Gérald IDZKOWSKI (1927-1945)
Rosette Idzkowski et ses enfants, dont Gerald (à droite). Mémorial de la Shoah/Coll. Serge Klarsfeld.
Afin de rendre hommage à la famille Idzkowski et pour réaliser la biographie de Gérald la plus complète possible, nous avons choisi d’étendre nos recherches à ses parents, Rosette et René, et à son frère, Roland.
La famille Idzkowski : le commerce, la loi et l’art…
Les parents de Gérald se prénommaient Rosette et René.
René Michel Idzkowski est né le 15 mai 1896 dans le IXe arrondissement de Paris. Ses parents sont Maurice (Moritz) Idzkowski[1], négociant en gros d’exportation et d’importation de produits alimentaires, qui est nommé conseiller du commerce extérieur de France en 1905 et est bien connu pour ses jambons « Maurice », et Marie Eugénie Strauss.
Il a un frère cadet, Stanislas Oscar Marcel, dit Marcel, né en 1902, journaliste, notamment critique de cinéma, scénariste-dialoguiste et auteur[2] (qui, d’abord attaché de presse de la Comédie-Française, en devient secrétaire général en 1953).
Enfants René et Marcel résident près des Champs-Élysées, 35 rue Marbeuf. La famille est aisée.
René fait des études de droit et remplit courageusement son devoir durant la Première Guerre mondiale.
Rosette, née Rosa Barki à Alexandrie, en Égypte, le 24 février 1898, dans une famille juive judéo-espagnole. Elle a trois sœurs, Lise, Marcelle et Germaine, ainsi qu’un frère, Édouard. On ignore les circonstances qui ont conduit ses parents, Behor Rachamin, industriel, et Sultana (Suzanne Mossé, née à Smyrne en 1872), à venir s’installer en France.
Rosette Idzkowski, site généalogique
MyHeritage.com, DR.
René Idzkowski, site généalogique
Geni.com, DR.
Une famille de la bourgeoisie juive parisienne
En 1924, les fiançailles de René et de Rosette sont annoncées dans plusieurs journaux : le Journal de Paris, l’Œuvre, Le Temps, La Rampe et Le Matin. On peut imaginer ainsi la grande joie des futurs époux.
Le 9 juillet, René, domicilié chez ses parents 13-15 rue Lamennais, et Rosette, domiciliée également chez ses parents 69 avenue Victor-Hugo, se disent oui à la mairie du XVIe arrondissement. Le marié a notamment pour témoin le sénateur du Gard, Fernand Crémieux[3].
Acte de mariage de René Idzkowski et Rosa Barki, mairie du XVIe Paris
©Archives de Paris.
Ils sont unis dans la foi juive à la synagogue de la rue Buffault, de rite hispano-portugais, celui de la famille de la mariée, le lendemain dans l’après-midi, indique L’Univers israélite du 4 juillet 1924.
En 1926, le jeune couple vit, avec une cuisinière originaire des Ardennes, 12 rue Cambacérès, près de la Madeleine, un quartier chic de Paris. Sur le recensement de population, René est avocat et Rosette, artiste-peintre.
Gérald Maurice Béhor naît le 28 novembre 1927 à Paris. On trouve l’annonce de sa naissance dans plusieurs journaux.
Le 31 mai 1934, René et Rosette ont un second fils, Roland David Edwin[4].
La famille vit dans une grande aisance financière. Elle a alors une gouvernante pour s’occuper des garçons, une cuisinière et une femme de chambre[5]. En 1937, cependant, la famille fait paraître une annonce dans Le Figaro, car elle recherche une bonne d’enfants. Gérald a alors 9 ans.
Le Journal de Paris, 24 juin 1924 ©BNF
L’Œuvre, 7 décembre 1927 ©BNF Comœdia, 9 juin 1934 ©BNF
Comoedia, 9 juin 1934 ©BNF
Un certain nombre de sources nous permettent d’entrevoir des activités, passions et loisirs des époux Idzkowski. Afin de retracer le plus fidèlement possible ce que pouvait être leur quotidien, il nous a paru important de s’intéresser à ces points précis.
René est un ancien combattant, engagé volontaire en 1916[6], médaillé de la Croix du Combattant Volontaire en mai 1937. Il exerce d’abord la profession d’avocat à la Cour de Paris, puis avocat à la cour d’Appel, avant de devenir juge de Paix suppléant de Nogent-sur-Marne, puis juge de paix dans le XVIIIe arrondissement. Il a une grande notoriété et ses plaidoiries sont très souvent relatées dans la presse.
René a rédigé quantité d’articles pour des journaux, notamment dans les domaines du spectacle et du cinéma. Ainsi, les journaux La Rampe, en 1924 et La Cinématographie française en 1934 évoquent leur « distingué collaborateur, Mr René Idzkowski ».
Portrait de Maître René Idzkowski en robe d’avocat. Paris, France, années 1920.
Mémorial de la Shoah/Coll. Ordre des Avocats de Paris.
Un écho de la Cinématographie française repris dans Le Lorrain, 22 avril 1934.
René contribue également à la rédaction d’une rubrique intitulée « chronique juridique » pour le journal syndical La Tribune des cheminots. Il y relate le jugement d’un mécanicien, acquitté après une catastrophe ferroviaire.
On retrouve aussi, dans un compte-rendu officiel, la trace de la présence de René lors d’une rencontre politique en 1937 organisée en l’honneur du député guyanais et sous-secrétaire d’État aux Colonies, Gaston Monnerville. Ce dernier, avocat de profession, est nommé sous-secrétaire d’Etat aux Colonies en 1937. Il s’agit d’une manifestation de sympathie à l’égard de Monnerville durant laquelle plusieurs discours sont prononcés.
René Idzkowski est secrétaire général de l’Association nationale des juges de paix suppléants de France et des Colonies en 1937 et l’un des très remarqués co-organisateur du congrès de l’association en juin.
Le père de Gérald est donc un avocat reconnu en son temps. Membre de la grande bourgeoise juive, il donne fréquemment des conférences des œuvres et associations de bienfaisance de la communauté juive de Paris. En 1934, il est membre du bureau de l’association caritative Pour nos enfants, à laquelle participe également son épouse.
La Tribune des cheminots [confédérés], n° 471, 1er mars 1935, archives.cheminotcgt.fr
Rosette Idzkowski, Mémorial de la Shoah/Fonds Serge Klarsfeld/Collection Rachel Panczer.
Rosette Idzkowski, site généalogique Geni.com, DR.
On l’a vu, Rosette est artiste-peintre. Elle fait partie de la Société des Femmes Artistes Modernes (FAM) dans les années 1930 et expose ses œuvres dans des salons. Ce fut le cas lors du Salon du Palais en 1925 ou bien lors du 40e Salon des Indépendants en 1929. Lors de ce salon, Rosette expose deux œuvres intitulées Peinture et Étude. Le journal L’Union marocaine[7], dans un article sur les peintres juifs au salon d’Automne, décrit l’artiste en ces termes : « Excellente peintre d’origine égyptienne ». Nous savons également qu’en 1928, le Centre National des Arts Plastiques (CNAP) a acheté une de ses œuvres, qui a pour titre Nature morte. Ses dimensions sont de 47cm sur 54cm. Malgré des recherches internes, le CNAP nous a confirmé que l’œuvre était aujourd’hui introuvable et qu’ils ne disposaient d’aucun visuel du tableau. En 1930, en 1934, en 1936, Rosette présente ses travaux, toujours au sein d’expositions collectives. En 1937, elle montre ses toiles lors de l’événement La Scène indépendante, dans une galerie 33 avenue des Champs-Élysées avec d’autres femmes artistes, notamment la sculptrice Chana Orloff, signale Beaux-Arts, le 16 avril. Une œuvre qu’elle expose au Salon des Tuileries en juillet 1939 retient l’attention du chroniqueur de L’Homme libre. C’est sa dernière exposition.
Société des artistes indépendants. Catalogue de la 40e exposition 1929
©BNF, Gallica.
L’Union marocaine, 13 décembre 1934,
www.nli.org.il
Par ailleurs, Rosette participe aux activités de l’association Pour nos enfants[8], créée par l’avocat Marcel Kahn. Une Mme Idzkowski (sans prénom) dirige, en 1935, le dispensaire de cette œuvre qui, indique L’Univers israélite du 1er mars 1935, reçoit chaque mois plus de 1.500 malades, et, le jeudi, uniquement des enfants.
Un article daté du 23 novembre 1936 précise que Rosette a participé au bal de l’association philanthropique juive Pour nos enfants. Cet article nous apprend aussi qu’un des prix à remporter lors de la tombola était un portrait signé de sa main.
Article du 23 novembre 1936 (nom du journal non précisé, mais lié à a communauté juive) relatant un bal donné à l’Hôtel Continental au profit de l’œuvre Pour nos enfants.
©Mémorial de la Shoah/Fonds O.S.E.
Gérald Idzkowski, site généalogique Geni.com, DR
La famille Idzkowski continue de vivre au 12 rue Cambacérès, dans le VIIIe arrondissement. Ainsi, Gérald est scolarisé à l’école Paul-Baudry.
La guerre, les lois antisémites et les recensements
Les Idzkowski mènent une vie paisible et active jusqu’à la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939. René est rappelé sous les drapeaux dès les premiers jours. Il revient à Paris début janvier pour être le témoin du mariage, à la mairie du XVIIe, de son frère Marcel Idzkowski, surnommé « Idzko » par ses confrères du magazine Pour vous, qui lui consacre un écho.
L’Occupation allemande et la mise en place des persécutions antisémites changent profondément le quotidien de la famille Idzkowski. Le premier Statut des Juifs, du 3 octobre 1940, puis le second statut définit ce qu’est un juif en s’appuyant sur une définition raciale qui est déjà utilisée en Allemagne nazie. Est considérée comme juive toute personne ayant trois grands-parents de race juive, ou deux grands-parents de la même race si elle est mariée à un Juif. Les Idzkowski dont tous les membres de la famille sont juifs, engagés dans la vie communautaire juive, même si pas nécessairement très pratiquants, sont concernés par cette définition raciste.
Suite au premier recensement des Juifs en 1940, René est allé au commissariat se déclarer. Sur sa fiche, conservée au Mémorial de la Shoah, sont signalées sa profession, son adresse ainsi que sa date de naissance. Sa nationalité française est mentionnée.
En juin 1941, lors du second recensement, les données sur la nouvelle fiche sont plus fournies. Il est stipulé qu’il est marié, que sa conjointe est juive et qu’il a deux enfants à charge de moins de 15 ans. Les noms de ses fils ainsi que leurs dates de naissance sont également renseignés. Il est indiqué que René est un ancien combattant. Il s’est battu durant la Grande Guerre et s’est engagé volontairement dans l’armée pour combattre l’Allemagne nazie. Force est de constater la modification concernant la nationalité de René : il est « français d’origine », ce qui indique qu’il n’est pas naturalisé. Une précision qui peut avoir de l’importance, puisque, dès le 22 juillet 1940, l’État français a entrepris de vérifier le bien-fondé des naturalisations depuis 1928.
On sait également, grâce au journal hebdomadaire Informations juives[9] paru le 16 janvier 1942[10], que 47 avocats juifs peuvent continuer à plaider à la Cour de Paris. René Idzkowski fait partie de cette liste. Ils ont une dérogation, délivrée par Vichy, en vertu de critères d’exception : faits de guerre, mérite éminent. Mais c’est un écran de fumée : plusieurs avocats figurant sur cette liste avaient déjà été arrêtés lors des rafles de l’année 1941 (comme celle du 20 au 25 août, puis celle dite « des notables » en décembre 1941).
L’arrestation des époux
Alors que la 8e ordonnance allemande du commandement militaire en France impose en zone occupée l’étoile juive aux personnes de plus de 6 ans depuis le 29 mai 1942, mais que l’entrée en vigueur de la mesure est fixée au 7 juin, Rosa et René sont arrêtés le 4 juin, dans le cadre d’arrestation à titre individuel, sans que l’on en connaisse aujourd’hui la raison exacte.
À partir de là, le couple est séparé.
La déportation de Rosa
Rosette, qui a été naturalisée française par son mariage, est internée au camp des Tourelles[11]. Alors qu’un convoi de déportation est en préparation, le capitaine SS Dannecker, pour atteindre le nombre requis de 1000 déportés, choisit 66 femmes dans le camp d’internement des Tourelles. Rosette fait partie des femmes choisies, tout comme Claude Bloch[12]. Cette dernière explique que Dannecker est arrivé aux Tourelles le 18 juin 1942 et qu’il a fait aligner toutes les femmes juives dans la cour pour ne prendre que celles qui avaient moins de 42 ans et qui n’étaient pas mariées à des non-juifs[13]. Les 66 femmes choisies durent rester dans une pièce vide pendant trois jours et trois nuits avant d’être conduites à la gare du Bourget.
La caserne des Tourelles, 131-161 boulevard Mortier, Paris XXe, devenue camp d’internement, Roger Henrard/Musée Carnavalet/Roger-Viollet
Rosette est déportée par le convoi n°3, le 22 juin 1942, à destination d’Auschwitz. Ce convoi a une histoire particulière : c’est le premier convoi à partir de France avec des femmes à son bord.
Rosette meurt à Auschwitz à une date inconnue.
LE CONVOI 3
Survivante de ce convoi, Claude (« Claudette ») Bloch livre un témoignage après-guerre. Elle se rappelle du transfert à la gare du Bourget au cours duquel les 66 femmes des Tourelles rejoignirent les 934 hommes internés à Drancy pour la déportation : « Le 22 juin, très tôt le matin, on nous intima de faire nos ballots. Nous descendîmes dans la cour et, sous les yeux de nos camarades qui demeuraient là et se pressaient derrière les fenêtres fermées, notre groupe se dirigea vers la grille, au son du Chant du Départ et de Ce n’est qu’un au revoir, que nos compagnes chantaient. Nous essayâmes de joindre nos voix aux leurs…C’était le début de notre périple vers Auschwitz. »
D’après un rapport décrivant les conditions du transport, le Consistoire central des israélites de France évoque un train composé de vingt wagons à bestiaux plombés sans paille au sol. Dans chaque wagon se trouvaient cinquante déportés, deux seaux de dix litres d’eau et des vivres pour trois jours. Chaque personne disposait d’un kilo de pain, d’une tranche de viande, d’une boîte de conserve, d’un morceau de fromage et de trois cubes de sucre.
Le convoi n°3 arrive à Auschwitz le 24 juin 1942. À cette date, la sélection n’est pas systématique, elle ne le deviendra qu’en juillet 1942. Ainsi, tous les déportés du convoi font leur entrée au camp. Les femmes reçoivent les matricules 7661 à 8026. Nous ne savons pas exactement quelle est la suite du parcours de Rosette. Nous pouvons néanmoins nous appuyer sur le témoignage de Claude Bloch pour retracer les premières semaines dans le camp. À leur arrivée sur la Judenrampe, les déportés du convoi n°3 laissent leurs effets personnels et marchent vers le camp. Là, les femmes du convoi sont déshabillées, tondues et vêtues d’anciens vêtements de soldats russes. Claude Bloch évoque aussi les longs appels (il faut répondre au numéro matricule qui a été tatoué sur le bras, mais le numéro est énoncé en allemand, et c’est en allemand également qu’il faut le prononcer quand il vous est demandé) et la maltraitance de la gardienne SS Margot Drexler et de deux kapos, Greta, détenue de droit commun, et Annie, prostituée. Claude Bloch explique que les femmes du convoi n°3 ont été affectées à des travaux de terrassement. À l’aide de pelles et de pioches, elles devaient aplanir un terrain. Têtes et pieds nus, elles devaient faire face aux chaleurs estivales élevées sans pouvoir boire. Elle précise que cela dura pendant six semaines et que « les déportées étaient de plus en plus mal » et qu’il n’y avait aucune hygiène. C’est au terme de cette période qu’une première sélection pour la chambre à gaz eut lieu parmi les femmes du convoi n°3.
La déportation de René
René est, lui, interné au camp de Drancy le 4 juin 1942. Sur la fiche de la préfecture de police concernant René, il est précisé : « pourcentage Capitaine Dannecke [14]. » Trois mois plus tard, le 4 septembre 1942, après la terrible rafle du Vel’d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 qui interne désormais également les femmes, les enfants et les vieillards, René est transféré au camp d’internement de Pithiviers, dans le Loiret, puis le 20 septembre, au camp d’internement de Beaune-la-Rolande. Il repart pour Drancy le 21 septembre 1942. Il est ensuite déporté le 23 septembre par le convoi n°36 au départ de la gare du Bourget à destination d’Auschwitz.
Benjamin Schatzman, 65 ans, est déporté également par le convoi n°36. Il écrit ces mots dans son journal intime durant le trajet en train : « Dans ce wagon nous sommes 42, dont 22 femmes et enfants (15 enfants dont 9 sans parents). Nous avons eu, déposé dans le wagon, comme victuailles : un kilo de pain, une boîte de thon, un camembert pour 4 et 2 poires pour chacun, et ne savons pas pour combien de temps ces aliments. Il y avait aussi des seaux d’eau qu’on renouvelle en cours de route. Je me sens triste et fatigué, mais plein de courage. »
René Idzkowski meurt à Auschwitz. On ignore s’il a été sélectionné pour le travail ou immédiatement gazé.
Placement dans l’UGIF de Gérald et arrestation
Nos recherches n’ont permis ni de savoir où se trouvaient Gérald et Roland au moment de l’arrestation de leurs parents, ni leur parcours exact jusqu’en 1944. Ils arrivent dans une maison d’accueil de l’Union générale des Israélites de France (UGIF), une organisation créée à la demande de l’occupant chargée de la représentation des Juifs auprès des autorités. L’UGIF prend notamment en charge les enfants dont les parent ont été déportés. Nos recherches n’ont pas abouti à plus de précisions concernant le centre UGIF dans lequel les deux frères ont été logés. Ils sont nécessairement passés par le centre 28, celui de la rue Lamarck, par lequel transitent tous les enfants confiés à l’UGIF. Nous savons simplement que Gérald a été élève à l’École du Travail Israélite (ORT) au 4 rue des Rosiers dans le IVe arrondissement. Dans les registres de l’ORT, il est référencé comme arrivé le 19 juin 1944, étant étudiant, et l’adresse de son domicile est celle du collège Sainte-Barbe (aujourd’hui Jacques-Decour), au 2 rue Cujas dans le Ve arrondissement, mais ce n’est pas l’adresse du collège, qui est rue Valette, non loin. Il a probablement continué ses études en étant hébergé dans une maison UGIF.
Pourquoi arrive-t-il à l’ORT ? Nous l’ignorons, mais Gérald est arrêté à l’École du Travail le 22 juillet 1944, en même temps que six de ses camarades, quelques semaines seulement avant la libération de Paris. Après qu’un attentat eut été perprétré contre Hitler le 20 juillet 1944, Aloïs Brunner fait arrêter les enfants des centres UGIF de Paris et de la région parisienne. Ainsi, entre le 21 et le 25 juillet 1944, 201 enfants juifs sont raflés et internés à Drancy. C’est le cas de Gérald.
Internement à Drancy et déportation de Gérald
Interné au camp de Drancy, Gérald reçoit le matricule 25.457. Il est envoyé avec ses camarades arrêtés en même temps que lui, au 4e étage de l’escalier 6.
Le 31 juillet 1944, les 1306 déportés du convoi n°77 sont amenés en bus jusqu’à la gare de Bobigny. Les déportés montent dans des wagons à bestiaux et le trajet se déroule dans des conditions abominables. La tinette et l’odeur nauséabonde sont régulièrement évoquées dans les témoignages des survivants. Nous pouvons aussi ajouter que le trajet se déroule sous une très forte chaleur et que les déportés manquent cruellement d’eau dans les wagons sans air.
Le convoi arrive dans la nuit du 2 au 3 août 1944 directement à Birkenau, une partie de l’immense camp, sur laquelle est implanté le dispositif de mise à mort. La sélection a lieu sur la nouvelle rampe. Gérald, alors âgé de 16 ans, est sélectionné pour le travail.
S’en suit le processus de déshumanisation : les détenus doivent se déshabiller, ils sont tondus, rasés et on leur donne des vêtements sans qu’il s’agisse nécessairement de la taille adéquate. Le lendemain, les détenus sont tatoués d’un numéro de matricule qu’ils doivent apprendre par cœur en allemand. Nous ignorons la suite du parcours de Gérald à Auschwitz jusqu’au 27 novembre 1944. À partir de cette date, le nom de Gérald figure sur une liste attestant d’un transfert de détenus d’Auschwitz vers le camp de concentration de Sachsenhausen.
Arrival lists of CC Sachsenhausen, May 1944 – April 1945, DocID: 4095470,
©Arolsen Archives
Transfert à Sachsenhausen et décès
Grâce au témoignage d’Israël Papiernik[15], nous pouvons retracer une partie du parcours de Gérald à compter du 27 novembre 1944, veille de son 17e anniversaire. D’après Papiernik, de nombreux jeunes qui avaient passé les diverses sélections s’étaient retrouvés dans une école de maçonnerie, sous la direction de détenus faisant office de professeurs, comme ce fut le cas de Papiernik. L’avancée de l’armée soviétique a eu pour conséquence un quasi arrêt du fonctionnement du camp ; tout était démantelé, détruit, déplacé. Ainsi, la décision fut prise d’envoyer les jeunes de l’école de maçonnerie vers le complexe des crématoires ce 27 novembre 1944.
Selon Papiernik, ils savaient ce qui les attendaient et étaient prêts à se battre avec un modeste outillage. C’est alors que, faute de place, ils furent tous, y compris Papiernik et Gérald, transférés au camp de Sachsenhausen. Trois jours plus tard, le convoi arriva au camp. Battus et pressés à leur arrivée, le processus humiliant se répéta : déshabillage, désinfection, debout de longs moments dehors par un froid glacial. Papiernik décrit un camp particulièrement dur, avec des gardiens extrêmement sévères.
Photographie aérienne du camp de concentration de Sachsenhausen prise par la Royal Air Force, 1943. www.ncap.org
Parmi les jeunes du convoi, environ 300 furent envoyés au camp annexe de Lieberose, sous-camp surnommé « Liro », pendant quelques semaines. Durant ce séjour dans ce sous-camp, un des jeunes Français transféré, Marc Weill, réalisa trois dessins qu’il offrit à Basso Vanny, cuisinier du camp et résistant français. En effet, Basso Vanny accordait aux jeunes Français des rations supplémentaires afin qu’ils puissent survivre. On imagine à quel point cela fut réconfortant pour ces jeunes hommes de croiser l’un de leurs compatriotes dans l’enfer du système concentrationnaire. Les trois dessins de Marc Weill sont particulièrement touchants et témoignent de la reconnaissance portée par « les petits Français » envers la personne qui les a aidés.
Le premier dessin montre Vanny dans sa cuisine, il est accompagné de l’inscription « À Vanny, très cher cuisto ». Le deuxième dessin montre Vanny, au centre, avec autour de lui les 19 « petits Français » avec la phrase « À Vanny, de la part des petits Français, merci ! ». Enfin, le dernier dessin indique « Et bonne année ! » Il s’agit de l’année 1945 qui, malheureusement, est celle de l’assassinat de 16 jeunes du groupe des « petits Français ».
Après la guerre, Basso Vanny a écrit les noms des « petits Français » sur une liste afin qu’on se souvienne d’eux. Basso Vanny est mort en 1950, après avoir reçu la légion d’Honneur par le général De Gaulle.
Dessins de Marc Weill, brochure. Plaque dévoilée par les FFDJF le 5 juin 2015 au camp de Sachsenhausen (Brandebourg), Fils et Filles des Déportés Juifs de France. DR.
Les adolescents furent ensuite renvoyés à Sachsenhausen, d’où ils repartent à pied vers un autre lieu. Ils n’en reviendront jamais. Deux hypothèses coexistent à ce jour : soit les jeunes ont été amenés dans un lieu inconnu et assassinés, soit ils ont été dirigés vers la chambre à gaz du camp avec les détenus malades. Cela s’est déroulé, très probablement, le 1er ou le 2 février 1945. Une certitude néanmoins, Gérald faisait partie de ces jeunes qui ont été assassinés, victimes de la barbarie nazie.
Le parcours mémoriel pour les jeunes Français juifs assassinés à Sachsenhausen : la mémoire réconciliée
En 1979, Serge et Beate Klarsfeld fondent l’association des Fils et Filles de Déportés juifs de France (FFDJF). Ses objectifs sont de perpétuer la mémoire des déportés juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale et de faire valoir les droits de leurs descendants.
Les locaux de l’association sont situés à proximité de la rue Cambacérès, où vivaient les Idzkowski. Serge Klarsfled, passant alors souvent devant l’immeuble situé au numéro 12 était à la recherche d’un moyen d’honorer la mémoire de ces 16 jeunes Français assassinés à Sachsenhausen. Sa femme Beate a eu l’idée de poser une plaque sur un mur de Sachsenhausen. Un voyage mémoriel fut alors organisé et, le 5 juin 2015, une délégation des FFDFJ se rendit, entre autres, à Sachenhausen et à Lieberose pour des cérémonies de commémoration. Une plaque commémorative fut dévoilée au camp de Sachsenhausen avec les noms des 16 jeunes Juifs déportés de France et une gerbe fut déposée au Mémorial de Lieberose. Une précision importante est à noter : la plaque commémorative de Sachsenhausen comporte un texte en français et en allemand, témoignant de la volonté ainsi que de la nécessité de la réconciliation et de l’amitié franco-allemande, toujours soutenue par la FFDJF.
Maître Serge Klarsfeld nous a communiqué une documentation fournie et extrêmement précieuse sur le parcours de Gérald et des autres jeunes Français dès lors qu’ils ont été transférés à Sachsenhausen. Ainsi, nous avons pu reconstituer la trajectoire de Gérald de façon plus précise, et ce, jusqu’au parcours mémoriel entrepris par la FFDJF en juin 2015.
Plaque dévoilée par les FFDJF le 5 juin 2015 au Camp de Sachsenhausen (Brandebourg)
© Samuel Gruber, photographe : Gruber, Samuel D., 2023
Photographie de la cérémonie d’inauguration de la plaque déposée au camp de Sachsenhausen en juin 2015 par les FFDJF.
Photographie du dépôt de gerbe des FFDJF au Mémorial de Lieberose, Claude Bochurberg et Alex Halaunbrenner, juin 2015
Après la guerre, retrouver la trace de Gérald
Sultana Barki, la grand-mère maternelle de Gérald, âgée de 75 ans en 1945, a réalisé, avec l’aide de sa fille Germaine, des démarches administratives pour savoir ce qu’il était advenu de son petit-fils. Dans l’un des dossiers envoyés à l’administration, elle décrit Gérald comme « mince, nerveux, fragile » avec les « yeux châtains, les cheveux châtains bouclés, des taches de rousseur ». Elle précise qu’il a eu le bras gauche cassé deux fois. Les démarches entreprises par Sultana s’étalent de 1945 à 1955. Le long processus administratif permet à la famille d’obtenir, dans un premier temps, un acte de disparition, puis un acte de décès.
Gérald Idzkowski © SHD de Caen DAVCC, Dossier n°21 P 466 844
Sultana avait elle-même été internée à Drancy le 22 janvier 1944. Elle a laissé à la fouille 10.190 francs, une montre et une bague en or, une perle et des pierres. Elle a pu quitter Drancy et échapper à la déportation[16]. Seule Rosette a été déportée, les autres enfants de Sultana ont tous échappé à la déportation.
Ils retrouvent ainsi Roland, le petit-frère de Gérald, qui a été caché pendant la suite de la guerre et qui a vécu jusqu’en 2004. La photographie de famille après-guerre ci-dessous montre Sultana, ses filles Marcelle, Germaine et Lise avec son mari, ainsi que les filles de Lise et ses gendres. On voit également Roland, tout près de sa grand-mère. Mettre en valeur cette photographie d’une famille heureuse et soudée nous a semblé être la meilleure manière de conclure cette biographie.
Photographie de la famille Barki après-guerre. De gauche à droite : Lise Ordner née Barki, femme à l’identité inconnue, Paul Ordner, Germaine Barki, Armand Telio, Laurence Telio née Ordner, Philippe Ordner, Ans Ordner, Roland Idzkowski, Sultana Barki, Marcelle Barki. Site internet généalogique Geni.com , DR
Le nom de Gérald est gravé sur la plaque de l’école Baudry et sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah.
Remerciements
Nous tenons à adresser nos remerciements à mesdames Claire Podetti et Laurence Klejman pour leur accompagnement précieux durant la réalisation de la biographie de Gérald.
Nous exprimons aussi notre gratitude à madame Claire Stanislawski Birencwjag, historienne et médiatrice au service pédagogique du Mémorial de la Shoah, ainsi qu’à madame Céleste Espinasse, archiviste du Mémorial de la Shoah.
Nous souhaitons également remercier toutes les personnes qui ont aimablement répondu à nos courriers en quête d’archives et d’informations sur la famille Idzkowski : madame Audrey Sébire, monsieur Robert Arouete et monsieur Elias Narciso Ganon.
Nous adressons nos remerciements les plus sincères à la FFDJF et à Maître Serge Klarsfeld pour sa disponibilité, son concours dans ce projet et toute la précieuse documentation qu’il a mise à notre disposition durant notre parcours de recherche.
Durant la réalisation de la biographie de Gérald Idzkowski, nous nous sommes appuyés sur le travail de mémoire entrepris par l’Association pour la Mémoire des Enfants Juifs Déportés du VIIIe arrondissement de Paris (AMEJD 8e), nous tenons aussi à en remercier les membres.
SOURCES
- SHD / DAVCC Caen, Dossier Gérald Idzkowski, 21 P 466 844.
- Archives de Paris, état civil
- Archives d’Arolsen / ITS.
- Gallica / RetroNews, BnF. (extraits de presse).
- Yad Vashem : Gallica et collections.yadvashem.org
- Les sites de généalogie Geni, Geneanet, My Heritage geni.com, myheritage.dk
- L’AMEJD du VIIIe arrondissement amejd8e.wordpress.com
- 1945 Doulut, S. Klarsfeld, S. Labeau, 1945. Les rescapés juifs d’Auschwitz témoignent, Les Fils et filles de déportés juifs de France – Après l’oubli, 2015.
- Israël Papiernik, Une école du bâtiment à Auschwitz, le 43.422 raconte, préface d’Henri Bulawko, éditions Caractères, 1994.
Notes & références
[1] Né le 18 décembre 1857 à Lomza (Pologne russe), de Michel et de Françoise Numark, il est autorisé le 2 octobre 1888 à résider en France et d’y jouir de ses droits civils tant qu’il continuera d’y résider (Bulletin des Lois, 2 octobre 1888). Naturalisé par décret du 20 juin 1892, il est assujetti « aux obligations de service de la classe 1877, à laquelle il appartient par son âge ». En 1892, il est représentant de commerce, domicilié dans le 9e arrondissement. Il n’est pas appelé en 1914. Il a un frère, Abram (dit Albert), né à Lomza en Pologne russe, en 1859, qui se marie puis divorce, à Paris. Maurice est le témoin de son frère au mariage à la mairie du 3e arrondissement de Paris, le 19 mai 1888. Abram et son épouse Sophie Nerson ont un fils, Henri Albert, né à Londres en 1889 qui est antiquaire et meurt à paris en 1934.
C’est en 1895 que Maurice épouse Marie Eugénie Strauss. La mère de Michel et Albert, Françoise, les a rejoints à Paris, où elle meurt le 30 mars et est inhumée le 1er avril 1897. En. 1910, Maurice est promu officier du Mérite agricole.
Maurice meurt le 29 décembre 1942, à 87 ans, et est inhumé, comme sa mère et sa femme, au cimetière du Montparnasse le lendemain, selon le rite israélite. Il résidait alors à Saint-Mandé 15, rue Jeanne-d’Arc. Il est veuf depuis un an au moment de son décès ; Eugénie étant morte le 11 août 1941, à l’âge de 76 ans. Elle était née à Francfort, en Allemagne le 5 août 1865. Son décès est déclaré par un employé du 49 rue de la Victoire, là où se trouve la grande synagogue de Paris. Malgré l’antisémitisme ambiant, la famille fait part du décès dans Comoedia, le 23 août 1941.
[2] Marié deux fois, une fois le 29 décembre 1939, avec Denise Guyon, dont il divorce en 1954, et une seconde avec Joséphine Bouillette, en 1954. Marcel a une fille, Gisèle Guyon-Idzkowski, qui se marie en 1948. Rédacteur de Cinémonde après-guerre, chevalier de la Légion d’honneur, président de l’Association de la presse du cirque et du music-hall, il meurt à Neuilly-sur-Seine le 7 février 1960, à l’âge de 58 ans, des suites d’une grave opération. Le Monde lui consacre une nécrologie.
[3] Fernand Crémieux était également avocat ; il est sénateur depuis 1903 et meurt en 1928. Il appartient à une vieille famille juive de Carpentras et Avignon, dont Adolphe Crémieux, un des fondateurs de l’Alliance israélite universelle.
[4] Il meurt en 2004, à Boulogne-Billancourt, la ville dans laquelle il est né.
[5] Recensement 1936, Paris 08, quartier Madeleine, Archives de Paris.
[6] Recrutement militaire de la Seine, fiche militaire. Archives de Paris.
[7] L’Union marocaine, 1932-1940, était un journal en langue française publié à Casablanca ; il représentait les notables de la communauté juive marocaine affiliés à l’Alliance Israélite Universelle (dirigée notamment par Yahia Zagury) et se positionnait fermement contre le sionisme, selon Wikipédia (en anglais).
[8] L’association philanthropique juive Pour nos enfants, fondée à Paris en 1930 par l’avocat Marcel Kahn et reconnue d’utilité publique en 1933, était très active en 1934 dans l’organisation de colonies de vacances et d’œuvres de bienfaisance pour la jeunesse (notamment à Berck-sur-Mer). Durant la guerre, son local a été mis à la disposition de l’OSÉ pour organiser un dispensaire clandestin pour les enfants cachés par cette organisation de sauvetage de l’enfance juive.
[9] Informations juives est un journal créé en avril 1941 à l’instigation de Theodor Dannecker, un officier SS (SS-Hauptsturmführer) allemand et un proche collaborateur d’Adolf Eichmann, un des artisans de la politique anti-juive et des déportations pendant la Seconde Guerre mondiale. Le journal a pour sous-titre « organe du comité de coordination des œuvres de bienfaisance », car il est vite devenu le bulletin de l’UGIF. Le journal servait à la fois de relais officiel auprès des Juifs en France pour la diffusion des décrets antisémites (lois de Vichy et ordonnances allemandes) et d’outil d’information communautaire (assistance, vie sociale, articles culturels ou historiques). À partir du 8e numéro, la publication devint bilingue, juxtaposant des textes en français et leur traduction en yiddish, indique Archives Juives n°46, 2013.
[10] Le décret du 16 juillet 1941 avait instauré un numerus clausus strict, limitant la proportion d’avocats juifs inscrits à 2 % du total des avocats de chaque barreau.
[11] La caserne des Tourelles est devenue, en 1941, un camp d’internement. Le camp d’internement de Drancy étant réservé aux hommes jusqu’à la Rafle du Vel’ d’Hiv’, le camp des Tourelles est un des principaux lieux d’internement pour les femmes juives. De plus, à partir du 20 juin 1942, un des bâtiments du camp des Tourelles est spécifiquement dédié à l’internement pour les « amis des Juifs », ces personnes non-juives solidaires des Juifs de France face aux persécutions et à l’humiliation du port de l’étoile jaune. Le camp des Tourelles est libéré en août 1944 ; près de 8000 personnes y ont été enfermées.
[12] Claude dite Claudette Bloch, née Raphaël en 1910 à Bourg-la-Reine, est déportée par le convoi n°3 en direction d’Auschwitz-Birkenau. Elle survit à la déportation et son témoignage est recueilli par le SRCGE le 12 juin 1945.
[13] Les Allemands ont transposé les catégories qu’ils appliquaient dans le Reich. Les conjoints d’Aryens (terme censé indiquer des personnes de race « pure ») bénéficient en principe, et provisoirement, d’un statut qui les protègent de la déportation, mais pas de l’internement, de même que les femmes de prisonniers de guerre français et leurs enfants.
[14] Il faudra éclaircir cette annotation.
[15] ] Israël Papiernik est déporté par le convoi n°5 avec trois de ses frères, il est le seul à être revenu de déportation. Il écrit un livre intitulé Une école du bâtiment à Auschwitz, le 43.422 raconte, paru en 1993.
[16] Elle meurt à 99 ans le 25 juin 1972, à Paris 17e.
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