Feiga Divora LANDSMANN (1928-1944)
Feiga/Dora (à gauche) et Rosa Landsmann, sd, ©Mémorial de la Shoah. Coll. Serge Klarsfeld.
Feiga et Rosa : deux enfants « sans histoire »
Le projet de la classe de Terminale bac professionnel du Lycée de Gascogne était de rendre hommage à Feiga et Rosa Landsmann, deux enfants « sans histoire ». Cette expression suggère une double signification. Ces deux sœurs étaient « sans histoire » ; en effet, elles ne posaient de problèmes à personne. Mais la traque des nazis relayée par la complicité du régime de Vichy les conduisit à la mort en août 1944, alors que la défaite du IIIe Reich était annoncée. Et pour leur rendre justice, nous ne voulions pas laisser Feiga et Rosa « sans histoire », mais au contraire redonner vie à leurs mémoires.
Nous avons tenté de le faire de deux manières. D’abord, par une rapide notice biographique, ensuite par un chant : un slam écrit et interprété par les élèves, qui rend hommage à ces deux enfants victimes de la haine.
Les deux notices de Feiga et Rosa sont presque identiques, car il était bien difficile de dissocier leurs vies à partir des documents administratifs à notre disposition, comme si leurs destins étaient intimement liés à tout jamais. D’ailleurs, sur la seule photographie en notre possession, et non datée, qui représente les deux sœurs, Feiga/Dora, l’aînée semblant protéger Rosa, la cadette. Nous aurions tant aimé évoquer leurs jeux, leurs rires, leurs rêves, mais ces instants de vie nous ne pouvons que les imaginer. Les documents qui nous servent de sources dévoilent seulement les terribles décisions prises à leur encontre.
Feiga, Rosa, votre destin tragique ne nous laisse pas sans voix, nous écrirons, nous chanterons que vous n’êtes pas « sans histoire » et que nous ne vous oublierons pas.
Avant la guerre
Une famille modeste à Metz
Feiga Divora (ou Fayga Dora) Landsmann est née le 27 juillet 1928, à Metz, en Moselle.
Ses parents étaient polonais. Son père, Azziel[1], est né le 10 octobre 1896 à Gombin (Gabin/Gombin, une ville de Pologne avec une importante communauté juive depuis le XVIIIe siècle ; elle se situe à cent kilomètres à l’ouest de Varsovie. En 1916, l’Allemagne occupe la ville). Sa mère, Anna Gitla Borstein, est née le 28 mai 1892 à Włocławek (ou Wotzlowik), au nord-ouest de Varsovie.
Nous ne savons pas précisément quand Azziel et Anna ont quitté la Pologne[2].
Annette Wieviorka nous livre de précieuses informations sur l’immigration juive-polonaise en France : « Entre 1881 et 1914 environ 30.000 Juifs – fuyant notamment les pogroms de l’empire tsariste – choisissent la France[3] ». Elle ajoute : « Mais c’est après la fin de la Première Guerre mondiale qu’arrive la plus grande vague d’immigration et de réfugiés : 150.000 environ[4] ». Au moment de la déclaration de guerre, la France compte 300.000 à 330.000 Juifs dont 140.000 sont étrangers.
Le 18 novembre 1918, Anna donne naissance à l’aîné de la famille, Jacques. S’il est déclaré être né à Metz sur différents papiers, il semble pourtant qu’il soit né à Alexandrow, en Pologne, près de Ƚodz[5]. La création de la Deuxième République de Pologne, le 7 novembre 1918 s’accompagne d’une période de troubles politiques et militaires (guerre avec l’Ukraine, guerre avec la Russie) qui engendre des actes de violence antisémites. Cela peut avoir contribué à pousser le jeune couple et leur bambin à tenter leur chance ailleurs.
Les Landsmann ne tardent pas à arriver à Metz, et à s’y installer pour quelques années. Trois de leurs enfants y sont nés. Le 6 juin 1921, naît leur deuxième fils, Abraham[6]. Un troisième fils, Marc, naît le 14 juin 1923. Feiga arrive au monde cinq ans plus tard, le 27 juillet 1928. Elle est donc la première fille. Sa sœur cadette, Rosa, voit le jour le 30 mars 1932, mais elle naît à Nancy, comme l’indique son acte de naissance.
À la naissance d’Alain, ils vivaient 35 rue de l’Arsenal. Deux ans plus tard, Marc naît chez ses parents, 15 rue du Pontiffroy, un quartier populaire de Metz à forte densité de population juive.
En 1931, les Landsmann (répertoriés sous le nom de Landmann) résident à Mont-Saint-Martin, près de Longwy, dans la Meurthe-et-Moselle[7], rue Jeanne d’Arc. Feiga, qui n’a que trois ans, n’allait peut-être pas à l’école, mais ses frères ont dû changer d’établissement scolaire.
En 1932, au moment où la famille accueille son dernier enfant, ils vivent à Nancy. Ont-ils déménagé à Nancy quand naît Rosa[8] ? Et pourquoi ? C’est à Nancy, donc, que Feiga fait sa scolarité, mais nous ne savons pas dans quelle école.
En septembre 1939, au moment de la déclaration de guerre, la famille vit 31 rue Saint-Nicolas à Nancy, qui prolonge la place Stanislas.
Nous n’avons pas trace qu’Azziel ait fait devant le juge de paix une déclaration de naturalisation pour ses enfants, cependant Marc est indiqué comme étant de nationalité française sur des documents ultérieurs. De même que ses sœurs. Azziel a-t-il fait des démarches pour demander la naturalisation pour Anna et lui ? Nous ne le savons pas.
La famille était modeste, Azziel était tailleur d’habits. Feiga, entourée de ses grands frères et sa jeune sœur, a dû vivre une vie simple et insouciante jusqu’à la guerre.
Pendant la guerre
Fuir l’avancée allemande
Le 1er septembre, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne conduit à la déclaration de guerre de la France. Feiga/Dora a onze ans, Rosa seulement sept ans. Entendent-elles leurs parents inquiets parler en yiddish de leur Pologne natale ? Surprennent-elles des discussions évoquant l’Allemagne nazie d’Hitler ?
Après l’attaque allemande en mai 1940 et l’avancée de la Wehrmacht, il est probable que la famille Landsmann ait rejoint le flot des Français sur les routes de l’exode. Fortes des précédentes invasions allemandes, les autorités lorraines et alsaciennes avaient organisé le départ des populations de la région frontalière. Plusieurs trains les emmenèrent vers le sud-ouest. Ainsi, la Charente accueille 82.000 Lorrains, 5700 Alsaciens et des milliers d’autres réfugiés qui fuient l’avancée allemande. Certains sont hébergés, contre financement, chez des particuliers, d’autres louent des logements. Ils sont parfois répartis chez plusieurs personnes. On ignore comment furent logés les parents de Rosa et Feiga. Dans cet exil qui dure, les enfants sont en général inscrits à l’école.
En juin 1940, après la victoire d’Hitler et la signature de l’armistice, la France est découpée en trois zones. Une ligne de démarcation sépare la zone nord occupée de la zone « libre » placée sous l’autorité de Pétain avec Vichy pour capitale. Les régions côtières sont sous administration allemande et celles de l’ouest et du nord de la France sont déclarées « zones interdites » en 1941. La Moselle des premières années de Dora est annexée avec l’Alsace par l’Allemagne, tandis que Nancy se retrouve en zone occupée.
Le 27 septembre 1940, en zone occupée, les Allemands édictent une ordonnance anti-juive qui exige le recensement de la population juive « sur un registre spécial ». En zone libre, après la loi portant sur le statut des Juifs (3 octobre) promulguée par le gouvernement français, le 4 octobre, une autre « loi antisémite permet aux préfets de procéder sur l’ensemble de la France à l’internement des étrangers de race juive estimés à plus de 150.000[9]. Le 2 juin 1941, le recensement des Juifs de toute la France est ordonné par une loi française. La traque des nazis et de la police de la France de Vichy commence. La famille Landsmann s’est-elle fait recenser ? En étant réfugié, et avec une famille, parlant avec un accent yiddish ou polonais, c’était difficile de ne pas le faire, au cas où Azziel y aurait même pensé.
La première arrestation de la famille à Gujan-Mestras
En 1941, Azziel, Anna et leurs trois plus jeunes enfants, Marc, Feiga et Rosa sont arrêtés en zone occupée, dans le village côtier de Gujan-Mestras, entre Bordeaux et Arcachon.
La première rafle antijuive, « dite du Billet vert » avait été organisée à Paris, le 14 mai, date où 3700 Juifs étrangers avaient été arrêtés par la police française, sur convocation.
Un document daté du 25 avril 1957 permet de retracer la chronologie, même si des inexactitudes sont à déplorer. Il s’agit d’une enquête menée (et bâclée) par le préfet de la Vienne à la demande du directeur interdépartemental du ministère des Anciens Combattants pour l’attribution du titre de Déporté Politique à la famille Landsmann.
Après l’arrestation à Gujan-Mestras, la famille Landsmann est d’abord placée en résidence surveillée à Saint-Sauvant[10] (dans la Vienne), où étaient déjà arrivés en décembre 1940, 244 réfugiés dont 135 Juifs.
« Le 3 décembre 1940, les autorités d’occupation nous ont assignés à résidence forcée et surveillée avec obligation de se présenter tous les matins à la mairie », raconte un survivant, qui ajoute : « Le 15 juillet 1941, ces autorités ont procédé à notre arrestation et nous ont transférés au camp d’internement de Poitiers. » Selon lui, la population de Saint-Sauvant avait été aidante et accueillante. Mais impuissante à éviter la suite des événements.
La Boulite n°4, printemps 2003 n°4, document confié par Bruno Mandaroux.
Le 15 juillet 1941, en effet, 33 Juifs sont désignés par les Allemands pour être conduits au camp de la route de Limoges à Poitiers, « Aziel », Anna, Marc, Feiga et Rosa en font partie[11]. Ils sont dirigés vers le camp d’internement de Poitiers : dit camp de la Pierre Levée, situé route de Limoges.
Ils restent dans ce camp jusqu’en 1942, à l’exception des filles qui, peut-être sorties du camp de Poitiers par le père Fleury et le rabbin Élie Bloch (comme une quarantaine d’enfants), sont placées dans une famille d’accueil de Poitiers ou sa région.
1942 est une année terrible qui annonce un tournant dans la politique de génocide des nazis. Après la conférence de Wannsee qui décide de l’extermination systématique des Juifs d’Europe, le 27 mars 1942, le premier convoi de Juifs part de France des camps de Drancy et Compiègne pour Auschwitz.
Azziel et Anna sont tous les deux transférés à Angers, puis déportés à Auschwitz par le convoi n°8 du 20 juillet 1942[12].
Les recherches de Serge Klarsfeld sur ce convoi permettent de retracer les événements qu’Azziel et Anna ont dû vivre : « les arrestations et les rafles qui ont précédé le convoi n°8 avaient débuté le 15 juillet et les Juifs appréhendés sont rassemblés dans le Grand-Séminaire de la rue Barra à Angers. Cent-soixante-dix Juifs internés au camp de Poitiers sont transférés à Angers, le 17 juillet. Depuis Angers, tous les Juifs arrêtés sont transférés à la gare Saint Laud d’où ils sont déportés directement à Auschwitz le 20 juillet 1942[13]. Ce convoi quitte la gare avec à son bord 837 Juifs. À leur arrivée à Auschwitz, le 23 juillet, 411 hommes sont sélectionnés pour les travaux forcés ainsi que 390 femmes (sur 430)[14] ».
Azziel et Anna ont été assassinés à Auschwitz. D’après le rapport du préfet de la Vienne, un témoin déporté du nom de Minck, cordonnier à Nancy, dit avoir assisté aux derniers moments d’Azziel, ce qui suggère que celui-ci n’a pas été gazé à l’arrivée. Aucune information n’est fournie sur le sort d’Anna, qui ne laisse pas beaucoup de place au doute.
Deux mois plus tard, le 23 septembre 1942, Marc, le plus jeune des frères de Dora, est déporté à Auschwitz. Il y est mort officiellement cinq jours après son arrivée, le 28 septembre 1942. Il avait 19 ans.
Les filles d’Azziel et Anna sont-elles déjà sorties du camp quand les parents sont emmenés, ou bien sont-elles laissées à l’abandon, comme ce fut souvent le cas, puis sorties et envoyées dans des familles juives assignées à résidence ?
Feiga et Rosa dans les maisons d’enfants de l’UGIF
Feiga et Rosa sont enregistrées comme juives et portent l’étoile jaune (obligatoire depuis le 29 mai 1942 pour les Juifs à partir de l’âge de 6 ans). Il est probable qu’elles ne savent pas ce qu’il était advenu de leurs parents et de leurs frères.
Mais la traque antijuive s’accentue, et les enfants ne sont pas longtemps à l’abri dans les familles d’accueil[15].
En 1943, les deux sœurs sont internées temporairement dans le camp de Poitiers du 24 mai au 26 mai. L’UGIF (Union Générale des Israélites de France) a réussi à obtenir leur garde à Paris.
Archives du camp de Poitiers avec la liste des enfants « transférés à Drancy le 26 mai 1943 » ©AD de la Vienne
Feiga et Rosa arrivent, en compagnie de 65 autres enfants du camp de Poitiers, le 27 mai 1943, dans le centre d’enfants de l’UGIF n°28, un immeuble situé rue Lamarck, dans le XVIIIe arrondissement.
L’UGIF a été créée en 1941 par le gouvernement de Vichy à la demande des Allemands pour regrouper toutes les associations juives, désormais interdites. Tous les Juifs sont obligés d’y adhérer. L’UGIF a une fonction d’entraide aux Juifs démunis, à travers toute la France, et gère les hôpitaux et hospices juifs. Après les rafles de 1942, cet organisme a ouvert des centres pour accueillir les enfants devenus orphelins après la déportation de leurs parents[16].
Celui par lequel passe tous les enfants qui arrivent du camp de Drancy, ou sont directement confiés à l’UGIF, est ce centre de la rue Lamarck. Là, les enfants sont évalués physiquement et psychologiquement. On met à jour leurs vaccins, on les pèse, etc. C’est aussi à Lamarck que les responsables sont chargées d’obtenir des cartes d’alimentation pour avoir des tickets de rationnement pour les enfants qui n’en ont pas, ainsi que des vêtements et des chaussures, certains enfants arrivant avec presque rien sur le dos, pieds nus ou avec des souliers trop petits ou trop usés. Feiga et Rosa n’ont, comme tous les autres enfants arrivés avec elles de Poitiers, aucune carte de rationnement.
Tous les enfants qui arrivent avec elles sont de nationalité française, raison pour laquelle ils ont pu être extraits du camp de Poitiers. Quasiment tous sont originaires de Metz, Nancy, voire Sedan. Des petits réfugiés de l’Est tombés dans les griffes nazies. En résidence surveillée à Saint-Sauvant qui arrivent à Lamarck, on note aussi notamment la présence de Paulette Zaydmann[17], née à Nancy en 1929, d’Henri Krant, né à Nancy en 1933 ou encore de Marcel Stern (né en 1931 à Nancy) et de sa sœur Suzanne, née à Nancy en 1934[18].
Liste des enfants arrivés le 27 mai 1943 au centre UGIF Lamarck en provenance du camp de Poitiers ©archives Yivo
Le 7 juin 1943, Fejga et Rosa sont envoyées ensemble à Louveciennes, une ferme dite « Séjour de Voisins », à une vingtaine de kilomètres de Paris, où les enfants étaient envoyés pour se « retaper » quelques semaines. Seize filles y sont envoyées, ce jour-là, dont Cécile Dembicer et les trois sœurs Barbanel.
Feiga a presque 15 ans, l’âge du lycée[19] tandis que Rosa vient d’avoir 11 ans, l’âge du collège, mais il est fort probable que leur scolarité ait été trop fragmentaire pour qu’elles soient au niveau. Feiga a peut-être suivi une formation professionnelle alors qu’elle était rue Lamarck, ou les cours de l’école Lucien-de-Hirsch.
Elles ignoraient sûrement que leurs parents et leur frère Marc avaient été déportés. Avaient-elles des nouvelles de leurs deux autres frères Alain et Jacques ? Les deux sœurs devaient se sentir bien seules, mais du moins elles étaient ensemble. On imagine bien que Feiga, l’aînée, devait tout faire pour protéger sa sœur cadette.
Hélas, la haine des nazis relayée par la politique antisémite de Vichy s’acharne encore un peu plus sur la famille Landsmann. Jacques, tailleur de profession comme son père, a été arrêté et interné au camp de Mérignac à Beaudésert, un « centre de séjour surveillé » (CSS), à 11 km de Bordeaux, ouvert par Vichy fin 1940[20]. Il arrive du camp de Mérignac à Drancy le 26 novembre 1943, avec 100 francs en poche, avant d’être déporté à Auschwitz le 7 décembre 1943, par le convoi 64. Alain, qui s’est engagé dans la Résistance, est lui aussi arrêté et déporté, mais ne passe pas par Drancy.
Après leur séjour de santé aux Voisins, Feiga et Rosa et leurs petites camarades sont de retour à Lamarck le 2 août 1943. Un groupe de garçons va les remplacer pour prendre l’air de la campagne. On note que Feiga apparaît sous le prénom « Dora » dans la liste du centre.
Sont-elles restées à Lamarck ? Ont-elles été envoyées dans d’autres maisons UGIF qui s’ouvrent alors ? Nous n’en avons pas retrouvé la trace pour l’instant. En revanche, elles sont probablement rue Lamarck quand le quartier est bombardé le 20 avril 1944.
Les bombardements alliés dans la nuit du 20 au 21 avril sur la gare de la Chapelle touchent également Montmartre. Plus de 15.000 personnes sont sinistrées et l’on compte plus de 640 morts. Les bombes ont abimé le centre UGIF, sans faire de victimes, et les enfants ont été rapatriés rue Secrétan, dans le XIXe arrondissement, dans les bâtiments de l’école Lucien-de-Hirsh. C’est la plus ancienne école juive de France, fondée à Paris en 1901. Mais ce bâtiment n’est absolument pas construit pour héberger autant d’enfants à temps complet. Si des enfants de Lamarck y étaient déjà scolarisés, faisant quotidiennement le trajet, cette fois, il s’agit d’y vivre, entassés.
Malgré toutes les tragédies qui frappaient leur famille, Rosa et Dora ont-elles ressenti quelques joies, ont-elles partagé des rires ? Nous aimons à penser que ce fût le cas. Nous voulons croire qu’elles ont pu, malgré la folie humaine, vivre quelques instants de bonheur. Le 6 juin 1944, après le débarquement allié en Normandie, elles ont peut-être sauté de joie ? Cet événement a suscité un immense espoir. Tant de personnes comme Dora et Rosa devaient rêver que la France serait bientôt libérée.
L’arrestation au foyer Lamarck-Secrétan et la déportation vers Auschwitz
Hitler et les nazis les plus convaincus, devant l’avancée des Alliés à l’ouest et la progression soviétique à l’est, pouvaient-ils encore douter de leur défaite ? Dans une ultime rage haineuse les responsables du IIIe Reich ont poursuivi leur politique génocidaire. Le SS Aloïs Brunner[21], chef du camp de Drancy, faisait partie de ces assassins dépourvus de toute humanité.
Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, il lance l’arrestation des enfants des centres de l’UGIF. Pour lui ce sont « des futurs terroristes ». Dora et Rosa ainsi que 72 élèves et 12 enseignants de l’école Lucien-de-Hirsh sont arrêtés. Elles sont transférées à Drancy. Elles y retrouvent ou voient arriver d’autres enfants qu’elles ont pu croiser depuis le camp de Poitiers ou dans les maisons de l’UGIF. En effet, toutes les maisons, depuis la pouponnière de Neuilly qui accueille 17 bambins au foyer de la rue Vauquelin où vivent 11 adolescentes, sont raflées. 246 enfants et adolescents et leurs moniteurs et directeurs sont arrêtés.
Dora reçoit le matricule 25.360 et une fiche cartonnée à porter autour du cou qui indique qu’elle doit être prochainement déportée. À tous, il est dit qu’ils vont être réunis avec leur famille dans des camps de travail. Dora a-t-elle cru à cette fable ?
Au petit matin du lundi 31 juillet 1944, dans une cour à l’abri des regards, Dora attend les autobus qui font la rotation entre Drancy et la gare de Bobigny, d’où partent les convois. Dans l’autobus, les monitrices font chanter les plus jeunes. Du haut de ses 15 ans, Dora a pu jouer ce rôle de cheftaine. Une fois arrivés à la gare de marchandise, loin de tout, les enfants sont poussés dans des wagons à bestiaux. La veille, des dames de la Croix-Rouge et des détenus de Drancy avaient préparé les wagons des enfants de l’UGIF, qui ne devaient pas être mélangés avec les autres déportés. Pour les petits, on a installé des matelas. Des biberons, de l’eau et de la nourriture sont déjà entassés. Mais pour l’hygiène, rien n’est prévu qu’un simple seau d’aisance. Les enfants, qui n’avaient pas pu se laver à Drancy, étaient déjà dans un état pitoyable avant de rentrer dans les wagons, à environ 50 enfants et dix adultes – du personnel de l’UGIF déporté également et quelques « privilégiés ».
Dora et Rosa sont déportées vers Auschwitz le lundi 31 juillet 1944. Elles sont parmi les 324 enfants déportés dans le convoi 77, seuls ou avec leurs parents.
Ce dernier grand convoi de déportation des Juifs de Drancy dure trois jours. Il arrive à Auschwitz dans la nuit du 3 août. Dora venait d’avoir 16 ans, et Rosa avait seulement 12 ans. Les enfants, comme Rosa, étaient systématiquement envoyés dans les chambres à gaz, ils étaient considérés par les SS comme inutiles pour les travaux forcés.
En revanche, Dora aurait pu être sélectionnée pour le travail, comme le furent des jeunes filles de son âge pensionnaires de la rue Vauquelin, par exemple. Les deux sœurs étant inséparables, on peut supposer que l’aînée n’a pas voulu laisser sa petite sœur, même si elle ignorait que celle-ci était désignée pour une mort certaine et rapide.
La date de leur mort est fixée au 5 août 1944. C’était vingt jours avant la libération de Paris et un peu plus d’une quinzaine avant celle du camp de transit de Drancy.
Après la guerre
Leur frère aîné, Jacques, déporté le 7 décembre 1943 par le convoi 64, a survécu à la déportation et est revenu en France. Avec son frère Alain[22], déporté-résistant également survivant, ils tentèrent de faire reconnaître Dora et Rosa comme déportées politiques (c’est-à-dire « raciale »). Mais si la commission qui a délibéré sur le sort des deux sœurs étaient favorable à leur décerner ce statut, la réponse finale, comme pour Marc, a été négative : en tant que frères, ils n’étaient pas habilités à faire cette démarche. Ils ont sans doute réussi en le demandant pour leurs parents, mais nous n’avons pas consulté leurs dossiers.
Les noms de Feiga/Dora et de Rosa sont inscrits sur le mur des noms du Mémorial de la Shoah, de même que celui de Marc, d’Anna et d’Azziel.
À Metz, où sont nés Marc et Feiga/Dora, deux « Landsmann » figurent sur la liste de la plaque (non exhaustive) consacrée aux déportés de la ville. Leurs prénoms ne sont pas inscrits. Ils pourraient l’être désormais.
Salle d’étude de la synagogue de Metz, hommages aux victimes du nazisme ©Bruno Mandaroux
Détail de la plaque hommage aux Juifs victimes du nazisme, salle d’étude de la synagogue de Metz © Bruno Mandaroux
En complément de cette biographie, les élèves ont écrit, composé et chanté un slam en hommage aux deux jeunes filles assassinées à Auschwitz.
Feiga et Rosa
(En mémoire de Feiga et Rosa Landsmann, victimes de la Shoah, convoi 77)
« Je m’appelle Feiga, j’ai 15 ans, née à Metz
Pour que vous n’oubliiez jamais mon histoire c’est à vous que je m’adresse
Venue au monde, mauvais endroit, mauvaise époque
J’ai entendu dire qu’il y a des gens qui nous ressemblent qu’on déporte
Russe et Polonaise par mon père et ma mère
Azziel et Anna ont fait tout ce qu’ils ont pu faire
On jouait, on courait dans les champs de colza
Je jouais le rôle de grande sœur pour ma petite Rosa
Ils disent de nous, que l’on est différent
À cause d’une religion, du pays de mes parents
Un jour, l’Alsace et la Moselle ont été annexées
Et moi dans tout ça je me demande ce que j’ai fait
Été 44, deux ans qu’ils ont pris mes parents, mon frère Marc
Les ont mis dans un train je n’ai pas pu les voir avant qu’ils partent
Ça y est, c’est fait, nous ne sommes plus que deux
Comment allons-nous faire face à eux ?
Envoyées à Paris, foyer Secrétan
Rosa et moi encore deux enfants
Protection éphémère, toujours menacées
Juillet 44, des soldats à la porte du foyer
Convoi 77, dernier grand convoi de déportés,
Partis de Drancy, plein de rêves avortés.
Des familles, des enfants, des âmes déchirées,
Vers Auschwitz emmenés, dans l’horreur enfermés.
REFRAIN
Des noms, des visages, des histoires oubliées,
Dans ce train de la mort, impitoyablement jetées.
Des pleurs étouffés, des larmes séchées,
Convoi 77, l’humanité brisée.
Jetées dans ce train, je n’sais pas où nous allons
Le nom « Pitchipoï[23] » est chuchoté dans le wagon
Entassée, Rosa contre moi, même si je manque d’air
J’ai l’espoir de revoir mes parents et mon grand frère.
Épuisées, arrivées dans la nuit et le brouillard
Auschwitz, ce nom tombe comme le fil d’un rasoir,
Des SS nous attendent au milieu des aboiements,
Des chiens, des coups, des cris, terminus, on descend.
Bousculée, asphyxiée, par une étrange odeur de fumée
Beaucoup de corps fatigués et des regards usés
Perdue, sans repères, je suis déboussolée
Innocence volée, humanité bafouée.
Ils nous emmènent dans un bâtiment, me séparent de ma sœur
Je ne vois plus de lumière depuis que j’ai perdu ma lueur
Ils viennent de faire l’appel de manière plutôt louche
Ils nous ont mis en file indienne pour qu’on aille prendre une douche
Dans la pièce, femmes et enfants séparés des hommes
Le carrelage est froid et je comprends que nous y sommes
Pas une goutte d’eau ne sortira des pommeaux
Alors avant de partir, je laisserai ces quelques mots
Pour raconter l’horreur de cet endroit inhumain
Je saisis que nous ne reverrons jamais demain
C’est la fin de ce qui aurait pu être ma vie en d’autres lieux
Je sens mes yeux se ferment et je dois vous dire adieu.
REFRAIN
Des noms, des visages, des histoires oubliées,
Dans ce train de la mort, impitoyablement jetées.
Des pleurs étouffés, des larmes séchées,
Convoi 77, l’humanité brisée.
Liées par le sang, par la vie par la douleur
Deux étoiles éteintes dans un atroce malheur
Les barbelés témoins d’une fraternité brisée
Feiga et Rosa dans l’ombre, leurs rêves effacés.
Enfants du destin, enfants de la guerre
Les larmes salées de ceux qui n’ont jamais vu la mer
Enfants innocents comme toujours sacrifiés
Sur l’autel de la haine, crime contre l’humanité.
Alors on chante en leur honneur,
Avec nos mots, notre cœur,
Leur souvenir traverse les âges,
Une rage sans peur
Convoi 77, plus qu’un nombre,
Un drame, une leçon,
Rappel éternel contre l’oubli,
Des mots pour la vie. »
Voix dans l’ordre : Julia, Manon, Davit, Jean-Luis, Anélia et Noélia, Sebastian, Refrain collectif, Sydney, Anélia et Noélia, Théo C, Nadire, Jonas, Jessica et Charlotte, Refrain collectif, Théo F, Maëlys et Nadire, Enzo.
Biographie rédigée par les élèves du lycée hôtelier de Gascogne (Talence), classe de terminale bac professionnel B et leur professeur de Lettres-Histoire, E. Lemoine, durant l’année scolaire 2022-2023
Le slam a été réalisé avec la participation de l’artiste Cheeko.
L’enregistrement a été effectué au studio L’inconnue, de Talence, en 2023
Les élèves remercient Laurence Klejman, historienne, les professeurs Bruno Mandaroux, de Metz, et Damien Bressolles, de Saint-Quentin, de leur avoir fourni des informations et documents complémentaires.
SOURCES
Archives
- Service Historique des Armées (SHD) de Caen : Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC), dossier de Feiga Divora Landsmann 21 P 472 430.
- Mémorial de la Shoah : https://ressources.memorialdelashoah.org : fiches de Feiga, Rosa, Azziel, Anna, Jacques, Marc Landsmann et cahiers d’arrivées et de mutations.
- Archives de l’UGIF, Yivo / Mémorial de la Shoah, également en ligne.
- Archives municipales de Metz, en ligne : actes de naissance d’Abraham Landsman (Alain Lansmann) et Marc Landsmann.
Bibliographie
- Bande Alexandre, Biscarat P.J. Et Lalieu O., Nouvelle histoire de la Shoah, Marabout, 2021.
- Bruchfeld Stéphane et Levire Paul A., Dites-le à vos enfants, histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, Ramsay, 2000.
- Klarsfeld Serge (articles sur convois 8, 64, 77 dans https://www.yadvashem.org ).
- Loridan-Ivens Marceline, Et tu n’es pas revenu, dossier d’Annette Wieviorka, Grasset, 2015.
Notes & références
[1] Azias selon la liste de départ du convoi 8, Azriel selon l’association Convoi 8. Et, pour le nom de famille d’Anna, toutes les combinaisons : Bornsztein ou Bornsteijn ou encore Borensztajn.
[2] Des travaux historiques indiquent que beaucoup de jeunes Juifs ont fui la ville de Gombin pour éviter la conscription. Cf. Magdalena Karczewska, « The Jewish Community of Gąbin, 1918-1945 », thèse de master, 2004, Torun. chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://gombinsociety.org/wp-content/uploads/2020/03/Magdalena-Karczewska-The-Jewish-Community-of-G%C4%85bin-1918-1945.pdf
[3] Dossier d’Annette Wieviorka dans Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu, Grasset, 2015
[4] Id.
[5] Il ne figure pas à l’état civil des naissances de Metz, en revanche sur le recensement de Mont-Saint-Martin de 1931, il est indiqué comme né à « Alexandow ». Et sur ce document, Feiga est prénommée Dora.
[6] Prénom remplacé par Alain, par jugement du tribunal de Grande Instance de Poitiers, le 1er juin 1960. Sur son acte de naissance, enregistré le 7 juin, le prénom du père est Ariel et ceux de la mère Gitla Hélène. Son nom est orthographié « LANCMAN », qui est rectifié en « LANSMANN » le 1er mars 1960 par le même tribunal de Poitiers. Azziel signe bien « Landsmann » la déclaration de naissance. Marc est également enregistré, le 14 juin, sous le nom de « Lancsmann », son père se prénomme bien Azziel et sa mère est devenue Anne. L’orthographe de son de famille est passé de Bornstein à Bornsztejn.
[7] Cette ville est tout entière tournée vers la sidérurgie. Azziel, patron tailleur, a-t-il tenté sa chance dans un nouveau lieu, en ces temps de crise économique après la crise de 1929 ? S’il ne semble pas qu’une communauté juive soit implantée dans la commune, en revanche, de nombreux Polonais, y ont travaillé profitant de l’ouverture de la France à une immigration de travail après la terrible saignée de la Première Guerre mondiale parmi les hommes en âge de travailler. Les voisins directs des Landsmann sont originaires de Varsovie. Mère de quatre enfants, et peut-être déjà enceinte de Rose, Anna est « sans profession » en 1931.
[8] En 1921, le recensement de la ville de Nancy, 3e section, conservé aux AD de Meurthe-et-Moselle, indique que Michel Landsmann, né à Lodz en 1898, et Ziman, née à Pilico ( ?), ainsi que leur fils né en 1921, résident dans cette ville, 24bis rue de la Salle. En 1931, on trouve un autre foyer Landsmann à Nancy, celui de Fischek et « Simone », et de leurs quatre enfants. Sont-ils membres de la même famille ?
[9] Serge Klarsfeld, chronologie de la Shoah, dans S. Bruchfeld et Paul A. Levine, Dites-le à vos enfants, histoire de la Shoah en Europe, Ramsay, 1998.
[10] Dans le convoi 8 parti d’Angers, parmi les 823 embarquées à Angers, 212 venaient de « provenance diverse », dont Saint-Sauvant. Extrait du Mémorial de la déportation des Juifs de France, Beate et Serge Klarsfeld, 1978.
[11] Liste de la mairie de Saint-Sauvant, publiée dans : La Boulite n°4, printemps 2003 : « En résidence surveillée en 1940. Les Juifs réfugiés à Saint-Sauvant », texte de ce journal d’histoire locale de Saint-Sauvant communiqué par monsieur le professeur Bruno Mandaroux, de Metz. Les recherches ont été faites par Louis Lécrivain.
[12] Listes de convoi dans www.memorialdelashoah.org Voir également L’association Convoi 8, https://convoi8.org/
[13] « Ce convoi comprend 837 Juifs, Français et étrangers, dont 430 femmes. Il prend la direction de Paris et dépose à la gare de Drancy 28 personnes. Puis il continue vers Auschwitz où 811 Juifs débarquent 3 jours plus tard », Site du Convoi 8 https://convoi8.org/les-deportes/histoire-du-convoi-8/
[14] S. Klarsfeld, convoi n°8, www.yadvashem.org.
[15] C’est le gouvernement de Vichy qui a souhaité la déportation des enfants, pour ne pas les séparer de leur mère, soi-disant. Serge Klarsfeld indique que 11.450 enfants sont déportés de France vers les camps de la mort.
[16] Le statut de ces enfants est ce qu’on appelle « bloqué » : ils sont enregistrés par l’UGIF, donc par les autorités allemandes et sont surveillés minutieusement ; les Allemands craignent que les réseaux juifs de résistance et sauvetage des enfants comme l’OSÉ ou la 6e, ou encore des membres de leurs familles, ne les retirent de la nasse dans laquelle ils se trouvent.
[17] Pauline /Paulette Zaydman, épouse Bliscaux, a écrit : « Nous avons été ramassés par les Allemands en 1941 et (je suis la) seule survivante ». Elle raconte qu’elle allait à l’école communale, comme l’ont certainement fait les sœurs Landsmann. Inscrite sur la liste UGIF du 27 mai, elle ne figure pas sur les listes de déportation et dit s’être évadée du camp de Poitiers… Sans doute s’est-elle évadée de l’UGIF.
[18] Ces enfants n’ont pas été déportés.
[19] Très peu d’enfants accédaient au lycée, à cette époque, et encore moins s’ils étaient de milieu modeste. Le certificat d’études, passé dans les classes supérieures du primaire, était un diplôme important.
[20] Denis Pechanski, La France des camps, l’internement 1938-1946, Gallimard, 2002. À partir du 2 juillet 1942, ce camp devient un lieu de regroupement pour les Juifs de 16 à 45 ans avant leur déportation, alors que d’autres internés (tsiganes, espagnols, résistants, communistes, etc.) sont séparés d’eux par une palissade.
[21] Sur Aloïs Brunner, qui a réussi à se cacher tout le restant de ses jours, notamment en Syrie, voir Philippe Tourancheau, Richard Poisson et Cédric Harrang, Aloïs Brunner, le bourreau de Drancy, 2018, 52 mn. https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/54457_0
[22] Alain Lansmann est mort à Poitiers en 2005.
[23] Le mot « Pitchipoï » est un néologisme utilisé dans le camp de Drancy qui veut dire « Pétaouchnok », un lieu du bout du monde, inconnu.
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