et de Drancy. La fiche de recherche figurant dans le dossier retrace de manière précise les différents camps où Henri a été interné à la suite de son arrestation.
Si une carte de Déporté Politique au nom d’Henri sera bien envoyée à Yvonne Wind en qualité d’ayant-cause, elle ne la recevra jamais. En effet, ce n’est que quatre ans plus tard, le 26 mai 1953, que le ministère des Anciens Combattants entérine cette décision. En octobre 1949, Yvonne est partie sans laisser d’adresse. Elle meurt à Saint-Quentin, dans l’Aisne, en juin 1988.
Carte de déporté politique d’Henri Wind, délivré pour sa femme, mais qu’elle n’a jamais reçue.
© Wind, Henri. SHD de Caen DAVCC, Dossier n°21P 550 695.
Le 9 mars 1956, de manière assez étonnante, Henri Wind est reconnu décédé le 31 juillet 1944 à Drancy à la suite d’un jugement du Tribunal Civil de la Seine. Une loi votée le 30 avril 1946 fixe pourtant la date du décès des déportés « non-rentrés » à cinq jours après le départ de Drancy[15]. La date est rectifiée au Journal officiel en 2002 (p. 17380-17383). En 2003, la mention « Mort en déportation » est reportée en marge de l’acte de décès d’Henri, à la mairie du IVe arrondissement, la rectification de la date et du lieu de son décès est reportée ce même 22 octobre.
En 2002, Herman, le frère d’Henri, marié dans le IIIe arrondissement le 6 septembre 1939, francise son prénom en Armand. Il meurt en 1980 à Draveil à l’âge de 74 ans, après avoir été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1960. En 1960 également, le 30 mars, la mère d’Henri, Rosalie meurt à l’Hôtel-Dieu. Elle vivait toujours 11 rue du Renard.
En 2006, la sœur d’Henri et « Armand », Simonne Wind, épouse de Jules Marcel Croizier, s’éteint à son tour, âgée de 93 ans[16].
Un an plus tôt, le nom d’Henri Wind était gravé sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah de Paris, à l’année 1944.
Ce travail a été réalisé par les élèves de Terminale D du lycée La Providence Nicolas-Barré de Mesnil-Esnard (2024-2026), sous la responsabilité de David Desvérité, professeur documentaliste.
Notes & références
[1] Il est le fils de Hirsch Wind et de Rifka Brunner.
[2] Décret 34-2951 Journal Officiel.
[3] Elle est la fille de Hirsch Lévy et de Berthe Maroslawsky.
[4] Sur le décret de naturalisation de Saül en 1911, la ville indiquée est Tchéchanoff, soit ce qui correspond à Ciechanów, une ville située dans le centre-est de la Pologne, en voïvodie de Mazovie, à environ 77 kilomètres au nord de Varsovie.
[5] Rapport des RG du 22 juillet 1942. APP 77W366.
[6] Les sommiers judiciaires sont des registres tenus par les services de police qui permettent de retrouver rapidement les antécédents d’une personne. La bande volait « des mottes de beurre dans des camions arrêtés rue des Halles et rue de la Lingerie », pour un préjudice de près de 80.000 francs relate Le Quotidien du 26 mai 1932.
[7] Une procédure accélérée en temps de guerre permet de se marier sans avoir publié les bancs 15 jours auparavant. Herman et Emilienne se sont, quant à eux, mariés le 6 septembre 1939, également à la mairie du IIIe arrondissement. Herman et Emilienne, née en 1908, sont tous deux commerçants.
[8] Archives de Paris en ligne, état civil, registre des mariages, 5 décembre 1939, IIIe arrondissement.
[9] Wind, Henri © Archives de la préfecture de Police de Paris, Dossier n°7W366.
[10] La Sipo-SD ou Sicherheitspolizei est une police de sûreté allemande créée en 1936 par Einrich Himmler qui regroupe la Gestapo, la Kripo (police criminelle), et le service de renseignement SS. Il est fort probable qu’Henri soit passé par Drancy avant d’être orienté sur Orgeval.
[11] Fonds du Mémorial de la Shoah, Archives CGQJ – XLII
(en ligne : https://ressources.memorialdelashoah.org/notice.php?q=id:581694).
[12] Voir notamment les témoignages d’Alexandre Mayer et Serge Skora/Scorin.
[13] Elle figure dans son dossier SHD, op.cit.
[14] Le Journal, 26 mai 1932 : « Henri Wind, dit Robert, né le 29 avril 1907, sans profession définie, demeurant 246 rue Saint-Denis ». 1932
[15] La date est rectifiée au Journal officiel en 2002 (p17380-17383).
[16] Elle avait tenté de se suicider, à l’âge « de 15 ans » (17, en réalité), en se jetant dans la Seine du pont Louis-Philippe, « à la suite d’une réprimande ». Elle a été sauvée par le courageux porteur aux Halles Jean Bourdègues, qui l’a repêchée, relate l’Intransigeant le 30 janvier 1930.
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