Juliette DRUCKER, épouse LOTITO (1904 – 1956)
Demande d’attribution du titre de déportée politique de Juliette
Durant la réalisation de la biographie de Juliette, nous n’avons malheureusement pas réussi à trouver de photographie. Nous avons donc choisi de lui donner la parole à travers cet extrait du dossier que Juliette a dû remplir pour obtenir son statut de déportée politique. Dans la ligne « motif de la condamnation », Juliette écrit « Raciale ! ». Ce point d’exclamation résonne comme un cri face à l’injustice et à l’horreur. Enfin, il semble que Juliette se faisait appeler Josette et ait finalement choisi pour ce prénom. Nous avons choisi, dans le cadre de la réalisation de cette biographie, de parler des trajectoires des autres membres de la fratrie de Juliette.
La famille Drucker
Les parents de Juliette se nomment Chaïm Drucker et Beila (Berthe) Roman. Originaires d’Autriche-Hongrie, ils viennent s’installer en France. On sait qu’ils sont passés par l’Allemagne puisque leur première fille, Jeannette, naît à Berlin le 9 novembre 1896. Le couple a ensuite un fils, Jacques, né le 26 Novembre 1901 au 43 rue Simart dans le 18e arrondissement de Paris. Le couple déménage ensuite au 27 de la même rue. Beila y accouche d’un petit garçon, Marcel, en octobre 1903, qui décède deux mois plus tard le 8 décembre 1903. C’est également dans ce lieu que, le 28 octobre 1904, naissent un an après Juliette et sa sœur jumelle Céline. Grâce à l’acte de naissance de Juliette, on sait que Chaïm est, à ce moment-là, tailleur et que Beila est sans profession. Chaïm et Beila se marient alors le 3 décembre 1904, ce qui leur permet de reconnaître leurs enfants. En avril 1906, alors que Chaïm et Beila attendent un nouvel enfant, Céline, la sœur jumelle de Juliette, décède avant ses deux ans. Le 10 août 1906 naît Léonie, dernière enfant de la fratrie.

Extrait de l’Univers israélite du 4 mai 1906 mentionnant le décès de Céline.

Actes de naissance de Céline et de Juliette Drucker, archives de Paris, 18N 319
L’enfance de Juliette

Carte postale de la rue Simart envoyée en 1905. L’immeuble où vivait la famille Drucker se situe au 27 rue Simart. Il s’agit du deuxième bâtiment sur droite de la photographie
La famille Drucker habitant rue Simart, il est très probable que Juliette et Léonie aient fréquenté l’école Ferdinand Flocon. Nous n’avons toutefois pas trouvé les registres qui permettraient de confirmer cette hypothèse. Nous disposons de très peu d’informations sur l’enfance de Juliette. Néanmoins, une source étonnante nous permet d’en entrevoir quelques aspects. En 1917, sa sœur Léonie, alors âgée de 11 ans, fait partie des personnes entendues dans le cadre d’une affaire d’outrages publics à la pudeur. L’accusé, un homme nommé Sébastien Faure, a été aperçu entrain d’adresser la parole à Léonie. Elle est alors amenée à témoigner devant un commissaire de police le 23 septembre 1917, puis devant le juge d’instruction le 16 novembre 1917. Léonie déclare au commissaire, en présence de son père, qu’elle connaît le monsieur en question et qu’il lui a adressé la parole quelques fois en la croisant. Le 23 septembre 1917, Faure a demandé à Léonie où était sa grande sœur. Elle précise que ce monsieur n’a jamais fait de mal, ni à elle, ni à sa sœur. Compte tenu de la déclaration de Léonie, Chaïm ne porte pas plainte et s’empresse de repartir sans signer la déposition car il est « particulièrement pressé par son travail ». Le 16 novembre 1917, devant le juge d’instruction, Léonie ajouta quelques précisions : l’échange qu’elle a eu avec Faure le 23 septembre a eu lieu sur les fortifications de la porte de Clignancourt. Elle était seule car sa sœur était, ce jour, au cinéma avec une amie. De ces éléments, on peut déduire que Chaïm était très pris par son métier de tailleur au quotidien. On peut imaginer également deux sœurs sortant fréquemment se promener dans le quartier, tout en ayant des loisirs tels que le cinéma.[1]
Les recensements de 1940 et 1941
Juliette n’apparaît pas ni dans le registre du recensement de 1940, ni dans ceux de 1941. On peut supposer qu’elle ait volontairement fait en sorte de ne pas être recensée et qu’elle soit parvenue à se débrouiller avec de faux papiers. Toutefois, son frère Jacques et sa femme, prénommée Dobrisch, ont été recensés dès 1940 avec leurs deux enfants, Raymond et Maurice. En effet, Jacques s’est mariée avec Dobrisch Rose Goldfeld, le 27 octobre 1932. Ils ont deux fils : Raymond, né en 1933, et Maurice Raoul, né en 1936. Jacques est alors vendeur et Dobrisch, sténodactylographe. Léonie, quant à elle, ne semble pas avoir été recensée en 1940. Elle figure néanmoins sur les registres du recensement de 1941 où il a été indiqué qu’elle était célibataire.
Avant l’arrestation
Juliette vit, comme Jacques et Léonie, dans le 18e arrondissement. Elle habite au 49 rue Labat dans un meublé et exerce la profession de sténodactylographe. Léonie loge également dans la rue Labat, au numéro 13, et est couturière. Jacques, quant à lui, vit avec sa femme et ses deux fils au 37 rue Boinod. C’est aussi l’adresse de l’entreprise de Jacques, qui travaille en tant que vendeur.

Jacques DRUCKER, Mémorial de la Shoah/Coll. Yad Vashem
Cette entreprise fait, en 1942, l’objet d’une liquidation. En parcourant le dossier de spoliation au nom de Jacques Drucker, nous apprenons plusieurs éléments. Tout d’abord, les autorités occupantes approuvent la liquidation le 7 novembre 1942. Un certain Monsieur Bourlet est chargé d’effectuer cette liquidation pour laquelle il est rémunéré 500 francs. Dans le rapport de liquidation, il est indiqué que l’entreprise ne possède ni locaux, ni matériel, ni personnel. Les marchandises saisies laissent penser que Jacques avait anticipé la tournure des événements : deux faux cols, un chapeau de paille et 125 francs ont été trouvés. Les marchandises sont vendues au Secours National, l’entreprise est radiée et la carte d’acheteur de Jacques, remise au commissariat de Police. [2]
Les arrestations et l’internement à Drancy
Le 22 juin 1944, sa sœur Léonie est arrêtée et emmenée au poste de police de la rue Bochart de Saron. Le rapport réalisé par les inspecteurs précise le motif de l’arrestation : ordonnance n°8. Cela signifie que Léonie a été arrêtée pour non-port de l’étoile jaune. Les inspecteurs ayant géré l’affaire figurent sur le rapport avec les numéros 144 et 110. Léonie est donc la première membre de la famille à être internée à Drancy. Elle y entre sous le numéro 24452. Elle est d’abord envoyée au 3eme étage de l’escalier 19, puis au 2eme étage de l’escalier 6, avant d’aller au 3e étage de l’escalier 3, synonyme de déportation imminente. Léonie part le 30 juin 1944 avec le convoi n°76 à destination d’Auschwitz-Birkenau.
Lorsque Juliette est arrêtée, elle est vraisemblablement sans activité professionnelle. Elle est arrêtée chez elle le 1er juillet 1944, au 49 rue Labat, vers 2h du matin. Dans un premier témoignage, elle dit avoir été arrêtée par « deux S.S. de Drancy », ce qui signifie très certainement qu’elle a été arrêtée par la « police de Drancy ». Elle arrive à Drancy le jour-même et se voit attribuer le numéro 24662. Elle dépose 80 francs et 1 dollar américain au moment de la fouille. Comme sa sœur Léonie, elle est envoyée au 3e étage de l’escalier 19 à son arrivée à Drancy, puis, peu avant sa déportation, au 3e étage de l’escalier 3.
Par ailleurs, Jacques et Dobrisch sont aussi arrêtés. Jacques est arrêté rue Ordner, à proximité du domicile familial. Peu après, Dobrisch est aussi arrêtée chez elle par la Gestapo. Arrivés à Drancy le 24 juillet 1944, Jacques et Dobrisch reçoivent respectivement les numéros 25674 et 25675. Jacques a d’abord été affecté à l’étage 4 de l’escalier 18, puis au 3eme étage de l’escalier 4, et enfin, au 3eme étage de l’escalier 3. A noter que Dobrisch a toujours été dans le même escalier que son mari, mais pas au même étage, avant de se retrouver dans l’étage 3 de l’escalier 3.
Déportation et arrivée à Auschwitz-Birkenau
Le 31 juillet 1944, des bus amènent les 1306 personnes jusqu’à la gare de Bobigny. Ils montent dans les wagons destinés au bétail et le transport se déroule dans des conditions abominables et inhumaines. La tinette et l’odeur nauséabonde sont régulièrement évoquées dans les témoignages de survivants. A cela s’ajoute la très forte chaleur et le manque d’eau dans les wagons. Dans le témoignage qu’elle livre à son retour, Juliette évoque le nombre de 60 personnes par wagon, donnée également soulignée par d’autres survivantes comme Denise Holstein[3], Régine Jacubert ou Yvette Lévy. Le convoi 77 arrive dans la nuit du 2 au 3 août 1944 à Birkenau. La sélection a lieu sur la rampe. Juliette, Dobrisch et Jacques sont tous les trois sélectionnés pour le travail, ce qui peut sembler surprenant en raison de leurs âges respectifs. Deux hypothèses sont possibles : soit ils sont parvenus à cacher leurs véritables âges, soit ils avaient l’air tous les trois plus jeunes et en pleine santé. Juliette reçoit le numéro de matricule A 16692. Après avoir subi les diverses humiliations faisant suite à l’admission dans le camp, nous savons, grâce aux témoignages de Régine Jacubert[4] et d’Yvette Lévy[5], qu’un certain nombre de femmes du convoi 77 ont été mises en quarantaine dans le camp des Tsiganes, le secteur BIIe. En effet, la veille, les Tsiganes avaient été exterminés et le camp, vidé[6]. Juliette indique qu’elle est restée trois mois à Auschwitz, puis deux mois à Birkenau, ce qui serait une trajectoire différente par rapport aux survivantes évoquées précédemment. Le 27 octobre 1944 a lieu une sélection durant laquelle des détenues sont choisies pour aller au camp de Kratzau. Juliette et Dobrisch font partie de celles qui partent.

Questionnaire rempli par Juliette en juin 1945 à son retour de déportation
Kratzau
Kratzau, Chrastava en tchèque, se situe aujourd’hui en République tchèque. Il y a là-bas une usine de textile que les Allemands transforment en usine d’armement après l’annexion des Sudètes en 1938. Les Allemands y installent un camp, il s’agit d’un commando du camp de concentration de Gross-Rosen. C’est ici qu’arrive le convoi transportant Juliette et Dobrisch. Lors de l’arrivée à Kratzau, Juliette précise qu’il y a environ 1200 déportées, parmi lesquelles 130 à 150 françaises. D’après Yvette Lévy, un groupe rentre dans l’usine et un autre groupe travaille en extérieur pour ranger des caisses de munitions. Juliette précise dans son témoignage de 1945 qu’elle travaille à l’usine de munition et qu’elle chargeait des caisses de 80 kilos. Les conditions sont difficiles mais l’absence des sélections récurrentes d’Auschwitz allège le quotidien. Les Russes arrivent à Kratzau le 9 mai 1945, synonyme de libération pour les détenues.
La libération et le retour à la vie
Juliette est rapatriée le 31 mai 1945 à Paris après avoir transité par le centre de Saint-Avold. Elle est entendue le 27 juin 1945 pour remplir un questionnaire et reçoit son certificat de déportation.

Acte de mariage de Juliette Drucker et Christophe Lotito, archives de Paris, 17M 503
En 1948, elle se marie avec Christophe Lotito dans le 17e arrondissement de Paris et prend son nom de famille. Christophe est né en Italie, à Corato, et exerce la profession de commerçant. Juliette et Christophe vivent ensemble au 14 rue Troyon. L’acte de mariage nous permet de savoir que Juliette exerce de nouveau un métier : elle est désormais secrétaire. De plus, nous apprenons que Chaïm et Beila sont tous les deux décédés. N’ayant trouvé aucune information sur les dates et les circonstances de décès, il est probable qu’ils soient décédés avant la Seconde Guerre mondiale.

Demande d’attribution du titre de déportée politique de Juliette Drucker
En 1950, Juliette fait une demande de reconnaissance du statut de déportée politique, on y apprend notamment que Juliette et Christophe vivent désormais dans le 5e arrondissement de Paris, au 110 rue Monge. La demande de Juliette est acceptée et elle reçoit, à ce titre, une carte de déportée politique en 1953, ainsi qu’un montant de 13 200 francs en 1954. Juliette décède le 7 septembre 1956 à son domicile dans le 5eme arrondissement, à l’âge de 51 ans. Nous ignorons les circonstances de sa mort. Elle est inhumée au cimetière de Bagneux dans une tombe collective.

Acte de décès de Juliette Lotito, née Drucker, archives de Paris, 5D 292
Les autres membres de la famille Drucker
Jeannette : Nous n’avons trouvé aucune information sur la vie de Jeannette.
Léonie : Déportée par le convoi 76, tout porte à croire que Léonie a été sélectionnée pour le travail à son arrivée à Birkenau. Elle décède le 15 mars 1945 à Bergen-Belsen[7]. Nous n’avons pas trouvé d’autres informations sur son parcours en déportation.
Jacques : Sélectionné pour le travail, Jacques est, par la suite, transféré au camp de concentration du Stutthof, que l’administration française a confondu avec le camp de concentration du Struthof. Jacques décède au Stutthof le 25 novembre 1944. Sa biographie a été rédigée par des élèves du Collège Christine de Pisan d’Aulnay-sous-bois, tout comme celle de sa femme, Dobrisch.
Dobrisch : Elle suit la même trajectoire que Juliette dans sa déportation. Elle survit aux camps, est rapatriée en France et entame des démarches pour savoir ce qu’il est advenu de son mari. Nous perdons sa trace à la suite de ces démarches. Ses deux enfants, Raymond et Maurice, ont très certainement été cachés et ont survécu à la guerre. Maurice s’est marié deux fois et a immigré en Israël où il décède en 2008. Raymond vit toujours.
Remerciements
Nous tenons à adresser nos remerciements à Madame Claire Podetti et à Madame Laurence Klejman pour leur accompagnement durant la réalisation de la biographie de Juliette.
Nous exprimons aussi notre gratitude à Madame Claire Stanislawski Birencwjag du Mémorial de la Shoah, ainsi qu’à Madame Céleste Espinasse de la salle de lecture du Mémorial de la Shoah.
Nous souhaitons également remercier l’état civil de la mairie du 18e arrondissement de Paris pour son aide.
Enfin, nous remercions Monsieur Raymond Drucker qui a aimablement répondu à notre courrier.
Notes & références
[1 ] D.2 U6 dossier 199, archives de Paris
[2] Dossier de spoliation de Monsieur Jacques Drucker, Archives du Mémorial de la Shoah
English
Polski










