Barouch ALAZRAKI (1885-1944)
Une vie de famille en France
Barouch Alazraki est né à Manassia, près de Smyrne, dans l’Empire ottoman, le 12 octobre 1885[1]. Il est le fils de Isaac Alazraki et de Reine, qui résident à Manassia quand Barouch se marie en 1913.
En effet, arrivé en France en 1911, âgé de 27 ans, il épouse Sultana Ben Arros à Bordeaux, le 18 novembre 1913. Il est alors « sujet ottoman » et marchand de nouveautés, comme l’était son père[2]. Le mariage se fait « sans contrat », et selon le texte de l’acte de mariage de la mairie de Bordeaux, Baruch n’a pas demandé le consentement de ses parents. Tous les témoins appartiennent à la communauté juive bordelaise.
La fiancée de Barouch, Sultana Reine Ben Arros, est née à Oran, en Algérie, le 14 août 1888. Elle a 25 ans et vit alors avec sa mère, Ana née Sportes, rue Cruchinet, à Bordeaux. Son père, Eliaou Ben Arros, est décédé.

Archives départementales de la Gironde, Acte de mariage, 1913, Section 1
Au moment du mariage, Barouch demeure 44, rue Saint-Nicolas. Nous ignorons les raisons qui l’ont conduit en France et en particulier à Bordeaux. Y avait-il de la famille ? Une autre famille Alzaraki de Bordeaux[3] sera durement touchée par la Shoah. Il se peut qu’ils aient été liés.
Barouch Alazraki veut s’intégrer dans le pays qui l’a accueilli : au moment du déclenchement de la guerre en août 1914, « sujet ottoman », il souhaite s’engager aux côtés de la France, il a 29 ans. Le 14 novembre 1914, il se présente devant pour s’engager dans la Légion étrangère[4] pour « la durée de la guerre ». Il n’a pas la citoyenneté française, il n’était pas obligé de combattre, de risquer sa vie. Il est réformé en décembre 1914, car il est malade.
Acte d’engagement pour la légion étrangère, 14 novembre 1914
© Archives nationales
Nous pouvons, grâce à sa fiche matricule (de la Gironde) le décrire : il mesure 1,66m, ses cheveux sont frisés et de couleur châtain, ses yeux sont marron, son nez est « fort » et son visage « osseux ». Il a une fossette au menton.
Barouch change son prénom pour Benoît, qui sonne davantage français. Le couple formé par Barouch et Sultana choisit également des prénoms français pour ses enfants, trois fils : Robert, né le 3 juillet 1915[5] Élie, né le 8 mai 1917[6] et Joseph, né le 6 juillet 1920[7]. Ainsi que pour leur fille, Irène, née le 27 mai 1923[8]. Tous sont nés à Bordeaux.
Après la Première Guerre mondiale, Barouch / Benoît fera à plusieurs reprises une demande de naturalisation : il souhaite « que ses enfants ne soient pas fils d’étranger »[9]. Il est naturalisé le 14 janvier 1926. Son métier indique sur le décret du 14 janvier 1926 qu’il est « marchand ambulant [10]».
Un statut qui évoluera, on découvre en effet, par le biais des déboires dans sa vie professionnelle que la situation de Benoît / Barouch s’est, un temps, grandement améliorée.
Le 10 juin 1929, son commerce de « bonneterie, tissus, mercerie, ameublement » du 117 cours de Victor-Hugo à Bordeaux est mis en liquidation judiciaire[11]. Cependant Benoît / Barouch a dû trouver une solution puisque le 7 mars 1935, la Journée industrielle publie une information selon laquelle son nouveau commerce est en faillite. Il avait été déménagé au 77 cours d’Alsace-Lorraine, toujours à Bordeaux. La famille demeure 31 rue Buhan.
L’année suivante, 1936, est dramatique pour Benoît et sa femme : ils perdent coup sur coup deux de leurs fils. Robert meurt le 29 mars et Joseph à la mi-août.
Robert avait 20 ans, était célibataire, exerçait la profession de représentant de commerce et demeurait 31 rue Buhan, chez ses parents –adresse à laquelle on retrouve également Esteroula Alazraki[12]. Une référence à Pessac figure sur les tables de succession de Bordeaux.
LA GUERRE, L’OCCUPATION, L’ARRESTATION À LYON
Au moment de la débâcle, Bordeaux prend une importance particulière. Non seulement elle reçoit l’afflux de réfugiés de Belgique, du Nord, de l’Alsace-Lorraine, cumulés à ceux qui sont venus avec la Retirada des républicains espagnols, mais également le personnel politique français : le 14 juin 1940, Bordeaux devient capitale de la France, en déroute. Paul Reynaud, le président du Conseil démissionne, le maréchal Pétain le remplace et la France capitule aussitôt devant l’Allemagne. Le 18 juin, depuis Londres, Charles De Gaulle appelle à poursuivre le combat. Le lendemain, Bordeaux est bombardée par l’aviation allemande. La ville se retrouve en zone occupée, ce qui est effectif le 1er juillet. Le gouvernement se replie alors à Vichy.
Pour les Alazraki, comme pour tous les Juifs de Bordeaux et de Gironde, les difficultés s’accumulent. Dès le 27 septembre 1940, ils sont soumis au recensement (fichage) des Juifs en zone occupée. La promulgation du « Statut des Juifs » des 3 et 4 octobre 1940 les concerne directement. Et les lois suivantes, qui prescrivent le 2 juin 1941 le recensement de tous les Juifs en France et, le 26 avril 1941, l’aryanisation des biens (spoliation) les fragilisent plus encore.
En juin 1942, juste après la promulgation de l’ordonnance du 29 mai 1942 qui instaure le port d’une étoile jaune en zone occupée chez tous les Juifs de plus de 6 ans, le couple Alazraki décide de rejoindre la zone « libre » et de s’installer à Lyon[13].
Pendant l’Occupation, en effet, Benoît et Sultana vivent au 36, Grande Rue Monplaisir à Lyon, à quelques encablures de notre lycée.
Privé de ses droits et de sa source de revenus, Benoît trouve un maigre emploi de vendeurs de billets de loterie (« marchand ambulant ») dans les cafés-restaurants et, notamment dans le quartier des Capucins, pour le compte de la maison Hatoum, cours du Chapeau-Rouge[14].
Pourquoi avoir choisi Lyon ? Selon une enquête après-guerre, le couple Alasraki (sic) n’avait aucun lien avec la famille du même nom qui réside à Lyon. Mais son métier dans la bonneterie et le tissu devait avoir permis à Benoît d’avoir quelques relations dans cette ville où le textile joue historiquement un grand rôle.
Benoît est arrêté, seul, par la Gestapo à son domicile. Nous ignorons dans quel cadre. Dénonciation ? À Lyon, comme dans toute l’ex-zone libre devenue zone sud, le port de l’étoile jaune n’a jamais été imposée, à la différence de la mention Juif sur la carte d’identité. La propriétaire de l’immeuble, Mme Marcheti, témoignera après-guerre de l’arrestation[15].
Benoît est transféré à la terrible prison de Montluc, puis à Drancy, où il arrive le 3 juillet, avant d’être déporté le 31 juillet 1944[16].
ALAZRAKI Barouch, @SDH de Caen DAVCC Dossier 21P 417 189
La prison de Montluc a été construite dans les années 1920, dans le cadre d’une réorganisation de la justice militaire à la suite de la Première Guerre mondiale. La signature de l’armistice, le 22 juin 1940, et la mise en place d’une politique collaborationniste accentuent la répression à l’encontre des opposants politiques du régime de Pétain. Le général Jean de Lattre de Tassigny a ainsi été incarcéré à Montluc jusqu’en septembre 1943. Après l’invasion de la zone sud, le 11 novembre 1942, la prison est en effet réquisitionnée par l’armée allemande. La prison est en lien étroit avec la Gestapo et Klaus Barbie, chef de la section IV de la Sipo-SD de Lyon : opposants politiques et Juifs (hommes, femmes et enfants) sont parqués dans cette prison surpeuplée.
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Après la guerre, Sultana est rentrée à Bordeaux, à l’adresse où vivait le couple avant son départ précipité pour Lyon, 31 rue Buhan. C’est son fils Élie qui n’aura de cesse de faire la lumière sur la disparition de son père. Il engage les démarches en son nom pour faire reconnaître sa déportation.
Ainsi, le 12 juin 1945, dans un courrier à l’administration française, il fait part de son désespoir[17] : le deuil est impossible tant que sa famille ignorera ce qu’il s’est passé.
Nous apprenons également quand Barouch et Sultana ont quitté Bordeaux, située en zone occupée depuis l’armistice du 22 juin 1940 : « Usant de la dernière chance qui me reste, je me permets de la risquer et je vais vous en donner la raison. Mon père étant israélite habitant Bordeaux était parti avec Maman se réfugier à Lyon, 36, grande-rue Montplaisir en 1942, malheureusement le 24 juin 1944[18], il est arrêté, Maman en a réchappé par miracle, puis reste à Lyon en prison jusqu’au 1er juillet 1944, de là déporté à Drancy près de Paris jusqu’au 31 juillet 44, depuis nous en sommes sans nouvelles ».
Dans un autre courrier, daté du 11 janvier 1946, écrit depuis son domicile de Rochefort, Élie Alazraki précise que son père était « dur d’oreille », indique sa taille et qu’il avait des « dents en or » et des « cheveux très grisonnants ».
Élie remue ciel et Terre : il fait état de ses démarches auprès de l’ambassade de France à Moscou, et donne cette fois la date du 25 juin comme celle de l’arrestation. Il indique le 1er juillet comme date de départ de Lyon vers Drancy. Une note de l’administration sur le document dans le dossier du SHD précise : « entré Drancy le 3/7/44, venant de Lyon. Déporté le 31/7/44 ».
Tous espèrent que Barouch est encore vivant et l’enquête se poursuit, sans relâche. Ainsi dans un document visé par le commissaire de police de Bordeaux, le 18 mai 1946, Moïse Benifla « certifie avoir vu au camp de Drancy le 15 juillet 1944 M. Barouch Alazraki qui se trouvait interné dans ce camp[19] ». I. (Isaac) Privys[20], artisan en musettes et capuches rue des Carrés à Bordeaux, témoigne également le 23 mai 1946 qu’il a vu Benoît/ Barouch au camp de Drancy. Lui-même devant remplir des dossiers pour justifier de sa persécution en tant que Juif donne à Sultana le précieux conseil – non suivi – de faire photographier l’attestation et ne « pas se séparer de l’original ».
©SHD de Caen DAVCC dossier 21P 417 189.
Malgré le témoignage d’Élie Nahmias, de Lyon, qui certifie avoir été déporté en même temps que lui de Drancy et « dirigé ensuite du côté de Dachau », le 23 juillet 1946, le bureau de l’état civil des déportés, qui est un organe du ministère des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre, édite un acte de décès : il stipule que le 5 août 1944, à Auschwitz, est décédé Barouch Alazraki[21]. Il aurait eu 59 ans à l’automne de cette année-là, trop âgé (et trop sourd) pour être sélectionné pour le travail dans le camp.
Le deuil de la famille Alazraki peut enfin commencer, deux ans après la mort de Barouch.
Le 21 mai 1948, la mention « Mort pour la France » est accordée, à la demande de Sultana, et reportée sur l’acte de décès de Barouch à l’état civil de la mairie de Bordeaux. Sultana recevra en mars 1953 la carte de Déporté politique (à titre posthume) de son mari. Ce titre signifie que Benoît a été une victime de la persécution raciale.
©SHD de Caen DAVCC dossier 21P 417 189.
Le 27 janvier 2026, quatre-vingt ans après, nous nous sommes réunis dans la cour de la prison de Montluc pour honorer la mémoire des victimes de la Shoah, date symbolique qui correspond au jour où le camp d’Auschwitz-Birkenau est libéré par l’Armée rouge. Nous avons eu une pensée particulière pour Barouch Alazraki.
Le nom de « Benoît Alaskari » (sic) figure en compagnie de ceux d’Esther, Evelyne, Gilda, René et Salomon sur la plaque commémorative « A nos Martyrs 1940 – 1944 » de la synagogue de Bordeaux, « sauvagement profanée et dévastée, transformée en geôle le 10 janvier 1944 par la barbarie nazie ».
Son nom figure également sur le Mur de Noms au Mémorial de la Shoah de Paris, à l’année 1944.
Cette biographie a été réalisée par des élèves d’une classe de première du Lycée Colbert, à Lyon, sous la direction de Laura Foulquier.
Notes & références
[1] Archives départementales de la Gironde, Acte de mariage, 1913, Section 1, p. 178.
[2] Archives départementales de la Gironde, Acte de mariage, 1913, Section 1, p. 178.
[3] Salomon Alazraki, né en 1902 à « Manisa » (Manassia), Turquie, déporté avec sa femme Djilda et leurs deux enfants de 15 et 12 ans, résidait 20 rue Paul-Louis-Lande, à Bordeaux. Esteroula Alazraki, née en 1886 dans la même ville et déportée en janvier 1944 demeurait 31 rue Buhan, à Bordeaux. Ils ont tous les cinq été déportés par le convoi 66 du 20 janvier 1944.
[4] Acte d’engagement pour la Légion étrangère, AN, BB11_6236, Dossier 21734×14
[5] Archives départementales de la Gironde, Acte de naissance, 1915, Section 2, p. 101. On apprend son décès dans une notice de La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, du 31 mars 1936. Ses obsèques ont lieu le jour-même au cimetière israélite.
[6] Archives départementales de la Gironde, Acte de naissance, 1917, Section 3, p. 84. Il est mort le 3 octobre ou janvier 2002 à Rochefort (17299). Il s’est marié le 20 octobre 1941 à Rochefort, Charente-Maritime, avec Adrienne Lannoy.
[7] Archives départementales de la Gironde, Acte de naissance, 1920, Section 2, p. 176. On apprend son décès dans une notice de La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, du 13 août1936. Ses obsèques ont lieu le 14. Le rendez-vous pour le convoi funèbre est donné à l’hôpital Saint-André.
[8] Irène est morte le 20 février 2022, à Mouans-Sartoux (06084), Insee.
[9] Demande de naturalisation, 21 décembre 1920, AN, BB11-6236-Dossier 21734×14.
[10] Copie du décret dans le dossier SHD, 21 P 417 189.
[11] Archives commerciales de la France, 28 juin 1929, p. 2788.
[12] Tables des successions et absences, Archives départementales de la Gironde, Bordeaux.
[13] Certificat du commissaire de police de Bordeaux établi le 21 mai 1946. « Il est parti en zone libre pour échapper à la persécution des Allemands », écrit le commissaire du 5e arrondissement de Bordeaux, qui précise que Barouch Alazraki n’a pas reparu à son domicile depuis juin 1942, in dossier SHD, op. cit. Les 15 et 16 juillet 1942, Maurice Papon a organisé une grande rafle sur Bordeaux, juste avant la rafle du Vel’ d’Hiv’ en région parisienne.
[14] Compte rendu d’enquête de moralité, non daté, pour la mention « Mort pour la France ». L’enquête a été diligentée en novembre 1947, in SHD, dossier 21 P 417 189.
[15] Dossier SHD 21 P 417 189.
[16] Demande formulée en vue d’obtenir la régularisation de l’état civil d’un « non rentré ». Dossier du SHD de Caen DAVCC, 21P 417 189.
[17] Lettre d’Élie, SHD de Caen DAVCC dossier Alazraki Barouch, 21P 417 189.
[18] Des documents disent le 26 juin.
[19] Témoignage de Moïse Benifla in dossier 21P 417 189, loc. cit.
[20] Isaac Privys, né à Berditcheff (Ukraine)) en 1882, a été envoyé dans le camp de travail d’Aurigny. Il est mort en 1960. Sa belle-sœur, Rachel Privys, a été déportée le 19 juillet 1942 par le convoi n°7.
[21] Acte de décès, Dossier du SHD de Caen DAVCC, 21 P 417 189. Le 5 août est une date « conventionnelle », en effet l’administration française a décidé de calculer la date de décès des « non-rentrés » sur lesquels il n’y a aucune information, en ajoutant cinq jours à la date du départ du convoi qui les a emportés vers l’extermination. Ici, donc, le 5 août.
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